75%.png

Littérature orale de la Picardie – La Vierge et les saints

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche




C. — LÉGENDES DIVERSES



§ I. — LA VIERGE ET LES SAINTS


J’ai trouvé peu de récits et de légendes relatifs à la Vierge et aux saints. Les superstitions à ce sujet sont plus nombreuses.

La légende de Notre-Dame de Brebières offre un trait commun à bien des légendes de saints : la Vierge placée dans une église où elle ne se plaît pas et s’échappant chaque nuit jusqu’au jour où les fidèles édifient un nouveau sanctuaire à son intention.

La légende de saint Séverin et les Lis bleus se retrouve dans les anciennes provinces d’Artois et de Flandre. M. S. Henry Berthoud la rapporte dans l’un de ses ouvrages de botanique [1].


I
légende de notre-dame de brebières



Il y a bien longtemps, un berger de Brebières, près d’Albert (Somme), avait remarqué que ses brebis paissaient de préférence l’herbe d’un petit espace de terre situé dans le pâtis communal, et que, malgré cela, l’herbe était toujours en cet endroit la plus grasse et la plus belle. C’était fort étonnant et le berger n’y comprenait rien. Il voyait bien ses moutons dévorer l’herbe, mais toujours celle-ci repoussait plus abondante que jamais. Un jour, il s’avisa de creuser le sol en cet endroit pour voir ce que ce terrain offrait de particulier. D’abord il ne trouva rien ; mais ayant dans son impatience enfoncé sa houlette d’un fort coup dans le sol, il retira le fer de son instrument tout couvert d’un sang vermeil. Le berger, encore plus intrigué, déblaya la terre et découvrit bientôt le corps de la Sainte Vierge portant l’enfant Jésus dans ses bras.

Il prévint le seigneur d’Ancre (Albert), qui avait des droits sur Brebières, et ce dernier fit conduire processionnellement la Vierge de Brebières, trouvée d’une façon si extraordinaire, dans l’église paroissiale d’Ancre.

Mais le lendemain, quand le curé entra dans l’église, la Vierge et l’Enfant Jésus avaient disparu. On crut à un sacrilège, à un enlèvement ; on chercha de tous côtés, et l’on finit par découvrir la Vierge et l’Enfant dans un coin tout isolé de la ville, non loin de la rivière d’Ancre.

On les reporta à l’église paroissiale avec les mêmes cérémonies, et le seigneur prescrivit une enquête sévère pour connaître les auteurs de l’enlèvement de la Sainte Vierge.

Mais le lendemain, celle-ci avait disparu à nouveau et on la retrouvait dans le même coin désert de la ville, d’où on la ramena à l’église pour la troisième fois. Des gardes du château, auxquels s’étaient joints les moines du couvent, passèrent la nuit suivante à veiller la sainte.

Vers minuit, la Vierge quitta sa place de l’autel, et sans qu’on pût la voir faire le moindre mouvement, elle sortit lentement de l’église et se rendit à l’endroit où deux fois déjà on l’avait retrouvée. Ceci indiquait que Notre-Dame de Brebières voulait dans ce quartier d’Ancre une église à elle spécialement consacrée. C’est ce que comprirent le seigneur, les moines, les abbés et les habitants d’Ancre, qui élevèrent à la Vierge, sous le patronage de Notre-Dame de Brebières, une belle église au lieu désigné d’une façon si merveilleuse.

La Vierge, placée dans cette église après la consécration de l’édifice, y resta dès lors en repos avec l’Enfant Jésus et ne se fit plus remarquer que par de nombreux miracles qui l’ont rendue fort populaire dans le Nord, et qui, chaque année, le 8 septembre et les jours suivants, attirent à Albert des milliers de pèlerins.


II

la fontaine de sainte eulalie



Sainte Eulalie était une des saintes les plus célèbres dans les premiers temps du christianisme. Elle était surtout renommée dans tout le nord de la France pour les nombreux miracles qu’elle accomplissait en rendant la vue à ceux qui l’avaient perdue. Aussi voyait-on des aveugles venir jusque de la Belgique pour obtenir leur guérison de la sainte, qui vivait dans une hutte du Bois-Robert, qui faisait alors partie de la grande forêt d’Heilly.

Malheureusement pour les pauvres aveugles, sainte Eulalie fut dénoncée aux païens, et des soldats furent envoyés d’Amiens avec mission de la saisir et de la décapiter au lieu même où on la trouverait. La sainte femme était en prières près de sa demeure, quand les païens arrivèrent et lui apprirent qu’ils avaient ordre de lui trancher la tête à l’instant.

Avant de mourir, sainte Eulalie demanda au Seigneur de faire sourdre, au lieu même de son martyre, une source dont l’eau eût la propriété de guérir les pauvres aveugles et tous ceux qui se trouveraient malades des yeux.

La sainte vit son souhait exaucé. Une source se montra aussitôt et la bonne femme eut la joie de voir que Dieu n’abandonnerait point les pauvres aveugles.

Depuis ce temps, la fontaine jouit d’une grande célébrité. Elle a disparu depuis une quarantaine d’années, à la suite du défrichement des bois environnants.


Saint Séverin et les lis bleus[modifier]


Saint Séverin, apôtre du nord de la Gaule, n’aimait que trois choses après Dieu : son prochain, les oiseaux – particulièrement les rossignols – et les belles fleurs des champs et des bois. Il vint un jour s’établir dans la vallée de la Somme, au beau milieu des païens, bâtit sa hutte dans les marais, convertit les habitants et se fit aimer de tout le monde.

Mais une chose manquait à son bonheur : il était surtout peiné de ne voir aucun rossignol dans le pays où il s’était établi. Comment les rossignols y auraient-ils vécu du reste ? Ces oiseaux ne vivent que dans le pays où l’homme prend plaisir à les écouter, et les pauvres gens des alentours, minés par les fièvres de marais, ne songeaient aucunement aux chants pourtant si doux des rossignols.

Saint Séverin pria la bonne Sainte Vierge d’envoyer une jolie fleur qui pût assainir les marais, guérir les hommes, et par là permettre à ces derniers de se réjouir du chant des oiseaux.

Le lendemain, à son réveil, saint Séverin trouvait le marais tout couvert d’un tapis bleu de ciel, formé par une innombrable quantité de lis bleus ; le marais cessait de corrompre l’air et des nuées de rossignols, de pinsons, de fauvettes venaient s’établir dans la vallée de la Somme, accomplissant ainsi le vœu du bon ermite.



  1. La Botanique au village.