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Littérature orale de la Picardie – Les revenants

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§ III. — LES REVENANTS


Les histoires de revenants sont innombrables. Il n’est presque personne qui n’ait une aventure de ce genre à raconter. Le principal mobile qui pousse ceux qui sont morts à « revenir, » c’est pour demander des messes ou l’accomplissement d’un vœu, parfois aussi pour faire payer une dette qu’ils ont contractée, ou restituer une somme ou un objet volés. Il est certains jours où les morts reviennent de préférence, le samedi, par exemple, à l’heure de minuit. Comme il arrive pour les lutins, pour les réunions des sorcières, etc., les apparitions ont lieu depuis minuit jusqu’au moment où le coq chante dans la cour des fermes.

À la Toussaint, les morts de l’année, précédés d’enfants de chœur agitant des clochettes, font trois fois le tour du cimetière en chantant la messe des morts. Le dernier décédé porte un seau renfermant les larmes versées dans l’année en mémoire des défunts.


IV

le paysan et les revenants



Un paysan revenait un soir de vendre son blé au grand marché d’Arras. Il rentrait à pied, ayant laissé sa voiture à son domestique, qui ne devait revenir que le lendemain. Il allait arriver au village quand, en passant près d’un calvaire placé à un carrefour, il se vit entouré par des milliers de fantômes revêtus de leurs suaires. Les revenants se prirent par la main et se mirent à danser autour du paysan, qui, plus mort que vif, s’était assis sur la pierre soutenant la croix. L’homme distingua avec terreur les spectres de son père, de son aïeul et de l’un de ses frères — tous morts dans l’année — au milieu de la bande nombreuse de revenants qui dansait autour de lui.

Tout à coup, l’un des fantômes s’approcha du vivant et lui dit de le conduire avec ses compagnons à l’église du village, de prévenir le curé et de lui faire dire, cette nuit même, une messe pour le repos de leurs âmes.

— « Tous ceux qui sont ici, continua le revenant, sont ceux pour lesquels on n’a point fait dire la messe des trépassés qu’on leur avait promise. Car sans cette messe il nous est impossible d’entrer dans le paradis. Nous devons attendre qu’un vivant nous conduise à l’église du village pour y faire dire la messe, et, bien que chaque mois nous nous réunissions à ce carrefour pour trouver cet homme, nous n’en avons pas encore rencontré qui pût nous rendre ce service. Ton père t’a reconnu et nous a dit que tu avais bon cœur. Hâte-toi donc et conduis-nous à l’église. »

Le paysan, heureux d’obliger tous ces trépassés et en même temps satisfait d’en être quitte à si bon marché, se leva et courut au presbytère suivi des fantômes, qui le quittèrent près de l’église pour aller prendre leur place dans le chœur. Le curé ne se fit pas prier et vint officier avec le paysan pour dire les répons. Les revenants s’étaient rangés en bon ordre dans l’église, les vieillards par devant, les jeunes gens à droite et les femmes à gauche de l’entrée. À l’Évangile ils se levèrent tous avec un bruit d’ossements froissés, ils se signèrent dévotement au commencement, et à la fin ils répondirent en chœur par un Amen tel que le curé et le paysan n’en avaient jamais entendu de semblable. La messe continua, et quand le prêtre et l’homme se retournèrent pour dire l’Ite missa est, tout avait disparu ; les revenants étaient délivrés de leurs souffrances et étaient allés prendre possession du ciel.


(Conté en 1879, par M. Amédée Débart, de Warloy [Somme]).

II

le revenant qui se fait porter à notre-dame



Un jour, la fille d’un paysan fit vœu de se rendre avec son père en pèlerinage à Notre-Dame de Brebières [1]. Bientôt elle oublia sa promesse et ne se rendit point à la chapelle de la Vierge.

Un an après seulement, étant tombée dangereusement malade, elle songea au vœu qu’elle avait fait et fit promettre à son père de la porter à Notre-Dame de Brebières au jour et à l’heure qu’il lui plairait, à elle, étant morte, de revenir sur la terre tenir la promesse faite à la Vierge.

La jeune fille mourut et, lui aussi, le père, oublia son serment. Mais un mois plus tard, au moment où il venait de s’endormir, il fut réveillé par un fantôme enveloppé d’un grand suaire et qui n’était autre que sa fille défunte.

— « Père, père ! Souviens-toi de ce que je t’ai demandé avant ma mort et de ce que tu m’as juré de faire. Prends-moi sur tes épaules et conduis-moi à la chapelle de Notre-Dame de Brebières cette nuit même. Je retourne au cimetière ; habille-toi et viens me prendre auprès de ma tombe.

— Je ne suis pas ainsi le jouet des mauvais lutins et des revenants, répondit le père, et je ne te mènerai en aucune façon à Notre-Dame de Brebières : on me prendrait pour un fou dans le village.

— Adieu, père, adieu ! Dans un mois je reviendrai ici même et à cette même heure te trouver. Adieu ! »

Et le fantôme se retira en sanglotant. Le père ne put dormir de la nuit, tout troublé qu’il était par cette apparition et par la demande extraordinaire que venait de lui faire le revenant.

Deux fois encore, à un mois d’intervalle, le fantôme revint, ainsi qu’il l’avait dit, prier son père de tenir la promesse faite au lit de mort de la jeune fille, et deux fois le père refusa.

Ces apparitions l’inquiétaient étrangement, néanmoins. Il aurait bien voulu les voir cesser, mais sa fille avait dit qu’elle reviendrait ainsi jusqu’au jour où son vœu serait accompli.

— « Si le revenant se présente encore, se dit le père, je le conduirai à Notre-Dame de Brebières. C’est, je crois, tout ce que j’ai de mieux à faire. Je serai tranquille et ma pauvre enfant aussi. »

Pour la quatrième fois le fantôme revint. Cette fois ses sanglots étaient plus déchirants que jamais.

— « Père, père ! me portes-tu cette nuit à la chapelle de la Sainte Vierge ? La nuit est belle, bien belle ; viens donc au cimetière ! »

L’homme s’habilla sans bruit, prit son bâton et suivit le revenant au cimetière. Mais à l’entrée le fantôme avait disparu, et le père dut continuer seul son chemin à travers les tombes pour arriver à celle de sa fille. Arrivé là, il attendit.

Bientôt il vit sortir de leurs tombeaux des centaines de personnes qu’il avait connues autrefois et qui toutes, après l’avoir salué par son nom, se dispersaient aussitôt de-ci, de-là, dans toutes les directions.

Sa fille ne tarda pas, elle aussi, à sortir de son tombeau.

— « C’est bien, père, tu m’as suivie. Baisse-toi, baisse-toi davantage, que je me place sur tes épaules. »

L’homme se baissa et sentit un poids énorme le charger, tandis que deux bras, froids comme la glace, les bras de sa fille, s’enroulaient autour de son cou.

— « Maintenant, en avant, père ! il faut nous hâter. Je dois reprendre ici ma place avant le lever du jour. Hâte-toi ! »

S’embarrassant dans les tertres des tombeaux, dans les arbustes et les grilles, l’homme s’avança néanmoins et réussit à sortir du cimetière. Puis, s’aidant de son bâton, il prit la route d’Albert, le chemin du pèlerinage.

C’était vraiment une nuit terrible ; des lutins, des fantômes partout, à tous les carrefours, au pied de chaque croix plantée au bord du chemin.

Au bout d’une demi-heure de marche, le paysan, fatigué du poids énorme qu’il lui fallait porter, n’en pouvait plus de lassitude. Il voulut se reposer un instant auprès d’un rideau (talus).

— « Non, père ; non. Marche toujours ; je veux être de bonne heure à la chapelle de Notre-Dame de Brebières. Allons, courage ; hâte-toi ! »

Le paysan continua sa route, portant toujours le corps de sa fille. Sur le chemin on ne voyait que des groupes de fantômes et de revenants hurlant et dansant, qui semblaient prêts à faire un mauvais parti au pauvre homme. Celui-ci ne faisait que se signer pour les chasser.

Enfin, harassé, mourant de fatigue, le paysan put arriver avec son fardeau à l’église de Notre-Dame. La porte s’ouvrit d’elle-même devant eux et ils purent entrer et aller se placer près de l’autel de la Sainte-Vierge de Brebières.

Un fantôme, revêtu des ornements du prêtre, officiait. La jeune fille répondit à la messe ainsi que l’eût fait un enfant de chœur. Quand le curé-fantôme eut dit l’Ite missa est, la jeune fille répondit Amen et vint se replacer sur les épaules de son père, qui, cette fois, ne lui trouva aucun poids.

— « Mon pèlerinage est accompli, père. Porte-moi au cimetière, à mon tombeau. Tu ne me reverras plus, car je vais aller au ciel. N’oublie jamais à l’avenir d’accomplir toutes tes promesses. Un vœu non rempli empêche d’entrer en paradis. »

Et le paysan ramena sa fille au cimetière. Là, sa fille le quitta et, à dater de ce jour, il ne la revit plus.

(Conté en 1878, par M. Frédéric Darras, de Warloy [Somme]).

III

le souper du fantôme



Il y a longtemps, bien longtemps, un jour que les vieilles femmes étaient à la veillée à filer à une vingtaine dans une cave pour économiser l’huile et le bois, il prit fantaisie à un jeune homme du village de jouer un tour aux fileuses en leur faisant une grande peur. Il prit donc un grand drap blanc et une chandelle et alla au cimetière chercher une tête de mort. On avait fait justement, quelques jours auparavant, un grand tas d’ossements qu’on devait placer peu après dans une fosse commune. Le jeune paysan n’eut donc que l’embarras du choix. Il prit la première tête de mort qu’il trouva à sa portée, courut la laver à la rivière pour la débarrasser de l’argile qui la couvrait et, après avoir mis sa chandelle allumée à l’intérieur, il reprit le chemin du village.

Arrivé là, il s’enveloppa du drap blanc et se rendit chez les fileuses. Jugez de la frayeur des pauvres femmes en voyant apparaître au milieu de leur groupe ce fantôme, agitant la tête de mort et disant d’une voix sourde :

— « À genoux ! À genoux ! Priez pour le repos de mon âme ! »

Les fileuses, saisies de terreur, se précipitèrent à genoux sur le sol et firent de grands signes de croix pour éloigner le revenant.

— « Allons, dites cinq Pater et cinq Ave pour mon repos éternel ! continua le spectre, et il commença lentement : Pater noster qui es in cœlis… » Les fileuses dirent les cinq Pater et les cinq Ave demandés et le jeune homme les quitta en murmurant des paroles bizarres auxquelles les bonnes femmes et lui-même ne comprenaient rien, et pour cause.

Minuit était ainsi arrivé et le paysan, fatigué, retourna au cimetière pour y reporter la tête de mort.

Mais avant de la replacer avec les autres ossements, le jeune homme, quelque peu excité par les plaisirs de la soirée, parla à l’oreille du mort et lui dit :

— « Tu m’as procuré beaucoup d’amusement, ce soir ; il est fort juste que je t’en récompense. À rester ici avec tous ces vilains morts, tu dois t’ennuyer beaucoup ; viens donc dans quinze jours, à pareil moment, me demander à souper. Je suis fort curieux de manger avec un mort. Je t’attendrai vers neuf heures du soir ; ne l’oublie pas. D’aujourd’hui en quinze, hein ?

— Oui ! » répondit la tête de mort.

Le jeune homme replaça la tête parmi les ossements, souffla sa chandelle, replia son drap et revint chez lui.

Le lendemain et les jours suivants il rit beaucoup en entendant raconter par les fileuses l’apparition terrible de la veille. Quelques jours se passèrent et le paysan ne songea plus à la tête de mort et au souper auquel il avait invité celle-ci.

Le soir du quinzième jour, vers l’heure fixée, il venait de se mettre à table pour souper, sans penser au mort, quand il entendit dans la cour une sorte de froissement singulier.

— « C’est la grêle qui crépite en tombant, » pensa le jeune homme.

Deux coups secs furent frappés à la porte.

— « Qui est là ?

— Ouvre, c’est moi.

— Qui, toi ?

Moi ! »

Le paysan ouvrit la porte, et un spectre, un squelette, plutôt, revêtu d’un long suaire gris sale, tout en lambeaux, entra dans la maison.

Le jeune homme se ressouvint de la promesse faite au cimetière et vit que le mort venait souper avec lui. Sans s’en effrayer davantage, il lui offrit une chaise à la table et le fantôme s’assit en produisant, par l’entrechoquement de ses os, ce bruit de grêle tombante qui avait frappé le paysan quelques instants auparavant.

Le souper se composait d’une excellente soupe à l’oseille, dont le mort mangea une bonne assiettée ; d’une fricassée de mouton, de salade et de beurre frais qui parurent fort du goût du singulier convive assis devant le jeune homme. On but quelques bonnes bouteilles de cidre mousseux et la tête du jeune homme ne tarda pas à lui tourner. Il chanta toutes les chansons qui lui revenaient en mémoire, et de temps en temps le mort faisait chorus, paraissant tout aussi animé que le chanteur.

— « Si nous dansions ? dit à la fin le jeune homme.

— Dansons ! »

Et le mort se mit à danser une danse folle avec le paysan, pendant que ses os s’entrechoquaient avec un bruit d’enfer.

Minuit vint et le jeune homme, fatigué, éprouva le besoin de se coucher. Il le dit au fantôme qui, cessant de sauter par la chambre, reprit sa place à table de la façon d’un homme qui ne veut pas se retirer.

Une heure du matin sonna à l’église et le paysan, n’y tenant plus, alla se coucher, laissant son compagnon sur sa chaise. Le jeune homme était à peine couché qu’un nouveau bruit d’ossements agités se fit entendre et que le squelette vint se coucher à côté du vivant. Cette fois celui-ci eut peur ; il tremblait de tous ses membres : il eût voulu crier et appeler du secours, mais il ne pouvait articuler une seule parole. Terrifié, il dut se borner à se coucher dans un coin du lit pour éviter le contact glacé des ossements du mort. Il ne put dormir de la nuit.

Vers quatre ou cinq heures du matin, le coq se mit à pousser un joyeux coquiacou ! coquiacou ! pour annoncer l’approche du jour. Le squelette se réveilla, se leva tout d’une pièce et disparut en disant au jeune homme :

— « Je ne veux point être en reste avec toi. Tu m’as fort bien reçu ce soir dans ta maison ; dans quinze jours je t’attendrai au cimetière pour y souper. Je compte sur toi. Adieu ! »

Le paysan se promit bien de ne pas se rendre à l’invitation du mort.

Quinze jours plus tard le jeune homme revenait de la ville voisine et passait près du cimetière sans songer davantage au mort, quand celui-ci se montra tout à coup devant lui, le prit par la main et l’entraîna en lui disant :

— « C’est bien ; tu es un homme de parole. Le souper est préparé et je t’attendais. Pour te fêter j’ai invité tous mes amis. Ils nous attendent près de la porte du cimetière. »

À demi mort de frayeur, le paysan entra dans le champ des morts, où il fut reçu par les acclamations des fantômes assemblés. Son hôte le conduisit à une antique chapelle, souleva la pierre du caveau et le fit descendre dans le souterrain, où un grand souper était servi. Tous les morts vinrent s’asseoir à la grande table et le dîner commença au milieu de la joie générale et de la terreur du jeune homme, dont les dents claquaient violemment.

Voyant enfin que rien de fâcheux ne lui arrivait, il essaya de manger comme les autres convives, et pour s’étourdir il but coup sur coup plusieurs verres de l’excellent vin des morts.

Puis la danse commença et le jeune paysan dut danser avec un squelette de jeune fille, qui l’étreignait violemment et qui l’embrassait à tout instant.

— « La ronde ! la ronde ! » crièrent les morts. Et tout le monde sortit du caveau pour faire la ronde dans le cimetière. On se prit par la main et l’on sauta en tournoyant au-dessus des croix, des tombes et des chapelles. Ceci dura jusqu’au matin.

On entendit le chant du coq dans le lointain ; la danse cessa, les tombes s’ouvrirent et les morts disparurent. Le paysan resta tout étourdi jusqu’au lever du soleil.

Il revint alors au village et se fit prêtre.

(Conté le 20 février 1881, par M. Jules Bonnel, de Thièvres [Somme]).

IV

la danse des fantômes



Un jour de fête les jeunes gens du Bosquel avaient beaucoup dansé et beaucoup bu. La plupart d’entre eux étaient à moitié ivres.

— « Si nous terminions la fête en allant danser dans le cimetière ? dit tout à coup l’un d’eux.

— Oui, oui ! Allons danser une branle autour des tombes ! » s’écrièrent les autres.

Et tous, se prenant par la main, partirent en chantant danser au milieu des tombes. Les uns buttaient dans les tertres, les autres renversaient les croix de bois, mais on se relevait vite et la danse reprenait de plus belle.

Tout à coup, minuit sonna à l’église du village et, sans savoir pourquoi, les jeunes gens s’arrêtèrent dans leur danse. Les tombes s’ouvrirent toutes et engloutirent les joyeux danseurs. Pas un ne rentra au village.

Chaque année, le jour de la fête patronale, on raconte que les tombes s’ouvrent et que les danseurs reprennent leur ronde en poussant des gémissements terribles. À minuit les tombes se referment sur les fantômes et tout rentre dans le silence.

Conté en février 1881, par M. Aubray, du Bosquel [Somme]).


  1. Voir ci-après (p. 128) la légende de Notre-Dame de Brebières.