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Loin de Paris/11

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 254-265)



III

L’ÉRECHTHÉUM, LE TEMPLE DE MINERVE POLIADE,
LE PANDROSIUM

Le plateau de l’Acropole était un véritable musée. Sur cet étroit espace encombré de temples, de statues, d’autels, l’art païen s’était plu à entasser ses merveilles, et avait fait de tous ces monuments comme un seul temple, comme une offrande unique ; il faudrait une autre érudition que la nôtre pour restaurer et restituer ces édifices dont il ne reste le plus souvent qu’un fragment de frise, un tambour de colonne, un chapiteau mutilé, quelquefois moins encore, deux ou trois assises, une rainure dans le roc, indiquant d’anciennes fondations.

Pour se reconnaître au milieu de cette carrière de débris amoncelés, ce ne serait pas trop du triple savoir de l’helléniste, de l’antiquaire et de l’architecte, que possède M. Beulé, l’historien de l’Acropole, dont le livre nous inspire un regret bizarre : c’est que, doué d’une existence antérieure, l’auteur n’ait pas écrit le voyage en Grèce à la place de Pausanias, le négligent et rapide touriste ; que d’incertitudes seraient fixées ! que de secrets indéchiffrables lus couramment ! — L’antiquité, si éminemment artiste, n’avait pas le sens critique et descriptif ; et c’est bien dommage, car tant de chefs-d’œuvre qui ont disparu vivraient encore dans des pages fidèles. Quelle sagacité admirable déploie M. Beulé pour retrouver l’emplacement des temples de Diane Brauronia et de Minerve Ergané ! comme il tire parti du moindre indice, interprétant sans le forcer un texte vague, interrogeant chaque pierre, trouvant une date dans le scellement d’une assise, dans la forme plus ou moins archaïque d’une lettre, dans la profondeur d’une cannelure, dans une strie du rocher ! avec quelle logique il réunit ces renseignements épars qui n’apprendraient rien à des yeux moins attentifs et moins savants, pour en former un faisceau de preuves concluantes ! Pièce à pièce, l’édifice se relève et reprend sa place dans ce chœur de monuments merveilleux qui menait sa ronde sacrée sur ce plateau sublime ; les statues absentes ou brisées en mille éclats par les boulets, les bombes et les explosions, remontent sur leurs piédestaux, et cette chaîne de chefs-d’œuvre qui accompagnaient le visiteur, des cinq portes des Propylées aux trois degrés du Parthénon, se reforme comme par magie ! le Mercure propyléen, les trois Grâces drapées de Socrate, qui avait été sculpteur avant d’être philosophe ; la lionne de bronze élevée à la courtisane Leœna, fidèle gardienne du secret d’Harmodius et d’Aristogiton ; la Vénus offerte par Callias, ouvrage de Calamis ; la statue d’airain de Dutrephès, général athénien percé de flèches dans un combat, de Crésilas ; l’Hygie, la Minerve Hygiée, consacrée par Périclès sauvé d’une maladie, bronze plus grand que nature, du statuaire Pyrrhus, et qui a laissé l’empreinte de ses pieds sur le socle encore existant, la pierre où Silène s’est assis ; l’Alcibius citharède de Nesiotès, rival de Phidias ; l’enfant tenant un vase d’eau lustrale, et le Persée tenant la tête de Méduse, l’un de Lycius, fils de Myron, l’autre de Myron lui-même ; le cheval Durien, colosse équestre, imitation en bronze du fameux cheval de bois, laissant échapper de ses flancs Mnesthée, Tcucer et les deux fils de Thésée ; le bélier gigantesque, objet des plaisanteries des poëtes comiques ; l’Epicharinus vainqueur à la course hoplite, de Critios et Nésiotès ; le pancratiaste Hermoycus, le général Phormion, qui, avant d’entrer en campagne, se faisait payer ses dettes par le peuple athénien, ont été restitués à leur vraie place avec une intelligence rare et une probabilité presque incontestable, partie d’après le récit assez obscur de Pausanias, partie d’après des inductions tirées de l’examen des lieux.

Il faut voir comme M. Beulé remue ses blocs, les retourne, les interroge sur toutes les faces et les force à confesser l’inscription antique, souvent posée contre terre. Les statues ont été enlevées, du moins celles qui n’offraient pas un caractère religieux, pour orner la maison dorée de Néron, ou n’ont laissé que des membres épars enfouis sous les décombres ; mais les socles, masses pesantes et sans intérêt alors, n’ont été que peu ou point déplacés, et c’est à eux que M. Beulé a adressé des questions auxquelles ils ont presque toujours répondu ; il a pu même, chose curieuse, corriger avec leur aide des fautes d’orthographe commises par Pline. Au temps de la domination romaine, la servilité grecque utilisa la plupart de ces piédestaux veufs de leurs statues, pour y élever les images de proconsuls ou d’administrateurs obscurs en retournant seulement les dés de marbre qui portaient les anciens chefs-d’œuvre, et c’est ainsi qu’ont été retrouvées tant d’indications précieuses, muettes jusqu’à ce jour.

Sur ces piédestaux, le jeune et savant archéologue a lu les noms de Strongylien, de Sthénis et de Leocharès, l’auteur du Jupiter Tonnant, de l’Apollon au diadème, du Ganymède, le sculpteur qui travaillait aux frises du tombeau de Mausole avec Briaxys et Scopas. Quel étrange amalgame de voir se succéder sur le même quartier de marbre les noms d’une famille athénienne et ceux de César-Auguste, de Germanicus, de Trajan et d’Hadrien !

Nous ne suivrons pas plus longtemps M. Beulé dans ses savantes investigations, où il remet debout cette nation évanouie de statues, et peuple d’une foule d’airain et de marbre cette solitude désolée de l’Acropole dont l’antiquité avait fait comme un petit Dunkerque de chefs-d’œuvre. Il nous faudrait le copier pour dire où s’élevaient le groupe de Minerve frappant Marsyas, le combat de Thésée, la statue de Flavius Conon, l’homme casqué aux ongles d’argent, œuvre de Cléœtas, la Terre suppliant Jupiter Pluvieux, dont l’autel occupait le sommet de l’Hymette, car l’œil du visiteur n’aperçoit qu’un chaos de blocs bouleversés, et il faut la patience d’un antiquaire pour retrouver leurs tronçons mutilés et frustes dans le musée fragmentaire, espèce d’invalides de la sculpture, disposé sous le portique de la Pinacothèque.

À la gauche du Parthénon, quand on débouche des Propylées, on trouve les ruines de trois temples, accolés les uns aux autres sans nul soin de symétrie, et d’une architecture différente : ceux de Minerve Poliade, d’Érechthée et de Pandrose, nommé aussi le Pandrosium ; — ce singulier agencement montre encore une fois que les anciens ne tenaient pas autant que le pensent les modernes à la régularité absolue, et même l’évitaient pour charmer l’œil par la rupture des lignes. — Les lois de l’interséquence semblent leur avoir été connues et ils justifient souvent, sur ce point, les idées ingénieuses de M. Ziégler dans ses recherches sur la céramique et les principes de l’ornementation. Ici, peut-être, cette bizarre disposition de l’architecture a eu pour motif des superstitions locales qui ne permettaient pas d’adopter un autre plan.

L’Érechthéum renfermait la source salée que Neptune fit jaillir d’un coup de trident lors de sa dispute avec Minerve au sujet de la protection d’Athènes. La source a été tarie par les éboulements et les tremblements de terre ; mais on voit encore sur le rocher, à travers le dallage disjoint, trois empreintes qui ressemblent aux rainures profondes que produirait le coup violent d’une fourche gigantesque. De tous les temps, la superstition s’est plu à retrouver dans ces jeux de la nature les traces du passage des dieux ; et ne montre-t-on pas aux Pyrénées l’entaille de l’épée de Roland, et dans l’île de Sérendib la marque du pied d’Adam ?

Le temple de Minerve Poliade (c’est-à-dire protectrice de la ville) avait son portique sur le flanc de l’Érechthéum, auquel il était adossé, de sorte qu’on y entrait comme par une porte latérale ; le Pandrosium, où l’on ne pouvait pénétrer qu’en traversant le temple de Minerve, formait avec ce portique un vague parallélisme, et le plan géométral représente à peu près un T. L’Érechthéum était, comme la Minerve Poliade, d’ordre ionique ; quant au Pandrosium, il ne se rattache à aucun ordre connu, et l’antiquité n’offre qu’un seul exemple de ce genre de construction.

Nous avons essayé de donner une idée de cette agglomération de sanctuaires juxtaposés bizarrement et réunis sous l’influence d’une idée religieuse. — Érechthée avait une généalogie fort compliquée et qu’il serait difficile d’expliquer décemment. Vulcain, épris de Minerve, l’attaqua avec tant d’ardeur, que, si la Terre ne se fût pas généreusement substituée à l’objet des poursuites du forgeron boiteux, la déesse aux yeux pers eût couru le risque d’être fort compromise dans sa réputation virginale. — Érechthée, résultat de ce désir trompé, passa d’abord pour fils de Vulcain et de la Terre, — puis pour fils de la Terre toute seule, d’où lui vint l’épithète d’Autochthone. — Minerve cependant, émue de pitié, recueillit l’enfant dans une corbeille et l’éleva en cachette, craignant les railleries des dieux et ce rire olympien dont parle le divin aveugle. N’était-elle pas, d’ailleurs, un peu sa mère ? Dans ce sanctuaire de Minerve vivaient les trois filles de Cécrops : Aglaure, Hersé, Pandrose ; et la déesse, ayant remarqué un jour que sa ville chérie n’était pas assez bien défendue à l’occident, eut l’idée ingénieuse d’aller chercher une montagne à Pellène, en recommandant aux trois sœurs de ne pas regarder dans la corbeille.

Pandrose seule obéit à la défense : Aglaure et Hersé furent moins discrètes, et la corneille babillarde vola raconter l’histoire à Minerve, qui revenait, sa montagne sous le bras, et la laissa tomber de surprise et de confusion en voyant son secret découvert. C’est le mont Lycabette, qu’on aperçoit encore à la même place, dressant dans l’azur sa tête mordorée de soleil et surmontée d’un ermitage. Pandrose devint plus chère à la déesse ; les deux sœurs se précipitèrent du haut de l’Acropole, Érechthée détrôna Pandion, roi d’Athènes, institua les panathénées, éleva des temples à Minerve, qu’il pouvait considérer, sinon comme sa mère, du moins comme l’occasion de sa naissance, et fut enterré dans le sol sacré de l’Acropole.

Ainsi, autour du temple de Minerve Poliade se groupent, si l’on peut s’exprimer ainsi à propos de divinités païennes, les chapelles d’Érechthée, son fils adoptif, et de Pandrose, sa confidente fidèle.

Les Grecs du moyen âge avaient fait une église de l’Érechthéum. Le Disdar-Aga, sous la domination turque, y renfermait ses femmes. Aucun outrage n’a manqué à ces charmants édifices, jusqu’à l’époque plus heureuse où l’on a relevé en partie les fragments tombés sous les boulets et restitué à peu près leur figure extérieure. On ne saurait se faire une idée de la perfection et du fini que les Grecs apportaient dans l’exécution de leurs monuments : les jambages de la porte du temple de Minerve Poliade qui existent les uns à leur place, les autres tombés à terre, où l’on peut les examiner de près, sont ornés d’un fil de perles entrecoupées d’olives, d’une délicatesse incroyable de travail ; les bijoux les plus fins sont grossiers à côté de cela : Cléopâtre n’eut pas à son bras de reine un bracelet de gemmes plus rondes, plus polies, mieux enchaînées que ces perles de marbre qui pour nous valent celles d’Ophir et que les siècles semblent avoir pris plaisir à lustrer.

Près des fragments antiques, un morceau de marbre, travaillé dans un louable but de restauration, montrait toute la différence de l’exécution moderne à l’exécution ancienne, et pourtant la copie était d’une fidélité mathématique.

C’était dans ce temple que brûlait, sous un palmier de bronze, la lampe d’or ciselée par Callimaque, l’inventeur du chapiteau corinthien, et qu’un myrte pudique voilait l’obscénité d’un Hermès logé d’une façon assez incongrue chez une déesse vierge.

Le Pandrosium enfermait l’olivier produit par Minerve dans sa dispute avec Neptune ; sous le feuillage de l’arbre sacré, richesse de l’Attique, s’élevait l’autel de Jupiter Hercéus.

L’entablement du Pandrosium ne s’appuie pas sur des colonnes comme les frises des temples ses voisins, mais sur des cariatides, piliers vivants, aux formes amples et puissantes, qui soutiennent, sans fléchir, le poids de l’architrave.

Un chapiteau orné d’oves, de rais de cœur, de fils de perles en manière de coiffure architecturale, porte sur leur tête aux boucles épaisses, aux longs cheveux nattés, et ménage admirablement la transition de la nature à l’édifice. Cette idée aura sans doute été inspirée à l’artiste par la vue de jeunes femmes revenant de puiser de l’eau à la fontaine de Callirhoé avec leurs urnes en équilibre. Les bras sont coupés comme ceux de la Vénus de Milo, mais avec intention, car leur saillie aurait dérangé l’aspect monumental des figures. Les draperies descendent à plis larges et symétriques, imitant les cannelures d’une colonne et se répétant à peu près sur chaque statue : une de ces cariatides a été emportée par lord Elgin et une copie la remplace.

Le Pandrosium est un des plus charmants caprices de ce noble art grec, qui s’en permettait peu et ne rajeunissait des formes consacrées que par l’idéale perfection du détail.

Entre ce trio de temples et les Propylées se dressait de toute sa hauteur cette colossale statue de Minerve Poliade coiffée du casque, armée de la lance et du bouclier, dont l’aigrette s’apercevait en mer du cap Sunium, comme pour effrayer les ennemis d’Athènes. — Aujourd’hui, l’œil ne découvre, au fond de la baie du Pirée, que la silhouette éventrée du Parthénon et la tour gothique qui empâte l’aile droite des Propylées. — Pallas Athénê ne protège plus sa ville.