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Loin de Paris/14

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 297-311)
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III

HEIDELBERG, MANNHEIM

Strasbourg, qu’il n’est pas besoin de décrire, car, grâce au chemin de fer, c’est maintenant un faubourg de Paris, a pourtant, malgré son âme toute française, une physionomie très-allemande et très-caractéristique ; on va bien loin pour étudier en grand détail des villes beaucoup moins curieuses. Ses hauts toits à plusieurs étages de lucarnes, sur lesquels nichent encore les cigognes et que dépasse de son prodigieux élancement l’aiguille ouvragée à jour du Munster, lui donnent un aspect tout particulier. Strasbourg boit de la bière comme une ville d’université d’au delà du Rhin, et sur les enseignes de ses brasseries le datif germanique se substitue souvent au génitif français ; mais Strasbourg a de quoi faire respecter son accent, et les lignes de canons magnifiques posés les uns à côté des autres devant la fonderie et dans les cours des arsenaux, comme de gigantesques claviers, pourraient au besoin couvrir la voix des railleurs de leur symphonie formidable.

Quand on se retourne vers la ville, avant de franchir le pont de Kehl, après avoir jeté un coup d’œil au monument de Desaix, élevé au milieu d’une prairie au bord de la route, on aperçoit dans la silhouette opaque du Munster une espèce de croix lumineuse formée par des baies qui se correspondent. Est-ce un effet fortuit ou ménagé à dessein par l’architecte ? — Le moyen âge était assez symbolique pour avoir songé à découper l’image du Salut sur l’élévation du pieux édifice comme il la dessinait sur le plan.

Le Rhin avait essuyé à fond la barbe limoneuse que lui prête Boileau, et il ruisselait rapide et limpide, bouillonnant aux bateaux du pont, et laissant à découvert de grandes places de son lit, temporaires îles de sable que la première crue doit recouvrir.

Une valise de poëte n’est pas bien longue à visiter, et, au bout de quelques minutes, nous étions dans la salle d’attente, qui est en même temps une salle de restauration du petit chemin de fer badois. Les voyageurs, qui venaient probablement de déjeuner chez eux ou à leur auberge, mangeaient et buvaient déjà, car l’idéale Allemagne ne passe pas tout son temps à cueillir des vergiss-mein-nicht et à dire : « O Klopstock ! »

À chaque station importante se prélasse une sorte de chef de gare dans un uniforme assez semblable à celui de nos suisses d’église, portant en broderie le blason de la duché, et faisant faire place avec une canne à pommeau d’argent.

Comme la saison des voyages commençait à peine, le wagon n’était rempli que de gens du pays ou de véritables malades, de paralytiques sérieux se rendant aux eaux, mais non pour y tenter les chances du trente-et-quarante. Pour échapper autant que possible à cette compagnie lugubre, nous regardions les maisonnettes des stations intermédiaires, chalets en miniature, ou plutôt grands coucous de bois à la tyrolienne, festonnés de quelque brindille de vigne vierge et de volubilis ; les ondulations lointaines de la forêt Noire bleuissant de ses ombres le bas des montagnes, les prairies plus rapprochées et semées de villages ; ou bien quelque bastion crénelé tâchant d’allier le pittoresque du moyen âge à la science de Vauban ; ou encore quelque burg tombant en débris comme une dent couronnée au sommet d’un mamelon. Après avoir changé de wagon, car ce chemin n’est pas direct et toutes ces petites lignes se relient entre elles, nous arrivâmes à Heidelberg.

Il s’agissait de ne pas s’endormir dans les délices de Capoue, c’est-à-dire de ne pas perdre à la table des hôtels un temps précieux. Donc, au débarcadère, nous hélâmes une calèche à deux chevaux pour aller tout droit aux ruines du château. Comme le petit Spartiate qui cachait un renard sous sa robe, nous laissions stoïquement la faim nous ronger le ventre, car nous avons l’œil plus goulu que l’estomac. Heidelberg n’était pas nouveau pour nous, mais on ne se lasse pas de le revoir. — Après le Parthénon et l’Alhambra, le château d’Heidelberg est la plus belle ruine du monde ; — nous mettons à part les ruines de Karnac que nous n’avons point encore vues.

Ce n’est pas la faute d’Heidelberg s’il a été pris, saccagé, bombardé à plusieurs reprises ; et on ne doit pas lui en vouloir des maisons blanches, propres, neuves et tout à fait modernes qui bordent sa grande rue, presque entièrement composée d’hôtels, de brasseries, de magasins, de boutiques de libraires, de confiseurs, de marchands de tabac. — La maison du chevalier de Saint-Georges, sur la place de l’Église, montre ce que savaient faire les anciens architectes, et la comparaison des œuvres, il faut l’avouer, n’honore pas les architectes modernes. — Cette façade vermoulue, mais conservée soigneusement, est un rare échantillon de l’art charmant de la renaissance, demi-païen, demi-catholique, original dans sa double imitation. Figurez-vous un pignon aigu, trois rangées de fenêtres, deux tourelles ou plutôt deux cabinets projetés faisant saillie à travers les trois étages ; semez là-dessus des mascarons, des bustes, des chimères, des feuillages, quelques vieilles dorures en harmonie avec la rouille vermeille de la pierre, et tracez au fronton en lettres lapidaires cette légende, talisman mystérieux qui semble avoir préservé la maison de l’incendie, des boulets et de la ruine : Si Jehova non ædificet domum, frustra laborant qui ædificant eam. La foi chrétienne éclate encore dans l’inscription suivante, parfaitement orthodoxe : Soli Deo gloria ; mais la renaissance était trop fière d’avoir retrouvé l’antiquité et la mythologie perdues pendant le moyen âge, et elle mettait un aimable pédantisme à prouver qu’elle avait lu ses auteurs ; aussi écrivit-elle sur cette triomphante façade, entre les deux pieux versets : Præstat invicta Venus. — Traduction un peu libre de la devise chevaleresque « Dieu et les dames ».

Pour monter au château en voiture, on sort de la ville, car il faut prendre la montagne à revers, et l’on suit quelque temps la rive du Neckar, une jolie rivière qui écume avec un murmure de torrent, sur de petits écueils, entre de hautes pentes boisées d’une verdure admirable, puis on s’engage dans une route ombragée de grands arbres, qui escalade par des zigzags contrariés l’escarpement assez rude de la fière colline, à travers des masses de feuillages moirées d’ombre et de soleil de l’effet le plus prestigieux. Cette promenade est un vrai enchantement. Quand on approche du sommet, on domine la vallée du Neckar, qui s’ouvre sur une plaine immense, indéfinie et bleuissante comme la mer. Les écroulements des fortifications, chaos de blocs et de verdure, forment le premier plan avec leurs tons heurtés et vigoureux.

Au-dessous, la ville d’Heidelberg s’aperçoit en abîme avec ses toits, ses cheminées, ses tours, ses clochers, sa cathédrale mi-catholique, mi-protestante ; à droite coule le Neckar écumant aux roches de son lit, se plissant aux arches du pont qui le traverse, et se dirigeant à travers la plaine vers le Rhin, qu’il rejoint près de Mannheim ; tout au fond à gauche, une bandelette d’un azur plus foncé, ébréchée çà et là, indique une chaîne de montagnes, les Vosges sans doute ; une ligne de vapeur trahit le cours du Rhin invisible. Éclairé par une lumière splendide, ce panorama, vu de cette hauteur, éblouissait et semblait plutôt un rêve de l’art qu’une réalité.

On entre dans le château par une tour carrée, au milieu de laquelle s’ouvre un porche béant surmonté de figures d’hommes d’armes sculptés en granit rouge, d’une tournure archaïque et barbare, qui semblent plus anciens que l’édifice même, et l’on débouche sur une place ou cour intérieure où vous attend un spectacle qui vous surprend toujours, quelque préparé que vous puissiez y être.

Deux palais magnifiques, celui d’Othon-Henri et celui de Frédéric IV, forment équerre au coin droit de la place, encombrée de végétations, de pierres et de débris de toute sorte ; le côté gauche est occupé par les ruines effondrées, crevassées du sévère manoir gothique de Louis le Barbu. Un puits monumental, que recouvre un portique ogival à colonnes de granit gris, et la porte d’entrée garnissent l’autre pan.

Nous n’aurons pas l’outrecuidance de refaire après Victor Hugo la description détaillée des merveilleuses ruines d’Heidelberg ; nous ne voulons que rendre en quelques lignes une impression qui, pour n’être pas nouvelle, n’en fut pas moins vive.

Faut-il maudire les bombes du général Mélas ou les bénir ? Nous pencherions pour ce dernier parti. Elles ont ébréché, juste à point, ces deux palais, vulgairement superbes peut-être dans leur intégrité, pour en faire les ruines les mieux réussies du monde. — La preuve que ces bombes tant anathématisées n’ont pas nui au monument, c’est que le bruit répandu d’une restauration prochaine a soulevé chez tout le monde artiste des tirades élégiaques et passionnées. — Si l’on relevait une seule des pierres tombées, si l’on arrachait le lierre des façades, les arbres poussés dans les chambres, si l’on remettait des nez et des bras aux statues invalides, l’on crierait de toute part au sacrilége.

Commençons par le palais italien d’Othon-Henri. Jamais dévastation si charmante ne ravagea une façade. En crevant les toits et les plafonds, les projectiles intelligents ont donné de l’air à tout le haut de l’édifice ; la dernière rangée de fenêtres encadre maintenant le bleu du ciel et forme comme une galerie à jour d’une légèreté et d’une élégance extrêmes ; dans le trou des boulets ont poussé des lierres, des saxifrages et autres plantes pariétaires dont la fraîche verdure se marie admirablement aux teintes vermeilles de la pierre. Heidelberg n’est pas une ruine noire ; avec ses tons carnés et ses feuillages de velours, elle semble une gigantesque rose moussue.

C’est, dit-on, un élève de Michel-Ange qui dessina cette délicieuse façade, merveilleux bijou de la renaissance qui pourrait servir de devanture à un palais de fée. La mythologie et la Bible s’y donnent la main de la façon la plus amicale : Jupiter, Hébé, Minerve et autres déesses au port triomphant, à la gorge fière, à la cambrure florentine, habitent l’entablement ou les niches supérieures ; — les dieux de l’Olympe ne sauraient descendre plus bas. — Les étages inférieurs sont peuplés par des personnages plus sérieux et plus réels : le duc Joshua, Samson le Fort, Hercule le bien connu, David l’adroit berger, faisant la mine la plus farouche qu’ils peuvent, et se vantant de leurs exploits dans des cartouches historiés d’inscriptions allemandes.

Le palais d’Othon-Henri a trois étages, en comptant le rez-de-chaussée ; chaque étage est dessiné par une corniche saillante, écornée de loin en loin, juste assez pour satisfaire à cette loi de l’interséquence que préconisait si vivement Ziégler dans ses rêveries architecturales ; des piliers et des colonnes, brodés des plus délicats ornements, la divisent sans en altérer la ligne et séparent les fenêtres à frontons triangulaires qui alternent avec les niches rondes des statues ; des arabesques, des rinceaux, des médailles de Césars romains complètent cette décoration féerique, à laquelle la nature, se piquant d’amour-propre, a voulu travailler, en suspendant aux fleurs sculptées ses plantes les plus délicates.

Un perron dont on a arraché la rampe de fer miraculeusement ouvragée pour la vendre à la livre, — vandalisme que nous n’avons pas le droit de blâmer, — mène au palais désert. Un lierre énorme l’enveloppe et monte avec vous les marches disjointes de l’escalier, prêt à vous retenir de ses bras souples si le pied vous manque. Il ne reste à l’intérieur que des murs de refend, des chambranles de porte, des pieds-droits et un manteau de cheminée travaillé à merveille par des ciseaux inconnus, comme ceux qui ont fouillé, découpé et fleuri la façade. — Quelle chose étrange que le cadavre d’un palais, que cette coquille géante d’où l’être qui l’animait s’est retiré ! Voir pousser l’ortie où brillait la flamme du foyer, cela jette le plus frivole en rêverie.

Le palais de Frédéric IV est d’un goût plus allemand et plus moderne. Deux grands pignons à frontons et à volutes se font pendant sur sa façade, d’un grès plus sanguinolent et moins festonné de lierre que celui du palais d’Othon-Henri ; le toit tout entier subsiste, et la ruine est moins complète. Les boulets, qui ont respecté les statues italiennes et mythologiques de la façade renaissance voisine, semblent avoir visé, comme des ennemis plus redoutables, ces personnages, empereurs et palatins casqués, cuirassés, couronnés, portant le globe ou brandissant le glaive. On dirait à les voir avec leurs tournures violentes, exagérées, anguleuses, comme en font prendre au corps humain les armures de fer, que l’architecte les a posés en sentinelles dans ses niches, comme des soldats dans des guérites, pour défendre son chef-d’œuvre. Il est impossible de voir des mines plus hautaines, des cambrures plus martiales que celles de ces héros rangés sur trois files, et qui semblent, tout blessés et fracassés qu’ils sont, vouloir s’arracher de leur piédestal pour courir à l’ennemi. Toute cette architecture à divisions fortement accusées, à tablettes, consoles, corniches, mufles de lion, d’un haut relief, prend de sa lourdeur même un singulier caractère de force, de richesse et de puissance.

Une galerie d’arcades à deux étages supportée par des colonnes trapues s’appuyant sur une tourelle octogone, fait le trait d’union entre Frédéric IV et Othon-Henri.

L’autre côté du palais donnant sur une terrasse, d’où l’on jouit d’une vue immense et d’où l’œil plonge dans des gouffres de verdure, quoique très-ornée, est d’un goût moins fier et moins superbe ; d’ailleurs, elle ne porte aucune cicatrice guerrière sur sa face plus bourgeoise.

Nous ne vous obligerons pas à nous suivre dans la promenade qu’une jeune femme qui montre les ruines d’Heidelberg aux étrangers avec beaucoup de grâce, de convenance et d’instruction, nous fit faire à travers les salles souterraines, les tours effondrées, les galeries coupées de larges brèches ; mais nous vous prévenons, si vous visitez jamais la fameuse tonne dans la cave où elle est encore, de ne pas tirer la ficelle qui pend sous l’horloge placée à côté de Perhéo, le nain du dernier électeur, car vous seriez comme nous souffleté par une queue de renard que pousse un ressort.

Une heure à Heidelberg, lorsque quinze jours suffiraient à peine, c’est dur ! mais il faut repartir, et voilà que, mené par un cocher hardi, notre roue enrayée dans un sabot, nous descendons une petite rue à pic, une vraie montagne russe, pour aller trouver la route de Mannheim, où nous irons avec nos chevaux, ne voulant pas attendre le passage du chemin de fer.

D’Heidelberg à Mannheim, la route est très-unie, très-belle, plantée d’arbres touffus et soignée comme une allée de parc. Nous rencontrions à chaque instant des chevaux superbes traînant du fourrage dans de légères charrettes, et qu’on eût admirés à Paris entre les brancards d’un coupé d’Erhler. De chaque côté de la route s’étendaient des campagnes verdoyantes et bien cultivées, et sur la gauche le Neckar faisait de temps en temps apparition.

Il était cinq heures et demie lorsque nous entrâmes à Mannheim, une ville toute blanche, toute neuve, toute régulière, d’un aspect riche et fashionable, avec des maisons à l’italienne, entremêlées de jardins ; des palazzines à balcons vitrés, formant serre sur les quatre faces, à terrasses ornées de balustres, à vases remplis de fleurs ; des hôtels gigantesques, capables de loger des légions de voyageurs ; des rues larges à faire pâmer d’aise un Anglais, et des promenades presque royales.

Nous descendîmes à l’hôtel de l’Europe, d’où l’on a une vue admirable sur le Rhin, qui baigne presque le mur de remblai du jardin, et, après un repas succulent et délicat que nous avions bien mérité, n’ayant rien mangé depuis Strasbourg, pour finir notre journée si bien remplie, nous allâmes voir jouer Norma, en allemand, au théâtre de la ville, qui est fort beau et bien décoré.

Nous ne vîmes que le dernier acte, car le spectacle se couche de bonne heure de l’autre côté du Rhin. Mademoiselle Kern, grande et forte jeune femme, manœuvrant très-bien des bras superbes et fronçant un sourcil noir plus italien qu’allemand, représentait la vindicative prêtresse avec assez d’ampleur et de majesté. Les chœurs et l’orchestre étaient excellents. La décoration avait du caractère ; au fond d’une crypte caverneuse se dressait l’idole monstrueuse l’Irmensul, et les racines des chênes druidiques, dont le feuillage se perdait dans les frises, se crispaient hideusement sur les roches comme de grands serpents végétaux.

Notons un détail local. La carapace du souffleur, qui chez nous ressemble à un fond de hotte, était arrangée au théâtre de Mannheim en coquille marine et formait ainsi un joli motif d’ornement.

Le spectacle fini, nous revînmes à l’hôtel de l’Europe, et, de la terrasse du jardin, nous regardions, en fumant, le large cours du fleuve, où tremblotaient des reflets de lune et de lanternes, et la flotte des pyroscaphes de la compagnie du Rhin amarrés au quai.

Dès quatre heures du matin, il fallait être levé, et pourtant le sommeil ne nous venait pas. Le Dampfschiff Concordia devait nous emporter de Mannheim à Dusseldorf, entre deux lignes de villes, de montagnes et de burgs, et nous faire accomplir, au vol de la vapeur, notre quatrième journée.


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