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Loin de Paris/5

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 78-106)



V

LES AÏSSAOUA

Blidah est une charmante petite ville, une espèce de Tibur africain détachant ses terrasses blanches sur un fond de montagnes violettes, ombragée par des bois où luit sous le vert feuillage le fruit d’or que regrettait Mignon, et rafraîchie par de nombreuses rigoles d’eaux courantes qui jasent le long des routes et des clôtures, et j’y ai passé quelques jours délicieux dans ce kief oriental qui est, au far niente italien, ce que l’extase est à l’ivresse et l’outremer au bleu de Prusse ; état charmant où l’on dort les yeux ouverts, magnétisé par les fluides caresses de l’air, en si parfaite harmonie avec le milieu qui vous entoure, qu’on ne se sent pas plus vivre qu’un aloès ou qu’un laurier-rose. — À moins d’être mort, on ne saurait être plus heureux.

Pendant le jour, je restais dans le bois d’orangers, et, le soir, je m’installais au café du Hakem ; ce café, pour ne pas ressembler aux cafés de Paris, n’en est pas moins pittoresque. De petites colonnes trapues, dont quelques-unes sont torses et surmontées de ces chapiteaux d’un corinthien capricieux, sculptées à Livourne et à Gênes pour l’usage de l’Orient, y supportent des arcades irrégulières, évasées en cœur. La façade est blanchie à la chaux, et son toit de tuiles creuses, qui se projette en avant, sert de point d’appui à une vigne luxuriante, vert plafond de la rue qu’elle recouvre entièrement. En face, dans une conque de pierre, filtre une fontaine entourée de pots de basilic.

Des nattes, déroulées sous les arcades reliées entre elles par des balustres de bois à hauteur d’appui, permettent aux consommateurs, tout en savourant le moka ou en fumant leur pipe, d’écouter le bruit de l’eau et d’aspirer le parfum des plantes aromatiques.

Un soir que, les jambes repliées en tailleur, entre un Bédouin et un Kabyle, je buvais à petites gorgées cet excellent café trouble dont les Orientaux ont le secret, j’entendis parler d’une fête qui devait se donner le lendemain au haouch (ferme) de Gerouaou, chez Ahmed-ben-Kaddour, caïd des Beni-Khelil.

Le programme de cette fête, débité par un nouvelliste comme il s’en trouve toujours dans les cafés, promettait une séance d’aïssaoua, espèce de convulsionnaires, dont on raconte des merveilles, qui depuis longtemps piquaient vivement ma curiosité en même temps qu’elles excitaient mes doutes ; le voyageur au XIXe siècle est naturellement sceptique et il aime fort, avant de croire, à fourrer son doigt dans la plaie, comme saint Thomas ; c’est moins méritoire mais plus sûr.

J’avais une lettre de recommandation pour le capitaine Bourbaki, alors chef du bureau arabe, et, quoique j’use en voyage avec une extrême discrétion de ces lettres de change tirées sur l’obligeance d’un inconnu, le désir de voir les aïssaoua l’emporta sur ma réserve habituelle et je me présentai résolument à lui.

M. Bourbaki me reçut à merveille et s’offrit de la plus aimable façon du monde à me servir de guide dans cette petite excursion, car le haouch de Gerouaou est à quelque distance de Blidah. Il fit seller des chevaux pour moi et deux amis qui s’adjoignirent à l’expédition, et monta lui-même une bête revêche, quinteuse, pleine de défenses et qui ne méritait que bien faiblement l’épithète de quadrupède, car elle fit à peu près la moitié de la route sur les deux pieds de derrière. L’écurie de M. Bourbaki, excellent écuyer, était meublée d’animaux de ce genre ; il achetait de préférence les chevaux condamnés à mort pour leur indomptable méchanceté.

Il était six heures du soir environ, la chaleur avait perdu de sa force et une légère brume de poussière dorée cerclait l’horizon. Ce brouillard sec, dont les atomes scintillent dans les rayons obliques du couchant sert de vapeur aux pays chauds et leur fait, à de certains instants, cette blonde atmosphère dont Decamps et Marilhat ont tiré de si merveilleux effets ; des nuées de sauterelles roses et vertes partaient brusquement, des haies ou des bouquets d’arbres qui bordaient la route, avec un bruit d’ailes semblable à un vol d’oiseau ; le nombre en était tel, que la crinière de mon cheval et le capuchon de mon burnous avaient besoin d’être secoués tous les cent pas.

Dans les contrées du Midi, il n’y a presque pas de crépuscule. Le soleil, pareil à un charbon rougi qu’on éteint dans l’eau, plonge tout d’un coup sous l’horizon, et, comme les dernières lueurs ne trouvent pas de nuages pour se réverbérer, la nuit arrive subitement.

Nous venions de quitter la route pour couper à travers champs, le haouch de Gerouaou étant situé au milieu des terres. Nous traversions dans l’obscurité une espèce de plaine disposée pour une plantation d’arbres et fouillée, sur plusieurs lignes, de trous destinés à les recevoir ; il fallait s’en rapporter à l’instinct et à la vue nyctalope de mon grand coquin de cheval blanc, qui, à chaque fosse, s’enlevait brusquement sans que j’eusse eu le temps de le rassembler, et franchissait l’obstacle en me donnant d’épouvantables secousses qui me jetaient du troussequin au pommeau de ma selle. Après une vingtaine de sauts de ce genre, je me trouvai, à côté de mes amis et du chef du bureau arabe, sur un terrain plus uni au bout duquel scintillaient des lumières en mouvement. — On était arrivé.

Nous longeâmes, pour pénétrer au haouch, des files de chevaux entravés, auxquels ma monture, mise en gaieté par ses cabrioles, mordait amicalement la croupe, politesse repoussée à coups de ruade ou accueillie par des hennissements sonores comme des appels de clairon. Les chiens, qui se savent mieux vus des Français que des indigènes, gambadaient joyeusement autour de nous en jappant ; ce bruit ayant averti de la présence d’étrangers, les gens du haouch vinrent à notre rencontre et nous conduisirent au caïd Ahmed-ben-Kaddour.

Ahmed-ben-Kaddour, nous voyant en compagnie de M. Bourbaki, nous accueillit avec cette politesse exquise et cette suprême distinction, attribut des Orientaux si naturellement nobles, si parfaits gentlemen dans leurs manières ; — qu’on nous pardonne ce mot anglais à propos d’un caïd africain, il est le seul qui puisse rendre cette nuance.

Le salut oriental consiste à toucher la main du survenant et à reporter à sa bouche, pour y mettre le simulacre d’un baiser, les doigts qui ont effleuré ceux de l’étranger. Aleikoum el salam, répété de part et d’autre, complète la formule.

Ces cérémonies préalables terminées, le caïd nous fit asseoir auprès de lui sur un de ces étroits tapis faits par les Kabyles et qu’ils teignent avec la garance et le safran ; imitations barbares des merveilles de Smyrne, mais dont le goût sauvage n’est cependant pas à dédaigner ; les capas de muestra de Valence ressemblent fort à ces tapis.

Il ne serait peut-être pas inopportun d’esquisser ici le portrait d’Ahmed-ben-Kaddour. C’était un homme de quarante-cinq ans environ, dont la figure maigre, fatiguée plutôt que vieille, avait un singulier cachet de finesse et de distinction ; la chachia blanche qui entourait son masque bruni, en dessinait les méplats nettement accusés ; des yeux jeunes, limpides, impérieux et pénétrants éclairaient cette physionomie, à laquelle un nez d’aigle, une barbe effilée et pointue, mélangée déjà de quelques poils gris, un front découvert et rasé donnaient une vague ressemblance avec la tête de certains princes de la maison de Valois ; ses mains, petites et sèches, bistrées par le soleil et beaucoup plus foncées de ton que son visage, faisaient luire des ongles blancs et soignés.

Son costume se composait du burnous rouge d’investiture, d’un burnous blanc et d’une veste d’un vert pistache très-pâle, très-doux, très-rompu de ton comme toutes les couleurs de la palette orientale, d’une ceinture de soie, de larges grègues et de bottes de maroquin orange toutes plissées comme nos bottes à la hussarde. Tout cela était d’un choix exquis et d’une propreté rare.

Un spectacle étrange se déroulait devant nos yeux. Sous de grands arbres, figuiers, caroubiers, sycomores, la tribu des Beni-Khelil se réjouissait, car on n’a pas oublié que la haouch était en fête. De petits groupes de quatre ou cinq personnes occupaient, au pied de chaque arbre, un tapis commun entouré d’un certain nombre de bougies de l’Étoile (ô civilisation ! que venais-tu faire là ?) fichées en terre comme les chandelles des malheureux qui, à Paris, font voir des hiboux ou chantent des romances, le soir, aux boulevards ou aux Champs-Élysées.

Cette illumination à ras de terre faisait un effet singulier et donnait aux feuillages, éclairés en dessous, un air de décoration de théâtre auquel le costume des acteurs, costume qui semble, pour des yeux européens, emprunté au vestiaire de l’Opéra, prêtait encore plus de vraisemblance.

À voir cette multitude de points lumineux, un poëte arabe eût dit que les étoiles du ciel étaient descendues pour boire la rosée dans l’herbe ou qu’une péri avait secoué là les paillettes d’or de son voile. Le fait est que les épiciers d’Alger avaient dû faire une belle vente.

J’avoue à ma honte qu’une contemplation d’une heure ne m’a pas fait découvrir en quoi consistait le divertissement des Beni-Khelil. Quelques-uns mangeaient du couscoussou, buvaient du café ou fumaient ; mais le plus grand nombre ne prenait rien et restait immobile dans un profond silence, les yeux fixés sur les bougies.

Le plaisir de ces Bédouins naïfs, sans doute, était de voir brûler des bougies de l’Étoile : ce phénomène, moins neuf pour moi, m’intéressait médiocrement, et je regardais ces belles têtes, ces nobles poses, ces grands jets de draperies qui n’existent chez nous que dans les mirages de l’art. Pour un œil habitué aux laideurs de la civilisation, c’est un spectacle toujours attrayant que de voir des statues vivantes qui se promènent sans socle, et l’on conçoit, à l’aspect de ces superbes modèles, comment les Grecs étaient arrivés à ce type suprême qui nous semble l’idéal et n’est, en effet, que la reproduction exacte d’une heureuse nature.

Sur un signe du caïd, des esclaves placèrent devant nous, au bord du tapis, des jattes de bois pleines de couscoussou, de morceaux de mouton, de volaille, de lait caillé et de tranches de pastèque, régal homérique auquel nous fîmes honneur de notre mieux. On servit ensuite le café, et l’on alluma nos pipes.

Pendant que nous expirions lentement la fumée qui montait sous le dôme du feuillage en flocons bleuâtres, deux musiciens vinrent se planter devant nous. La beauté de leurs formes, la pureté antique des plis de leurs draperies les faisaient ressembler plutôt à des produits du ciseau grec qu’à de vulgaires ménétriers : ce bas-relief nous donnait une sérénade.

L’instrument dont ils se servaient était une espèce de hautbois ou de flûte, avec une anche plate et cerclée d’une rondelle de bois où s’appuyaient les lèvres des musiciens ; immobiles, les yeux baissés, ne faisant d’autre mouvement que ceux indispensables pour le placement des doigts sur les trous, ils nous jouèrent sur une tonalité très-élevée une cantilène qui rappelait beaucoup la danse des almées de Félicien David. Les broderies des deux flûtes semblaient s’enlacer autour du motif principal comme les serpents autour du caducée de Mercure ; qu’on nous passe cette comparaison mythologique, ou, si elle paraît trop surannée, comme deux de ces spirales laiteuses qui montent en sens inverse dans le pied des verres de Venise.

C’était étrange et charmant. La pose des musiciens, la forme de l’instrument, la nature de la mélodie, l’auditoire groupé dans ses draperies bibliques, tout reportait l’imagination au temps de l’antiquité la plus reculée, aux souvenirs de ce monde primitif disparu à jamais. Apollon, condamné à garder les troupeaux d’Admète, devait charmer les ennuis de son exil en jouant un air analogue sur un pipeau absolument pareil, et sa tunique faisait, à coup sûr, les mêmes plis.

Les compositeurs de profession trouvent la musique des Orientaux barbare, discordante, insupportable ; ils n’y reconnaissent aucun dessin, aucun rhythme, et n’en font pas le moindre cas. Pourtant elle m’a souvent produit des effets d’incantation extraordinaires avec ses quarts de ton, ses tenues prolongées, ses soupirs, ses notes ramenées opiniâtrement ; ces mélodies frêles et chevrotantes sont comme les susurrements de la solitude, comme les voix du désert qui parlent à l’âme perdue dans la contemplation de l’espace ; elles éveillent des nostalgies bizarres, des souvenirs infinis, et racontent des existences antérieures qui vous reviennent confusément ; on croirait entendre la chanson de nourrice qui berçait le monde enfant. — Si j’ai compris jamais les effets prodigieux que les historiens rapportent de la musique grecque, dont le secret est perdu pour les civilisations modernes malgré les efforts de quelques musiciens érudits, c’est en écoutant ces airs arabes dédaignés par messieurs de la fugue et du contre-point, et qui ont valu à l’ode-symphonie du Désert la plus rapide et la plus enthousiaste vogue musicale de notre temps.

Mais laissons de côté cette dissertation qui nous ferait passer pour un sauvage auprès des amateurs d’ariettes et de cabalettes sur le patron rossinien, et revenons au but de notre récit, à savoir les aïssaoua.

Avant de décrire les effroyables cérémonies des aïssaoua, il serait peut-être bon de dire ce que c’est que les aïssaoua.

L’Afrique compte dans sa population musulmane un assez grand nombre d’ordres, ou plutôt de congrégations, qui rappellent les confréries religieuses de l’Europe. Les affiliés à ces sectes se nomment khouan, ce qui veut dire frères. On en compte plusieurs en Algérie qui, presque toutes, tirent leur origine du Maroc. Les principales sont les confréries de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelali, de Mouleï-Taïeb, de Sidi-Mhammet-ben-Abd-er-Rhaman, de Sidi-Ioussef-Hansali, de Sidi-Hamet-Tsidjani et celle de Sidi-Mhammet-ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre des aïssaoua.

La légende de cet Aïssa, mort il y a trois cents ans à peu près, est assez curieuse. C’était un pauvre homme de Meknès, dans le Maroc ; ses enfants et sa femme n’avaient pas à manger tous les jours ; mais, doué d’une foi à toute épreuve, Aïssa comptait uniquement sur Dieu pour sortir de cette misérable situation. Or, un jour qu’il avait prolongé sa prière à la mosquée et qu’il rentrait tristement au logis, pensant que sa famille affamée allait lui demander une nourriture qu’il ne rapportait pas, il vit une cuisse de mouton en train de cuire au foyer et tous les apprêts d’un repas succulent. Dans sa confiance sans bornes en Dieu, il ne s’enquit pas d’où venait cette abondance. Le lendemain, il retourna à la mosquée, où il fit une longue station et pria avec ferveur. En revenant chez lui, il trouva un festin splendide et la maison pleine de provisions qu’un inconnu avait apportées en son absence ; cela se renouvela ainsi tous les jours sans qu’Aïssa témoignât la moindre curiosité de connaître ce pourvoyeur généreux, qui n’était autre qu’un messager céleste. La profusion de viande, de farine et de légumes était telle, qu’Aïssa put nourrir tous les pauvres de la ville !

Une autre fois, sa femme, qu’il avait envoyée puiser de l’eau à la citerne pour faire ses ablutions, retira le seau plein de sultanis d’or, et cela à plusieurs reprises. Tout cet or fut rangé dans une alcôve, voilée d’un rideau blanc, d’où Aïssa le sortait à poignées pour le distribuer, sans compter jamais, aux nécessiteux qui avaient recours à lui.

Ces marques visibles de la protection divine engagèrent Aïssa, malgré son humilité, à fonder un ordre dont les affiliés devaient professer une foi absolue en Dieu, une obéissance passive à leur marabout.

Pour éprouver ses disciples, à l’Aid-el-Kebir (fête du beiram), il acheta cent moutons, et dit à ses cent fidèles qu’il serait heureux de les voir réunis le lendemain chez lui. Les disciples ne manquèrent pas au rendez-vous, et se placèrent dans la rue, devant la maison du marabout, qui sortit et vint à eux en leur disant :

— Vous êtes tous mes enfants, vous m’aimez comme un père et vous êtes résolus à faire en tout ma volonté ?

Les disciples répondirent unanimement : « Oui ! » à toutes ces questions.

— Eh bien, ma volonté est de vous égorger tous. À la fête du beiram, on immole des moutons ; il me plaît de vous prendre pour victimes. Que celui d’entre vous qui m’aime véritablement et qui a foi en moi entre dans la maison pour que je le tue.

Cette proposition étrange fit hésiter les disciples, et, franchement, il y avait de quoi. Cependant, l’un d’eux se décida et dit au marabout :

— Prends ma vie, si tu crois que cela soit utile, ou seulement si cela te fait plaisir !

Sidi-Mhammet-ben-Aïssa fit entrer le disciple dévoué dans son logis et lui donna un de ces cent moutons, en lui recommandant de l’égorger de manière que le sang coulât dans la rue.

Puis il sortit et renouvela sa proposition. Peu rassurés par ce ruisseau rouge, qui semblait annoncer l’immolation de la victime, les khouan hésitèrent et sentirent chanceler leur foi. Un d’eux, cependant, se détacha de la masse et vint au maître, qui le fit entrer dans la maison et agit avec lui comme avec le premier. Malgré les flots de sang qui coulaient dans la rue, trente-huit disciples se décidèrent à se soumettre aveuglément à la volonté du marabout, et reçurent chacun un mouton pour récompense, au lieu de la mort qu’ils attendaient.

Le bruit se répandit bientôt par la ville de Meknès que Sidi-Mhammet-ben-Aïssa égorgeait ses khouan ; l’autorité intervint, l’on enfonça la porte, et l’on trouva les trente-huit moutons tués. — Ce petit nombre de disciples dévoués jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’atroce, suffit à l’illuminé pour fonder son ordre, qui devint bientôt fort nombreux. Bizarre remarque à faire, Aïssa chez les musulmans est le nom de Jésus. Aïssaoui au singulier, aïssaoua au pluriel veut littéralement dire jésuite. De plus, le marabout posait comme règle de son ordre, le perinde ac cadaver d’Ignace de Loyola.

Nous ne rapporterons pas ici les miracles de la pluie, de la hache, de la pièce d’argent, de la femme changée en négresse, de la touffe de poils blancs et vingt autres prodiges accueillis sans critique par la crédulité musulmane, mais nous en raconterons un qui a trait à la scène que nous allons décrire.

Un jour, Sidi-Aïssa, suivi de quelques frères, était allé faire une visite dans un douar assez éloigné. Pendant la route, souffrant de la faim, les disciples demandèrent plusieurs fois de la nourriture au marabout, qui, impatienté, leur répondit :

— Eh bien, mangez du poison.

Les khouan, habitués à prendre les paroles d’Aïssa au pied de la lettre, ramassèrent des scorpions, des crapauds, des serpents, des vipères et autres bêtes venimeuses, et s’en rassasièrent comme des mets les plus délicats.

Arrivés au douar, ils ne touchèrent point au repas qu’on leur offrit, et ils dirent à Sidi-Aïssa que, d’après son ordre, s’étant nourris de poison, ils n’avaient plus faim. Pour les récompenser de leur foi, le marabout leur accorda dès lors le privilége d’être à l’abri de tout venin, et ce privilége s’étendit au reste de l’ordre et s’est perpétué jusqu’à nos jours.

Mouleï-Ismaël, sultan du Maroc, qui n’était pas en bons rapports avec le saint marabout, dont les miracles éclipsaient sa puissance, voulut servir aux disciples d’Aïssa un plat de sa façon, et il fit remplir une énorme jatte de la plus abominable cuisine qu’il put inventer ; le chaudron des sorcières de Macbeth ne contenait pas de plus affreux ingrédients.

À la vue de ce vénéneux pot-pourri, les khouan renâclèrent ; leur foi n’était pas assez vive pour dompter les soulèvements de leur estomac ; ils allaient se retirer tout confus et laisser triompher Mouleï-Ismaël, lorsque Lella-Khamsia, une ancienne servante de Sidi-Mhammet-ben-Aïssa, vint se planter devant l’exécrable brouet, et, reprochant aux khouan leur tiédeur, se mit à dévorer les couleuvres, les rats, les araignées, les limaces de si grand cœur, que les aïssaoua, encouragés, vidèrent le plat en un clin d’œil, à la grande confusion du sultan. Ils ne se portèrent que mieux après ce festin empoisonné.

En mémoire de ce miracle, ont voit quelquefois sur les places d’Alger, une femme, les cheveux épars, faire mine d’avaler des serpents, en réglant ses contorsions sur le rhythme des tarboukas, et les aïssaoua jouissent dans tout le Magreb de la réputation des psylles d’Égypte. Leur pouvoir ne s’étend pas seulement sur les reptiles, ils connaissent l’art de dompter les animaux féroces, et traînent souvent à leur suite des lions apprivoisés.

La cérémonie allait commencer ; les groupes se dispersèrent. Ahmed-ben-Kaddour se leva et passa dans la cour du haouch, espèce de patio espagnol entouré d’arcades ; là, il me fit asseoir à côté de lui, sur un tapis d’honneur, avec M. Bourbaki et mes deux compagnons.

Cette cour, assez vaste, entourée par des bâtiments à toits plats et crépis à la chaux, s’éclairait bizarrement par des bougies et des lampes placées à terre auprès des groupes. Le ciel, d’un indigo sombre, s’étendait au-dessus comme un plafond noir tout dentelé par des files de spectres blanchâtres posés ainsi que des oiseaux de nuit sur le rebord du toit. On eût dit un essaim de larves, de lémures, de stryges, d’aspioles et de goules attendant la célébration de quelque mystère de Thessalie ou l’ouverture de la ronde du sabbat. Rien n’était plus effrayant et plus fantastique que ces ombres muettes et pâles suspendues au-dessus de nos têtes dans l’immobilité morte de créatures de l’autre monde. C’étaient les femmes de la tribu qui s’étaient rangées sur les terrasses pour jouir à leur aise de l’horrible spectacle qui allait avoir lieu.

Les aïssaoua s’étaient accroupis au nombre d’une trentaine environ, autour du mokaddem ou officiant, qui commença d’une voix lente et monotone à réciter une prière que les khouan accompagnaient de grognements sourds. De temps à autre, un faible coup de tarbouka rhythmait et coupait ce murmure, qui allait s’enflant peu à peu et se grossissant comme une vague avec un bruit d’océan ou de tonnerre lointain.

Tout à coup, un cri aigu, prolongé, chevroté, un piaulement de chouette ou d’orfraie éblouie, un sanglot d’enfant égorgé, un rire de goule dans un cimetière, partit à travers la nuit comme une fusée stridente. Cette note, d’une tonalité surnaturelle, cette note aigre, frêle et tremblée, fausse comme un soupir d’hyène, méchante comme un ricanement de crocodile, éveilla dans le lointain les jappements enroués des chacals et me fit froid à la moelle des os. Il me sembla qu’un vol d’affriets ou de djinns passait au-dessus de moi.

Ce miaulement infernal était poussé par les femmes, qui soutiennent ce cri en frappant leur bouche avec le plat de la main pour faire vibrer le son. On ne saurait imaginer rien de plus discordant, de plus affreux, de plus sinistre. Les grincements des roues de chars à bœufs qui, pendant la nuit, dans les montagnes de l’Aragon font fuir les loups d’épouvante, ne sont, à côté de cela, que de l’harmonie rossinienne.

Cet épouvantable applaudissement parut exciter les aïssaoua, ils chantèrent d’une voix plus forte et plus accentuée. Les joueurs de tarboukas frappèrent leur peau d’onagre avec une vigueur et une activité toujours croissantes. Les têtes des assistants marquaient la mesure par un petit hochement nerveux, et les femmes scandaient l’interminable litanie des vertus et des miracles de Sidi-Mhammet-ben-Aïssa de glapissements de plus en plus rapprochés.

La ferveur de la prière augmentait ; les figures des khouan commençaient à se décomposer ; ils remuaient la tête comme des poussahs ou la faisaient rouler d’une épaule à l’autre ; la mousse leur venait aux lèvres ; leurs yeux s’injectaient, leurs prunelles renversées fuyaient sous la paupière et ne laissaient voir que la cornée ; tout en continuant leur balancement d’ours en cage, ils criaient : « Allah ! Allah ! Allah ! » avec une énergie si furibonde, un emportement de dévotion si féroce, d’une voix si sauvagement rauque, si caverneusement profonde, que l’on aurait plutôt dit des rugissements de lions dans un antre affamé, que les articulations de voix humaines. Je ne conçois pas comment leurs poitrines n’étaient pas brisées par ces grommellements, formidables à rendre jaloux les fauves habitants de l’Atlas.

Le rhythme des tambours devenait de plus en plus impérieux ; les aïssaoua s’agitaient avec une frénésie enragée ; le balancement de tête, qui n’avait été d’abord exécuté que par quelques-uns, était maintenant général ; seulement, les oscillations prenaient une telle violence, que l’occiput allait frapper les épaules et que le front battait la poitrine en brèche. Cela bientôt ne suffit plus. Le balancement avait lieu de la ceinture en haut, et le corps décrivait un demi-cercle effrayant ; c’étaient des convulsions, de l’épilepsie, de la danse de Saint-Guy, comme au moyen âge.

De temps en temps, quelque frère épuisé de fatigue roulait à terre, haletant, couvert de sueur et d’écume, presque sans connaissance ; mais, poursuivi par le tonnerre implacable des tarboukas, il tressaillait et se soulevait par secousses galvaniques comme une grenouille morte, au choc de la pile de Volta. À cette vue, les spectres enthousiasmés secouaient leurs linceuls sur le bord des terrasses et faisaient grincer, avec un bruit plus sec et plus rauque, la crécelle de leurs voix. On remettait le chaviré sur son séant et il recommençait de plus belle.

Un aïssaoui considérable dans la secte, et qu’on semblait regarder avec une sorte de terreur respectueuse, se tordait dans des crispations de démoniaque ; ses narines tremblaient, ses lèvres étaient bleues, les yeux lui sortaient de la tête, les muscles se tendaient sur son col maigre comme des cordes de violon sur le chevalet ; des trépidations nerveuses agitaient son corps du haut en bas ; ses bras se démenaient comme les ressorts d’une machine détraquée, avec des mouvements qui ne partaient plus d’un centre commun et auxquels la volonté n’avait pas part ; on le mettait debout, en le tenant sous les aisselles ; mais il se projetait si violemment en avant et en arrière, comme ces personnages ridicules qui font des saluts grotesques dans les pantomimes, qu’il entraînait avec lui ses deux assesseurs et retombait bientôt à terre en se tortillant comme un serpent coupé et en rauquant le nom d’Allah, avec un râle si guttural et si strident, quoique bas, qu’il dominait les cris des khouan, les piaulements des femmes et le trépignement des convulsionnaires. — Si jamais le diable est forcé de confesser Dieu, il le fera de cette manière.

Mon œil se troublait et ma raison s’embarrassait à regarder cette scène vertigineuse. La singulière sympathie imitative qui vous fait détendre les mâchoires en face d’un bâillement me causait sur mon tapis des soubresauts involontaires ; je secouais machinalement la tête et je me sentais, moi aussi, des envies folles de pousser des hurlements. Un cavalier du maghzen, assis non loin de moi, n’y put résister plus longtemps et roula sur la poussière avec des rires et des sanglots nerveux, se soulevant au rhythme pressé, saccadé, haletant des tarboukas ronflant sous une furie de percussion toujours augmentée.

Le désordre était au comble, l’exaltation touchait à son paroxysme. Par la persistance du chant, du tambour et de l’oscillation, les aïssaoua avaient atteint le degré d’orgasme nécessaire à la célébration de leurs rites ; le délire, la catalepsie, l’extase magnétique, la congestion cérébrale, tous les désordres nerveux traduits en sanglots, en contorsions, en roideurs tétaniques convulsaient ces membres disloqués et ces physionomies qui n’avaient plus rien d’humain. La lumière des lampes s’entourait d’auréoles sanglantes dans la rousse brume de poussière soulevée par ces forcenés et ses reflets rougeâtres donnaient un air encore plus fantastique à cette scène bizarre dont le souvenir nous est resté comme celui d’un cauchemar.

Tout cela grouillait, fourmillait, trépidait, sautelait, gloussait, hurlait dans un pêle-mêle hideux. Les mouvements de l’homme avaient fait place à des allures bestiales. Les têtes retombaient vers le sol comme des mufles d’animaux, et une fauve odeur de ménagerie se dégageait de ces corps en sueur.

Nous frissonnions d’horreur dans notre coin, mais ce que nous venions de voir n’était que le prologue du drame.

Se traînant sur les genoux ou les coudes, ou se soulevant à demi, les aïssaoua tendaient leurs mains terreuses au mokaddem, tournaient vers lui leurs faces hâves, livides, plombées, luisantes de sueur, éclairées par des yeux étincelants d’une ardeur fiévreuse, et lui demandaient à manger avec des pleurnichements et des câlineries de petits enfants.

— Si vous avez faim mangez du poison, leur répondit le mokaddem, comme le fit Sidi-Mhammet-ben-Aïssa à ses disciples qui s’en trouvèrent si bien, d’après la légende dont cette cérémonie est destinée à perpétuer la mémoire.

Ce qui se passa après que le mokaddem eut fait signe d’apporter les nourritures, est si étrange, que je supplie mes lecteurs de croire littéralement tout ce que je vais leur dire. Mon récit ne contient aucune exagération, d’abord parce que l’exagération n’est pas possible dans la peinture de ce monstrueux délire qui laisse bien loin derrière lui les visions de Smarra et les caprices de Goya, le graveur des épouvantes nocturnes. Des crapauds, des scorpions, des serpents de différentes espèces furent tirés de petits sacs et dévorés vivants par les aïssaoua avec des marques d’indicible plaisir ; ceux-ci léchaient des pelles ou des bêches rougies au feu ; ceux-là mâchaient des charbons ardents ; d’autres puisaient dans des terrines du couscoussou mélangé de verre pilé et de tessons, ou mordaient des feuilles de cactus dont les épines leurs traversaient les joues. J’ai gardé longtemps plusieurs de ces feuilles épaisses et dures comme des semelles de botte qui portaient, découpées à l’emporte-pièce, l’empreinte des dents de ces étranges gastronomes.

Chacun, en dévorant sa dégoûtante pâture, imitait le cri d’un animal, qui le rugissement du lion, qui le sifflement de la vipère, qui le renâclement du chameau, ou poussait des cris inarticulés, spasmes de l’extase, échappements de l’hallucination, appels aux visions inconnues perceptibles pour le croyant seul.

Les plus fervents se couchaient sur des lits de braise comme sur des lits de roses ; et, dans cette position de Guatimozin, leur visage s’illuminait d’une indicible expression de volupté céleste qui rappelait l’expression des martyrs chrétiens dans les tableaux des grands maîtres.

Un de ces fanatiques, âgé à peine d’une vingtaine d’années, s’avança jusqu’à l’endroit où nous étions assis, et, de l’air le plus tranquille du monde, tout en dodelinant sa tête alourdie par un hébétement de béatitude, il se posa sous les aisselles quatre mèches soufrées tout en feu et les promena lentement le long de chacun de ses bras ; une forte odeur de chair grillée nous montait aux narines, et lui, souriant avec un sourire d’amoureuse langueur, marmottait à demi-voix le nom d’Allah !

Un autre, à moitié nu, sec, maigre et fauve, se frappait la poitrine d’une façon si rude, qu’à chaque coup il jaillissait un flot de sang ; près de lui, un de ses compagnons sautait pieds nus sur des tranchants d’yataghans.

Les tarboukas tonnaient sans interruption, les cris des femmes se succédaient d’instants en instants, plus perçants, plus grêles, plus chevrotés que jamais, dépassant en acuité la chanterelle des plus aigres violons ; il n’y avait plus un seul frère debout, tous se roulaient épileptiquement dans un hideux mélange de débris impurs, comme des nœuds de serpents qui se tordent sur un fumier. Je laissais flotter mes yeux, fatigués et troublés, sur ce monstrueux ramas de têtes, de torses et de membres désordonnés, fourmillant dans la poussière et la fumée, lorsqu’il se fit à l’une des portes un mouvement qui annonçait un nouvel épisode à ce sauvage poëme.

Deux Arabes entrèrent dans la cour, traînant par les cornes un mouton qui résistait beaucoup, et arc-boutait désespérément ses pattes contre terre pour ne pas avancer. On eût dit qu’il pressentait son sort ; son grand œil bleu pâle, fou de terreur, se dilatait prodigieusement et jetait alentour des regards vitrés qui n’y voyaient pas ; ses narines camuses distillaient une mousse sanguinolente, et tout son corps tremblait comme la feuille ; quoique personne ne l’eût touché, il était déjà mort pour ainsi dire.

À la vue du mouton, une clameur assourdissante, un hourra frénétique sortit de toutes ces poitrines, où il ne semblait devoir plus rester que le souffle ; un pareil hurlement doit jaillir d’une fosse aux ours où il tombe un homme.

Les aïssaoua se jetèrent sur la pauvre bête, la renversèrent, et, pendant que les uns lui maintenaient les pattes, malgré ses tressaillements et ses faibles ruades d’agonie, les autres lui déchiraient le ventre à belles dents, mâchaient ses entrailles parmi les touffes de laine. Ceux-ci tiraient à eux, comme font les oiseaux carnassiers sur les charognes, un long filement de boyau, qu’ils avalaient à mesure ; ceux-là plongeaient leur tête dans la carcasse effondrée, mordant le cœur, le foie ou les poumons. — Le mouton ne fut bientôt plus qu’une boue sanglante, un lambeau informe que ces bêtes féroces se disputaient entre elles, avec un acharnement que des hyènes et des loups n’y auraient certes pas mis.

Un détail purement oriental augmentait encore l’horreur de cette scène : les Arabes, comme tous les peuples musulmans, se rasent la tête ; les aïssaoua de Gerouaou, après deux heures de contorsions et d’épilepsie, étaient presque tous décoiffés, et leurs crânes dénudés se nuançaient, comme un menton dont la barbe est faite, de tons bleuâtres et verdâtres assez semblables à ceux de la moisissure ou de la putréfaction ; ces faces cuivrées, surmontées de tons faisandés, avaient un aspect bestial et sinistre, et, à voir ces crânes bleus, emmanchés de nuques rouges se plongeant dans les entrailles pantelantes du mouton, on eût dit de monstrueux oiseaux de proie, moitié hommes, moitié vautours, dépeçant quelque carcasse abandonnée sur une voirie. — Les lambeaux de draperie qui palpitaient sur ce groupe impur simulaient assez bien de vieilles ailes flasques.

À la fin, ivres de ce repas de Lestrygons, fatigués des délires de cette nuit orgiaque, les aïssaoua tombèrent lourdement çà et là et s’endormirent d’un sommeil inerte.

La tête me tournait, j’avais des vertiges et des nausées, et ce ne fut pas sans un vif sentiment de plaisir que je me retrouvai sur la route de Blidah, où l’air frais du matin eut bientôt balayé ces terribles visions nocturnes — qui sont pourtant des réalités.