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Loin de Paris/6

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 106-127)



VI

LA DANSE DES DJINNS

Quand j’arrivai à Constantine, le jour était près de finir. Les nuances orangées du couchant, se rencontrant avec le bleu du ciel, produisaient des tons de turquoise rayés de quelques stries de nuages étroits, bruns par-dessus, frappés par-dessous de reflets rougeâtres comme le ventre de certains poissons. Sur ce fond de ciel féroce, car les ciels ont leur physionomie comme les visages humains, le vol des vautours et des cigognes traçait de grandes virgules noires et les murailles de la ville se dessinaient en angles sombres au haut du rocher que j’escaladais péniblement.

De gigantesques buissons de cactus dont les palettes ressemblaient vaguement dans l’ombre à des vertèbres de cachalot échoué ; des sabres et des lances d’aloès bordaient le chemin comme un troupeau de monstres ou une guérilla d’ennemis embusqués. Quelquefois un Bédouin, monté sur son cheval maigre au ventre ensanglanté, me frôlait en passant des plis de son burnous flottant comme un linceul de spectre.

La terre et le ciel étaient menaçants ; la nature semblait sourdement hostile, et je ne sais quel indéfinissable sentiment de danger planait dans l’air. Il y a des moments où la solitude ne veut pas être dérangée et où l’ombre se renferme irritée sur le voyageur qui la traverse. Aussi, quoique aucun péril appréciable ne me menaçât, éprouvai-je une sorte de soulagement lorsque j’aperçus, sur le plateau de la montagne qui sert de base à Constantine, le marabout rendu célèbre par le tableau d’Horace Vernet.

Comme Alhama, comme Ronda, en Espagne, Constantine est bâtie en aire d’aigle au sommet d’un rocher énorme qu’un précipice, au fond duquel se tord le Rummel, isole presque complétement, et qui ne se rattache à la terre que par un pont et une espèce d’isthme formant le seul point accessible. La ville d’Achmet-bey, bien qu’au pouvoir des Français, n’a rien perdu de son aspect arabe. Elle a conservé ses ruelles étroites embrouillées en écheveaux inextricables, ses minarets penchés, ses maisons aveugles, aux portes basses, toute sa physionomie orientale.

— Parbleu ! vous tombez bien, me dit la personne à qui j’étais recommandé, après que j’eus réparé, par un repas aussi succulent que pouvait l’offrir l’hôtel d’Europe, l’unique auberge de la ville, les fatigues d’une journée de voyage sous le soleil africain, au milieu du mois d’août. Vous qui êtes curieux de choses extraordinaires, il y a précisément ce soir danse des djinns dans une maison que je connais, et où je peux vous introduire, si vous n’aimez mieux, ce qui serait plus sage, vous coucher tranquillement, au lieu d’aller voir des grimaces effroyables et des contorsions extravagantes.

— Je vous avouerai humblement, ami cher, que j’ignore ce que c’est que la danse des djinns, et que ce que vous dites pique ma curiosité.

— En France, me répondit mon ami d’un ton un peu sceptique et légèrement voltairien, on croit aux revenants : une souris trotte derrière une boiserie, un linge pend d’une façon lugubre au clair de lune, le vent se plaint dans un tuyau de cheminée ; on explique tout cela par le mot revenant, et quelques messes procurent le repos à l’âme en peine. Ici, l’on croit aux djinns. La ballade ascendante et décroissante d’Hugo a dû vous familiariser avec ce nom baroque et vous apprendre à peu près ce qui en est. Les djinns sont des esprits nocturnes qui se plaisent à tracasser les habitants de certaines maisons où a été commis anciennement quelque crime ignoré, ou qu’un jettator a maléficiées de son regard bigle, malgré les mains vertes et rouges appliquées, comme préservatif, sur la chaux blanche de la muraille. Pour les faire déloger, on exécute, au son des tarboukas, des danses échevelées et symboliques qui leur sont particulièrement désagréables et mettraient en fuite des diables plus cornus et plus griffus qu’eux. — Ce programme doit suffire à votre intelligence. Levez-vous et suivez-moi ; la cérémonie va commencer.

Mon ami alluma un bout de bougie qu’il introduisit dans une de ces lanternes de papier bariolé qui s’allongent et se reploient élastiquement et que les illuminations des fêtes publiques ont rendues si communes en France depuis la conquête d’Alger.

— Je ne vous dirai pas, comme Henri IV : « Ne perdez pas de vue mon panache blanc, il vous conduira au chemin de l’honneur » ; mais je vous recommande de vous diriger sur ma lanterne comme sur l’étoile polaire. La civilisation n’a pas encore fait jouir Constantine de ses progrès. Le gaz, et même les réverbères, sont aussi inconnus ici que du temps de Mahomet, et les rues sont si noirement compliquées, qu’il est fort aisé de s’y perdre.

On verra tout à l’heure que la recommandation n’était pas inutile.

Nous suivions des ruelles si étroites, que deux ânes chargés n’eussent pu y passer de front. Les maisons, à étages surplombant comme des escaliers renversés, se touchaient souvent par le haut, interceptant la faible lueur du ciel nocturne ; certains passages étaient voûtés et comme souterrains, et nos ombres, projetées par la clarté tremblante de la lanterne, vacillaient sur des pans de mur éraillés, sur de vieilles portes cadenassées en portes de prison, comme dans ces bizarres et fantastiques eaux-fortes de Rembrandt où la réalité prend les formes du cauchemar. Nous marchions au milieu de la jaune pénombre du fanal, ayant derrière nous et devant nous l’obscurité la plus opaque. Quelque Arabe attardé se glissait le long des parois, enveloppé de son suaire blanchâtre ; un chien réveillé se déplaçait en poussant un gémissement plaintif et se traînait comme une larve hideuse hors du rayon de lumière pour s’aller rouler en boule un peu plus loin.

J’éprouvais cette sorte de plaisir angoisseux qui devait faire palpiter le cœur des héroïnes qu’Anne Radcliffe promène, une lampe à la main, à travers les corridors interminables de ses châteaux pleins de terreurs et d’apparitions.

Nous arrivâmes enfin près d’une maison laissant filtrer, par les fentes de la porte, quelques filets de lumière qui rejaillissaient en éclaboussures bizarres sur la muraille opposée. C’était là qu’avait lieu la cérémonie.

Après quelques mots en arabe échangés par mon compagnon avec un grand drôle basané, dont la face sombre faisait luire deux rangées de dents désordonnées et férocement blanches, on nous fit entrer dans une cour entourée d’un portique de petites colonnes, sur lesquelles retombaient des arcades évasées en cœur, et semblable pour la disposition au patios des maisons d’Andalousie, qui ne sont, du reste, eux-mêmes, que des imitations de l’architecture moresque.

Une vingtaine de veilleuses, nageant dans des verres pleins d’huile et suspendus par des fils d’archal, concentraient leur lumière sur le milieu de la cour, laissée libre pour les danses.

Sous les arcades se tenaient accroupies, dans des poses de macaque, sept ou huit vieilles, évidemment cousines des sorcières de Macbeth, malgré leurs yeux de chouette, brillant dans une large auréole bistrée, leurs nez luisant comme des becs d’oiseau de proie, leurs gros sourcils noirs et leur teint de revers de botte tanné par soixante années de soleil, qui montraient irréfragablement qu’elles avaient plutôt foulé le sable d’Afrique que la bruyère de Dunsinane. Quelques-unes étaient juives, comme l’indiquait la bandelette de velours noir historiée de paillon qui pressait leurs tempes décharnées, et dont les bouts flottaient par derrière sur leurs maigres épaules : jamais juives n’ont gâté sorcellerie, et leur place est toujours marquée d’avance au sabbat. — J’avais vu en Espagne d’assez terribles vieilles, et les caprices de Goya en peuvent donner une idée à ceux qui n’ont pas franchi les monts. Mais celles-ci me parurent supérieurement hagardes et truculentes ; elles tenaient, entre leurs mains brunes et ridées comme des pattes de singe, des tarboukas dont elles interrogeaient distraitement la peau avant de commencer leur bacchanale.

En face étaient assises, à la mode orientale, quatre ou cinq jeunes femmes coiffées de ces mouchoirs de soie aux couleurs éclatantes et tramés de fils d’or, que les Moresques savent tourner si coquettement autour de la calotte de velours qui couvre le sommet de leur tête ; leurs paupières noircies d’antimoine, leurs sourcils peints et rejoints à la racine du nez donnaient à leur beauté un caractère étrange qui n’était pas sans charme. Des vestes brodées, une chemise de gaze échancrée à la poitrine, des caleçons de soie arrêtés au genou, un mouchoir agrémenté d’or servant de ceinture, et la foutah, espèce de jupon ouvert par devant et bridant sur les reins, formé d’un foulard zébré de nuances vives et de paillon, composaient leur costume, avec quelque différence de détail due à la richesse ou au caprice de chacune d’elles ; de longues pendeloques d’un goût barbare frémissaient à leurs oreilles, et quelques-unes, mode particulière à Constantine, portaient comme des jugulaires trois chaînettes d’or tombant de deux boutons de pierreries fixés aux tempes, et encadrant sans le toucher l’ovale de leur figure.

C’était une charmante compensation aux atroces stryges, aux abominables goules dont j’ai charbonné tout à l’heure le croquis.

Au rebord de la terrasse intérieure formée par les quatre murailles de la cour, je discernais, à la lueur tremblante des veilleuses, sur le fond noir du ciel, des ombres blanchâtres, accroupies, accoudées ou debout, s’enveloppant dans leurs draperies comme des cigognes dans leurs ailes, et se tenant aussi immobiles que des figures de marbre sur la ligne d’une attique : c’étaient les femmes de la maison et les voisines qui voulaient assister à la conjuration sans être vues, et satisfaire à la fois leur curiosité et la réserve orientale.

Quelques hommes, Bédouins ou Kabyles, la chachia ceinte de la corde de poil de chameau, se tenaient groupés sur les marches d’un escalier conduisant à l’étage supérieur.

On nous fit asseoir près du sauvage orchestre, et la cérémonie commença. Les vieilles femmes murmurèrent d’abord d’un ton bas et traînant une sorte d’incantation soutenue de quelques sourds ronflements de tarbouka, que les jeunes danseuses rangées à leur place semblaient écouter avec beaucoup d’attention. Cependant, aucune d’elles ne bougeait. Alors, les musiciennes haussèrent la voix et firent résonner plus fortement la peau d’âne des tarboukas ; quelques oscillations de tête d’arrière en avant et d’avant en arrière montrèrent que le charme opérait.

Ce mouvement, nous l’avions déjà vu faire aux aïssaoua, au haouch de Gerouaou ; plus tard, nous le vîmes répéter aux derviches hurleurs de Scutari, et il paraît nécessaire au fanatisme oriental pour s’entraîner à ces exercices de pénitence ou de conjuration, qui semblent vraiment dépasser les forces humaines. Sans doute il détermine une congestion cérébrale momentanée, une catalepsie factice qui empêche les acteurs de ces terribles parades religieuses de sentir la fatigue et la douleur.

Aux excitations plus pressantes du rhythme, une danseuse se leva lentement et comme subjuguée, avec le frémissement et la secrète horreur de la pythonisse qui va se livrer aux vapeurs du trépied ; elle s’avança jusqu’au milieu de la cour, se tordit les bras dans un spasme nerveux, et, vaincue désormais, s’abandonna sans résistance au dieu ou au démon évoqué.

Cette danseuse était grande et bien faite. Ses formes, richement développées et robustes, sans lourdeur, ressortaient sous un splendide costume tout étincelant de lumière, dans les poses variées des premières évolutions de la danse, qu’elle semblait accomplir comme une somnambule, n’ayant pas la conscience de ce qu’elle faisait. Sa figure charmante, dont l’expression ordinaire devait être la gaieté, avait légèrement pâli et se contractait en prenant une expression presque douloureuse ; ses membres tressaillaient convulsivement à chaque attaque du rhythme comme sous une secousse galvanique.

Bientôt une autre danseuse se leva et vint se placer en face d’elle. Celle-là, mince, svelte, petite, n’annonçait guère plus de quatorze ou quinze ans ; son corps tout mignon gardait encore la gracilité enfantine de la première puberté. Ses traits, d’une finesse extrême et d’une régularité parfaite, avaient la fraîcheur d’arêtes, la netteté de burin d’un camée sorti d’hier des mains de l’artiste. La vie n’avait encore rien émoussé ni fatigué dans ces lignes si pures, et, n’étaient deux longues paupières noires, deux sourcils renforcés de surmeth à l’orientale, on eût cru voir animée et vivante la tête de la Psyché de Pompéi ; comme pour mettre à sa beauté un cadre d’or, le long de ses joues pâles scintillaient et frissonnaient des chaînettes à triple rang rattachées par les demi-boules de filigrane au cercle de sa calotte de velours.

Elle se plaça en face de sa compagne, que j’ai su depuis être sa sœur, et se mit à agiter son corps souple avec des ondulations de serpent debout sur sa queue. La chorégraphie orientale repose sur des principes tout à fait opposés à ceux qui régissent la nôtre. Les jambes doivent demeurer immobiles, et le torse seul a la permission de se trémousser ; ce qui est le contraire des recommandations des maîtres de danse à leurs élèves d’Europe. Des balancements de hanches, des torsions de reins, des renversements de tête et des développés de bras, une suite d’attitudes voluptueuses et pâmées composent le fond de la danse en Orient. L’on avance et l’on évolue par d’imperceptibles déplacements de pieds : lever les jambes jusqu’à hauteur d’œil, comme le font Elssler et Carlotta Grisi, serait réputé une suprême indécence, malgré les caleçons larges beaucoup moins accusateurs que le maillot. Il est vrai que par compensation la danse africaine nous paraît très-libre et très-lascive ; ce n’était pas le cas, cette fois, où elle empruntait à son but particulier un caractère mystérieux, fatidique et sacré.

Les trois autres quittèrent leur place à leur tour et entrèrent dans le cercle magique. Les vieilles frappèrent leurs tarboukas avec un redoublement de fureur et donnèrent à leur chant monotone une accentuation gutturale et stridente, d’un effet étrange et ne ressemblant presque plus à la voix humaine.

Ces sons âpres, ce rhythme haletant, parurent faire une grande impression sur les danseuses ; elles penchaient leur corps en avant, puis le rejetaient en arrière, de façon à toucher presque les dalles du pavé ; elles faisaient tourbillonner éperdument les mouchoirs rayés d’or qu’elles tenaient dans chacune de leurs mains ; elles se tordaient en spirale, avec une augmentation de vitesse toujours croissante.

Bientôt leurs coiffures se détachèrent de leurs cheveux ; n’étant plus contenus, ceux-ci se répandirent sur leurs épaules, sur leur col, sur leur front, sur leurs joues, sur leur sein, comme une couvée de serpents noirs chassés violemment de leurs repaires. — Les longues mèches brunes de ces chevelures éparses, agitées par des mouvements désordonnés, semblaient les lanières d’un fouet manié par un esprit invisible qui en flagellait à tour de bras les danseuses pour activer leur ballet épileptique.

Ayscha (elle se nommait ainsi, à ce que m’apprit mon compagnon) se tortillait comme un ver coupé en quatre ou comme une grenouille sur la pile de Volta. Son petit corps frêle et nerveux paraissait subir plus vivement que les autres l’influence de l’incantation magique ; mais, au milieu de ces spasmes chorégraphiques, son délicat visage gardait toujours sa pure beauté et ressortait parmi ces Méduses échevelées comme un masque de marbre pâle.

Les ombres perchées sur le bord de la terrasse poussèrent un long cri d’encouragement. Ce cri, lugubre à faire figer la moelle dans les os, s’obtient en frappant la bouche avec la paume de la main pendant l’émission du son. On dirait un glapissement de chacal blessé se plaignant à la nuit.

Haletantes, suffoquées, râlant comme des soufflets de forge, mais continuant toujours leurs exercices diaboliques, les danseuses se débarrassèrent de leurs vestes, puis de leurs foutahs, ne gardant que leurs pantalons de soie et leurs chemises de gaze. Le rhythme inexorable pressait la danse d’une mesure de plus en plus rapide. Les vieilles nasillaient leur chanson enragée, et ce ne fut bientôt plus qu’une mêlée de mouvements convulsifs, de chevelures sifflantes, de bras éperdus, de torses pantelants, de gorges battant la campagne, de petits talons résonnant sur les dalles comme des sabots de gazelle.

C’était horrible et charmant, j’étais épouvanté et ravi ; ces belles jeunes femmes, à travers ce délire orgiaque et ces fureurs de ménade antique, conservaient une sorte de grâce effrayante. Ces tambours, ces chants, ces cris, ces spasmes, ces respirations pressées, ce tumulte de couleurs et de formes, me donnaient le vertige, et il me semblait entendre palpiter sous le plafond des galeries les ailes onglées et membraneuses des djinns mis en fuite.

Deux ou trois danseuses tombèrent tout d’une pièce sur le sol avec une roideur tétanique. On les remit sur leur séant, on leur versa un pot d’eau sur la tête, et elles reprirent leurs sens peu à peu, jetant autour d’elles de longs regards effarés, empreints encore de la terreur des apparitions entrevues. La conjuration avait réussi. Les djinns s’étaient envolés, et, débarrassée désormais de ces hôtes incommodes, la maison devenait habitable.

Les actrices de ce drame étrange reprirent lentement leur costume, rajustèrent leur coiffure et se retirèrent par petits groupes. Je m’attendais à voir les vieilles sorcières enfourcher un balai pour retourner chez elles ; mais il paraît que ce n’est pas l’usage en Afrique, et elles s’en allèrent à pied.

Ivre de ce spectacle vertigineux, je suivis mon compagnon d’un pas chancelant ; mais, oubliant sa recommandation de ne pas quitter des yeux son fanal, à un brusque détour de ruelles, je perdis de vue mon étoile polaire ; quelques pas faits dans une fausse voie pour retrouver la clarté propice m’eurent bientôt égaré au milieu de l’ombre la plus épaisse, la plus opaque, la plus impénétrable.

Après quelques allées et venues à tâtons, je me sentis pris, comme un coquillage dans un bloc de marbre noir, dans cette pâte d’ombre épaisse. Nulle lumière aux fenêtres, par la bonne raison que les fenêtres ne s’ouvrent pas sur la rue à Constantine. J’étais aussi perdu que le peintre Robert au fond des catacombes de Rome, et le vers célèbre de Delille :


Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence,


s’appliquait à ma situation avec une trop déplorable justesse. Je suivais les murailles en les touchant de la main, mais je ne faisais que tomber d’obscurité en obscurité.

Las de me fatiguer inutilement, j’allais m’asseoir sur le degré d’une porte que mon pied avait heurté, pour y attendre le jour, lorsque je vis débusquer une lanterne de l’angle d’un carrefour ; je crus d’abord que c’était mon ami qui me cherchait ; mais deux ombres élégantes qui se dessinèrent quand la lumière se rapprocha me démontrèrent bientôt mon erreur.

C’étaient Ayscha et sa sœur, qui, enveloppées de leur long haïk, s’en retournaient à leur logis. Elles parurent d’abord un peu effrayées ; mais, me voyant sans fanal et seul, elles comprirent mon embarras. Je ne savais pas un mot d’arabe, elles ne connaissaient pas un mot de français ; cela rendait la conversation difficile ; demander en pantomime le chemin de l’hôtel d’Europe n’était guère praticable ; je l’essayai pourtant, rappelant à moi tous mes souvenirs de l’Opéra, et des Funambules ; mais je vis à leurs grands yeux étonnés qu’elles ne comprenaient pas. Elles se consultèrent un moment, et le résultat de la délibération fut que la petite me mit un coin de son manteau dans la main, avec un signe qui voulait dire clairement cette fois : « Laissez-vous conduire. »

Je crus d’abord qu’elles allaient me conduire à l’auberge ; mais elles s’arrêtèrent, après quelques détours, devant une porte fermée d’un cadenas arabe, dont elles dénouèrent prestement les courroies, et qui n’était pas celle de l’hôtel d’Europe assurément. Je grimpai derrière elles un petit escalier à marches hautes, barbouillées de chaux, et dont les degrés semblaient avoir été taillés dans une masse de blanc d’Espagne. Au bout d’une courte ascension, je me trouvai dans la chambre à coucher des deux sœurs, chambre d’une simplicité toute moresque, meublée d’une rosace peinte au plafond, d’un coffre de bois colorié, destiné à serrer les habits, et d’une gargoulette de terre posée au frais sur l’appui de la fenêtre ; le soir même de mon arrivée à Constantine, je me trouvais, comme don César de Bazan, comte de Garofa, « introduit dans le sein des familles », avec cette dissemblance que je n’étais pas entré par le tuyau de la cheminée, introduction difficile d’ailleurs en Algérie.

Les deux sœurs, qui ne paraissaient nullement fatiguées des cachuchas diaboliques auxquelles elles venaient de se livrer, m’adressaient toute sorte de discours inintelligibles mêlés d’éclats de rire auxquels je répondais de mon mieux en pur parisien. Dans les instants de silence, elles mâchaient de petites boules de macis qui nettoient les dents et parfument l’haleine, soin inutile à coup sûr, car elles avaient toutes deux des dentures de jeune chien de Terre-Neuve : leurs dents, empêtrées dans la pâte tenace, se décollaient avec un petit clappement singulier qui n’était pas sans grâce et sans coquetterie.

Enfin la plus grande des deux sœurs se leva du coffre où elle était assise et se dirigea vers une espèce d’alcôve pratiquée dans la muraille et en tira un mince matelas de coton piqué, qu’elle et Ayscha étendirent à terre. Je regardais ces préparatifs d’un air embarrassé : la sœur aînée s’arrangea dans l’alcôve, et la cadette, après avoir fait glisser un bout de draperie sur une corde tendue en travers de la chambre, s’allongea tranquillement sur le matelas dans sa folle toilette de danseuse, — car les Orientaux ne se déshabillent pas pour dormir, — sans plus s’occuper de moi que si je n’existais pas.

Cependant, comme elle avait laissé une place libre sur le bord de sa couche improvisée, je crus pouvoir profiter de cette espèce de permission tacite et je m’étendis tout au bord pour ne pas la gêner et me reposer un peu ; car j’étais accablé de fatigue ; mais je ne pus dormir, et, quelque respect que j’eusse pour l’hospitalité, je compris que le bienheureux Robert d’Arbrissel s’était imposé une rude pénitence en passant la nuit par mortification auprès de jeunes filles dont il n’effleurait pas la vertu.

Ayscha dormait avec une sérénité parfaite ; elle avait sans doute oublié les djinns, car l’ombre d’aucun mauvais rêve ne passa sur son front calme, et ses longs cils baissés, ouverts en éventail noir sur ses joues rosées par le sommeil comme celles des enfants, ne se relevèrent pas une seule fois. Sa chemise de gaze de soie, entr’ouverte, laissait deviner dans une ombre transparente deux seins naissants, tatoués, l’un d’une petite croix d’azur, l’autre d’une rose au feuillage bleu et à la fleur rouge.

Les nuits ne sont pas longues en Afrique au mois d’août, et une lueur bleuâtre, pénétrant par la lucarne où rafraîchissait la gargoulette, vint faire jaunir la lueur tremblante de la lampe : je me levai et je me penchai à la lucarne. Le gouffre du Rummel traversé de ses deux arcades gigantesques se creusait dans la brume azurée sous la muraille de la maison, et les cigognes qui laissent tomber des serpents sur les toits de tuile de Constantine, commençaient à voler gravement à travers de folles bouffées de tourterelles grises.

Les deux belles dormeuses s’éveillèrent, et, avant de quitter leur nid hospitalier, je fis sur mon carnet de voyage un croquis d’Ayscha, quoique j’eusse pu me fier à ma mémoire pour me souvenir d’elle ; l’autre sœur, que je voulais aussi dessiner, ne se prêta pas à ce désir, retenue sans doute par quelques-uns de ces scrupules religieux, particuliers aux Orientaux, qui voient des idoles dans toute image.

Dans la rue, je rencontrai un chasseur d’Afrique qui me reconduisit, fort obligeamment, à l’hôtel d’Europe, où l’on était très-inquiet de moi.

Je n’ai pas revu Ayscha ni sa sœur ; — la destinée du voyageur est de quitter toujours ce qui lui plaît et de ne jamais revoir ce qu’il admire. — Mais, l’année dernière, j’ai eu bien tristement de ses nouvelles ; un journal contenait ces lignes :

« Une jeune danseuse de Constantine, Ayscha-ben-Chebarria, a été assassinée par des Kabyles, dont ses bijoux avaient allumé la cupidité et qui s’étaient introduits de nuit chez elle. On a trouvé son corps dans le Rummel, tout sanglant et tout mutilé. Les assassins lui avaient arraché les oreilles et coupé les doigts pour s’épargner la peine d’en extraire les pendeloques et les bagues. On est à la recherche des coupables. »

Mon petit croquis est donc tout ce qui reste de cette charmante créature.

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