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Loin de Paris/8

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 141-227)



EN ESPAGNE

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LES COURSES ROYALES À MADRID

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I

Un séjour de plus d’un mois, fait, il y a six ans, dans la très-noble et très-héroïque cité de Madrid, nous avait suffisamment édifié sur les agréments de cette ville ; mais cette annonce magique : Corrida de toros de corte, avait pour nous une attraction irrésistible.

Pour un aficionado aussi passionné que nous le sommes, manquer une semblable fête eût été plus qu’un regret, presque un remords, d’autant que la seule chance de la voir se renouveler ne pouvait se présenter que dans seize ans : en effet, il faudrait le mariage d’une infante, fille de la reine actuelle, pour amener le retour d’une course royale ; et qui sait si alors les vieilles coutumes n’auront pas tout à fait disparu, et si, grâce à la froide barbarie que nous appelons civilisation, la chevaleresque Espagne pratiquera encore ce noble divertissement illustré par le Cid et Charles-Quint ?

Ces courses royales, où l’on déploie toutes les ressources et toutes les recherches de la tauromachie, se donnent, non au cirque d’Alcala, mais dans la plaza Mayor ; c’est pour elles que les toreros réservent leurs plus beaux coups, et que les gentilshommes descendent dans l’arène.

Cela valait bien les quatre cents lieues de l’aller et les quatre cents lieues du retour.

Aussi jetâmes-nous à la hâte un peu de linge et quelques paires de gants blancs dans notre mince valise, et, à l’heure dite, montions-nous en voiture avec notre compagnon de route, M. de V., dont l’aimable société n’était pas un des moindres attraits du voyage.

Au chemin de fer de Tours, on plaça la calèche sur un wagon. Une calèche en voiture aurait paru, il y a quelques années, une chose bien bizarre ; maintenant, c’est tout simple, comme, dans cinquante ans, il n’y aura rien d’extraordinaire à partir en ballon.

Tout en courant sur les tringles de fer, nous pensions à l’époque déjà prochaine où tout autre moyen de transport sera supprimé, et où les entrepreneurs disposeront à leur gré de la locomotion en France. — Le chemin de fer rend la poste impossible, comme l’imprimerie et la poudre à canon ont rendu impossibles l’art du calligraphe et l’emploi des flèches. Le cheval, découragé par la locomotive et sentant que son règne est fini, ne veut plus marcher. Le postillon rêve d’être employé sur quelque ligne ferrée, et d’indiquer, le bras tendu, la main sur le cœur, que l’on peut passer sans péril.

Cependant, si, comme l’établissent des calculs fort bien faits, basés sur la quantité de fumée qui se produit, les houillères et les mines d’anthracite ne contiennent pas de quoi suffire à la consommation pour plus de quatre-vingt-dix ans, que deviendra le monde d’alors ? quelle figure feront nos descendants, réduits à tirer eux-mêmes leurs wagons à la place des locomotives éteintes ? Car la race chevaline aura disparu, ou il n’en existera que de rares exemplaires au Jardin des Plantes et dans les musées zoologiques.

Nous n’en sommes pas encore là ; mais déjà il est difficile de faire plus de deux lieues et demie à l’heure en poste, même en payant les postillons au plus haut prix, surtout quand ils sont à cheval ; car l’habitude de conduire sur des siéges les a rendus fort mauvais écuyers pour la plupart.

Cependant, quel que soit le train dont on aille, on finit toujours par arriver, surtout si l’on ne s’arrête jamais.

Laissant Bordeaux et les Landes derrière nous, nous atteignîmes Bayonne, où nous devions prendre la malle espagnole, que nous avions retenue longtemps à l’avance, craignant une affluence énorme de voyageurs ; mais l’évasion du comte de Montémolin et de Cabrera, et la prévision de quelque soulèvement carliste, avaient calmé beaucoup d’ardeurs.

Les versions les plus follement fantastiques circulaient à cet égard dans Bayonne, et, si un long voyage en Espagne, fait à une époque bien autrement dangereuse, ne nous avait pas inspiré une profonde philosophie à l’endroit des récits les plus effrayants, à coup sûr nous eussions rebroussé chemin. Nous partîmes donc au risque d’être emmenés captifs dans la montagne, et de voir envoyer une de nos oreilles à nos parents pour les engager à payer notre rançon.

Nous devancions d’un jour Leurs Altesses royales ; car, tous les chevaux et toutes les mules de poste étant gardés pour eux, leur suite et leur bagage, nous serions restés à pied dans quelque posada borgne ou louche pour le moins, position fort mélancolique.

À Irun, où nous passâmes le soir, un arc de triomphe de feuillages occupait le milieu du pont de la Bidassoa, dont une moitié est française et l’autre espagnole : des drapeaux et des blasons aux couleurs des deux nations, des inscriptions et des cartouches en l’honneur des princes, complétaient cette décoration improvisée.

L’île des Faisans, à qui le mariage de Louis XIV a donné une célébrité historique, disparaît de jour en jour, rongée par la marée d’un côté, et par le fleuve de l’autre ; il n’en restera bientôt plus que le souvenir.

À Tolosa, les ouvriers achevaient en grande hâte un arc de triomphe en charpente, recouvert de toiles simulant le granit, et peintes à la manière des décorations de théâtre. Les rayons du jour naissant éclairaient une inscription ainsi conçue : Au duc de Montpensier, la province de Guipuscoa !

Dans Vittoria, quelques madriers dressés annonçaient des intentions équivalentes.

C’est avant d’arriver à Vittoria que l’on rencontre les montées abruptes de Mondragon et de Salinas, que l’on ne peut gravir qu’en attelant à la voiture plusieurs jougs de bœufs. La force de traction de ces braves bêtes est énorme. Rien n’est plus drôle, dans les endroits en pente, que de les voir trotter et même galoper : oui, ces lourds animaux, aux jambes cagneuses et presque luxées, galopent avec une allure dégingandée la plus singulière du monde !

Salinas, avec ses toits de tuiles à l’italienne, son clocher de faïence verte vernissée, a de loin un aspect pittoresque. De près, les trois ou quatre rues qui le composent sont étroites et noires ; mais une assez belle fontaine de pierre, de grands blasons sculptés sur les maisons, un joli palais à moitié en ruine et dans le goût de la renaissance, prouvent une ancienne splendeur disparue.

La même remarque peut s’appliquer à toutes les villes précédemment traversées, à Ernani, à Villa-Franca, à Villa-Real, à Bergara, d’où la vie semble s’être retirée, et dont plusieurs édifices, par la richesse de leur architecture, les armoiries et les devises qui les ornent, leurs balcons et leurs grilles d’une serrurerie admirable, indiquent une civilisation bien supérieure à l’état actuel. En supposant même que les habitants eussent assez d’aisance pour faire les frais de pareilles bâtisses, les artistes manqueraient pour les exécuter. C’est donc à cela que servent les progrès des lumières ! tout ce qui est vieux est superbe, tout ce qui est moderne est hideux. Nous ne sommes pas plus amoureux qu’il ne le faut des vieilles pierres ; mais le sens de l’architecture est tout à fait perdu. Les maçons de nos jours ne savent même pas percer une fenêtre ou une porte dans un mur. Autrefois, à ce qu’il paraît, ce sens était général ; car, dans les recoins les plus enfouis, dans les trous les plus ignorés, on découvre des chefs-d’œuvre d’art et de goût : des escaliers d’un tour admirable, des toits d’une coupe charmante, des portails sculptés à ravir, des cartouches ou des frises d’un caprice délicieux, fouillés dans la pierre par on ne sait qui, et tels qu’un roi les envierait pour la cour d’honneur de son Louvre.

À quoi attribuer cette décadence ? À la découverte de l’imprimerie, comme le fait Victor Hugo ? Alors, cette invention diabolique eût bien fait de rester dans le cerveau de Faust et de Gutenberg.

Les environs de Burgos sont moins dénudés que le reste de la Castille-Vieille ; les routes qui conduisent à cette capitale, déchue de son antique splendeur, sont en général bordées d’arbres, et l’arbre, dans cette partie de l’Espagne, est une rareté. Les paysans prétendent qu’ils sont nuisibles et servent de refuge aux petits oiseaux, qui mangent la semence dans les sillons ; aussi, loin d’en planter, ils coupent ceux qui existent : les jardins situés hors de la ville verdoient d’une végétation assez vigoureuse, due aux saignées faites à l’Arlanzon, espèce de torrent aux eaux inégales, qui se tord dans un lit pierreux.

Nous aurions bien voulu prendre l’allée de peupliers qui conduit au couvent de las Huelgas ; mais ce que l’on gagne en célérité, on le perd en liberté, et le voyageur moderne n’est que l’accessoire très-secondaire de la voiture ; il nous fallut renoncer au plaisir de promener notre rêverie admirative sous ces cloîtres auxquels l’outrage du temps a donné une beauté nouvelle.

Pour nous dédommager, nous avions, il est vrai, la belle porte monumentale, de l’époque de la renaissance, qui s’élève au bout du pont de pierre jeté sur l’Arlanzon.

Cette porte est superbement historiée de médaillons à la romaine, de héros et de rois bibliques, d’un style farouche et surprenant, cambrés avec toute l’exagération du goût germanique, et sentant d’une lieue son Charles-Quint, empereur d’Allemagne ; on retrouve souvent de ces figures, trapues et robustes, aux armures fantasques, aux lambrequins extravagants, sur les façades des hôtels de ville de Flandre.

Tout voyageur sensible aux beautés unies de l’architecture et de la sculpture doit être flatté de passer sous la voûte de cette porte magnifique.

Burgos, comme autrefois, nous parut sombre et morose ; quelques paysans, enveloppés dans leurs manteaux couleur d’amadou, chassaient devant eux des ânes chargés de bois et de légumes. Nous remarquâmes avec peine que le hideux pantalon moderne commençait à se substituer à la culotte et aux guêtres. Il faisait à peine jour, et le courrier ne devait s’arrêter qu’une demi-heure : au risque de le laisser repartir sans nous, et dédaignant, malgré une faim plus que canine, la petite tasse de chocolat à l’eau que nous présentait la criada, nous courûmes bien vite à la cathédrale. Passer à Burgos sans voir la cathédrale nous paraît une sanglante barbarie.

Elle était toujours là avec ses deux aiguilles élancées et sa tiare de clochetons, imposante et sombre dans la brume du matin, au milieu des échoppes et des maisons qui ne lui vont qu’à la cheville.

On a souvent déploré que la plupart des monuments gothiques fussent obstrués, dans leurs parties inférieures, par des constructions ignobles : leur effet y perd beaucoup, dit-on, et, s’ils étaient débarrassés de ces excroissances parasites, de ces verrues hideuses, champignons malsains de l’architecture, ils gagneraient en grandeur et en perspective. Nous croyons tout le contraire ; ces laides bâtisses forment d’excellents repoussoirs, et l’édifice jaillit mille fois plus svelte et plus élégant de ce chaos de murailles et de toits ; l’idée chrétienne se dégage de cette confusion, clairement symbolisée par ces hautes tours et ces nefs colossales, s’élevant au-dessus des petites misères de la vie et de la réalité. En bas, tout est tumulte, trivialité, laideur : montez, et vous trouvez des arcs-boutants aux délicates nervures, les roses des vitraux, les anges en sentinelle ; montez plus haut encore, et dans le ciel de Dieu vous voyez luire, sous un rayon, la croix de son fils.

La dévotion espagnole se lève de bonne heure, l’église était déjà ouverte ; nous pouvions entrer, à notre choix, par les portes d’une des trois façades, du Pardon, des Apôtres, ou bien de la Pelliceria.

Quelques vieilles, accroupies sur les grandes nattes de sparterie dont le sol des églises est généralement couvert en Espagne, priaient avec ferveur, demandant sans doute au Ciel l’oubli des fautes de leur jeunesse.

Les angles des chapelles et des nefs étaient pleins d’ombre ; mais ce crépuscule mystérieux ajoutait à la solennité de l’impression.

Nous parcourûmes rapidement les merveilleuses chapelles, que nous avions autrefois visitées avec une respectueuse lenteur et une admiration dont la ferveur ne s’est pas éteinte à une seconde épreuve.

Quel étonnant tour de force architectural que cette couronne de sculpture, posée à l’intersection des quatre bras de la croix ; gâteau d’abeille, madrépore de pierre, gouffre ouvré à jour, où le regard prend le vertige ; montagne de ciselure, retenue en l’air par des fils d’araignée. Le soleil naissant la dorait déjà, tandis que la nuit baignait encore les tombes des nefs et les arceaux des cloîtres.

Sainte Thècle sur son bûcher, entourée de Sarrasins, tenait toujours en main sa longue palme tire-bouchonnée. La sublime Vierge de Michel-Ange était à sa place, mais voilée d’un rideau de damas blanc, qu’une bonne femme voulut bien écarter, moyennant une piécette.

Le prodigieux bas-relief de Philippe de Bourgogne, représentant tous les épisodes de la Passion, dans un style qu’on ne peut comparer qu’à celui d’Albert Durer et d’Holbein, n’avait pas subi la plus légère dégradation. Toutes les saillies, si fines et si délicates, étaient intactes ; aucun soldat n’avait perdu son nez ou sa dague. Six années s’étaient écoulées sans rayer de l’ongle ces épidermes de pierre.

Les chimères qui allongent leurs pattes griffues sur la rampe de cet étrange escalier, qui mène à une porte qu’on prendrait pour une fenêtre, se tordaient aussi bizarrement qu’autrefois dans la pose accoutumée.

Un sang toujours vermeil coulait de la blanche poitrine de cette sainte Casilda, œuvre du chartreux don Diégo de Leyva, à qui nous adressâmes un sonnet, au temps heureux où nous étions encore assez jeune pour composer des vers. Et du sein d’Abraham montait à la voûte, plus compliqué que jamais, l’arbre généalogique de la Vierge, portant des patriarches pour fleurs, et laissant scintiller, à travers l’inextricable enchevêtrement de ses rameaux, le soleil, la lune et les étoiles sur champ d’azur.

Que dire de cette éblouissante chapelle du connétable, miraculeux filigrane, forêt d’arabesques, où le gothique fleuri s’unit au style de la renaissance dans les plus heureuses proportions. Nous l’avons décrite longuement autrefois, et nous avons oublié cent prodiges ; un volume n’y suffirait pas. Quelle grâce dans ces colonnettes, dont les chapiteaux sont formés par des groupes de petits anges, soutenant sur leurs mains les consoles qui servent de piédestal aux statues des saints ! On a peine à comprendre que le ciseau ait pu découper dans la pierre ces ornements si touffus, qu’ils semblent plutôt une végétation spontanée qu’une œuvre de la patience humaine.

Hélas ! pourquoi tout ce luxe ? pourquoi toutes ces fioritures de granit pour entourer deux tombeaux ?

En effet, c’est là que reposent sur des oreillers de marbre, le grand connétable don Pedro Fernandez de Velasco, et sa femme, doña Mencia Lopez de Mendoza y Figueroa. Nous avons dit sur des oreillers de marbre, et ce n’était pas sans intention ; ils sont d’une sculpture si molle et si souple, qu’on pourrait les croire naturels. Les dessins en relief de l’armure du connétable, les ramages dont la robe de brocart de doña Mencia est ouvragée, trompent l’œil par la prodigieuse finesse de l’exécution ; c’est de l’acier, c’est de l’étoffe. Et ce petit chien, qui dort fidèlement aux pieds de sa maîtresse ! ne faites pas de bruit, il va se réveiller et se mettre à japper !

Qui a fait ce chef-d’œuvre ? On l’ignore. Quelle leçon pour nos amours-propres souffrants, pour notre effréné désir d’individualité ! Les maîtres qui ont produit cette merveille sont passés inconnus ; leurs immenses travaux n’ont pas même pu tirer leur nom de l’ombre !

Avant de regagner le courrier, qui s’impatiente, jetons vite un coup d’œil à ces deux autels latéraux qui sont de Gaspar Becerra ; et à cette Madeleine sur bois, inondant ses blanches épaules d’un torrent de cheveux bruns, traités un à un dans la manière de Léonard de Vinci.

Il était temps : le delantero, juché sur sa selle, faisait déjà claquer son fouet.

En sortant de Burgos, à un relais que l’on appelle Sarracin, il y eut — entre les postillons de la malle et ceux d’une magnifique voiture de Daldringen que l’on amenait à l’ambassadeur de France, exprès pour la cérémonie du mariage, tout emmaillottée d’étoupes et de toiles, — une de ces luttes de vitesse auxquelles les combattants attachent autant d’importance que si le sort du monde en dépendait, et qui ont pour enjeu la vie des voyageurs. Un zagal se trouva serré de si près entre les deux attelages, qu’il fut obligé d’entrer dans le rang des mules, et de galoper avec elles plus de deux cents pas pour n’être point écrasé.

Grâce à la grêle de coups de manche de fouet, de bâton et de pierres qui pleuvait sur la croupe, l’échine et la tête de la Coronela, de la Capitana, de la Leona, l’avantage resta à la malle-poste ; si l’on avait pu soutenir ce train d’hippogriffe, on eût fait dix lieues à l’heure.

Nous traversâmes, non pas aussi vite, mais à un galop fort raisonnable, Madrigalejos, Lerma, Bahabon, Gumiel ; Aranda de Duero, toute criblée encore de la mitraille de Balmaseda ; Castillejo, lieu de la dînée, si l’on peut appeler ainsi l’absence d’un repas ; Somosierra, où fut tué le général Colbert ; Buitrago, où Leurs Altesses devaient passer la nuit ; Cabanillas de la Sierra, San-Agustin, Alcobendas, derniers relais de cette longue course au clocher, accomplie au milieu du plus étourdissant tintamarre de grelots, de coups de fouet, de ferrailles détachées et rattachées, de vociférations et de cris gutturaux qu’il soit possible d’imaginer pour empêcher de dormir des voyageurs assoupis et moulus de fatigue.

Nous étions dans cet affreux désert de sable et de cailloux qui entoure Madrid d’une ceinture de désolation.

Deux heures après, malgré un assez froid brouillard automnal qui se résolvait en pluie fine, nous parcourions la ville, et, remontant la calle Mayor, nous débouchions, en passant sous la voûte du bâtiment qui renferme l’Armeria, sur la plaza del Arco, et nous nous trouvions en face de ce palais où une jeune fille de quinze ans attendait, émue, inquiète et rêveuse, l’arrivée de son fiancé inconnu.


II

Le palais de Madrid est d’un aspect majestueux et d’une symétrie imposante, quoiqu’un peu ennuyeuse peut-être ; il est bâti en une espèce de granit bleuâtre, d’un grain très-fin et très-dur, avec cette solidité à toute épreuve que les Espagnols, les meilleurs maçons après les Romains, savent donner à leurs monuments ; les murailles ont près de quinze pieds d’épaisseur, et les embrasures des fenêtres forment des cabinets habitables. L’intérieur en est orné de fresques de Bayeu, de Maëlla, de tableaux de grands maîtres et de riches ameublements. L’escalier de gala est très-beau ; Napoléon le trouvait supérieur à celui des Tuileries.

Les princes devaient arriver le lendemain, et des nuées d’ouvriers se hâtaient pour terminer les échafaudages nécessaires aux illuminations. Partout retentissait le bruit des marteaux et des cognées ; de longs tire-bouchons sortaient des varlopes poussées par des bras vigoureux. Une pénétrante odeur de sapin raboté se répandait dans les airs.

Devant le portail de l’église del Buen-Suceso, qui forme un des pans de la place irrégulière qu’on nomme Puerta-del-Sol, s’élevait un édifice de charpente avec fronton, colonnes, escalier, une Madeleine de carton ; ce n’était assurément pas la peine de dépenser vingt mille duros pour cacher une jolie façade rococo par une vilaine colonnade gréco-romaine. Le Correo ou hôtel des Postes s’enveloppait également d’une armature destinée à porter des transparents et des verres de couleur.

Au bas de la rue d’Alcala, près de la fontaine de Cybèle, à l’entrée du Prado, se dessinait déjà visible le squelette d’un feu d’artifice, chef-d’œuvre d’un Ruggieri valencien.

Sur les côtés du Prado s’ouvraient, comme des carcasses d’éventail, les linéaments de l’illumination future, et se dressaient les dessins de pavillons chinois qui devaient, pendant trois jours, flamboyer de lanternes multicolores.

Dans la plaza Mayor, où devaient avoir lieu les courses royales, fourmillait tout un monde de travailleurs. Les amphithéâtres s’élevaient à vue d’œil, et de grands bœufs labouraient paisiblement la terre dépavée, ne se doutant pas qu’ils préparaient l’arène où devaient succomber bientôt, après mille tortures, les plus vaillants de leurs frères cornus.

La plaza Mayor est ouverte par un coin. Pour rétablir la symétrie et augmenter le nombre des balcons, une maison de planches et de toiles se bâtissait comme par enchantement et comblait le vide.

Déjà sous les arcades s’agitaient les marchands de billets, demandant des sommes folles pour une place au premier rang.

La journée se passa en inquiétudes : le moindre retard des estafettes et des courriers donnait lieu à toutes sortes de suppositions ; comme d’habitude, chacun avait entendu parler vaguement d’un complot terrible ; les princes avaient été enlevés et emmenés dans la montagne, ou, s’ils ne l’avaient pas été, une machine infernale à la Fieschi les attendait à leur entrée en ville. Des agents anglais, disait-on, semaient l’or à pleines mains ; c’est un spectacle que nous avouons n’avoir jamais vu que celui de gens semant l’or à pleines mains, bien que nous ayons lu la phrase imprimée plus de mille fois.

Enfin, mardi, le soleil se leva radieux et serein comme un vrai soleil espagnol, et l’on sut que les princes n’étaient plus qu’à quelques lieues de Madrid.

Nous eûmes le plaisir, grâce à une place que l’on nous avait offerte dans une des voitures de l’ambassade, de nous trouver au Portazgo à l’arrivée de Leurs Altesses royales. À chaque voiture qui se dessinait dans le lointain sur la bande blanche du chemin, on disait :

— Ce sont les princes.

Ils arrivèrent sur les deux heures, et quittèrent leurs chaises de poste pour les magnifiques voitures chargées de laquais en grande livrée et traînées par de superbes attelages, que la reine avait envoyées à leur rencontre

Ils cheminèrent ainsi jusqu’aux limites de la ville, dans un nuage étincelant d’officiers bigarrés et ruisselants d’or, traînant après eux un tumulte de landaus, de cabriolets, de calèches, de coupés, de diligences, de calesins, de berlingots de toute époque, attelés de mules et cherchant à se dépasser pour aller jouir plus loin de la vue du cortége.

Ce qui nous amusa le plus, ce furent les timbaliers et les alguazils à cheval ; ces hommes, tout de noir habillés, coiffés de chapeaux à la Henri IV, sentant leur vieille Espagne d’une lieue à la ronde, donnaient à la cérémonie un caractère tout local.

Aux limites de la ville une députation de l’ayuntamiento, ayant en tête ses massiers armés de masses d’or, reçut les princes, qui descendirent de voiture, et, après avoir écouté une harangue espagnole à laquelle ils répondirent en français, montèrent sur les beaux chevaux qu’on avait amenés pour eux.

Peu d’instants après, le capitaine général de Madrid vint saluer Leurs Altesses royales, suivi d’un cortége de généraux, entre lesquels on remarquait le baron de Meer, Mazzaredo, Concha, Aspiroz, Zarco-del-Valle, Soria, Cortinez, la Hera, et beaucoup d’autres. Narvaez était absent, quoiqu’il eût dû être invité comme général et comme grand d’Espagne, chaque administration s’étant sans doute reposée sur l’autre du soin d’écrire la lettre de convocation.

Depuis la porte de Bilbao jusqu’au perron du palais, les rues étaient bordées d’une haie formée de détachements des différents corps.

Il faut rendre justice à l’armée espagnole, que nous avions trouvée, en 1840, si délabrée et si mal tenue : elle est aujourd’hui une des plus belles du monde. Impossible de voir des uniformes plus brillants, des fourniments mieux astiqués, qu’on nous passe cette expression militaire, et des visages plus mâles et plus nerveux.

La cavalerie est admirablement montée ; les simples soldats ont des chevaux qui feraient honneur à des officiers.

Cette ligne continue de splendides uniformes et d’armes étincelantes papillotait au soleil le plus joyeusement du monde. Les balcons étaient encombrés de jolies femmes, et les maisons chargées de fleurs jusque sur les toits. Aucune clameur, aucune manifestation hostile ne vinrent réaliser les craintes propagées par quelques esprits inquiets. Les princes trouvèrent sur leur passage un calme bienveillant, une curiosité polie, et reçurent l’accueil qui est dû aux fils de France partout où ils vont. En mettant le pied sur les marches du palais, ils étaient acceptés de tout le monde, sinon politiquement, du moins personnellement ; ils avaient plu, et les épithètes de guapo, de bonito, de buen mozo voltigeaient sur les lèvres des Madrilènes : le soir, le duc de Montpensier était déjà appelé Tonito (le petit Antoine) par les gens du peuple et les manolas.

C’était un spectacle magnifique que cette place del Arco remplie de troupes, d’équipages, de chevaux et de curieux, et surtout de curieuses, reflétant dans leurs yeux noirs la lumière du ciel le plus pur.

Au bout d’une heure à peu près, occupée par la réception du cortége et l’entrevue des fiancés, les princes remontèrent en voiture et se rendirent à l’ambassade de France, où de splendides appartements leur avaient été préparés, et où le duc de Montpensier devait habiter jusqu’à la célébration de son mariage.

Le lendemain, en passant par la rue del Barquillo, nous entendîmes un fron-fron de guitares et un cliquetis de castagnettes qui semblaient sortir de dessous terre : un groupe de flâneurs, comme il en existe tant à Madrid, stationnait devant une petite fenêtre basse ; nous demandâmes de quoi il s’agissait. On nous répondit que c’était la répétition des comparsas qui devaient s’exécuter aux jours de fêtes sur la place du Palais, à l’hôtel de ville, à la Puerta-del-Sol et au Prado.

Cette répétition avait lieu dans le jardin et les salles basses de l’ancien café de Cervantès, dont l’entrée donne sur la rue d’Alcala, avec laquelle la rue del Barquillo se coupe à angle droit. Un de nos amis espagnols, car nous en avons, eut la complaisance de dire deux mots au maître de ballet, qui nous laissa entrer et nous permit d’assister aux exercices préparatoires.

Ils étaient, là dedans, une centaine environ, hommes et femmes de la plus belle humeur, se démenant comme des enragés et riant comme des fous : le maître de danse tâchait de régler un peu cette fougue et de contenir la cachucha dans des bornes constitutionnelles.

Parmi les femmes, il y en avait peu de jolies, car on avait choisi, non les plus belles, mais les meilleures danseuses ; cependant une Espagnole, à moins qu’on ne lui crève les yeux, ne peut jamais être laide, et un visage où brillent ces deux étincelles de jais humide a toujours des moyens de plaire.

Leur toilette était des plus négligées, — une toilette de répétition ; pourtant l’élégance ne manquait pas entièrement. Le plus pauvre jupon, le plus mince fichu prennent sur ces tailles souples et ces bustes bien modelés, une grâce hardie et provocante. Les Espagnoles ont des allures si moelleuses et si vives en même temps, un coup d’œil si direct et si furtif à la fois, qu’elles se passent parfaitement de beauté ; vous êtes charmé, et il vous faut de la réflexion pour vous apercevoir que la femme dont vous étiez enthousiasmé n’a réellement rien de remarquable. Cette séduction, cette grâce, ce je ne sais quoi s’appellent la sal (le sel). On dit d’une personne qu’elle est salada (salée) ; cet éloge renferme tout.

Les comparsas sont des échantillons des danses nationales des anciennes provinces d’Espagne, qui s’exécutent aux occasions solennelles pour célébrer un avénement, un mariage ou une victoire.

Dans le café de Cervantès, tous les royaumes d’Espagne avaient leurs représentants : Manchegos, Gallegos, Castillanos-Viejos, Valencianos, Andaluces, plus ou moins authentiques ; Castillans de Lavapies, Andalous du Rastro, Manchègues qui n’avaient jamais dépassé l’Arroyo d’Abrunigal, non pas tous sans doute, mais quelques-uns ; les danseuses nous parurent principalement recrutées parmi les manolas, les cigareras, les pèlerines des romerias de San-Isidro, les habituées du jardin de las Delicias et des bals de Candil.

Quand nous entrâmes, deux de ces dames étaient en train de se disputer, et, ne trouvant pas, sans doute, d’injures assez piquantes, elles avaient retiré leur peigne et s’en donnaient réciproquement de grands coups sur la tête et dans la figure.

On eut beaucoup de peine à séparer les deux héroïnes, qui, sous la menace d’être mises à la porte, passèrent le dos de leurs mains sur leurs yeux, reprirent leur place dans le quadrille et figurèrent vis-à-vis l’une de l’autre avec une mine sombre et farouche la plus divertissante du monde.

Nous remarquâmes une petite fille de quatorze ans tout au plus, plus fauve qu’une orange, qui dansait avec un feu et une verve extraordinaires : ce devait être sans doute quelque gitana de Triana ou de l’Albaycin ; car l’ardeur sombre de l’Afrique brillait dans ses yeux charbonnés et sur son teint de bronze.


III

Le mariage du duc de Montpensier et celui de l’infante, ainsi que celui de la reine et du duc de Cadix, furent célébrés à dix heures du soir, au palais, dans la salle du trône, à un autel élevé pour la circonstance. Le patriarche des Indes officiait.

La salle du trône a pour plafond une voûte peinte à fresque, représentant des sujets allégoriques et mythologiques ; des lions de bronze doré, emblème du royaume de Castille, sont placés sur les marches du dais, de chaque côté du fauteuil royal. Le baldaquin est chargé de génies et de figures symboliques, soutenant la couronne et les armes d’Espagne, sculptées en haut relief.

Le général Castaños, duc de Baylen, servait de témoin à la reine. La France était représentée par M. le duc d’Aumale, le comte Bresson, M. de Vatry, les officiers et secrétaires des commandements des deux princes, Alexandre Dumas et son état-major d’artistes.

Cette cérémonie intime, à laquelle n’assistent que les témoins indispensables, unit les époux indissolublement ; mais elle est suivie d’une cérémonie officielle et publique qu’on appelle las velaciones, et dans laquelle les conjoints sont entourés d’un voile qui les relie l’un à l’autre. Las velaciones des illustres couples devaient avoir lieu à l’église de Notre-Dame d’Atocha, édifice dans le goût d’architecture employé par les jésuites, et qui se trouve à l’extrémité du Prado.

Dès le matin, les maisons étaient pavoisées et décorées de tapisseries. L’hôtel de ville, joli monument badigeonné de bleu de ciel, était orné de tentures de velours cramoisi à crépines d’or ; au balcon principal, sous un dais d’une grande richesse, l’on avait placé les portraits en pied de la reine et de son illustre époux, entourés de cadres magnifiques et peints par MM. Madrazo et Tejeo : deux hallebardiers immobiles gardaient les effigies royales.

Le palais du comte d’Oñate était décoré de grands blasons exécutés très-habilement avec des morceaux de drap cousus et piqués.

À la façade du Correo, deux postillons en costume se tenaient debout sous un baldaquin à côté des portraits obligés. L’hôtel des Postas peninsulares offrait la même décoration, ainsi que l’Académie royale de Saint-Ferdinand ; seulement, à l’Académie de Saint-Ferdinand, le dais ne recouvrait qu’une statue en plâtre de la reine. La maison de la marquise d’Alcanices disparaissait sous d’antiques et précieuses tapisseries de Flandre, mêlées de soie, d’argent et d’or.

Une foule innombrable contenue par deux files de soldats coulait à flots pressés de chaque côté de la calle de la Villa, de la calle Mayor, de la calle d’Alcala et du Prado, attendant l’apparition du cortége. Chaque fenêtre encadrait un groupe de jolies têtes en mantilles ; partout scintillaient les lorgnettes et palpitaient les éventails. Un tour dans les rues de Madrid, ce jour-là, eût équivalu à un voyage complet en Espagne ; toutes les provinces y étaient représentées par nombreux échantillons : ici, le Maragate au chapeau à larges bords, au pourpoint du cuir, au ceinturon fermé par une boucle de cuivre, dont le costume n’a pas varié depuis le moyen âge ; là, le Valencien aux grègues de toile blanche, aux jambes entourées de cnémides avec sa capa de muestra sur l’épaule, les alpargatas et le foulard qui enveloppe sa tête, rasée comme celle des Bédouins ; ici, l’Andalous avec ses guêtres de cuir de Ronda, ouvertes en dehors, sa faja de soie rouge ou jaune, sa veste brodée de soie ou enrichie de découpures de drap ; là, le vieux Castillan en casquette de peau de loup, en veste d’astracan ou en manteau couleur tabac d’Espagne ; sans compter les Manchègues vêtus de noir, culotte courte et bas drapés, les manolos, avec leurs jaquettes et leurs petits sombreros de Calañes : une galerie complète de physionomies pittoresques et curieuses.

À dix heures, le cortége partit du palais : un escadron de cavalerie ouvrait la marche, puis venaient les clairons et les timbaliers de la garde à cheval. Le timbalier, se démenant entre ses deux grosses caisses, et perché comme un singe sur la croupe de son cheval, nous a toujours beaucoup réjoui. Les trompettes étaient coiffés de colbacks en longue laine blanche frisée d’un effet charmant.

Venaient ensuite les massiers à cheval, deux carrosses avec huit gentilshommes de la chambre et de la bouche ; trois carrosses avec douze majordomes de semaine ; les carrosses de cérémonie des grands d’Espagne couverts ; un carrosse avec le majordome de semaine, et un gentilhomme de semaine ; un carrosse avec le premier écuyer de Sa Majesté, et le gentilhomme de chambre de semaine ; un carrosse avec les officiers d’ordonnance de la reine mère ; un carrosse avec la dame camérière et la dame de garde ; un carrosse avec les officiers du palais, un courrier à droite et un palefrenier à gauche ; deux coureurs vêtus à l’ancienne mode ; les carrosses de Son Altesse royale le duc d’Aumale, avec son aide de camp et son escorte ; deux coureurs ; le carrosse de Son Altesse royale l’infant don Francisco de Paula, son aide de camp et son escorte ; deux coureurs ; le carrosse de Son Altesse royale l’infante doña Luisa-Fernanda et son époux le duc de Montpensier, avec écuyers et escorte ; quatre coureurs ; un courrier ; le carrosse de Sa Majesté la reine mère, avec écuyer, commandant et escorte ; un carrosse d’honneur, en acajou, de Sa Majesté la reine ; quatre coureurs ; le carrosse de Sa Majesté la reine Isabelle et de son royal époux ; le capitaine général et les généraux à leurs postes respectifs ; l’escorte de Sa Majesté ; les palefreniers de service du cortége ; un escadron de cavalerie.

Il est facile d’imaginer le coup d’œil magique que formait cette longue file de voitures étincelantes de dorures et de blasons, rappelant par leurs formes, noblement surannées, les magnifiques équipages à la Louis XIV, si bien représentés dans les paysages de Vander Meulen : les chevaux, de race pure et de prestance superbe, étaient harnachés avec une somptuosité folle ; selon la dignité des maîtres qu’ils traînaient, ils portaient à la racine de leur panache une couronne royale ou ducale ; ces chevaux, ducs, marquis ou comtes, par leurs diadèmes, avaient la mine la plus aristocratique que l’on pût voir. — La duchesse de Montpensier avait un teint d’une pâleur éblouissante, où ressortait à ravir le velours de ses yeux noirs. — L’infant don François d’Assise tenait entre ses jambes une grosse canne à pomme d’or, insigne de sa caste. Détail caractéristique et singulier pour nous.

La cérémonie achevée à l’église d’Atocha, le cortége retourna au palais dans le même ordre, et les réjouissances commencèrent.

Sur des estrades élevées aux points les plus fréquentés de la ville, les comparses, vêtus des costumes des différentes provinces, exécutaient les danses nationales : le zorzico, les manchegas, la jota aragonesa, la cachucha, la gallega, au son d’orchestres en plein vent, où se mêlait le joyeux babil des castagnettes, et les ay ! et les ole ! inséparables de toute danse espagnole.

Les costumes auraient pu être plus exacts et plus réels. Ils sentaient un peu trop la friperie de théâtre ; l’oripeau et le clinquant y étaient trop prodigués.

Les Valenciens portaient des maillots d’un saumon un peu trop vif et des grègues d’un calicot trop éblouissant, pour satisfaire un voyageur qui s’était promené des heures entières devant la Lonja-de-Seda, sur le marché, de la porte du Cid au Grao, et dans cette belle Huerta qu’arrose le Guadalaviar.

Les Andalous, avec leur tenue de figurants, rappelaient peu les majos de Séville et de Grenade, à la culotte de punto, aux bottes piquées de soie de couleur, aux boutons de filigrane d’argent, au chapeau élancé, orné de velours, de paillon et de houppes de soie ; aux vestes merveilleuses, enjolivées de broderies plus compliquées que les arabesques de l’Alhambra.

Quant aux femmes, la fantaisie avait encore plus de part dans leur costume. Il y avait là des Andalouses qui ressemblaient, à faire peur, à des Ketty d’opéra-comique. C’était de l’espagnol-suisse ; les Madrilènes, encore plus débonnaires que les Parisiens, n’y regardent pas de si près, et même ils devaient trouver ces corsets de velours et ces galons d’argent d’un goût tout à fait raffiné. Mais ce qui avait le plus de succès, incontestablement, auprès d’eux, c’étaient les exercices de Turcs classiques, qu’on eût crus dessinés par Goya, tant ils étaient drolatiques à voir. Le pantalon à la mameluk, le turban en gâteau de Savoie, le soleil dans le dos, le croissant sur le front, rien n’y manquait, que le sacramentel coup de pied au derrière. Le Turc Malek-Adel, tel qu’on le pratiquait avant la conquête d’Alger, s’est conservé en Espagne comme un fossile dans un bloc de pierre.

Ces danses sub Jove crudo donnent de la gaieté et amusent innocemment la population, qui connaît la plupart des exécutants et leur adresse ces interpellations comiques, si familières au génie espagnol.

Le soir, la ville flamboyait comme un ciel d’été, constellée d’illuminations splendides ; le Prado faisait scintiller la lumière d’un million de verres de couleurs ; le Correo, la façade du Musée naval, le palais de Buena-Vista, l’inspection, la caserne du génie, piquaient de points d’or, d’azur, d’émeraude et de rubis, les voiles sombres de la nuit, et offraient un spectacle vraiment magique ; à tous les balcons, des torchères, soutenant des flambeaux de cire, attestaient l’allégresse générale, et des transparents, ornés d’attributs et de devises en l’honneur de la reine, prouvaient que l’ancienne galanterie espagnole n’avait pas dégénéré.

Quant au feu d’artifice, nous devons dire qu’il ne répondit pas à l’attente du public ; l’effet en fut maigre et mesquin, surtout quand on pense aux sommes fabuleuses qu’il coûtait ; la plupart des pièces manquèrent. Il y a encore loin du señor Mainguet de Valence à notre classique Ruggieri.

Les fêtes royales ne devaient commencer que le 16, à cause de l’anniversaire de la mort de Diégo-Léon.


IV

Les travaux nécessaires pour changer en arène la plaza Mayor ou la place de la Constitution, car tel est son nom moderne, étaient presque achevés. Les toiles qui simulaient la façade de la fausse maison de charpente, destinée à compléter la symétrie architecturale, venaient de recevoir leur dernier clou, les tapissiers en avaient fini avec les tentures des balcons : — tout était prêt, excepté le ciel.

Chose rare en Espagne, de gros bancs de nuages s’entassaient à tous les coins de l’horizon et formaient de sinistres archipels ; les sommets extrêmes de la sierra de Guadarrama se couvraient d’une neige qui devait se changer en pluie dans la plaine.

Le Temps est un être fort capricieux et très-taquin de sa nature ; dès qu’il pressent une solennité, qu’il voit des préparatifs coûteux, et tout un peuple dans l’attente d’un plaisir ardemment souhaité, il se fait une maligne joie d’être abominable. Il réserve pour ce jour-là ses outres gonflées d’aquilons, ses urnes de pluie, de neige et de grêle, comme s’il n’y avait pas d’autres occasions d’ouvrir ses écluses et d’épancher ses cataractes ; Napoléon seul savait, quand il en avait besoin, se faire de l’azur à coups de canon, et commandait au soleil en Josué, tant la projection de sa volonté était irrésistible ! mais son secret est perdu et le baromètre a cessé d’être courtisan.

Les Madrilènes avaient l’air d’une population d’astronomes en quête du nouvel astre saisi dans les profondeurs du ciel par les puissants calculs de M. Leverrier. Jamais nous n’avons vu tant de nez en l’air.

Enfin, le jour fixé pour la funcion, satisfait de l’anxiété dans laquelle il avait tenu les bons citoyens de Madrid, les aficionados accourus de tous les points du royaume, et les étrangers de nations diverses, que le désir de voir les courses royales amenait de quatre ou cinq cents lieues de distance, le temps se décida à être beau.

La plaza Mayor, où se donnent les courses royales et où avaient lieu jadis les auto-da-fé, communique d’un côté avec la calle Mayor, continuation de la rue d’Alcala, par les rues des Boteros et de la Amargura, et de l’autre par le portal de Paños avec la rue de Tolède ; trois ou quatre ruelles la relient aux groupes des maisons voisines.

On ne saurait donner aux Parisiens une idée plus juste de la plaza Mayor qu’en la comparant à la place Royale ; non qu’elle offre ce mélange de briques et de pierres si agréable à l’œil, mais les maisons qui l’encadrent reposent sur des piliers formant galerie. Elle est fort grande et présente un parallélogramme exact. Sur le côté qui approxime la calle Mayor s’élève un charmant édifice qu’on nomme la Panaderia, flanqué de deux clochetons ornés de cadrans, aux murailles peintes de fresques à demi effacées, représentant des statues et des reliefs allégoriques, et dont une inscription en lettres de métal découpées à jour nous aurait donné la date, si nous avions pu parvenir à la déchiffrer sous le scintillement du soleil.

Dès le matin, la foule envahissait les abords de la place et moutonnait à flots compacts le long des galeries, rendues obscures par les constructions des amphithéâtres. Depuis huit jours, les marchands des nombreuses boutiques établies sous les piliers vivaient dans l’ombre comme des Troglodytes ; mais c’est là un inconvénient de peu d’importance lorsqu’il s’agit de courses royales, un spectacle qui ne se renouvelle qu’à de longs intervalles, aux mariages et aux avénements des têtes couronnées !

Les uns achetaient des billets pour la prueba (course du matin), les autres pour la corrida de la tarde (course du soir), quelques-uns pour toutes les deux. Aux courses royales, les balcons appartiennent à la cour, mais les galeries et les tendidos appartiennent aux propriétaires des maisons auxquelles ils s’adossent. — Quelques corporations jouissent aussi du privilége d’une ou plusieurs fenêtres. — Des concessions à perpétuité ont été faites à de certains seigneurs par faveur ou pour des services rendus : témoin le duc d’Osuna, qui, précédé d’un alguazil et son diplôme à la main, se fit rendre un balcon donné à ses ancêtres par le roi Philippe IV. Grâce à l’obligeance de M. Fiereck, aide de camp du duc d’Aumale, nous avions une place pour toute la journée à une fenêtre du second étage, d’où nous pouvions saisir à la fois l’ensemble et les détails. — À mesure que l’heure approchait, les billets augmentaient de valeur, et l’on ne voudrait pas nous croire si nous disions le chiffre fabuleux qu’ils atteignirent. Vingt-cinq mille personnes peuvent cependant tenir à l’aise dans cette immense enceinte.

En attendant que s’ouvre la porte du toril, ce qui n’aura lieu qu’à dix heures, nous allons vous décrire, aussi exactement que possible, l’amphithéâtre et l’arène ; dès que les acteurs en auront pris possession, le drame sanglant qu’ils joueront ne permettra pas de détourner les yeux un instant, et, d’ailleurs, les taureaux n’ont pas d’entr’actes.

De larges bandes d’étoffe, garnies d’énormes galons, marquaient chaque étage ; ces bandes étaient écarlate et or au premier et au troisième, jaune et argent au second, de manière à présenter dans leur ordre les couleurs du drapeau national ; d’azur et d’argent à la balustrade supérieure, pour rappeler la maison d’Autriche.

Ces quatre lignes de teintes vives, où quelque jeu de lumière faisait étinceler subitement une fusée métallique jaune ou blanche, dessinaient nettement la configuration de l’architecture, et en relevaient ce que la simplicité un peu sobre aurait pu avoir de mesquin.

Un magnifique dais de velours cramoisi, brodé d’or, était préparé au principal balcon de la Panaderia, pour Leurs Majestés et Leurs Altesses ; des étoffes de soie bleu et argent tendaient les autres fenêtres de ce joli édifice.

Maintenant, avant de descendre dans la place proprement dite, garnissez tous ces balcons, toutes ces fenêtres de rangées de visages en espalier ; soulevez les tuiles des toitures pour laisser passer les têtes des curieux agenouillés ou debout dans les greniers, tandis que d’autres, plus aventureux se hasardent sur le toit même ; détachez nettement de l’azur du ciel les groupes d’aficionados et même d’aficionadas à califourchon sur les crêtes des combles ; — tirez un grand angle d’ombre bleuâtre et transparente qui tombe d’un des coins de la place et coupe la moitié de l’arène, laissant tout l’autre côté nager dans une lumière vive et nette, et vous aurez une idée du tableau animé que présentait la plaza Mayor dans sa région supérieure.

À partir du premier étage jusqu’au sol fourmillait, sur les bancs d’un amphithéâtre de charpente, tout un monde de têtes, tout un océan de chapeaux ronds, de sombreros Calañés, de mantilles de taffetas ou de dentelles : on arrivait à ces places par des escaliers donnant sur les galeries. Des Parisiens s’y seraient étouffés et mis en pièces ; mais, comme en Espagne les sergents de ville et les gendarmes n’ont point l’habitude d’intervenir dans les réjouissances publiques, il n’y eut pas le plus petit accident. Un ouragan de bruit s’élevait de cette cascade humaine, que les quatre pans de la place semblaient épancher dans l’arène, défendue par le rebord de planches de la barrera contre une inondation de spectateurs.

Cette première enceinte était peinte en bleu avec des poteaux blancs régulièrement espacés.

La seconde, éloignée de la première de quelques pieds, de façon à former corridor, était peinte en rouge, avec des poteaux blancs. — Comme les tablas des places ordinaires, on l’avait garnie dans toute sa longueur d’un étrier destiné à faciliter la retraite des toreros, qui se dérobent, comme chacun le sait, aux poursuites du taureau en sautant par-dessus le rempart de bois.

Aux quatre angles de la place, on avait en outre établi des mantelets coupés de portes étroites, qui laissent passer l’homme et arrêtent l’animal farouche.

Le matadero (tuerie, endroit où l’on traîne les bêtes mortes) était situé en face du balcon de la reine, le toril à gauche, et l’entrée des toreros en face.

L’orchestre qui règle par ses fanfares les divers actes de la course, annonce la sortie, sonne la mort, occupait, au-dessus du toril, une estrade enjolivée de guirlandes de fleurs en papier.

Une infirmerie et un reposoir pour les toreros avaient été disposés sous les galeries.


V

Il était un peu plus de dix heures lorsque le premier taureau s’élança dans l’arène, secouant sa divisa de rubans jaunes et rouges ; après avoir reçu cinq coups de lance et quelques banderillas, il fut tué par Pedro Sanchez. Nous ne ferons pas l’histoire spéciale des sept autres taureaux expédiés plus ou moins heureusement par Lavi l’aîné, Luca Blanco, Lavi le jeune, Antonio del Rio, Julian Casas ; ni les taureaux, ni les épées ne firent rien de bien remarquable à cette prueba : à peine y eut-il une demi-douzaine de chevaux d’éventrés. — Le second taureau, de Lesaca, arracha la porte de la barrière en sortant du toril ; le troisième, de don Saturnino Ginès, doué d’une grande vitesse et d’une extrême légèreté, franchit les tables à trois reprises ; voilà les incidents les plus marquants de cette course matinale. Bêtes et gens avaient l’air de peloter en attendant partie, et, comme l’heure avançait, on abrégeait beaucoup les formalités, et, au bout de quelques minutes, l’épée apparaissait secouant sa muleta écarlate.

Après une heure d’interruption dans le spectacle, heure employée à promener le râteau à travers la place, à jeter de la poussière sur les mares de sang, les gradins et les balcons se garnirent d’une nouvelle foule, plus compacte, plus gaie et plus brillante encore que la première.

À trois heures, Leurs Majestés et Leurs Altesses arrivèrent ; la reine, le roi et son auguste père, vêtus, ainsi que les princes français, en habit bourgeois, se placèrent au milieu du balcon, sous le dais ; la reine mère, l’infant don Francisco occupaient la droite ; l’infante doña Luisa-Fernanda et le duc de Montpensier, les infantes, filles de l’infant don Francisco, et le duc d’Aumale, la gauche ; par derrière se tenaient les ministres, le duc de Rianzarès, et, chose assez extraordinaire, le patriarche des Indes.

Sous le balcon royal, la barrière de planches était interrompue et remplacée par un mur de poitrines et de hallebardes : c’est un des priviléges du corps des hallebardiers de la reine ; quand le taureau se dirige sur eux, ils croisent la pique, et, s’ils le tuent, il leur appartient. Le danger qu’ils courent n’est pas très-grand ; ce sont d’anciens soldats, aguerris et bien armés ; mais le sort des alguazils nous paraît beaucoup plus mélancolique.

Un vieil usage, précieusement conservé, car il fait les délices et la joie du peuple de Madrid, veut qu’en ces solennités six alguazils à cheval se tiennent dans la place tout le temps que dure la course, la tête tournée du côté de la reine, et, par conséquent, ne pouvant rien voir de ce qui se passe derrière eux. Ils restent là ainsi, sans autre défense contre les attaques du taureau que leur petite baguette de bois, en proie à toutes les angoisses de la peur, angoisses qui se trahissent par des contorsions et des grimaces que le public, fort peu tendre à leur endroit, accueille avec des sifflets et des éclats de rire. Malgré la sévérité de leurs vêtements noirs, ces pauvres diables sont les gracieux, les niais et les paillasses de cette sanglante comédie.

Les courses royales offrent cette particularité qu’on y voit des caballeros en plaza, c’est-à-dire des gens de bonne famille, qui ne sont pas toreros de profession et paraissent cette fois seulement dans l’arène ; ils combattent à cheval, et ont pour arme le rejoncillo, espèce de lance à fer aigu, à hampe fragile qui se brise dans le choc. Les caballeros en place sont patronnés par les plus grands seigneurs, qui font des dépenses folles pour les équiper, eux et leur suite. — Le désir de montrer leur adresse et leur courage, l’espoir d’obtenir la pension de huit mille réaux et le grade d’écuyer de la reine, déterminent les champions, qui n’ont jamais manqué ; ce sont eux qui, ordinairement, ouvrent la course, et leur présentation se fait avec un luxe et un cérémonial qui méritent une description détaillée.

Le cortége déboucha sur la place par l’arcade de la rue de Tolède, dans l’ordre suivant :

Premièrement, une voiture tirée par quatre beaux chevaux bais, avec de magnifiques harnais rouges et des guides blanches ; c’était celle du comte d’Altamira en riche habit de cour, et du caballero en plaza, son filleul, don Roman Fernandez, habillé de bleu de ciel et de blanc à l’autrichienne ; l’espada Jimenès, connu aussi sous le nom d’el Morenillo (le basané), accompagnait la voiture avec sa quadrille, pour défendre et protéger en cas de besoin le filleul de Son Excellence.

Secondement, un autre carrosse attelé de six chevaux bai clair, harnachés de ponceau, couverts de rubans et de fleurs. Il conduisait le duc d’Abrantès en habit de maestrante de Séville, et son protégé don Antonio Miguel Romero, en costume de l’époque de Philippe IV, cape et pourpoint de velours vert, avec des crevés et des ornements blancs, bottes et culottes de peau, épée et éperons dorés. José Redondo, plus populaire sous le sobriquet d’el Chiclanero, marchait à côté, suivi de sa quadrille.

Troisièmement, la voiture du duc de Medina-Celi : six admirables chevaux noirs, harnachés de blanc, pomponnés de roses et de fleurs, traînaient en piaffant le duc et son caballero en plaza don Nicolas Cabañas, vêtu de bleu et de blanc. Juan Léon et sa quadrille venaient en ordre derrière le brillant équipage.

Quatrièmement, une voiture de forme élégante et bizarre, à la vieille mode, où deux personnes seulement peuvent prendre place ; ce vis-à-vis, tiré par six superbes chevaux bais, empanachés de rouge, conduisait le duc d’Ossuna, et son filleul don Federico Varela y Ulloa, en habit incarnadin ; l’illustre, le grand Montès et sa quadrille entouraient la voiture.

Les quatre équipages vinrent successivement s’arrêter sous le balcon de la reine. Les caballeros en plaza descendirent avec leurs parrains et, suivant la coutume, fléchirent le genou devant Sa Majesté, et lui demandèrent la permission de combattre ; puis ils remontèrent dans leurs carrosses, qui firent lestement le tour de l’arène, pour regagner la porte par où ils étaient entrés. Vingt-huit chevaux de bonne mine, et la plupart fringants, conduits en main par des valets de la maison royale, aux livrées roides d’or, venaient derrière les voitures sur une seule file. C’étaient les montures destinées aux chevaliers rejoncadores (qui plantent la lance). Sept portaient des selles bleues, sept des selles vertes, sept des selles paille, sept des selles roses en satin piqué, d’une fraîcheur et d’une richesse éblouissantes. Il y avait loin de ces nobles coursiers, sortis des écuries de la reine, aux pauvres rosses vouées à l’éventrement infaillible des courses ordinaires. Avec eux, on ne devait pas craindre une de ces hécatombes chevalines qui paraissent avoir pour but d’apaiser d’avance les mânes du taureau sacrifié par l’homme ; ils avaient des jarrets pour résister au choc ou s’y dérober par la fuite.

Parmi ces vingt-huit chevaux, on en choisit quatre pour les caballeros en plaza, qui, au bout de quelques minutes, trouvées fort longues par le public impatient, reparurent à cheval dans l’arène, précédés de deux files de piqueurs vêtus du pourpoint à la Schomberg, de sept rois d’armes, de pages et d’écuyers, et de tout un monde de comparses richement habillés ; c’est un spectacle singulier et qui pousse à la rêverie de voir les formes et les couleurs des âges écoulés vivre et fourmiller à la pure lumière du soleil. Ce mélange de travestissements et de réalité étonne plus qu’on ne saurait dire ; on cherche involontairement la rampe et les coulisses, et l’on est tout surpris de voir cette fantasmagorie encadrée dans les objets les plus réels.

À la suite, marchaient les quadrilles des toreros, la première vert et argent, la seconde bleu et argent, la troisième marron et or, la quatrième incarnat et argent ; au lieu de la coquette montera qu’ils portent habituellement, les toreros étaient coiffés de l’ancien chapeau espagnol en demi-lune et à deux cornes, comme on en trouve dans les caprices à la manière noire du peintre Goya. Ce chapeau, quoique d’une étiquette plus rigoureuse et d’une tenue plus correcte, ne nous paraît pas à beaucoup près valoir ce joli bonnet chargé de nœuds et de pompons que l’espada jette si crânement par-dessus les moulins au moment de jouer son va-tout.

Douze picadores rangés trois par trois, et assortis aux couleurs de la quadrille dont ils faisaient partie, par les nuances et les broderies de leurs vestes et de leurs selles, fermaient le cortége. Nommer Gallardo, Muñoz, Romero, Lerma, c’est dire que les plus illustres maîtres en l’art difficile de piquer se trouvaient là. Hélas ! tu manquais à la troupe, herculéen Sevilla, dont l’œil étincelant, la figure basanée et la jovialité héroïque nous ont si profondément impressionné autrefois. La lance s’est échappée de ta vaillante main, et la maladie t’a terrassé, toi qui faisais asseoir les taureaux sur leurs jarrets ! ton nom est maintenant inscrit parmi ceux des célébrités de la tauromachie, sur les écussons bleus du cirque d’Alcala, entre ceux de Pepe-Illo, de Romero, et des héros du genre. Si l’on conserve, dans l’autre monde, quelque souvenir de celui-ci, tes grands os ont dû tressaillir dans la tombe, du regret de ne pouvoir assister à cette course et y faire quelques-uns de ces beaux coups qui soulevaient des transports d’enthousiasme !

L’arrière-garde était formée par des attelages de mules, toutes folles de pompons et de grelots, destinés à traîner au matadero les corps des bêtes mortes. Des palefreniers en veste et en culotte de velours bleu, en bas blancs, en escarpins et en chapeau à cornes, les contenaient à grand’peine.

Toutes ces formalités accomplies, le cortége se retira, et il ne resta dans la place que les combattants et les gens indispensables.

Parmi les quatre gentilshommes, deux paraissaient assez médiocres écuyers et luttaient contre la fougue de leur monture avec plus ou moins de bonheur ; même l’un d’eux, le champion du duc de Medina-Celi, avait été désarçonné et obligé d’aller faire à pied son salut au balcon royal ; don Miguel Romero, par son assurance modeste et la grâce avec laquelle il maniait son cheval, paraissait réunir le plus de chances, et, si la mode anglaise des paris avait gagné l’Espagne comme la France, les gros enjeux eussent été de son côté.

Les caballeros étaient à leur poste, le rejoncillo à la main, ayant chacun à côté d’eux l’espada qui devait leur ménager les coups et les défendre en cas de péril… Une attente anxieuse oppressait les poitrines de trente mille spectateurs.


VI

Enfin la clef du toril, attachée à une magnifique touffe de rubans, fut jetée du balcon de la reine à l’alguazil, qui l’alla porter au mozo de service.

L’orchestre sonna une fanfare éclatante ; soixante mille yeux se tournèrent simultanément du même côté : la plus jolie femme du monde, au moyen de la plus suprême coquetterie, n’aurait pu obtenir un regard dans ce moment-là.

Les lourdes portes du toril se renversèrent, et il en sortit… deux ou trois bouffées de colombes blanches qui s’éparpillèrent tout effarées comme des duvets emportés par le vent.

Autrefois aussi, en France, au sacre des rois, on lâchait des centaines d’oiseaux, qui voltigeaient sous les voûtes de la cathédrale et finissaient par se brûler les ailes aux cierges de l’autel.

Ce mélange de tendresse et de barbarie, qui fait ouvrir la cage des colombes pour la liberté, et la cage des taureaux pour la mort, forme un contraste assez bizarre et plus naturel qu’on ne pense.

Le taureau hésitait à sauter de l’obscurité de sa caverne dans la pleine lumière du cirque. Un chapeau jeté devant la porte le décida.

C’était un taureau noir de Mazpule, portant sur l’épaule une splendide divisa blanche, bordée d’argent. — La divisa, nos lecteurs le savent sans doute, est un nœud de ruban fixé dans le cuir du taureau par une aiguillette, et dont la couleur sert à désigner la vacada ou pâturage dont il sort ; on compte, parmi les nourrisseurs, les plus grands noms d’Espagne. — Les courses de taureaux rendent les plus grands services à l’agriculture et à l’élève des bestiaux ; car on aurait tort de croire que tout taureau soit propre au combat : il faut pour cela autant de qualités qu’on en exige d’un cheval de course, et un troupeau tout entier fournit à peine trois ou quatre sujets dignes de paraître dans l’arène ; des efforts faits par les éleveurs pour atteindre la perfection idéale du taureau de place, il résulte une rare pureté de sang et des races magnifiques. — Aussi est-il fréquent de voir des bœufs de trait d’une beauté merveilleuse et qu’on croirait détachés des bas-reliefs grecs, tant ils ont une physionomie homérique et grandiose.

Ce brave taureau fondit fort délibérément sur les cavaliers de place ; le señor Romero lui brisa dans le corps trois rejoncillos, et eut son cheval blessé ; le señor Varela rompit aussi une lance, et l’animal tomba mort d’un coup de pointe.

Les portes du matadero s’ouvrirent et l’attelage des mules arriva en piaffant, en se cabrant, enlevant de terre les groupes de palefreniers suspendus à leurs licous. Ce ne fut pas une médiocre besogne que de les faire assez approcher du taureau mort pour lui jeter le grapin.

Le second, de couleur marron tirant sur le noir, avec une divisa rouge et blanche, appartenant aux seigneurs-ducs, était sournois et timide ; don Miguel Romero lui porta neuf coups de lance avec beaucoup d’adresse, et le señor Varela deux, et, comme il ne mourait pas, Léon l’acheva d’une estocade ; d’un mete y saca, comme on dit en Espagne, donné sans préparation aucune.

Le troisième, à la divisa verte et blanche, d’Utrera, la patrie des bons taureaux, se précipita dans l’arène avec une impétuosité de bon augure ; mais il avait affaire à un rude champion, et l’ex-lieutenant du régiment de Marie-Christine lui fit bien voir que, bien qu’il ne fût pas torero de profession, il n’en était pas moins redoutable

Ce taureau, sans s’effrayer des deux coups de rejoncillo qu’il avait déjà reçus, l’un de Romero, l’autre de Varela, fondit sur le premier tête baissée, passa les cornes sous le poitrail du cheval, lui fit quitter terre, et le renversa sur le dos par-dessus son cavalier.

Il y eut là un moment d’indicible épouvante et d’effroi suprême : tout le monde crut le brave Romero écrasé sous le poids de sa monture. — La belle tête pâle du Chiclanero devint livide, et, avec la promptitude de l’éclair, tout l’essaim des banderilleros, éparpillé dans la place, se concentra sur le même point. Vingt capes roses, jaunes, bleues, furent agitées pour distraire le taureau, et déjà les femmes portaient le mouchoir à leurs yeux, lorsqu’il arriva une chose merveilleuse, un coup de théâtre à désespérer les dramaturges.

Le cheval, qu’on croyait éventré, se releva avec son cavalier en selle ; Romero, bien loin d’être écrasé, n’avait pas même perdu les étriers.

Alors, il s’éleva des tendidos, des galeries, des balcons, des entablements, des toits, un hourra d’acclamations, immense, universel, prodigieux ; une seule voix jaillissant de trente mille poitrines ! Quel torrent de volupté doit inonder le cœur d’un homme qui se sent applaudir ainsi ! Les spectateurs, juchés sur les combles les plus éloignés, répondirent à ce tonnerre comme un écho, et, au risque de se précipiter, se penchèrent encore davantage pour pouvoir saisir quelque profil du héros de la course. Mais ce n’était rien encore.

Le taureau, qui s’était éloigné à la poursuite de quelque chulo, fit sept ou huit pas vers le cheval, s’arrêta, remua deux ou trois fois la tête d’un air songeur, agita par un froncement de peau le fragment de rejoncillo implanté dans son épaule, s’envoya un peu de terre sous le ventre et parut vouloir recommencer l’attaque ; mais subitement, et sans que rien pût faire prévoir un tel dénoûment, il tourna sur lui-même et roula les quatre sabots en l’air en poussant un sourd beuglement. Il était mort.

Romero, en tombant, lui avait enfoncé sa lance jusqu’au cœur, à l’endroit qu’en Espagne on appelle la cruz, et qui se trouve au bout de la raie du dos, à la naissance du cou, entre les deux omoplates. Quand la foule eut compris ce coup miraculeux, à l’enthousiasme succéda la frénésie ; des tonnerres d’applaudissements, des ouragans de bravos éclatèrent de toutes parts avec une furie inimaginable ; c’étaient des cris, des hurlements, un tumulte à devenir sourd. Ces manifestations paraissant encore trop froides, chacun jetait dans l’arène ce qu’il avait à la main, son chapeau, son éventail, sa lorgnette, son mouchoir, son bouquet, sa boîte à pastilles.

Alexandre Dumas lança un porte-cigares de mille francs, à ce que dirent le lendemain les journaux.

C’étaient une rage, un délire, un vertige ; les reines, les infantes, les princes, les grands dignitaires, tout l’Olympe du balcon royal, malgré l’étiquette, s’émurent comme de simples mortels. Le duc d’Aumale surtout battait des mains avec fureur.

Sur les cordes des barrières, sur le fer des balcons, sortant le corps plus qu’à moitié, au mépris des lois de la statique, se penchaient une foule d’individus de tout âge et de toute condition, se démenant comme des possédés, agitant les bras, faisant mille contorsions extravagantes, et criant : « Bien, bien, Romero ! » Ce bien aurait besoin d’une notation particulière pour en faire comprendre toute la valeur. Les Espagnols y mettent un accent spécial, et dans leur bouche ce monosyllabe acquiert une intensité d’approbation inconcevable : d’autres, tâchant de détacher leur interjection admirative de la masse du vacarme général, extrayaient de leurs poumons toute la force de bruit possible ; mais on n’entendait sortir aucun son de leurs bouches ouvertes, la tempête universelle éteignait tous les petits bacchanals particuliers.

Quelle sensation puissante devait étreindre en ce moment l’âme du héros, objet de tant d’enthousiasme ! Ah ! de tels applaudissements ne seraient pas payés trop cher au prix de vingt existences, et, pour les obtenir, on présenterait sa poitrine nue aux cornes de tous les taureaux de l’Andalousie et de la Navarre : Romero était en ce moment le roi de Madrid, tous les cœurs lui appartenaient, et aucune Espagnole n’aurait pu, ce soir-là, refuser à un si vaillant cavalier le don d’amoureuse merci !

Le calme finit par se rétablir ; l’orchestre sonna une fanfare et la porte fut ouverte à un nouveau taureau. L’adroit et valeureux champion du duc d’Abrantès restait seul des quatre gentilshommes. Les autres, à l’exception du señor Varela, n’avaient fait pour ainsi dire que paraître, et avaient tout de suite été mis hors de combat par des chutes violentes : l’un d’eux était sorti de l’arène chancelant, estropié, s’appuyant sur les muchachos de service ; l’autre, emporté sans connaissance par les pieds et la tête, mourut le lendemain : son cheval lui avait écrasé la poitrine.

Un quatrième taureau, de Gaviria, eut bientôt terminé sa carrière : il tomba mort au troisième coup de rejoncillo que lui planta l’héroïque cavalier.

Ne voulant pas laisser plus longtemps don Miguel Antonio Romero, exposé à des dangers que désormais il courait seul, et craignant sans doute qu’excité par l’enthousiasme public il ne se livrât à des actes d’audace outrée et ne fût saisi de la folie du courage, Sa Majesté lui fit dire qu’elle était satisfaite et qu’il pouvait se retirer.

Don Miguel Antonio Romero, après avoir remercié sa gracieuse souveraine, se retira tranquille et frais, comme s’il ne se fût rien passé, s’en alla s’asseoir à un balcon, d’où il regarda tranquillement le reste de cette course, à laquelle il avait pris une part si brillante.

Le lendemain, Son Altesse royale le duc de Montpensier envoyait à don Miguel Romero l’épée qu’il portait le jour de ses noces. La poignée en était d’or curieusement ciselé, relevé d’ornements d’argent d’un goût exquis, avec le chiffre du prince. Le duc d’Abrantès faisait présent à son vaillant filleul d’une magnifique montre d’or, et la reine le nommait écuyer du palais.


VII

C’était maintenant le tour des toreros de profession, et la course retombait dans les errements ordinaires : les picadores allèrent se mettre à leur poste, et l’on fit sortir le cinquième taureau, bai clair, de don Elias Gomez, devise bleue et blanche. Il reçut cinq coups de lance et mit un cheval hors de service ; on lui planta une paire de banderillas ensemble et deux séparément ; après quoi, il fut tué par Juan Jimenès de plusieurs estocades de volapié, les unes sur l’os, les autres portées avec trop de précipitation et à peine entrées. Deux coups de pointe terminèrent son agonie.

Le sixième, de Gaviria, de couleur foncée, ne se jetait pas sur les obstacles aussi aveuglément que les autres ; il paraissait réfléchir, et, avant de donner son coup de corne, restait quelquefois comme en contemplation devant le picador, ce qui ne l’empêcha pas d’éventrer deux chevaux et d’envoyer à plusieurs reprises les pesants cavaliers mouler leurs corps en creux dans le sable lorsqu’ils ne se rattrapaient pas assez vite avec les mains au rebord des tablas. Montès, le grand Montès, que cette solennelle occasion avait appelé dans l’arène, bien qu’il soit riche et marié et retiré du cirque, fit avec ce taureau ce manége de cape où nul torero ne l’a surpassé. Il faut voir l’aisance suprême de Montès, agitant son manteau sur le mufle de la bête furieuse, lui entourant les cornes comme d’un turban, et faisant tourbillonner de mille manières les plis éclatants du taffetas ; puis, lorsque le monstre exaspéré se précipite sur lui, se drapant de la façon la plus majestueuse et l’évitant par un imperceptible mouvement de corps.

Trois paires de banderillas furent posées à ce taureau avec beaucoup de hardiesse et de dextérité. En les secouant pour s’en débarrasser, le pauvre animal fit envoler un nuage de petits oiseaux contenus dans un mince filet attaché à la baguette de la banderilla, et disposé de manière que les mailles se rompent au moindre choc, ou soient tranchées par le fer de l’hameçon lorsqu’on enfonce la baguette. Ces recherches n’ont lieu qu’aux grandes occasions. Les hampes des banderillas ne sont habituellement garnies que de découpures de papier ; cette fois, pour plus de galanterie, les oiseaux portaient nouées au cou des faveurs aux couleurs d’Espagne, jaune et rouge. D’autres banderillas étaient garnies de fleurs et de feuillages, de sorte qu’on aurait pris les taureaux ainsi enguirlandés pour les victimes d’un sacrifice antique.

On sonna la mort, et Montès s’avança l’épée d’une main et la muleta de l’autre ; la muleta, comme chacun sait, est un morceau d’étoffe écarlate fixé sur un bâton transversal et qui sert au matador à détourner l’attention de son adversaire cornu ; l’épée à deux tranchants, longue, forte, flexible, est choisie parmi les meilleures lames de Tolède, qui a encore le secret de la bonne trempe : la poignée affecte une forme spéciale, et, comme on dit, ne serait pas à la main pour tout autre genre d’exercice ; elle se termine par une boule de cuivre qui s’appuie à l’intérieur de la paume et permet au torero de pousser son estocade à fond en pesant de tout son poids sur la garde de l’épée.

D’un coup plongé de haut et de la perfection la plus classique, Montès dépêcha l’animal avec cette maestria qui n’appartient qu’à lui. Pas d’effort, pas de violence, rien qui indique la crainte ou fasse sentir le péril ; il semble, quand on voit Montès à l’œuvre, que rien n’est plus facile à tuer qu’un taureau ; l’épée entre dans ce corps comme dans du beurre. La plaie est fermée si exactement par la lame, et la place si bien choisie, qu’il n’y a pas une goutte de sang répandue et que la mort arrive avant l’agonie. Nous ne savons pas ce que pouvaient être José Candido, Costillarès, Delgado, Juan Conde, Pedro Romero, el Americano, et toutes les anciennes célébrités du cirque, au temps où la tauromachie était à son plus haut point de splendeur ; mais nous doutons que jamais espada ait eu plus de sang-froid, d’adresse et de grâce virile dans l’exercice de sa dangereuse profession que le grand Montès de Chiclana, le jamais assez vanté Montès, comme disent les Espagnols.

Il fut applaudi à outrance et reçut les bravos avec une modestie fière, comme quelqu’un qui y est habitué et sait qu’il les mérite.

Le septième, de Lizaso, franc et clair dans ses allures, prit cinq coups de lance, pour nous servir de l’argot tauromachique, et fut capéé fort gracieusement par Arjona ; après qu’on lui eut posé trois paires de banderillas, il tomba comme foudroyé par un coup d’épée du même Arjona : coup qui n’est pas dans les règles et que proscrivent les puristes, mais qui n’en produit pas moins un très-grand effet. Tuer un taureau de la sorte s’appelle atronar, la pointe de l’épée pénètre dans le cervelet et cause une mort instantanée ; l’endroit où il faut frapper n’est guère plus large qu’une pièce de trente sous : pour notre part, nous nous joignons aux aficionados romantiques, et nous n’avons pas le courage de blâmer cette brillante mais irrégulière estocade.

Le huitième, bigarré de couleur, poltron de caractère, ne put se décider à l’attaque. Vainement les picadores, s’avançant vers lui, le citaient, en élevant la lance et en clappant de la langue, il tournait la tête de l’autre côté et paraissait regretter ses pâturages ; sentiment bien naturel, mais qui n’attendrissait pas beaucoup le public ; car on demanda de toutes parts les banderillas de fuego. Les détonations de ces feux d’artifice qui lui éclataient aux oreilles lui firent exécuter d’abord quelques cabrioles, puis il retomba dans sa torpeur et reçut la mort comme un lâche des mains de Martin, qui fut obligé de lui porter cinq ou six coups, tant il se présentait mal.

Pendant que l’attelage des mules entraînait cette charogne, les banderillas de fuego, qui n’avaient pu servir, et qu’on avait fichées en terre par la pointe, détonnaient et faisaient long feu avec des crépitations bizarres.

Tout occupé que nous étions de l’appréciation de nos gladiateurs mugissants, nous avons un peu négligé nos braves alguazils, plantés devant le balcon de la reine, et exposés à tous les périls des toreros sans avoir leurs moyens de défense. Cette fête, si courte pour tous, dut leur paraître bien longue. — Cette file d’hommes noirs, à cheval, immobiles dans la place, préoccupait visiblement les taureaux, et l’endroit qu’elle occupait était devenu comme une espèce de querencia où ils revenaient toujours : les chulos, encouragés par les rires du peuple, ne se faisaient d’ailleurs pas faute d’amener les bêtes féroces de ce côté, sauf à les distraire au moment opportun. Le neuvième taureau, de Gaviria, courageux et léger, fondit sur la noire troupe, s’acharna à la poursuite d’un pauvre diable d’alguazil, médiocre écuyer, et donna à son cheval le coup de corne le plus ridicule du monde, de sorte qu’au lieu d’être plaint, le pauvre homme fut hué et sifflé. Ce même taureau se précipita sur les hallebardiers, qui baissèrent aussitôt leurs armes, avec tant de furie, qu’il rompit une hampe et emporta un fer de hallebarde dans le poitrail. Le chulo qu’il pourchassait s’était vivement faufilé entre les jambes des soldats, n’ayant pas eu le temps de regagner les tablas. Jose Redondo, ou le Chiclanero, car il est plus populaire sous ce nom, dépêcha ce terrible animal d’une estocade à la croix portée dans toutes les règles, et digne de l’excellente école de Montès, dont il est l’élève et le neveu, si même il ne lui tient pas par des nœuds plus resserrés.

Le crépuscule baignait déjà la place, lorsque sortit le dixième taureau, de Mazpule, — taureau de sentido, comme l’autre, c’est-à-dire ne se laissant pas amuser par la cape en tirant droit au but, et, par conséquent, fort dangereux. Léon le tua de deux coups d’épée, l’un mauvais, et l’autre bon.

Il faisait presque nuit quand on lâcha le onzième et le douzième taureau ; les objets avaient perdu leur couleur, et ce combat dans l’ombre prenait un caractère singulier et sinistre. On voyait vaguement onduler un dos monstrueux entouré de silhouettes noires. Nous ne pourrions donc donner aucun détail sur leurs prouesses obscures.

Les mules sortirent pour la dernière fois, et entraînèrent les corps des victimes achevées par le cachetero.

Tout le temps de la course, nous avions été préoccupé d’un détail puéril et bizarre : chaque cadavre de taureau ou de cheval, traîné par des mules, traçait sur le sable une traînée parabolique, partant d’une mare de sang et aboutissant à la porte du matadero, que nous ne saurions mieux comparer qu’à ces courbes décrites en l’air par le vol des bombes dans les gravures des villes assiégées. À la fin du combat, ces raies, de plus en plus nombreuses, formaient comme une espèce de bouquet de feu d’artifice sanglant, bien digne de terminer la corrida de toros de corte !

Aussitôt que les portes du matadero se furent fermées sur le dernier cadavre, les spectateurs envahirent l’arène, et ce grand espace, vide et blanc tout à l’heure, devint noir en une minute sous le fourmillement compacte de la foule.

Les sept cents torches de cire fichées sur les candélabres de bois attachés aux balcons s’allumèrent comme par enchantement, et formèrent un coup d’œil vraiment magique.

En Espagne, les illuminations se font toujours avec des torches de cire et des verres de couleur ; l’ignoble lampion y est heureusement inconnu. Il faut la stupide routine de notre prétendue civilisation pour faire brûler dans les jardins royaux, sous prétexte de réjouissance, ces dégoûtantes terrines de cambouis infect qui ne dégagent qu’une clarté louche et rougeâtre au milieu de flots de fumée noire. Singulière façon de célébrer un événement heureux que de s’empoisonner à faire fondre du suif sur des ifs bitumés de suie !


VIII

Le lendemain, la course recommença sur les dix heures du matin. Nous aimions ce combat au saut du lit, en négligé et d’une familiarité tout intime. Les spectateurs causaient avec les chulos à califourchon sur le rebord des tablas, et, comme la grandeur de la place et le nombre des combattants diminuaient de beaucoup le péril, des groupes de toreros inoccupés se tenaient sur l’étrier de la barrière, et devisaient en se chauffant au soleil ; car, bien que le temps fût clair, il soufflait une petite brise assez aigre.

Rien n’était plus joli que de voir scintiller sous le rayon, dans cet angle lumineux, les paillettes et les broderies des costumes. Les couleurs tendres des capes prenaient des nuances charmantes : — quel dommage qu’il n’y eût pas là un Goya avec sa palette !

De temps en temps, le taureau venait interrompre la conversation, et le groupe bigarré se dispersait comme un essaim de papillons.

La forme quadrangulaire est moins favorable que la forme ronde aux luttes tauromachiques : — une place trop vaste ne convient pas. Les animaux se fatiguent en voyages, il est plus difficile de les amener près des picadores ; leur attention éparpillée se détourne aisément ; deçà, delà, ils s’essoufflent et s’alourdissent. Le risque est presque nul pour les hommes qui gagnent au pied et ne peuvent être rejoints par une bête aplomada. — Les détails du combat, vus d’une trop grande distance, perdent aussi beaucoup de leur dramatique ; on ne saisit plus le jeu des physionomies, et, s’il faut le dire, on ne discerne plus les blessures ; partant, l’intérêt et la terreur sont bien moindres.

Pour les courses ordinaires, la plaza Mayor ne vaut pas le cirque de la porte d’Alcala, bien qu’elle se prête à merveille au développement des cortéges et à la pompe des fêtes royales.

Cependant, malgré le sans-gêne de cette course matinale, une douzaine de taureaux furent expédiés, et une quinzaine de chevaux éventrés le plus galamment du monde.

À la course de l’après-midi, il y eut encore des caballeros en plaza, mais présentés cette fois par la ville, sous le patronage du duc de Veraguas, corrégidor de Madrid. Le cérémonial fut à peu près le même que la veille ; seulement, les carrosses n’avaient que quatre chevaux, et les cavaliers ne parurent que pour la forme ; après avoir rompu un ou deux rejoncillos, ils se retirèrent, et la course eut lieu comme d’habitude.

Nous ne recommencerons pas la description minutieuse des suertes et des cogidas de cette corrida, nous craindrions d’ennuyer nos lecteurs. — Les taureaux sont un spectacle monotone à décrire ; rien n’est plus simple et plus primitif que ce divertissement. Le sujet est la vie et la mort ; — l’intérêt du drame, de savoir qui sera tué, de l’homme ou de l’animal féroce. — La pièce est invariablement divisée en trois actes, qui pourraient s’intituler : la lance, la banderille et l’épée. Mais cela suffit pour tenir haletants des milliers de spectateurs pendant des journées entières.

Le surlendemain, qui était le troisième jour, le temps, d’incertain devint tout à fait mauvais, et nous eûmes le spectacle divertissant et singulier d’une course pendant la pluie.

En Espagne, dès que la course est commencée, rien ne peut l’interrompre. Les cataractes du ciel s’ouvriraient, il y aurait un tremblement de terre, que l’on continuerait avec un imperturbable sang-froid.

Des centaines de parapluies se déployèrent sur les tendidos, mais personne ne bougea : l’idée de s’en aller ne vint à qui que ce soit. La famille royale elle-même ne quitta pas son balcon, où, malgré l’abri du baldaquin, les rafales de l’averse l’atteignirent plus d’une fois.

Quelques plaisants tendirent des parapluies aux picadores, qui attaquèrent le taureau la lance d’une main et le riflard de l’autre. — Rien n’était plus comique.

Luca Blanco, qui devait tuer, avait retiré ses escarpins de peur de glisser sur la terre grasse, et courait en bas de soie et pieds nus dans la boue.

Les taureaux morts, entraînés par les mules et cuirassés de crotte, avaient l’air de masses informes ; les chevaux s’efflanquaient sous la pluie, les costumes déteignaient, tout prenait un aspect risible et piteux.

La bonne humeur du peuple ne s’était pas altérée un instant, et se traduisait en plaisanteries de toute sorte. Une personne, que les parapluies des gens placés devant elle empêchaient de voir, demandait à un voisin mieux situé :

— Que se passe-t-il ?

— On amène les chiens ; il y en a un qui vient de mordre le taureau à l’oreille ; voilà les nouvelles les plus fraîches.

Comme il faisait presque nuit, on suspendit la course pour faire avancer les voitures de la cour. Cette interruption au plaisir du peuple fut accueillie par des huées, des sifflets, et un vacarme épouvantable qui ne s’apaisa que lorsque la place fut libre.

Il restait encore deux taureaux ; mais, vu l’heure avancée, la pluie de plus en plus forte, et l’obscurité de plus en plus épaisse, on ne les fit pas sortir du toril.

Alors commença un chœur formidable d’imprécations et d’injures, dont le refrain obligé était cette phrase chantée sur une mélopée bizarre : Otro toro, otro toro, otro toro, modulée dans tous les tons possibles.

Les toreros étant partis pendant le tumulte, force fut à ces aficionados enragés de se retirer aussi.

Les corridas de toros de corte étaient finies !


IX

Saturé de sang et d’émotions poignantes, nous avions besoin de sensations plus douces et plus idéales ; il nous fallait, pour nous reposer de la brutalité du cirque, la sérénité du musée et la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art.

Aussi, nous dirigeant du côté du Prado, entrâmes-nous avec un respect religieux dans le beau bâtiment dû à l’architecte Villanueva, dans lequel, chose extraordinaire pour un musée, on voit clair partout. Là, point de catacombes comme à la galerie du Louvre, où de rares fenêtres laissent filtrer un jour avare qui condamne les admirateurs opiniâtres de certains chefs-d’œuvre à des contorsions de possédés.

Un peintre, qu’on ne peut apprécier qu’en Espagne, c’est Velasquez, le plus grand coloriste du monde après Vecelli. Nous le mettons, pour notre part, bien au-dessus de Murillo, malgré toute la tendresse et la suavité de ce Corrège sévillan. Don Diégo Velasquez de Sylva est vraiment le peintre de l’Espagne féodale et chevaleresque. Son art est frère de celui de Calderon, et ne relève en rien de l’antiquité. Sa peinture est romantique dans toute l’acception du mot.

Un de ses plus beaux tableaux est celui qui est connu sous le nom de las Meninas. On y voit, à la gauche du spectateur, le peintre, la palette à la main, qui fait le portrait de Philippe IV et de la reine, qu’on aperçoit reflétés dans un miroir placé au fond de la chambre ; sur le premier plan, au milieu de la toile, l’infante doña Marguerite-Marie d’Autriche s’amuse avec ses menines. Les deux nains, Mari Barbola, et Nicolasico Pertusato, placés à droite, tourmentent un grand épagneul favori, qui souffre patiemment leurs impertinences.

Sur la poitrine du peintre, on remarque une croix de commandeur de Calatrava, à propos de laquelle on raconte cette anecdote : Philippe IV, charmé de cette toile, prit un pinceau, en trempa la pointe dans le cinabre étalé sur la palette de l’artiste, et de sa main royale traça cet insigne honorifique, disant que c’était la dernière touche à mettre au tableau. Manière délicate et charmante de récompenser un grand artiste !

Jamais illustration ne fut plus méritée, car Velasquez peut à bon droit se nommer le Titien espagnol.

Quelle fierté de pinceau ! quelle largeur et quelle facilité de gentilhomme, sûr de sa race et de son talent ! Tout est fait au premier coup, et étudié comme si chaque touche eût coûté un jour de méditation. Comme il excelle à rendre les armures damasquinées où, sur l’acier noir, glisse une lame de lumière blanche ; les figures mâles et caractéristiques, les tournures cambrées, les poings sur les hanches, les grands airs de l’aristocratie féodale, les genets au profil busqué, les nains jouant avec les lévriers et les perroquets ; tout ce monde royal que personne n’a compris comme lui !

Par un singulier privilége du génie, ce grand artiste, familier des rois, a peint la dégradation de la vieillesse et de la misère, les trivialités de la vie, avec une force et une intensité dont Ribera pourrait être jaloux : ses mendiants valent ses rois, et ses pauvresses ses infantes.

Cet homme d’une si haute aristocratie, peintre ordinaire des rois, des reines et des infantes, devant qui posèrent si complaisamment Philippe III, Philippe IV, Isabelle de Bourbon, Marguerite et Marie-Anne d’Autriche, le prince don Balthazar Carlos, le comte-duc d’Olivarès et tous les grands personnages de l’époque ; ce Vénitien de Séville, si habile à écraser le velours, à faire miroiter la soie, à brunir les armures, à roussir l’or dans la fournaise ardente de son coloris, à nouer des rosettes de rubans roses et des tresses de perles aux tempes des jeunes infantes, à faire ruisseler la dentelle, la batiste et la guipure par les crevés des manches de satin, manie la boue et la fange sans dégoût, avec amour, comme s’il n’avait pas de délicates mains blanches, où se dessinent des veines gonflées par le sang d’azur des races nobles !

La société des gueux, des mendiants, des voleurs, des philosophes, des ivrognes et de misérables de toute nature dont se compose le monde fourmillant de la bohème, ne lui répugne en aucune manière. Les peintres espagnols ont tous d’ailleurs, à différents degrés, ce robuste amour de la vérité, que rien ne révolte et qui ne recule pas devant le réalisme le plus cruel.

Il faut voir quels affreux drôles, bronzés du hâle, bituminés par la misère, ridés, chassieux, lippus, peuplent ces noires toiles d’une brutalité sublime, d’une laideur idéale.

Quels haillons superbement déchiquetés, et quelle fierté dans ces lambeaux grouillants ! Dans quel rastro Velasquez a-t-il trouvé de semblables guenilles ? Don César de Bazan lui-même, avec « sa cape en dents de scie et ses bas en spirale », est un seigneur triomphant et superbe à côté de ces gaillards-là.

Regardez un peu, s’il vous plaît, ce gueux désigné, on ne sait trop pourquoi, sous le nom d’Ésope ; il paraît à son accoutrement que, dans les idées de Velasquez, l’état de fabuliste ne devait guère être lucratif. Un sac grossier à qui un torchon sert de ceinture enveloppe son torse noueux et difforme comme un tronc de chêne ; sa main rugueuse, plissée aux articulations, se ferme sur un livre couvert d’un parchemin rance, graisseux, sordide, glacé par le pouce de lecteurs à qui l’usage de l’eau est inconnu : c’est affreux et c’est admirable ; toutes les richesses de l’art resplendissent sur cet immonde coquin ; cette crasse, c’est de l’or et de l’ambre en fusion ; ces loques valent la pourpre impériale, toutes ces ordures ont un prix inestimable. Dans ce masque monstrueux plaqué de tons violents, la vie éclate avec une force incroyable. Ces yeux enfouis sous un sourcil en broussaille, noyés dans des pattes d’oie de rides, ont le regard ; cette bouche égueulée a le souffle ; l’air passe dans cette barbe embrouillée et ces cheveux incultes.

Un des chefs-d’œuvre de Velasquez en ce genre, c’est la tableau des Borrachos (ivrognes).

Au centre, on voit au milieu des buveurs un drôle à moitié nu, que le peintre a chargé de représenter Bacchus ; il est assis sur un tonneau, trône chancelant du dieu des ivrognes. Une couronne de pampres ceint sa tête et, trop large, lui tombe presque sur les yeux. — Devant le sacro-saint tonneau est agenouillé un buveur à qui le dieu confère quelque éminente dignité dans la confrérie de la Dive Bouteille, en lui cerclant le front d’une branche de lierre. L’air de componction et de gravité du vénérable soulard est admirable ; les autres, plus ou moins ivres-morts, applaudissent avec un enthousiasme hébété ; ils clignent lourdement leurs yeux avinés, ils tâchent de se redresser sur leurs jambes qui flageolent, et s’affaissent comme ces outres à moitié pleines que l’on veut faire tenir debout dans un coin.

Il règne dans cette toile une ivresse naïve, une joie grossière d’orgie soldatesque merveilleusement rendues. Comme ils sont heureux d’un bonheur stupide, comme ils rient bêtement de leurs grosses lèvres épaissies par la débauche ! quelle richesse et quelle solidité de ton, quelle pâte opulente et grasse, quelle touche large et magistrale ! la peinture ne peut aller plus loin.

Citons encore la Reddition de Breda, où se pavanent les cavaliers les plus fièrement campés ; les Forges de Vulcain, où le dieu forgeron ne reçoit peut-être pas avec toute la majesté olympienne désirable l’annonce de son infortune conjugale, mais où brillent des chairs merveilleusement peintes, et différents tableaux de sainteté dont la description particulière nous mènerait trop loin. — Mentionnons en passant différentes esquisses de paysage mêlées d’architecture et représentant des points de vue, des sites royaux ou de simples fantaisies pittoresques, traités avec une liberté de brosse et une puissance d’effet extraordinaires ; car ce grand homme fait tous les genres avec la même supériorité.

L’école espagnole peut se résumer en quatre peintres : Velasquez, Murillo, Ribera et Zurbaran.

Velasquez représente le côté aristocratique et chevaleresque ; Murillo, la dévotion tendre et coquette, l’ascétisme voluptueux, les Vierges roses et blanches ; Ribera, le côté sanguinaire et farouche, le côté de l’inquisition, des combats de taureaux et des bandits ; Zurbaran, les mortifications du cloître, l’aspect cadavéreux et monacal, le stoïcisme effroyable des martyrs. Que Velasquez vous peigne une infante, Murillo une Vierge, Ribera un bourreau, Zurbaran un moine, et vous avez toute l’Espagne d’alors ; moins les pauvres, dont tous les quatre excellent à rendre les haillons et la vermine.

Bartolomé Esteban Murillo, né à Séville en 1618, fut disciple de Juan del Castillo, et se perfectionna ensuite à Madrid en étudiant les tableaux classiques du palais royal. Il eut trois manières distinctes, mais non pas assez différentes pour que son originalité ne soit pas toujours aisément reconnaissable ; on divise ses tableaux en froids, chauds et vaporeux. C’est un adorable peintre que Murillo, malgré quelques afféteries et quelques négligences ; jamais coloris plus suave, plus moelleux, plus fondu, n’a enveloppé formes plus souples et plus aisément modelées ; comme il sait épanouir dans le ciel des collerettes de chérubins, et frotter d’un rose charmant ces faces rebondies et ces petits talons enfantins ! quels gris de perle doucement argentés il trouve sur sa palette pour ombrer les têtes de madones, et quelles rougeurs pudibondes pour ces joues que colore l’annonce de l’ange Gabriel ! Impossible d’idéaliser avec plus de grâce le type des femmes de Séville ; tout le charme de la beauté espagnole brille dans ces toiles adorables.

Il y a là une Annonciation qui est une chose ravissante, et une Sainte Famille qui, dans un autre genre, peut se soutenir à côté de celles du peintre d’Urbin.

Saint-Joseph, assis, tient l’Enfant Jésus affectueusement embrassé. Celui-ci, portant un chardonneret sur le doigt, joue avec un petit chien qui guette le moment de saisir l’oiseau ; la sainte Vierge, suspendant son travail, contemple avec un sourire céleste cette scène innocente.

Murillo a le secret de la puérilité divine ; il sait conserver à l’enfant qui sourit et qui se joue le regard illuminé, l’éclair prophétique ; nul mieux que lui n’allonge en rayons les boucles blondes, et ne fait plus naturellement prendre racine à l’auréole dans une tête frisée.

Bien qu’il se plaise à peindre les enfants et les femmes, il ne faudrait pas croire pour cela qu’il est incapable de rendre les natures mâles et les scènes vigoureuses ou même terribles.

Du petit Jésus, il peut faire un Christ ; et, de l’enfant rose, un cadavre bleuâtre étiré sur la croix, avec la bouche violette, béante, dans le flanc, les longs filets écarlates qui rayent la blancheur exsangue du corps ; ses jolis ciels, pleins d’azur et de nuages nacrés, s’emplissent de ténèbres et d’éclairs sinistres ; ses saints, aux regards noyés d’extases, il peut les décharner, les jaunir, les verdir, les rendre effrayants, comme le Saint Bonaventure qu’on voit à Paris, revenant achever ses Mémoires après sa mort, ou comme le Saint Jean de Dieu de Séville, portant un cadavre alourdi par le diable.

Le tableau de Saint François d’Assise présentant à la Vierge et à l’Enfant Jésus, qui lui apparaissent dans une gloire, entourés d’un nimbe de chérubins, les roses blanches et rouges sorties miraculeusement des épines dont il s’était flagellé pendant l’hiver, offre ce mélange de réalité et d’idéal qui forme l’originalité de Murillo. Le saint drapé dans son froc, l’autel et tous ses accessoires sont peints avec une fidélité naïve, un accent de nature qui fait ressortir admirablement la partie supérieure du tableau, illuminée d’un jour surnaturel, baignée d’effluves rayonnants et nageant dans cette lumière argentée que Murillo fait jaillir sans effort de sa palette harmonieuse.

La Conversion de saint Paul est une composition très-dramatique : le capitaine renversé de son cheval blanc, dans une pose pleine de mouvement et de caractère, tend les bras vers le ciel, dont la splendeur cause son aveuglement momentané. Dans ce ciel, d’un éclat éblouissant, apparaît le Christ avec sa croix. Les soldats, épouvantés, se dispersent de côté et d’autre ; cela est peint avec un feu et une force étonnants.

Il y a encore de Murillo, au musée de Madrid, une suite de petits tableaux représentant les diverses phases de la vie de l’Enfant prodigue : l’Enfant prodigue recevant sa légitime de son père ; délaissant la maison paternelle ; s’abandonnant au libertinage, et mangeant en compagnie de ses concubines ; agenouillé dans un champ au milieu d’un troupeau de cochons, et demandant pardon de ses fautes au Tout-Puissant, qui sont des perles de sentiment et de couleur.

La Purisima Concepcion, le Saint Augustin, archevêque d’Hippone, la Vierge enfant prenant une leçon de sa mère Anne, l’Éliézer et Rébecca, et bien d’autres encore attestent le génie et l’inépuisable fécondité de l’artiste, qui a couvert des arpents de toiles et laissé sur toutes, même sur les plus négligées, des traces de son inspiration, toujours fidèle ; l’Espagne les compte par milliers : il n’est pas d’église, de palais, de cloître, d’hôpital, de galerie, qui n’ait son Murillo ; tous ne sont pas de lui sans doute ; mais, pour quelques-uns de faux, il y en a beaucoup de vrais.

Le nouveau monde ne doit pas être moins riche en productions de ce peintre, car il a commencé par travailler pour les marchands de tableaux de sainteté, qui envoyaient des cargaisons de sujets pieux aux grandes Indes ; les églises de Cuba, de la Havane et du Mexique doivent renfermer plus d’un chef-d’œuvre inconnu ; car, dans ces images payées à la toise, le jeune maître, pauvre, ignoré, méprisé de tous comme un barbouilleur, a dû mettre quelques-unes de ses plus fraîches inspirations.

À l’Académie de San-Fernando, il y a trois tableaux merveilleux de Murillo : les deux sujets de la Légende de sainte Marie des Neiges, qui sont de forme cintrée, d’un effet très-original et très-pittoresque ; puis la Sainte Élisabeth de Hongrie lavant la tête d’un teigneux, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste.

Les belles mains royales de la sainte, près du crâne purulent dont elles essuient la sanie, produisent une impression étrange ; plus elles sont blanches, pures, délicates et nobles, plus le crâne est sordide, marbré de plaques noirâtres et damassé de gourmes, plus le triomphe de la charité est grand ; dans la charmante figure de la reine penchée vers ces plaies immondes, on distingue le dégoût involontaire de la femme de haut rang et le dévouement volontaire de la chrétienne. Le cœur de la reine se révolte, mais celui de la sainte palpite à la vue de toutes ces souffrances à soulager.

Sur les premiers plans du tableau se tordent des groupes de pauvres accroupis et tendant la main dans tout ce luxe de misère particulier à l’école espagnole. Ces gueux sordides, couverts de loques, forment, avec la sainte Élisabeth et les femmes de sa suite, un de ces contrastes dont Murillo sait tirer un si heureux parti.

Cependant, malgré les richesses de Madrid, c’est à Séville qu’il faut voir Murillo ; la cathédrale et l’hôpital de la Charité renferment ses plus divins chefs-d’œuvre : l’Ange emmenant un jeune enfant en paradis, le Saint François d’Assise recevant le petit Jésus dans ses bras ; le Moïse frappant le rocher, composition gigantesque ; la Multiplication des pains et des poissons, le Saint Jean de Dieu dont nous avons parlé tout à l’heure, sans compter une infinité de Madone et d’Enfant Jésus, thème inépuisable que Murillo rajeunit toujours par quelque effet heureux, par quelque invention naïve et charmante.

Quant à Ribera, le premier tableau de lui qu’on rencontre dans la galerie le caractérise tout de suite : c’est un Martyre de saint Barthélemy ; le saint est aux mains des tourmenteurs ; ses nerfs sont tendus à rompre sur le chevalet, et les bourreaux l’entourent, le couteau dans les dents, prêts à commencer leur horrible besogne, dont l’artiste féroce ne nous épargnera aucun détail. — Il est difficile de se faire l’idée d’un pareil acharnement. Jamais Dioclétien, ni les plus farouches proconsuls n’ont trouvé supplices si ingénieusement cruels et d’une horreur si variée. — Avec quel plaisir ce terrible peintre élargit les lèvres des blessures, fait figer le sang en caillots de pourpre, et ruisseler les entrailles en cascades vermeilles ! comme il sait meurtrir les chairs, injecter les yeux, faire palpiter les muscles, tressaillir les fibres, panteler les poitrines ouvertes !

Le Prométhée en proie au vautour est d’une beauté monstrueuse et formidable qui fait horreur et stupéfie. Ce corps gigantesque, se tordant au milieu des ténèbres rousses du bitume et du vernis jaune, semble avoir été peint par un Titan, élève du Caravage ; c’est de la rage, de la frénésie, du délire, un cauchemar de Polyphème ayant mal digéré les compagnons d’Ulysse dévorés à son souper.

Ce vautour, qui a creusé une caverne rouge dans le flanc de la victime de Jupiter, tire avec son bec un bout de boyau qu’il entraîne après lui ; détail d’une vérité horrible et sinistrement repoussante. En effet, les oiseaux de proie, lorsqu’ils ont entamé quelque charogne, s’en éloignent en tirant du bec l’écheveau d’entrailles qu’ils dévident ainsi.

Les Christ mort, les martyrs, les supplices, les Madeleine et les saint Jérôme au désert, s’arrachant les cheveux et frappant d’une pierre leur poitrine de squelette ; les vieillards croulant de caducité, les mendiants honteusement sordides, tels sont les sujets qu’affectionne Ribera, et qu’il revêt, malgré leur horreur, de la suprême beauté de l’art.

Quel aspect de suaire Zurbaran sait donner aux frocs de ses moines ! comme il engloutit dans le gouffre des capuchons ces têtes émaciées dont on ne voit que les lèvres entr’ouvertes par la prière, et comme il fait sortir de dessous ces effrayantes draperies, où nulle forme humaine ne se dessine, des mains maigres, fluettes, jointes avec la ferveur profonde du catholicisme le plus pur ! L’Espagne seule pouvait produire un tel peintre ; la dévotion italienne est trop souriante et se souvient trop de la religion charmante de la Grèce, pour arriver à ce renoncement, à cette mort en Dieu, à cet anéantissement complet, qui effrayeraient les fakirs de l’Inde eux-mêmes.

Outre les chefs-d’œuvre de l’école espagnole, ce musée renferme la plus étonnante collection de Titiens et de Raphaëls qu’on puisse voir. C’est là que se trouvent le Spasimo di Sicilia, la Vierge au poisson, la Madone appelée la Perle à cause de son inimitable perfection, joyau enlevé, ainsi que bien d’autres, au riche écrin de l’Escurial pour en doter l’univers.

Les Titiens surtout foisonnent : portraits, esquisses, tableaux de sainteté, scènes mythologiques, toutes les phases, toutes les manières de ce génie qui traversa, rayonnant, un siècle presque entier, sont représentées au musée de Madrid par des échantillons variés et splendides.

Une de ces toiles, entre autres, me retint en contemplation plus d’une heure. C’est une Salomé portant sur un plat la tête de saint Jean-Baptiste. Sous les traits de Salomé, le peintre, dit-on, a fait le portrait de sa fille. Quelle délicieuse créature, et quel dommage qu’elle soit morte depuis plus de trois cents ans, car j’en devins éperdument amoureux sur-le-champ ! Je compris tout de suite le secret de ma mélancolie et de mes désespoirs ; ils ont pour motif la cause raisonnable de n’être pas contemporain de cette charmante personne : penser qu’un être si adorable a vécu ; que des gens de ce temps-là ont peut-être baisé le bout de ces belles mains ou effleuré cette joue blonde et vermeille, cette bouche de grenade entr’ouverte, fraîche comme une fleur, savoureuse comme un fruit, c’est à faire mourir de regret et de jalousie ! Hélas ! tant de beautés ont été la proie des vers, et, sans cette pellicule de couleurs étalée sur une mince toile, ce chef-d’œuvre du Ciel serait maintenant ignoré de la terre. — Le Ciel doit bien de la reconnaissance à Titien.

Nous n’irons pas plus loin ; le lecteur peut-être est déjà las des points d’exclamation. Le dithyrambe est ennuyeux de sa nature ; aussi bien est-il temps de retourner en France, la Guadarrama a décidément mis son diadème de neige. Partons, et passons encore une fois sous cet arc de triomphe de la Bidassoa, dont on a renouvelé la verdure et les ornements à l’intention de la jeune infante doña Luisa-Fernanda, devenue duchesse de Montpensier et Française.


1846.


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