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Loin de Paris/9

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Michel Lévy frères, 1865 (pp. 229-242)



EN GRÈCE

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I

LE PARTHÉNON

En débusquant des Propylées, on a devant soi le Parthénon !

Arrêtons-nous à ce simple mot qui soulève tant d’idées : le Parthénon ou temple de la Vierge ! car Minerve, que les Grecs appelaient Pallas Athénê, était la plus pure création de la mythologie païenne ; sortie tout armée et toute grande du cerveau de Jupiter, elle ne connut aucune souillure, pas même la souillure originelle. Près de sa lance veillait accroupi le dragon gardien de la virginité ; la chouette, qui ne s’endort jamais, ouvrait au sommet de son casque ses prunelles nyctalopes, et la tête de Méduse servait d’égide à sa chaste poitrine ; c’était dans cet Olympe débordé une figure pure, idéale et vraiment divine, et, sans établir de rapprochement sacrilége, comme la madone de ce ciel corrompu où tous les vices de la terre avaient leur personnification déifiée. Aussi son temple fut-il le plus splendide de tout le paganisme et celui sur lequel s’épuisa le génie antique dans un suprême effort.

Le Parthénon actuel n’est pas le Parthénon primitif renversé pendant l’invasion des Perses et dont les débris gisent confondus avec le terre-plein de l’Acropole ou sous les constructions de date plus récente. Ictinus et Callicrate élevèrent, pendant le règne de Périclès, ce Léon X de l’Attique, un temple qu’ils firent d’une si radieuse perfection, que le temps semble avoir eu regret de l’entamer, et que, sans la barbarie de l’homme, il serait parvenu intact jusqu’à nous. Les siècles, plus pieux que les peuples, l’avaient respecté comme s’ils eussent eu le sentiment de l’art et qu’ils eussent compris l’impuissance de l’humanité à refaire une semblable merveille : là, en effet, posée sur l’Acropole comme sur un trépied d’or au milieu du chœur sculptural des montagnes de l’Attique, rayonne immortellement la beauté vraie, absolue, parfaite ; ensuite, il n’y a que des variétés de décadence, et la Grèce garde toujours, accoudée à ses blocs de ruines, le haut droit aristocratique de flétrir le reste du nom de barbare. Nous nous sommes débarbouillés de nos tatouages, nous avons retiré les arêtes de poisson de nos narines, échangé nos framées de pierre contre des fusils à piston ; mais voilà tout. En face de cette œuvre si pure, si noble, si belle, si harmonieusement balancée sur un rhythme divin, on tombe dans une humble et profonde rêverie, on se pose d’inquiétantes questions, on se demande si le génie humain, qui croit courir d’un pas si rapide dans le chemin du progrès, n’a pas, au contraire, suivi une marche rétrograde ; et l’on se dit que, malgré les religions nouvelles, les inventions de toute sorte, boussole, imprimerie, vapeur, l’idée du beau a disparu de la terre ou que ses enfants sont impuissants à la rendre.

Les Propylées ne s’ajustent pas exactement avec l’axe du Parthénon, un peu plus reculé vers la droite par la disposition du terrain. Les anciens ne cherchaient pas comme nous la symétrie rigoureuse et mathématique, mais bien plutôt d’heureuses oppositions des masses ; en quoi ils avaient raison.

Le chemin que l’on suit entre des quartiers de marbre, des débris de masures turques, des soubassements de murailles antiques, pour arriver à la façade du merveilleux monument, est bien la voie primitive, déblayée jusqu’au vif de la roche. Ictinus, Callicrate, Phidias et tous ces grands hommes vivant aujourd’hui de la vie universelle et éternelle ont posé leurs pieds divins sur cette pierre sacrée que tous les artistes devraient baiser, le front humilié dans la poudre des siècles !

Cette façade se compose de huit colonnes doriques, élevées sur trois marches et d’un fronton triangulaire. Rien n’est plus simple, et quelques lignes tracées à la règle sur une feuille de papier blanc suffiraient à en donner l’idée géométrique ; et pourtant l’impression est profonde, soudaine, irrésistible. Tous les faux rêves que l’on s’était formés s’évanouissent comme des ombres légères ; le nuage se déchire, et, sous un rayon d’or se détachant d’un calme fond d’azur, la réalité vous apparaît avec sa puissance souveraine mille fois supérieure à l’imagination.

Tant de couchers de soleil ont imprégné de leurs teintes roses les blanches colonnes de pentélique depuis le jour où elles s’élevèrent, à la voix de Périclès, dans l’air bleu de l’Attique, il y a deux mille quatre cents ans, que le marbre, doré de couches successives, a pris des tons rougeâtres, orangés, terre de Sienne, d’une vigueur et d’une puissance extraordinaires : on le dirait candi par cette ardente et riche lumière qui épargne aux ruines les lèpres de la mousse et les taches de végétations malsaines ; comme de l’argent qu’on dore, le marbre, avec le temps, est devenu du vermeil.

La façade étincelante de blancheur que l’on élevait dans son imagination, sans tenir compte des siècles écoulés, fond comme un flocon de neige sous un rayon enflammé, et l’on trouve la couleur splendide là où l’on n’avait rêvé que la belle forme ; quelques blessures blafardes, quelques éclats criards faits par les obus et les boulets troublent seuls cette chaude harmonie ; et, si un gongorisme espagnol était permis en face de cette noble sévérité athénienne, on pourrait dire que le temple divin proteste silencieusement par les lèvres blanches de ses plaies contre la bestiale barbarie de l’homme.

Ces huit colonnes, cannelées de plis droits et chastes comme ceux de la tunique de Pallas Athénê, la déesse aux yeux pers, filent immédiatement et sans piédestal du degré de marbre qui leur sert de base jusqu’aux courbes harmonieusement évasées de leurs chapiteaux en s’amenuisant avec une douceur de dégradation infinie, et s’inclinant en arrière d’une façon imperceptible comme toutes les lignes perpendiculaires de l’édifice, conduites sur un rhythme secret vers un point idéal placé au centre du temple, le cerveau de Minerve ou celui même de l’architecte ; pensée radieuse devant laquelle se penchent, par un mouvement unanime d’adoration mystique inaperçu de l’œil vulgaire, les formes extérieures du temple.

Je ne puis trouver de mot plus simple, malgré sa bizarrerie, pour rendre l’ineffable beauté de ces colonnes : elles sont humaines ; leur marbre roux semble une chair brunie au soleil, et l’on dirait une théorie de jeunes canéphores portant le van mystique sur leur tête. C’est au bord du chemin d’Éleusis, quand passaient les processions sacrées, qu’Ictinus et Callicrate en ont rêvé les purs profils ; ils les ont dessinées, l’esprit plein de ces formes charmantes. Nous qui ne connaissons que la ligne droite glacialement mathématique et qui n’est, en effet, que le chemin le plus court d’un point à un autre, telle que l’emploient nos architectes pseudo-classiques, nous n’avons aucune idée de l’extrême douceur, de la suavité infinie, de la grâce tendre et pénétrante que peut prendre la ligne droite ainsi ménagée : la chambre des députés, la Madeleine, que nous croyons ressembler au Parthénon, ne sont que des imitations grossières, comme celles que font les enfants à l’aide de pièces de bois géométriquement taillées à l’avance dans les jeux d’architecture qu’on leur donne au jour de l’an.

Malheureusement, le tympan du fronton est brisé ; ce n’est pas au temps qu’il faut s’en prendre. Un dessin fait en 1600 représente presque entier le chef-d’œuvre de la sculpture grecque. Il avait traversé les siècles et les barbaries ; encore trois pas de cent ans, il arrivait jusqu’à nous dans sa radieuse intégrité, les Gaulois de Brennus, les Bourguignons de Gautier de Brienne, les Florentins d’Acciajuoli, les Turcs d’Othman n’avaient pas effleuré sa dure chair de marbre ; à peine quelques boulets de Morosini le Péloponésien y étaient-ils inscrits en ricochets blancs sur les divines sculptures. C’est un civilisé, lord Elgin, qui a fait arracher du fronton les figures de Phidias ménagées par les bombes ; il l’a fait avec une brutalité de Vandale et une maladresse de portefaix ivre, et s’est attiré cette épigramme vengeresse de Byron, que le noble poëte est allé graver au haut du monument profané, au risque de se casser le cou : Quod non fecerunt Gothi, hoc fecerunt Scoti. Imitation d’un jeu de mots semblable fait contre les Barberini de Rome, qui se taillèrent un palais dans trois arcades du Colysée : Quod non fecerunt Barbari, hoc fecerunt Barberini. Il est vrai que les merveilleuses figures ainsi volées sont au Musée britannique, où l’on peut les admirer en revenant de visiter le Tunnel et la brasserie de Barclay-Perkins. Mais comme ils doivent avoir froid dans la brume de l’Angleterre, ces nobles marbres habitués à l’air tiède de l’Attique, et regretter le rayon rose du soleil couchant qui semblait faire couler la pourpre de la vie dans leurs veines de pentélique !

À chaque angle du fronton, il reste une figure, un torse d’homme et un corps de femme, fragments du poëme déchiré. La tête manque à ces deux cadavres de statues frustes, dégradées, mutilées, mais dont l’impérissable beauté a survécu à tant d’outrages et se fait deviner par deux ou trois lignes d’une tournure à désespérer tous les sculpteurs modernes. Ces figures isolées et tronquées ont l’air de pleurer leurs compagnes absentes, et de chanter sur les ruines les nénies de l’abandon.

Une frise de quatorze métopes, divisée par quinze triglyphes, repose sur les huit colonnes doriques dont j’ai parlé tout à l’heure. Chaque métope contient un sujet sculpté, malheureusement pour l’art, presque indéchiffrable aujourd’hui, à cause de la cassure des saillies, de l’oblitération des creux, de l’effritement du marbre aux ardeurs de l’été, aux froidures de l’hiver. Le temps, qui achève quelquefois une rude sculpture avec son pouce intelligent, l’a trop promené sur les fins reliefs de celle-ci. Cette frise se poursuit sur les quatre faces du temple ; mais elle n’est écrite bien visiblement que sur les faces antérieure et postérieure.

Une seconde rangée de colonnes, également doriques, précède le pronaos et porte une frise chargée de sculptures, une procession de personnages marchant de droite à gauche : ce sont des hommes, des femmes, des chevaux, des cavaliers accomplissant une panathénée sculpturale, avec des arrangements, des groupes, des poses de corps, des jets de draperie libres, vivants et souples, sans déranger en rien les lignes de l’architecture, et sans manquer à la gravité hiératique. Préservés par la frise antérieure, ces bas-reliefs ont beaucoup moins souffert que les autres, et je dus à la barbarie des Turcs, anciens profanateurs du Parthénon, le moyen de les admirer de plus près.

Entre le second rang de colonnes et l’angle droit des murailles du naos s’élève un grossier empâtement de maçonnerie en torchis et en briques, où se trouvent engagées les deux premières colonnes de la file. — C’est la cage d’un ancien minaret ruiné dont l’escalier s’ouvre dans l’intérieur du temple. Cet escalier est rompu en maint endroit. Les marches en ont disparu, la rampe reste seule, et, en suivant la spirale, on arrive au niveau de la frise, qu’on peut voir de près en s’aventurant sur des blocs de marbre qui couronnent l’édifice ; l’on en distingue alors toutes les beautés plus en détail ; mais il ne faut pas s’oublier dans les extases d’artiste, ni prendre du recul hors de propos, car l’on ferait une chute de cinquante pieds, et l’on se briserait comme une coquille de noix sur le sacré parvis.

Les murailles du naos, qui subsistent en partie, sauf de larges échancrures d’éboulement, se dessinent aisément à la pensée. Les lignes rompues se prolongent d’elles-mêmes, tant cette architecture est simple, claire, logique. Ces murailles se composent de gros blocs de pentélique rectangulaires, unis avec une justesse si grande, une précision si parfaite, que, dans les assises, — car ce qui distingue plus particulièrement l’architecture grecque du beau temps, c’est le soin extrême, le fini merveilleux de l’exécution : on tournait les rondelles des colonnes en les usant l’une sur l’autre, comme des meules de moulin, pour leur donner une adhérence complète ; un pivot de bois d’olivier les maintenait, et l’on en conserve encore quelques-uns trouvés dans les décombres ; — la cohésion était si parfaite, que les colonnes restées debout semblent monolithes. Les explosions, les tremblements de terre, la chute de la foudre, les bombardements n’ont pu désunir ces marbres, emboîtés avec la précision de charnières anglaises.

À l’intérieur, on aperçoit quelques vagues ombres de peintures byzantines ; car le Parthénon, avant de devenir une mosquée, a été une église chrétienne. Au centre à peu près de la nef, j’ai remarqué sur le pavé une empreinte carrée et de teinte différente ; c’était là que s’élevait la statue de Pallas Athénê, toute d’or et d’ivoire, le chef-d’œuvre de Phidias, avec sa beauté virginale et sévère, la protectrice et la marraine de la ville.

À propos de Phidias, les savants prétendent que cette statue était la seule de sa main qui fût au Parthénon ; selon eux, les bas-reliefs des métopes doivent être attribués à d’autres sculpteurs, l’auteur de la Minerve et du Jupiter Olympien étant statuaire éburniste et n’ayant jamais taillé le marbre. L’érudition me manque pour apprécier la valeur de cette assertion ; cependant il me serait pénible d’effacer le nom de Phidias de la frise du Parthénon.

Autour de la place présumée du socle de la statue, on découvre, parmi les blocs bousculés, quelques fûts de petites colonnes qui formaient l’ordre intérieur du temple ; d’après les suppositions les plus vraisemblables, cet ordre se composait de deux rangs de colonnes ioniques superposées ; mais il n’en reste rien aujourd’hui.

L’opisthodome, ou trésor, occupe le fond de la nef ; il semble avoir été demi-circulaire ; mais son tracé réel est difficile à saisir sous l’amoncellement des décombres et des tronçons de colonnes renversées. Le toit a disparu, et le temple de Pallas n’a d’autre plafond que l’azur du ciel athénien. Sur les quinze colonnes qui bordent les faces les plus longues du parallélogramme décrit par le temple, il y en a six de brisées à différentes hauteurs, du côté de la mer ; neuf du côté de la terre, ce qui permet à l’air de jouer en tranches bleues dans la silhouette du Parthénon, lorsqu’on l’aperçoit de loin. — Ces effondrements, déplorables au point de vue de l’art, ne le sont peut-être pas autant au point de vue pittoresque ; ils aèrent la ruine et lui donnent de la légèreté.

La chaude couleur orange qui dore la façade principale ne s’est pas étendue sur les autres parties du temple, où le marbre a gardé sa blancheur primitive, ou du moins un ton relativement plus clair. Ce contraste, qui serait brusque, ne frappe pas d’abord, ménagé qu’il est par la perspective ; le fronton qui regarde le midi est blond comme l’or ; celui qui regarde le nord, pâle comme la neige.

Sur le triple degré servant de soubassement au temple ont roulé çà et là des quartiers de frise, des assises de mur, des tronçons de colonne entre lesquels, tant le climat est sec et l’air brûlant, n’a pas germé la moindre mauvaise herbe. — On y chercherait vainement l’ortie, la ciguë, la mauve, l’asphodèle, le lierre, les scolopendres, les saxifrages et les pariétaires, qui jettent un vert manteau sur les vieilles pierres de nos climats humides ; on dirait plutôt, à voir ces blocs bouleversés, si crus de ton, si vifs d’arêtes, un édifice en construction qu’un monument en ruine. Les botanistes ont pourtant découvert une petite plante locale qui ne croît que sur l’Acropole, et dont le nom m’échappe ; j’aurais bien voulu la rapporter délicatement pliée dans une feuille de vélin, mais elle ne fleurit qu’au printemps, et quatre mois de soleil avaient calciné cet âpre rocher, plus aride que la pierre ponce.