Lord Jim/Chapitre VIII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 82-92).


VIII


– « Combien de temps il se tint sans bouger près de l’écoutille, s’attendant à sentir d’un moment à l’autre le navire s’enfoncer sous ses pieds, et à entendre la ruée du flot qui le prendrait par-derrière et l’emporterait comme un fétu de paille, je ne saurais le dire. Pas bien longtemps sans doute, deux minutes peut-être. Deux hommes qu’il ne pouvait distinguer, se mirent à échanger des propos indolents, et il perçut, il n’aurait su dire où, un singulier bruit de piétinement. Mais, par-dessus ces sons furtifs, il avait conscience du calme terrible qui annonce les catastrophes, du silence effroyable qui précède les grands tumultes, quand tout à coup l’idée lui traversa l’esprit qu’il aurait peut-être le temps de couper les garants des saisines, pour mettre toutes les embarcations à flot, quand le navire sombrerait.

« Le Patna avait une longue passerelle, où se trouvaient rangées toutes les chaloupes, quatre d’un côté et trois de l’autre ; la plus petit était accrochée à bâbord et presque par le travers de l’appareil à gouverner. Jim m’affirmait, avec un évident désir d’être cru, qu’il avait toujours veillé à tenir les embarcations parées pour un service immédiat. Il connaissait son métier, et je suis persuadé, qu’en ce qui concerne ce genre de devoirs, il faisait un lieutenant très convenable. – « J’ai toujours voulu être prêt aux pires éventualités », commença-t-il, en me regardant avec inquiétude. J’approuvai d’un signe de tête la solidité du principe, tout en détournant les yeux devant le manque subtil de solidité de l’homme.

« Il s’élança donc en trébuchant. Il lui fallait enjamber des membres, éviter des têtes. Il sentit tout à coup une main saisir le bas de sa veste, tandis qu’une voix angoissée s’élevait sous son coude. La lumière de la lampe qu’il portait dans la main droite tomba sur un visage levé, dont les yeux étaient aussi suppliants que la voix. Jim connaissait assez la langue des pèlerins pour comprendre le mot : « Eau », prononcé avec insistance, à diverses reprises, sur un ton de prière et presque de désespoir. Il voulut se dégager, d’une secousse, mais il sentit des bras accrochés à sa jambe.

– « Le malheureux se cramponnait à moi comme un homme qui se noie », m’expliquait-il avec émotion. « L’eau, l’eau ! » De quelle eau voulait-il parler ? Que savait-il ? Je lui ordonnai, aussi posément que je pus, de me lâcher. Mais il me retenait toujours ; le temps pressait ; d’autres dormeurs commençaient à s’agiter ; il me fallait du temps…, le temps de mettre les canots à la mer ! Il m’avait saisi la main, et je le sentais tout prêt à pousser des cris. Je m’avisai qu’un seul cri pouvait suffire à susciter une panique, et de toute la force de mon bras libre, je lui assénai, en pleine figure, un coup avec ma lampe. Le verre tinta ; la flamme s’éteignit, mais le choc lui fit lâcher prise et je m’enfuis ; je voulais arriver aux canots, je voulais arriver aux canots… L’homme bondit derrière moi ; je me retournai vers lui. Il ne voulait pas se tenir tranquille ; il allait crier ; je l’étranglai à moitié avant de comprendre ce qu’il voulait ! C’est de l’eau qu’il demandait, de l’eau à boire ! On les rationnait ferme, vous savez, et il emmenait avec lui un jeune garçon que j’avais plus d’une fois remarqué. L’enfant était malade et avait soif. M’apercevant au passage, il m’avait supplié de lui donner un peu d’eau, voilà tout ! Nous étions sous la passerelle, dans l’ombre. Il s’obstinait à me tenir les poignets ; impossible de m’en dépêtrer ! Je sautai dans ma cabine, saisis ma carafe, et la lui mis dans la main. Il s’éclipsa. Je ne m’étais pas encore aperçu que j’avais moi-même une soif intense. » Jim s’appuya sur le coude, la main devant les yeux.

– « J’éprouvais, tout le long de l’échine, une étrange impression ; il y avait quelque chose de particulier dans tout cela… » Les doigts qui cachaient le front du jeune homme tremblaient légèrement. Il rompit bientôt le silence.

– « Ce sont des aventures qui ne surviennent qu’une fois dans une vie d’homme, et… Ah, bien ! Quand j’arrivai enfin sur la passerelle, les misérables étaient en train de dégager l’un des canots des supports de chantier. Un canot ! J’escaladais précipitamment l’échelle, lorsqu’un coup violent me frappa l’épaule, en passant à un doigt de ma tête. Je n’en fus pas arrêté cependant, et le chef mécanicien, que l’on avait fini par arracher à sa couchette, releva son anspect. Je ne sais pourquoi rien ne m’étonnait ; tout cela me semblait naturel et horrible… horrible. Je sautai sur le malheureux maniaque, l’enlevai du pont comme un petit enfant, et l’entendis supplier dans mes bras : – « Laissez ! Laissez ! Je vous prenais pour un de ces nègres ! » Je le lançai loin de moi, il glissa sur la passerelle, et butant dans les jambes du second mécanicien, il fit choir le petit homme. Le capitaine qui s’acharnait sur le canot se retourna et vint vers moi, la tête baissée, et grondant comme une bête sauvage. Je ne bougeai pas plus qu’une pierre : je restais ferme comme cela… (et il tapait légèrement du doigt le mur, près de sa chaise) : « c’était comme si j’avais déjà vingt fois entendu, vu, éprouvé tout cela ! Je n’avais pas peur d’eux. Je retirai le poing en arrière, et le patron s’arrêta court, en grommelant :

– « Ah ! c’est vous ! Donnez-nous un coup de main. Vite ! »

– « Voilà ce qu’il trouva à me dire : « Vite ! » Comme si personne avait pu faire assez vite ! – « Est-ce que vous n’allez pas faire quelque chose ? » demandai-je. – « Si ! Filer ! » ricana-t-il, par-dessus son épaule. »

– « Je ne crois pas avoir compris tout de suite ce qu’il voulait dire. Les deux autres s’étaient relevés et précipités sur le canot. Ils piétinaient, soufflaient, poussaient, juraient, maudissaient, canot et navire, s’injuriaient l’un l’autre et moi avec eux. Tout cela à voix contenue. Je ne bougeais pas ; je ne parlais pas ; j’observais la bande du navire qui restait immobile comme s’il eût été sur des poulies, en cale sèche ; seulement, il était comme ceci… » Jim étendait la main, la paume en dessous, et le bout des doigts inclinés vers la terre. « Comme ceci ! » répéta-t-il. « Je voyais devant moi, clair comme un son de cloche, la ligne d’horizon par-dessus l’étrave ; je voyais bien loin la mer sombre et luisante et calme, calme comme un étang, d’une immobilité de mort, plus immobile que mer ne l’avait jamais été, d’une immobilité que je ne pouvais pas regarder. Avez-vous jamais vu un bateau avec l’avant à demi enfoncé et retenu sur l’eau par une plaque de vieille ferraille trop rouillée pour se laisser accorer ? L’accorer, ah oui ! J’y avais bien songé ; j’avais songé à tout ce que l’on peut envisager au monde !… mais comment accorer une cloison en cinq minutes ? Ou même en cinquante, si vous voulez ! Où aurais-je trouvé les hommes pour descendre dans la cale ? Et le bois, le bois ? Auriez-vous eu le courage de donner le premier coup de maillet, si vous aviez vu cette cloison ? Ne dites pas oui… ; vous ne l’avez pas vue ; personne n’aurait osé… Le diable m’emporte ! Pour tenter une pareille entreprise, il faut se croire une chance, une chance sur mille, au moins une ombre de chance ! Et vous n’y auriez pas cru ; personne n’y aurait cru ! Vous me considérez comme un chien, pour être resté là, mais qu’auriez-vous fait, vous ? Oui, quoi ?… Vous ne pourriez pas le dire ; personne ne pourrait le dire ! Il faut avoir le temps de se retourner. Qu’auriez-vous demandé que je fisse ? Quel avantage auriez-vous vu à affoler de terreur une foule que je ne pouvais pas sauver à moi tout seul, que personne ne pouvait sauver ? Tenez… Aussi vrai que je suis assis sur cette chaise, devant vous… »

« Il s’arrêtait à chaque instant, pour une inspiration brève, et jetait sur mon visage des coups d’œil rapides, comme si, dans son angoisse, il eût voulu observer l’effet de ses paroles. Il ne me parlait pas ; il parlait seulement devant moi ; il discutait avec un être invisible, un détestable associé, un individu inséparable de lui-même, un autre possesseur de son âme. Un litige de ce genre dépasse la compétence d’un tribunal d’enquête ; c’était une discussion subtile et redoutable sur la véritable essence de la vie, qui n’avait pas besoin de juges. Ce qu’il lui fallait, c’était un allié, un aide, un complice moral. Je me rendais compte que je courais le risque de me laisser circonvenir, de me laisser aveugler et prendre au piège, d’être amené de force, pour ainsi dire, à jouer un rôle précis dans une discussion sans conclusion possible, pour celui qui voulait peser sans parti pris tous les éléments de la cause, et prêter une oreille impartiale aux parties en présence : à l’homme honorable qui avait ses droits, et à l’individu douteux qui formulait ses exigences. À vous qui n’avez pas connu Jim et qui n’entendez ses paroles que de ma bouche, je ne puis expliquer un tel conflit de sentiments. Il me semblait que l’on me faisait comprendre l’Inconcevable, et je ne connais aucun malaise comparable à celui d’une sensation pareille. J’étais amené à rechercher ce qui se cache de convention sous toute vérité, et ce qu’il y a d’essentielle vérité dans tout mensonge. Ce garçon-là s’adressait à toutes les faces de l’esprit, au côté perpétuellement tourné vers la lumière du jour, et à cette autre face de notre être qui se cache sournoisement dans une ombre éternelle, comme l’hémisphère inconnu de la lune, et ne s’éclaire parfois sur ses bords que d’une sinistre lumière cendrée. Il influait sur moi, je dois le reconnaître. Le fait, en soi, était obscur, insignifiant, tout ce que vous voudrez ; il ne s’agissait que d’un jeune homme perdu… un entre tant de millions d’autres ;… seulement c’était l’un de nous !… L’incident était aussi dénué d’importance que l’inondation d’une fourmilière, et pourtant le mystère de son attitude m’en imposait, comme s’il eût été au premier rang de ses pairs, comme si l’obscure vérité de sa conduite avait eu assez de poids pour affecter l’opinion que l’humanité pouvait concevoir d’elle-même… »

Marlow s’arrêta pour redonner de la vie à son cigare expirant, parut un instant oublier toute l’histoire, puis reprit brusquement :

– « C’était ma faute, à coup sûr ! On n’a vraiment pas le droit de se laisser ainsi captiver. C’est une de mes faiblesses. La sienne était d’une autre espèce. Ma faiblesse à moi consiste à ne pas avoir un œil assez critique pour les conditions accidentelles et extérieures, à ne pas savoir distinguer la hotte du chiffonnier ou le beau linge de son voisin. De son voisin, je dis bien. J’ai rencontré tant d’hommes ! » poursuivit Marlow, avec un accent passager de tristesse,… « rencontré de façon un peu… intime si vous voulez, – comme ce garçon-là, par exemple, – et chaque fois, c’est l’être humain seul que j’ai su regarder en eux. Vertu démocratique et maudite de vision, qui est peut-être préférable à une cécité totale, mais ne m’a valu aucun avantage, je vous en réponds… Les gens aiment que l’on fasse cas de leur beau linge. Moi, je n’ai jamais pu m’emballer pour ce genre de choses ! Oh ! c’est un défaut, sans aucun doute, et un beau soir arrive, avec un tas de bonshommes trop indolents pour jouer au whist… ; alors, l’histoire… »

Il se tut à nouveau, attendant peut-être une réflexion encourageante, mais personne ne souffla mot ; seul le maître de maison murmura, comme s’il se fût, à regret, acquitté d’un devoir :

– « Vous êtes si subtil, Marlow ! »

– « Subtil, moi ? » fit Marlow, à voix basse. « Oh non ! mais lui, il l’était ! et quoique je puisse faire pour assurer le succès de mon histoire, je laisserai échapper des nuances innombrables, trop fines, trop insaisissables pour être exprimées en mots incolores. Et puis il compliquait encore les choses par son extrême simplicité, ce pauvre diable, simple entre tous les pauvres diables !… Par Jupiter, il était stupéfiant ! Il m’affirmait tranquillement qu’il n’aurait peur de rien affronter, aussi vrai que je le voyais devant mes yeux… et il le croyait certainement ! Je vous dis que c’était d’une innocence fabuleuse, et que c’était énorme…, énorme ! Je le surveillais du coin de l’œil, comme si je l’eusse soupçonné de vouloir proprement me monter le coup ! Il en était bien sûr : « en face, en face, notez-le bien ! » il était à la hauteur de tous les événements ! Depuis qu’il avait été « haut comme cela », et « tout petit gosse », il s’était préparé à toutes les épreuves qui peuvent vous assaillir sur la terre et sur l’eau. Il était fier de cette espèce de prévoyance. Il avait dans son imagination évoqué les périls, et inventé les parades ; il s’était attendu au pis, et s’y était toujours montré supérieur. Il avait dû mener une existence bien exaltée. Vous figurez-vous cela ? Une succession d’aventures, un rayonnement de gloire, une suite de triomphes, et ce sentiment profond d’une sagesse qui embellissait chacune des heures de sa vie intérieure. Il s’abandonnait, ses yeux brillaient, et à chacune de ses paroles, mon cœur, mieux pénétré par la lumière de sa folie, se faisait plus lourd dans ma poitrine. Je n’avais nulle envie de rire, et craignant de sourire pourtant, je prenais un masque figé. Il donnait des signes d’irritation.

– « C’est toujours l’inattendu qui survient ! » déclarai-je, d’un ton propitiatoire. Mon incompréhension m’attira un : « – Peuh ! » de mépris. Sans doute voulait-il exprimer que l’inattendu n’avait pas de prise sur lui ; il ne fallait pas moins, dans son état de préparation parfaite, que l’inconcevable pour le dérouter. Il avait été pris au dépourvu… et il mâchait entre ses dents une malédiction contre les eaux et le firmament, contre le navire, contre les hommes. Tout l’avait trahi ! Il avait été réduit, par surprise, à cette espèce de résignation hautaine qui l’empêchait de bouger le petit doigt, tandis que les autres, avec une claire perception de l’imminente nécessité, se bousculaient et s’acharnaient désespérément autour de leur canot. Il y avait, au dernier moment, quelque chose qui ne marchait pas. Ils avaient trouvé le moyen, dans leur affolement, de coincer le pêne à coulisse d’un des supports du premier canot, et ce qui leur restait de lucidité s’épuisait sur cet incident fatal. Ce devait être un beau spectacle, sur ce bateau immobile et flottant en paix dans le silence d’un monde endormi, que l’activité fiévreuse de ces misérables, qui s’agitaient, qui luttaient contre le temps, pour libérer leur embarcation, qui se traînaient à quatre pattes et se relevaient avec désespoir, qui tiraient, poussaient, se lançaient des paroles haineuses, prêts à tuer, prêts à pleurer, retenus seulement de se prendre l’un l’autre à la gorge par la terreur de la mort silencieuse, qu’ils sentaient derrière eux, comme un garde-chiourme inflexible et glacial. Oh oui, ce devait être un joli spectacle ! Jim avait tout vu, et pouvait en parler avec amertume et mépris ; il avait saisi les moindres détails de la scène, grâce à quelque sixième sens, sans doute, car il me jura être resté à l’écart, sans jeter un coup d’œil sur les hommes ou sur le canot, sans un coup d’œil. Et je le crois ; je pense qu’il était trop préoccupé en effet par la bande du navire, par cette menace, brusquement surgie, au milieu de la plus parfaite sécurité, trop fasciné par l’épée suspendue à un cheveu, au-dessus de son crâne d’imaginatif.

« Rien ne bougeait devant ses yeux ; rien ne l’empêchait de se représenter l’ascension instantanée de la sombre ligne d’horizon, la montée soudaine de la vaste plaine marine, la ruée brusque et silencieuse, le choc brutal, l’étreinte de l’abîme, la lutte sans espoir, l’extinction de la voûte étoilée, close à jamais sur sa tête comme une voûte de tombeau, la révolte de sa jeunesse, la fin noire… Il se figurait tout cela. Par Jupiter ! qui ne se le serait figuré ? Souvenez-vous au surplus, qu’artiste achevé dans ce domaine particulier, ce garçon-là était un pauvre diable doué d’une étrange clairvoyance sur l’avenir. Les terreurs suscitées par son imagination l’avaient pétrifié et glacé de la plante des pieds à la nuque mais il y avait dans sa tête une danse échevelée de visions, un tourbillon de pensées muettes, aveugles et boiteuses, comme une ronde d’atroces éclopés. Ne vous ai-je pas dit qu’il se confessait à moi comme si j’avais eu le pouvoir de lier et de délier ? Il creusait loin, tout au fond de son cœur, dans l’espoir d’une absolution qui ne lui eût servi de rien. Son cas était de ceux qu’aucun mensonge solennel ne saurait pallier, auquel nul homme ne peut porter remède, un de ces cas en face desquels le Créateur lui-même semble abandonner le pécheur à ses propres ressources.

« Il se tenait à tribord de la passerelle, aussi loin que possible de ces hommes penchés sur le canot, et qui s’acharnaient à leur besogne avec une agitation de forcenés et des précautions de conspirateurs. Les deux Malais n’avaient pas lâché la barre. Figurez-vous les acteurs de ce drame de la mer, de cet épisode unique, Dieu merci !… les quatre hommes éperdus d’efforts farouches et furtifs, et les trois autres qui les regardaient, dans une immobilité absolue, devant les tentes qui recouvraient l’ignorance profonde de centaines d’êtres humains, endormis avec leurs fatigues, leurs rêves et leurs espoirs, retenus par une invisible main sur le bord du néant. Qu’ils fussent bien au bord de l’abîme, cela ne fait pas de doute pour moi, étant donné l’état du navire ; aucune avarie ne pouvait être plus fatale que la sienne. Ces misérables, autour de leur embarcation, avaient toutes raisons d’être égarés par la terreur. Franchement, si j’avais été là, je n’aurais pas donné un liard rouge des chances du navire de surnager d’un bout à l’autre de chacune des secondes successives. Et pourtant il flottait. Ces pèlerins endormis étaient destinés à poursuivre leur pèlerinage jusqu’à l’amertume d’une autre fin. On eût dit que l’Omnipotence dont ils imploraient la merci avait besoin pour quelque temps encore de leur humble témoignage sur cette terre, et avait abaissé les yeux sur l’Océan avec un geste de défense : « Je ne veux pas ! » Leur survivance me troublait comme un événement prodigieusement inexplicable, si je ne savais ce qu’il peut y avoir de résistance dans de vieilles ferrailles, de résistance analogue à celle de certaines carcasses humaines, çà et là rencontrées, qui ne sont plus qu’une ombre, et qui supportent encore tout le poids de la vie.

« Ce n’est pas, à mon sens, la moindre merveille de ces vingt dernières minutes que l’attitude des deux timoniers. Ils faisaient partie de la bande bigarrée d’indigènes amenés d’Aden, pour témoigner à l’enquête. L’un d’eux, très jeune, luttait contre une intense timidité, et son visage glabre, jaunâtre et jovial le faisait paraître plus jeune encore qu’il n’était. Je me souviens parfaitement que Brierly lui fit demander par l’interprète ce qu’il avait pensé au moment de l’accident. L’interprète se retourna vers la cour, après un bref colloque, et, d’un air important :

– « Il dit qu’il n’a rien pensé ! » répondit-il.

« L’autre, avec ses yeux clignotants et soumis, avec son mouchoir de coton bleu terni par de nombreux lavages et habilement noué sur une toison de mèches grises, avait un visage creusé de plis durs, et une peau brune que le réseau des rides faisait paraître plus sombre ; il avait eu conscience de quelque malheur tombé sur le navire, mais il n’avait pas reçu d’ordre ; il ne s’en souvenait pas, au moins ; pourquoi aurait-il lâché la barre ? Sur des questions plus précises, il jeta en arrière ses maigres épaules et affirma n’avoir jamais imaginé que les blancs pussent avoir quitté le navire par peur de la mort. Il ne le croyait pas encore. Ils pouvaient avoir eu des raisons secrètes. Il remuait son vieux menton d’un air entendu. Ah ! des raisons secrètes… Il était homme d’expérience et il voulait faire comprendre à ce Tuan-là – il se tournait vers Brierly qui ne levait pas la tête, – qu’il avait acquis bien des connaissances en servant nombre d’années des blancs sur mer ; et tout à coup, avec une agitation fébrile, il déversa sur notre attention haletante un flot de noms étranges, des noms de capitaines disparus, des noms aux consonances familières ou déformées de bateaux oubliés, comme si la main du Temps se fût appesantie sur eux depuis des siècles. On finit par le faire taire, et le silence retomba sur le tribunal, un silence qui resta absolu pendant une minute au moins, avant de se résoudre en un murmure profond. Cet épisode fit sensation, au second jour des débats, et secoua tout l’auditoire, tout le monde sauf Jim qui, assis d’un air morne au bout du premier banc, ne levait pas les yeux sur ce témoin étrange et terrible, qui semblait obéir à quelque mystérieux système de défense.

« Les deux lascars restaient donc à la barre de ce bateau qui ne gouvernait plus, et la mort les y aurait trouvés, si telle avait été leur destinée. Les blancs ne leur accordaient pas un regard ; ils avaient probablement oublié leur existence, et Jim, à coup sûr, ne s’en souvenait plus. Il se rappelait seulement son impuissance à faire quoi que ce fût, maintenant qu’il était seul. Il n’y avait rien à faire, qu’à disparaître avec le navire. À quoi bon faire du bruit, pour une chose si simple ? À quoi bon ? Il attendait debout, sans un mot, raidi dans une sorte d’attitude de discrétion héroïque. Le chef mécanicien courut à lui, à pas feutrés, et le tira par la manche :

– « Venez nous aider ! Au nom du Ciel, venez nous aider ! »

« Il retourna au canot, sur la pointe des pieds, mais revint tout de suite le tirailler, suppliant et sacrant à la fois.

– « Je crois qu’il m’aurait baisé les mains ! » disait Jim d’un air farouche, « et un instant après, il se mit à écumer et à me jurer au visage : – « Si j’avais le temps, je serais heureux de vous briser le crâne ! » Je le repoussai. Il me saisit tout à coup la nuque. Malédiction ! Je frappai, je frappai, sans regarder. – « Alors, vous ne voulez pas sauver votre vie, maudit lâche ! » sanglotait-il. Lâche ! Il m’appelait maudit lâche ! Ha ! ha ! ha !… Il m’appelait… Ha ! Ha ! Ha !… »

« Il s’était renversé en arrière, tout convulsé de rire. De ma vie, je n’ai rien entendu de plus amer que ce rire-là ! C’était comme un vent desséchant qui tombait sur la bonne humeur des amateurs de bourricots, de pyramides, de bazars, et de tout le reste. Dans la pénombre de la longue galerie, les voix se turent ; les taches pâles des visages se tournèrent toutes ensemble de notre côté, et le silence se fit si profond, que le tintement clair d’une petite cuiller tombant sur la mosaïque de la véranda l’emplit d’un bruit minuscule et argentin.

– « Ne riez donc pas comme cela, avec tous ces gens aux écoutes ! » protestai-je. « Ce n’est pas gentil pour eux vous savez ! »

« Il ne parut pas m’avoir entendu tout d’abord, mais il fixa un instant dans le vide un regard qui passait sur moi pour contempler le fond d’une vision atroce, et murmura d’un ton insouciant : – « Bah ! Ils vont me croire ivre ! »

« Après quoi, l’on aurait pu penser, à le regarder, qu’il ne dirait plus un mot. Mais baste ! Il ne pouvait pas plus s’empêcher de parler, maintenant, qu’il n’eût pu, par la seule puissance de sa volonté, s’empêcher de vivre ! »