Lord Jim/Chapitre XLII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 329-336).


XLII


– « À vrai dire, je ne crois pas qu’il eût fait plus que de regarder cette porte large ouverte. Il devait être intrigué de ce qu’il avait vu, car, plus d’une fois, il interrompit son récit pour s’écrier : – « Il a failli me glisser entre les doigts. Je ne pouvais pas arriver à le comprendre ! Qui était-ce donc que cet individu-là ? » Et après avoir fixé sur moi des yeux égarés, il reprenait son récit avec un ricanement de jubilation. Pour moi, la conversation de ces deux hommes, d’une berge à l’autre, m’apparaît comme un des duels les plus féroces qu’ait jamais contemplés la Destinée, avec sa froide connaissance de leur issue. Non, Brown ne retourna pas, sens dessus dessous, l’âme de Jim, mais je crois bien pouvoir affirmer qu’il fit vider, jusqu’à la lie, la coupe de l’amertume à cet esprit si éloigné de son atteinte. Voilà donc les émissaires que lui envoyait, dans sa retraite, le monde auquel il avait renoncé. Ces blancs, sortis de ce « là-bas » où il ne se jugeait plus digne de vivre, c’était tout ce qui venait à lui, comme une menace, un ébranlement, un danger pour son œuvre. C’est ce sentiment de tristesse, à demi irritée, à demi résignée, qui devait percer sous les rares paroles de Jim, et qui gêna si fort Brown pour comprendre son caractère. Certains grands hommes doivent la meilleure part de leur grandeur au coup d’œil qui révèle, chez ceux dont ils se proposent de faire leurs ouvriers, l’exacte qualité de force nécessaire à leur œuvre, et Brown, comme s’il eût été vraiment grand, possédait un talent satanique pour trouver, chez ses victimes, la meilleure force ou le point faible. Il m’avoua que Jim n’était pas de ces gens que l’on subjugue en s’abaissant devant eux, et il eut soin, en conséquence, de se présenter en homme qui affronte, sans terreur, malchance, opprobre et désastres. Ce n’était pas un grand crime, expliqua-t-il, que d’avoir transporté quelques fusils en contrebande. Et quant à son expédition à Patusan, avait-on le droit de dire qu’il n’y fût pas venu pour demander humblement des vivres ? Les maudits indigènes lui étaient tombés dessus, des deux rives, sans même se donner la peine de savoir ce qu’il voulait. Il faisait montre, en disant cela, d’une belle impudence, car, en fait, l’énergie de Dain Waris avait conjuré les pires calamités. Brown m’avoua nettement qu’en se rendant compte de l’importance de la ville, il avait décidé, dans son for intérieur, de mettre le feu à droite et à gauche, dès qu’il aurait pris pied sur la rive, et de commencer par fusiller, à la ronde, tout ce qu’il apercevrait de vivant, pour affoler et épouvanter la population. Telle était la disproportion des forces en présence, qu’il voyait là, m’expliquait-il dans une quinte de toux, la seule ombre de chance d’atteindre son but. Mais il n’en avait rien dit à Jim. Quant aux rigueurs et aux privations qu’il avait endurées, elles étaient bien réelles ; il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder sa troupe. À un coup de sifflet aigu, sorti de ses lèvres, tous ses hommes se dressèrent en rang sur les troncs d’arbres, pour que Jim pût bien les voir. Pour l’indigène tué, – on l’avait tué, c’est bien certain, mais n’était-ce pas là coup de guerre, de guerre sanglante, au grand jour ? Le bonhomme au moins avait été tué proprement, d’une balle en pleine poitrine, à l’inverse de leur pauvre diable de camarade, couché maintenant sous l’eau, et dont ils avaient dû entendre l’agonie pendant six heures, avec ses boyaux percés par les chevrotines. En tout cas, ce n’était jamais qu’une vie pour une vie. Il disait tout cela avec la lassitude et l’insouciance d’un homme si cruellement et si constamment poursuivi par la mauvaise fortune, qu’il ne se soucie guère de ce qui peut lui arriver. Lorsqu’il demanda à Jim, avec une sorte de franchise brusque et désespérée, s’il ne comprenait pas lui-même, – voyons sincèrement ! – qu’au moment de sauver sa vie dans la nuit, on ne se préoccupe guère de savoir combien d’autres périssent, trois, trente ou trois cents – on eût dit que c’était un démon qui venait de lui souffler cette question à l’oreille. – « Je le vis tressauter », me disait Brown d’un air triomphant, « et il n’essaya plus de le faire à la vertu avec moi ». Immobile à sa place et le visage sombre comme un ciel d’orage, il regardait à ses pieds, pas de mon côté… Brown demanda à Jim s’il n’avait rien de louche dans sa vie, pour opposer une telle rigueur à un homme qui usait des moyens à sa portée pour tenter de sortir d’un vilain trou. Et ainsi de suite. Dans le rude colloque passait une allusion subtile à leur sang commun, une affirmation de communes expériences, une odieuse insinuation de crimes communs, de souvenirs cachés qui liaient leurs esprits et leurs cœurs.

« Brown finit par se jeter à plat ventre sur le sol, en surveillant Jim du coin de l’œil. Jim réfléchissait, en tapant sa jambe à coups de houssine. Les maisons voisines étaient silencieuses comme si une épidémie y eût éteint le dernier souffle de vie, mais de l’intérieur bien des yeux se tournaient vers les deux vivants, que séparaient le ruisseau avec la chaloupe blanche échouée et le cadavre du mort, à demi enfoui dans la vase. Sur le fleuve, les pirogues allaient et venaient à nouveau, car Patusan retrouvait sa foi dans la stabilité des institutions humaines, depuis le retour de son seigneur blanc. La rive droite, les terrasses des maisons, les radeaux amarrés à la berge, les toits mêmes des huttes de bains étaient couverts de gens qui, bien au-delà de la portée de l’ouïe et presque de la vue, écarquillaient leurs yeux sur la colline dressée derrière le palais du Rajah. Dans le vaste anneau irrégulier de forêts, coupé en deux endroits par la traînée du fleuve, le silence planait. – « Voulez-vous promettre de quitter la côte ? » demanda Jim. Brown leva et laissa retomber ses mains, comme pour dire qu’il abandonnait la partie, qu’il acceptait l’inévitable. « Et vous rendrez vos armes ? » poursuivit Jim. Brown se redressa et le regarda d’un air farouche : – « Rendre nos armes ? Pas avant que vous veniez les prendre dans nos mains raidies ! Vous croyez donc que la frousse me fait perdre la tête ? Oh non ! Ces armes, c’est tout ce que je possède, avec les loques que j’ai sur le dos, et quelques autres fusils encore à bord. Je compte vendre le tout à Madagascar, si je puis jamais y arriver, en mendiant d’ici là auprès de tous les navires que je rencontrerai. »

« Jim ne répondit rien, mais jetant, à la fin, la badine qu’il tenait à la main, il murmura, comme s’il se fût parlé à lui-même : – « Je ne sais si j’aurai le pouvoir… » – « Vous ne savez pas !… Et vous vouliez tout à l’heure que je rendisse mes armes ! Ah ! Voilà qui est fort ! » s’écria Brown. « Supposez qu’on vous dise une chose et qu’on en fasse une autre ! » Il se calma, d’un effort. « Le pouvoir ! Je pense bien que vous l’avez, sinon à quoi bon tout ce bavardage ? Pourquoi êtes-vous venu ici ? Pour passer le temps ? »

– « Très bien ! » fit tout à coup Jim, en relevant la tête, après un long silence. « On vous laissera le passage libre, ou l’on vous livrera un combat loyal. » Et pivotant sur les talons, il s’éloigna.

« Brown se leva aussitôt, mais n’escalada pas la colline avant d’avoir vu Jim disparaître entre les premières maisons. Il ne le revit jamais. À mi-côte, il rencontra Cornélius qui descendait lourdement, la tête dans les épaules. – « Pourquoi ne l’avez-vous pas tué ? » demanda le métis, avec un aigre accent de colère. – « Parce que j’avais mieux à faire », répondit Brown en souriant ironiquement. – « Jamais ! Jamais ! » protesta violemment Cornélius, « c’est impossible ! J’ai vécu tant d’années ici. » Brown le regarda curieusement. Il y avait de multiples aspects dans la vie de ce pays soulevé contre lui, et bien des mystères qu’il ne pourrait jamais élucider. Cornélius se dirigeait d’un air morne vers le fleuve. Il quittait ses nouveaux amis ; il venait de subir encore un désappointement, et sa résignation boudeuse semblait ratatiner davantage sa vieille petite figure jaune ; il descendait la colline en jetant à droite et à gauche des regards obliques, et sans renoncer un instant à son idée fixe.

« À partir de ce moment, les événements se précipitent, coulant sans interruption du cœur des hommes comme d’une source sombre, et nous y voyons Jim par les yeux de Tamb’ Itam. Ceux de la jeune femme étaient fixés sur lui aussi, mais les vies de ces deux êtres sont trop intimement confondues : il faut compter avec sa passion, sa stupeur, sa colère, et par-dessus tout avec sa terreur et son implacable amour. Chez le fidèle serviteur, tout aussi incompréhensif d’ailleurs que les autres, c’est la fidélité seule qui entre en jeu, une fidélité si parfaite et une foi si profonde dans son maître, que sa stupeur même se réduit à une acceptation attristée d’une mystérieuse défaite. Il n’a d’yeux que pour un seul être, et à travers toutes les incertitudes de son accablement, il garde son attitude de protecteur soumis et vigilant.

« Son maître revint de l’entretien avec le blanc en marchant lentement dans la rue vers la barricade. Tout le monde fut heureux de le voir de retour, car pendant le colloque, ce qui épouvantait, ce n’était pas seulement l’idée de le voir tué, mais de ce qui pourrait survenir après. Jim entra dans une maison où s’était retiré le vieux Doramin, et y resta en un long tête-à-tête avec le chef des Bugis. Ils discutèrent évidemment la ligne de conduite nécessaire, mais personne n’assistait à leur entretien. Seul Tamb’ Itam qui se tenait aussi près qu’il le pouvait de la porte, entendit son maître déclarer : – « Oui, je leur ferai savoir à tous que tel est mon avis, mais j’ai voulu vous parler d’abord à vous, ô Doramin, et à vous seul, car vous connaissez, aussi bien que je connais les vôtres, mon cœur et son plus grand désir. Et vous savez aussi que je n’ai nulle pensée qui ne soit pour le bien de tous ! » Alors, soulevant la toile de l’entrée, Jim sortit de la maison et Tamb’ Itam aperçut, dans la pièce, Doramin immobile sur son siège, les mains aux genoux et les yeux baissés sur le sol. Après quoi il suivit son maître au fort, où l’on avait convoqué les chefs Bugis et les notables de Patusan. Tamb’ Itam souhaitait une bataille. – « Ce n’eût été que la prise d’une autre colline ! » me disait-il avec regret. Pourtant, plus d’un des habitants de la ville espérait que la vue de tant de braves, prêts au combat, inciterait à la retraite les rapaces étrangers. Leur départ serait un bonheur. Depuis que le coup de canon tiré du fort avant le jour, et le roulement du gros tambour avaient annoncé l’arrivée de Jim, la terreur suspendue sur Patusan s’était écartée, dispersée comme une vague sur un rocher, en laissant seulement une écume bouillonnante d’agitation, de curiosité et de spéculations sans fin. La moitié des habitants, expulsés de leurs demeures pour les dispositions de la défense, vivaient dans la rue sur la rive gauche du fleuve, se pressaient autour des berges et s’attendaient, d’un moment à l’autre, à voir, sur la rive menacée, leurs maisons en proie aux flammes. Le désir général était de sentir l’affaire promptement réglée. Des vivres avaient été distribués aux réfugiés, par les soins de Bijou. Nul n’avait l’idée de ce qu’allait faire le seigneur blanc. D’aucuns affirmaient la situation plus inquiétante qu’au temps du Chérif Ali ; à cette époque-là, bien des gens ne se souciaient de rien, tandis que maintenant, ils avaient tous quelque chose à perdre. On surveillait avec intérêt le va-et-vient des canots, entre les deux parties de la ville. Deux des pirogues de guerre Bugis étaient ancrées au milieu du courant pour protéger le fleuve, et un filet de fumée montait de leur avant ; les hommes cuisaient leur repas de midi, lorsque Jim traversa l’eau, après ses entretiens avec Brown et Doramin, et regagna le fort par la porte du fleuve. On se pressait si bien autour de lui, dans la cour, qu’il eut peine à se frayer un chemin jusqu’à son logis. On ne l’avait pas encore vu, car au moment de son arrivée nocturne, il n’avait fait qu’échanger quelques mots avec Bijou, descendue, à cet effet, au débarcadère, et était tout de suite allé rejoindre, sur l’autre rive, les chefs et les guerriers. On l’acclamait. Une vieille souleva une hilarité générale en se précipitant comme une folle au-devant du maître, et en lui enjoignant, d’une voix grondeuse, de veiller à ce que ses deux fils, qui étaient avec Doramin, ne fussent pas mis à mal par les bandits. Plusieurs des assistants s’efforçaient de la repousser, mais elle se débattait en criant : – « Laissez-moi tranquille ; qu’est-ce que cela signifie ? Voilà des rires déplacés. Ne sont-ce pas des brigands cruels et sanguinaires, avides de carnage ? » – « Laissez-la ! » ordonna Jim ; et dans le silence brusquement établi, il poursuivit lentement : « Tout le monde sera en sécurité. » Il pénétra dans sa demeure, avant que se fussent éteints le profond soupir et les murmures véhéments de satisfaction soulevés par ces paroles.

« Il est certain qu’il était décidé à laisser à Brown le libre accès à la mer. Sa destinée, révoltée, lui forçait la main. Pour la première fois, il avait dû affirmer sa volonté, en face d’une opposition déclarée. – « Il y eut de grandes discussions, et mon maître resta d’abord silencieux », m’expliquait Tamb’ Itam. « La nuit vint, et j’allumai les chandelles sur la longue table. Les chefs étaient assis des deux côtés, et la dame restait debout, à la droite de mon maître. »

« Lorsque Jim prit la parole, l’inhabituelle difficulté parut avoir pour seul effet d’affermir plus immuablement sa décision. Les blancs attendaient sa réponse sur la colline. Leur chef lui avait parlé dans sa propre langue, et exposé bien des choses difficiles à expliquer dans un autre langage. C’étaient des égarés, dont la souffrance avait fermé les yeux à la notion du bien et du mal. Il est vrai que des vies avaient été déjà perdues, mais était-ce une raison pour en sacrifier davantage ? Jim affirma à ses auditeurs, chefs assemblés du peuple, que leur bien était son bien, leurs pertes ses pertes, leur deuil son deuil. Il regarda à la ronde les visages graves et attentifs, et les pria de se souvenir qu’ils avaient combattu et travaillé côte à côte. On connaissait son courage… Un murmure l’interrompit… Et l’on savait qu’il ne les avait jamais trompés. Ils avaient vécu bien des années ensemble. Il aimait d’un grand amour le pays et ceux qui l’habitaient. Il était prêt à répondre, sur sa tête, de tout mal qui pourrait arriver, si l’on permettait aux blancs barbus de se retirer. C’étaient des malfaiteurs, mais leur destinée avait été cruelle. Leur avait-il jamais donné un mauvais conseil, et ses paroles avaient-elles jamais causé au peuple la moindre souffrance ? Mieux valait, à son avis, laisser partir vivants ces blancs et ceux qui voudraient les suivre. Ce serait une médiocre faveur. – « Moi dont vous avez toujours connu, dont vous avez éprouvé la loyauté, je vous prie de les laisser partir. » Il se tourna vers Doramin. Le vieux Nakhoda ne fit pas un mouvement. « Alors », reprit Jim, « appelez mon ami Dain Waris votre fils, car dans cette expédition-là, ce n’est pas moi qui marcherai à votre tête. »