Lord Jim/Chapitre XLIII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 336-342).


XLIII


– « Tamb’ Itam restait atterré derrière le siège de son maître dont la déclaration produisit une immense sensation. – « Laissez-les aller, car c’est la plus sage façon de faire, à mon sentiment, et je ne vous ai jamais trompé », insista Jim. Il y eut un silence. Dans l’ombre de la cour, on entendait les murmures étouffés et le piétinement d’une foule. Doramin leva sa lourde tête pour dire qu’il n’y avait pas à songer à lire dans les cœurs, plus qu’à toucher le ciel avec la main, mais… qu’il consentait. Les autres opinèrent tour à tour : – « Mieux vaut qu’ils s’en aillent », disaient certains, mais la plupart se contentèrent de dire : « qu’ils s’en rapportaient à Tuan Jim. »

« C’est dans cette simple forme d’assentiment à son désir que gît le nœud de la situation ; c’est leur foi dans sa loyauté et l’hommage à sa droiture qui faisaient de lui, à ses propres yeux, l’égal des hommes impeccables qui n’ont jamais quitté leur place dans le rang. La parole de Stein : « Romanesque ! Romanesque ! » semble planer sur le pays qui ne le rendra plus jamais à un monde indifférent à son échec comme à ses mérites, et sur cette ardente et jalouse tendresse qui, dans la stupeur d’une affreuse douleur et d’une éternelle séparation, lui refuse l’aumône même des larmes. Du moment où la simple loyauté des trois dernières années de sa vie remporte la victoire sur l’ignorance, la terreur et la colère des hommes, il ne m’apparaît plus tel que je l’ai vu à la dernière minute, – point blanc absorbant le suprême reflet de lumière tombé sur une côte noire et une mer assombrie, – mais plus grand, plus digne de compassion, dans cette solitude de son âme, demeuré, pour celle même qu’il aimait le mieux, un cruel et insoluble mystère.

« Il est évident qu’il ne se méfiait pas de Brown ; il n’avait pas de raison de suspecter une histoire dont la vérité paraissait attestée par une rude franchise, par une sorte de sincérité virile dans l’acceptation de la moralité et des conséquences de ses actes. Mais Jim ne connaissait pas l’égoïsme presque inconcevable d’un homme qui, à voir ses desseins déjoués et contrecarrés ses projets, s’affolait de la rage indignée et furieuse d’un autocrate contrarié. S’il ne se méfiait pas de Brown, Jim gardait pourtant la crainte d’un malentendu quelconque, d’un incident qui pouvait survenir et se terminer par une collision sanglante. Aussi, à peine retirés les chefs Malais, pria-t-il Bijou de lui donner à manger, car il allait quitter le fort pour se mettre, en ville, à la tête des combattants. Comme la jeune femme se récriait, en lui rappelant sa fatigue, il déclara que si quelque chose arrivait, il ne se le pardonnerait jamais. – « Je réponds de toutes les existences ici » rappela-t-il. Il était un peu sombre ; Bijou lui servit son repas de ses propres mains (dans le service de table offert par Stein), en prenant à Tamb’ Itam les plats et les assiettes. Jim se dérida bientôt et dit à sa compagne qu’il allait lui remettre, pour une nuit encore, le commandement du fort. – « Pas de sommeil pour nous, ma fille, tant que notre peuple est en danger ! » conclut-il. Après quoi, il affirma en souriant qu’elle était le meilleur homme de tous ces gens-là. « Si Dain Waris et toi aviez fait ce que vous souhaitiez, aucun de ces pauvres diables ne serait plus en vie aujourd’hui. » – « Sont-ils bien méchants ? » interrogea-t-elle, en se penchant sur la chaise du jeune homme. – « Des hommes peuvent faire parfois le mal sans être beaucoup plus méchants que d’autres », répondit-il, avec une certaine hésitation.

« Tamb’ Itam suivit son maître jusqu’à l’embarcadère, en dehors du fort. La nuit était claire mais sans lune, et le milieu du fleuve restait sombre, tandis que, près des berges, l’eau reflétait de nombreux feux, « comme par une nuit de Ramadan », me disait le Malais. Des pirogues armées passaient silencieusement dans la bande d’ombre, ou immobiles à l’ancre, flottaient avec un bruit de clapotis sonore. Tamb’ Itam eut beaucoup à pagayer et beaucoup à marcher sur les talons de son maître ; ils arpentèrent la rue illuminée par les feux, et s’enfoncèrent jusqu’aux confins de la ville, où de petits groupes d’hommes montaient la garde dans les champs. Tuan Jim donnait des ordres aussitôt exécutés. Ils passèrent, pour finir, au palais du Rajah, occupé, cette nuit-là, par un détachement des serviteurs de Jim. Le vieux Rajah avait fui, le matin à la première heure, avec la plupart de ses femmes, et s’était réfugié, près d’un village de la brousse, dans une petite maison qu’il possédait sur un affluent du fleuve. Resté en arrière, Kassim avait assisté au conseil, pour expliquer, avec son air d’activité diligente, sa diplomatie de la veille. On lui battait froid, mais il n’en conservait pas moins sa vivacité paisible et souriante, et fit montre d’un grand enthousiasme lorsque Jim lui déclara sèchement qu’il allait faire occuper, ce soir-là, la redoute du Rajah par des hommes à lui. À l’issue du conseil, il alla de l’un des chefs à l’autre, en proclamant bien haut sa gratitude pour cette protection accordée, en son absence, aux domaines de son maître le Rajah.

« Vers dix heures, les hommes de Jim vinrent occuper l’enceinte qui commandait l’embouchure du ruisseau. Jim comptait rester là jusqu’au départ de Brown. Un petit feu fut allumé en dehors de la palissade, sur la pointe plate et gazonnée où Tamb’ Itam disposa un pliant pour son maître. Jim lui conseilla d’essayer de dormir. Tamb’ Itam alla chercher une natte et s’allongea à l’écart, mais il ne pouvait fermer l’œil, bien qu’il sût qu’il lui restait un long trajet à faire, avant la fin de la nuit. Son maître marchait de long en large devant le feu, la tête basse et les mains derrière le dos. Son visage était triste. Chaque fois qu’il s’approchait, Tamb’ Itam feignait de dormir, pour que Jim ne s’aperçût pas qu’il le regardait. Le jeune homme finit par s’arrêter, et abaissant les yeux sur son serviteur, dit doucement : – « Il est temps ! »

« Tamb’ Itam se leva aussitôt et fit ses préparatifs. Sa mission consistait à descendre le fleuve, une heure ou plus avant la chaloupe de Brown, et à transmettre à Dain Waris l’ordre formel et péremptoire de laisser passer les blancs sans les inquiéter. Jim ne voulait charger personne que lui de ce rôle. Avant de partir, Tamb’ Itam demanda un gage de sa mission, simple formalité, car sa situation auprès de Jim le faisait connaître de tous. – « Le message est d’importance », expliquait-il, « et ce sont tes propres paroles, Tuan, que je dois rapporter. » Son maître fouilla dans une de ses poches, puis dans l’autre, et finit par retirer de son doigt l’anneau d’argent de Stein, qu’il portait presque toujours. Il le donna à Tamb’ Itam. Quand le Malais partit, le camp de Brown était encore sombre sur la colline, à l’exception d’une petite lueur qui brillait entre les branches d’un des arbres abattus par les blancs.

« La veille au soir, Brown avait reçu de Jim une feuille de papier plié avec ces mots : « Vous aurez la route libre. Partez dès que la prochaine marée portera votre chaloupe. Que vos hommes prennent garde, les fourrés des deux rives du ruisseau et la redoute, à son embouchure, sont pleins de guerriers bien armés. Vous n’auriez aucune espèce de chance, mais je ne crois pas que vous cherchiez un massacre. » Brown lut ce mot, déchira la feuille en petits morceaux, et se tournant vers Cornélius qui l’avait apportée, fit railleusement : – « Adieu, mon excellent ami. » Cornélius, entré dans le fort, avait passé son après-midi à rôder autour de la maison de Jim. Jim l’avait choisi pour porter son billet, parce que, sachant l’anglais et connu de Brown, il ne risquait pas, comme un indigène, en approchant au crépuscule, un coup de feu lâché par un des bandits pris de panique.

« Cornélius ne se retira point après avoir remis le billet. Brown était assis devant un petit feu ; tous ses compagnons étaient couchés. – « Je pourrais vous dire quelque chose qui vous intéresserait », grommela Cornélius d’un air maussade. Brown ne fit pas attention à ses paroles. « Vous ne l’avez pas tué », reprit l’autre, « et qu’y avez-vous gagné ? Vous auriez pu obtenir de l’argent du Rajah, sans compter le sac de toutes les maisons Bugis, et maintenant vous n’avez rien du tout. » – « Je vous conseille de filer », gronda Brown, sans même le regarder. Mais Cornélius se laissa tomber à côté de lui et se mit à chuchoter avec volubilité, en lui touchant de temps en temps le coude. Ses paroles firent redresser Brown qui lâcha un juron. Cornélius venait de lui révéler la présence de Dain Waris, avec une troupe en armes, en aval de la rivière. Au premier moment, Brown se crut vendu et trahi, mais un moment de réflexion suffit à le convaincre qu’il ne pouvait s’agir de trahison. Il ne dit rien, et un peu après, Cornélius s’avança, d’un air d’indifférence profonde, qu’il y avait, en dehors du bras principal, un autre chenal bien connu de lui. – « C’est une bonne chose à savoir », approuva Brown en dressant l’oreille, cependant que Cornélius se mettait à lui raconter ce qui s’était passé en ville et lui rapportait tout ce qui s’était dit au conseil ; il bavardait à mi-voix, d’un ton monotone, comme on chuchote parmi les dormeurs que l’on craint d’éveiller. – « Il pense m’avoir rendu inoffensif, ah vraiment… » gronda très bas Brown. – « Oui, c’est un imbécile, un petit enfant. Il est venu ici pour me voler ! » pleurnichait Cornélius, « et il a capté la confiance générale. Mais s’il survenait un fait qui empêchât, à l’avenir, de croire en lui, où serait-il ?… Ce Dain Waris qui vous attend là-bas, Capitaine, c’est le premier homme qui vous ait repoussé ici, lors de votre arrivée. » Brown fit remarquer, avec nonchalance, que mieux valait éviter de le voir, et Cornélius affirma, toujours sur le même ton détaché et rêveur qu’il connaissait un bras perdu, assez large pour laisser passer, derrière le camp Bugi, la chaloupe des blancs. « Il faudra vous tenir très tranquilles », ajouta-t-il, comme s’il eût obéi à une arrière-pensée, « car à cet endroit on passe tout près du camp… tout près. Ils sont campés sur le rivage, avec leurs bateaux tirés sur la berge. » – « Oh, nous savons être silencieux comme des ombres, ne craignez rien », fit Brown. Cornélius stipula que, s’il devait servir de pilote, son propre canot serait prit en remorque. – « Il faudra que je remonte vivement », expliqua-t-il.

« Deux heures avant l’aube, les guetteurs, postés aux abords de la redoute, annoncèrent que les voleurs blancs descendaient vers leur chaloupe. En un clin d’œil, tous les hommes armés étaient sur le qui-vive, d’un bout à l’autre de Patusan. Les rives du fleuve restaient pourtant plongées dans un tel silence que, sans les feux qui s’élevaient parfois en brusques flambées sombres, la ville eût paru endormie comme en temps de paix. Un brouillard dense, suspendu sur l’eau, répandait une sorte d’illusoire lumière grise, qui ne laissait rien voir. Lorsque la chaloupe sortit du ruisseau, pour entrer dans le fleuve, Jim se tenait debout, sur la pointe basse de terre, devant l’enceinte du Rajah, au point même où il avait, pour la première fois, mis le pied sur le rivage de Patusan. Mobile dans la grisaille, solitaire, très massive et déjouant pourtant sans cesse les regards, une ombre se dessinait. Un murmure assourdi en sortait. De la barre, Brown entendit la voix calme de Jim : – « Vous avez la route libre. Vous ferez bien de vous laisser dériver tant que durera ce brouillard qui va d’ailleurs bientôt se lever. » – « Oui, nous verrons bientôt clair », répondit Brown.

« Les trente ou quarante hommes qui restaient, l’arme au bras, en dehors de la palissade, retenaient leur souffle. Le Bugi, propriétaire du prau, que j’avais vu sur la véranda de Stein, faisait partie de ce groupe ; il me raconta que la chaloupe, en rasant de tout près la pointe basse, avait un instant paru grossir démesurément, et dominer l’éperon comme une montagne. – « Si vous jugez que cela vaille la peine d’attendre un jour sur la côte », cria Jim, « je tâcherai de vous envoyer quelque chose : un bœuf, des ignames… ce que je pourrai. » L’ombre avançait toujours. – « Oui, entendu », fit dans le brouillard une voix assourdie et sans timbre. Aucun des assistants attentifs ne saisit le sens de ces paroles, et Brown disparut, avec ses hommes et sa chaloupe, comme des spectres évanouis sans le moindre bruit.

« Voilà comment, invisible dans le brouillard, l’aventurier quitta Patusan, avec Cornélius assis dans la chambre d’arrière de sa chaloupe. – « On vous enverra peut-être un petit bœuf », ricana le métis. « Oh oui ; un bœuf, des ignames, vous les aurez, puisqu’il vous l’a promis ! Il dit toujours la vérité. Il m’a volé tout ce que je possédais. Il faut croire que vous préférez un bœuf maigre au sac de nombreuses maisons ! » – « Je vous conseille de tenir votre langue, si vous ne voulez pas vous faire flanquer par-dessus bord dans ce sacré brouillard », menaça Brown. La chaloupe paraissait immobile ; on ne voyait rien, pas même la rivière le long du bateau, mais on sentait la poussière d’eau courir et se condenser en ruisselant sur les barbes et les visages. C’était lugubre, me disait Brown. Chacun des aventuriers eût pu se croire seul, dans une barque à la dérive, avec la hantise et le soupçon à peine perceptibles de fantômes soupirants et murmurants autour de lui. – « Me flanquer par-dessus bord, ah vraiment ! » grommela Cornélius d’un ton hargneux. « Au moins, je saurais me retrouver ; j’ai vécu tant d’années ici ! » – « Pas assez pour vous diriger dans un brouillard pareil », rétorqua Brown, en se renversant en arrière et en balançant son bras au-dessus du gouvernail inutile. – « Si ! bien assez ! » grogna Cornélius. – « Très précieux ! » commenta Brown. « Faut-il conclure que vous sauriez retrouver à tâtons, comme ceci, le bras détourné dont vous m’avez parlé ? » Cornélius fit un signe affirmatif. – « Êtes-vous trop las pour ramer ? » reprit-il, après un silence. – « Non, par Dieu ! » cria brusquement le capitaine. « Allons, les avirons à l’eau, vous autres ! » On entendit dans le brouillard un grand remue-ménage qui se résolut peu à peu en un grincement régulier de rames invisibles contre d’invisibles tolets. Rien n’était changé cependant, et sans l’éclaboussement régulier des rames, on eût pu se croire, me disait Brown dans une nacelle de ballon, halée en plein brouillard. À partir de ce moment, Cornélius n’ouvrit plus la bouche que pour supplier, d’une voix gémissante, que l’on écopât sa pirogue, tirée en remorque. Peu à peu, le brouillard s’éclaircissait et se faisait plus lumineux devant la chaloupe. À sa gauche, Brown vit une ombre, que l’on eût pu prendre pour le dos de la nuit en fuite. Tout à coup, une grosse branche feuillue passa au-dessus de sa tête, cependant que des rameaux ruisselants et immobiles se relevaient légèrement, près du bord de l’embarcation. Sans un mot, Cornélius lui prit la barre des mains. »