Lord Jim/Chapitre XLIV

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 342-347).


XLIV


« Je crois qu’ils n’échangèrent plus une parole. La chaloupe était entrée dans un étroit chenal latéral, où les palettes des rames la poussaient en s’implantant dans les berges croulantes, et où pesait une ombre lugubre, comme si, au-dessus du brouillard qui remplissait ce bras de rivière depuis ses profondeurs jusqu’aux cimes des arbres, de grandes ailes eussent été déployées. Des branches en surplomb, de grosses gouttes tombaient à travers le morne brouillard. À un murmure de Cornélius, Brown fit charger les fusils. – « Je vais vous donner le plaisir de vous acquitter envers ces gens-là avant de filer, tas d’estropiés que vous êtes », dit-il à sa bande. « Prenez garde de ne pas gâcher l’occasion, espèces de chiens ! » Des grognements sourds accueillirent ces paroles. Cornélius larmoyait, et s’inquiétait fort du sort de son canot.

« Cependant, Tamb’ Itam avait atteint le terme de sa course. Le brouillard l’avait un peu retardé, mais il avait ramé avec vigueur, en restant au contact de la rive sud. Peu à peu, le jour parut, comme un reflet dans un globe de verre dépoli. Les rives formaient de chaque côté du fleuve une tache noire, où l’on décelait des soupçons de piliers, et, très haut dans le ciel, des ombres de branches tordues. La brume restait très dense au ras de l’eau, mais on montait bonne garde au camp, car dès que Tamb’ Itam s’en approcha, deux silhouettes d’hommes émergèrent de la vapeur blanche, et des voix vigoureuses le hélèrent. Il répondit, et un canot vint aborder sa pirogue. Il échangea des nouvelles avec les guetteurs : tout allait bien ; le temps d’épreuve était passé. Les hommes du canot lâchèrent le bord de sa pirogue, et se perdirent immédiatement dans la brume. Tamb’ Itam poursuivit sa route, jusqu’à ce qu’il entendît des voix venir à lui sur l’eau, et vit, à travers le brouillard qui commençait à se soulever en tourbillons, la lueur de feux allumés sur une grève sablonneuse, encadrée par des fourrés et une haute futaie. Là encore, on était aux aguets, car on l’interpella. Il cria son nom, en lançant de deux coups de pagaie, sa pirogue sur la rive. C’était un camp important. Les hommes allongés par petits groupes échangeaient des murmures assourdis de causerie matinale. De minces filets de fumée ondulaient lentement sous le brouillard blanc. On avait bâti, pour les chefs, de petits abris élevés au-dessus du sol. Les fusils étaient disposés en faisceaux et fichés un à un dans le sable ; de grandes lances se dressaient près des feux.

« Avec un air d’importance, Tamb’ Itam demanda à être conduit près de Dain Waris. Il trouva l’ami de son seigneur blanc couché sur un lit surélevé de bambou, abrité par un berceau de bâtons couverts de nattes. Dain Waris était éveillé, et un feu clair flambait devant son abri, qui prenait un air de temple primitif. Le fils unique de Nakhoda Doramin répondit avec cordialité au salut de Tamb’ Itam. Le serviteur commença par lui tendre l’anneau, gage de la sincérité de son message. Dain Waris s’appuya sur un coude, et lui ordonna de parler, pour dire ses nouvelles. Commençant par la formule consacrée : – « Bonnes nouvelles… », Tamb’ Itam répéta les paroles mêmes de Jim. Partis sur le consentement de tous les chefs, les blancs devaient trouver libre passage sur la rivière. Pour répondre à quelques questions, Tamb’ Itam résuma alors la discussion du dernier conseil. Dain Waris l’écouta attentivement jusqu’au bout, en jouant avec l’anneau qu’il finit par glisser à l’index de sa main droite. Après avoir appris tout ce que Tamb’ Itam avait à dire, il le congédia, en lui faisant donner nourriture et abri. Des ordres de repli pour l’après-midi furent immédiatement lancés. Après quoi, Dain Waris se recoucha, les yeux ouverts, tandis que ses propres serviteurs préparaient son repas, près d’un grand feu, en bavardant avec Tamb’ Itam, pour savoir de lui les dernières nouvelles de la ville. Le soleil dévorait la brume. On menait bonne garde sur le bras principal du fleuve, où l’on s’attendait, d’un moment à l’autre, à voir déboucher l’embarcation des blancs.

« C’est alors que Brown se vengea d’un monde qui, après vingt ans de folles et méprisantes brimades, lui refusait le tribut d’un succès de vulgaire banditisme. Ce fut un acte de férocité froide, dont, sur son lit de mort, le souvenir le consolait comme un indomptable défi. Il fit furtivement débarquer ses hommes sur le côté de l’île opposé au camp des Bugis, et les mena vers l’autre rive. Après une lutte brève mais silencieuse, Cornélius qui avait tenté de s’esquiver au moment du débarquement, se résigna à diriger la petite troupe à travers les fourrés les moins épais de la brousse. Brown tenait les mains décharnées du métis derrière son dos, dans un seul de ses gros poings, et activait de temps en temps son allure d’une bourrade brutale. Cornélius restait muet comme une carpe, abject mais ferme dans un dessein dont il entrevoyait confusément la réalisation prochaine. Vers la lisière de la forêt, les hommes de Brown se déployèrent dans le fourré et attendirent. Le camp s’étalait tout entier sous leurs yeux, et personne ne regardait de leur côté. Nul ne pouvait rêver que les blancs connussent l’étroit chenal qui passait derrière l’île. Lorsqu’il jugea le moment venu, Brown cria : – « Allez-y ! » et quatorze coups partirent comme un seul.

« Telle fut la surprise, me racontait Tamb’ Itam, qu’en dehors de ceux qui tombèrent morts ou blessés, aucun des Bugis ne fit un mouvement, pendant un temps appréciable, après la première décharge. Mais un guerrier cria, et ce cri parut déchaîner, de toutes les gorges, un hurlement de stupeur et d’épouvante. Une panique folle chassa tous ces hommes et en fit une masse hésitante ; ils couraient çà et là sur la berge, comme un troupeau apeuré par le flot. Quelques indigènes sautèrent à l’eau, mais la plupart ne s’y précipitèrent qu’après la dernière décharge. Trois fois les bandits tirèrent dans le tas, pendant que, seul en vue, Brown sacrait et hurlait : – « Visez bas ! Visez bas ! »

« Tamb’ Itam m’affirma avoir compris, dès la première salve, ce qui s’était passé. Bien que non touché, il se laissa tomber à terre, et fit le mort, en gardant pourtant les yeux ouverts. Bondissant de sa couche aux premiers coups de feu, Dain Waris sortit sur le rivage découvert, juste à temps pour recevoir, en plein front, une balle de la seconde décharge. Tamb’ Itam le vit écarter les bras tout grands, avant de tomber. C’est alors, m’a-t-il dit, alors seulement, qu’il se sentit accablé par une grande terreur. Toujours invisibles, les blancs se retirèrent comme ils étaient venus.

« Voilà comment Brown régla ses comptes avec la fortune adverse. Notez que, dans cet affreux attentat, on retrouve une certaine supériorité, comme celle de l’homme qui met au service du droit (au sens abstrait du mot), ses passions communes. Il ne s’agit pas d’un massacre banal et perfide ; c’était une leçon, une rétribution, l’explosion de quelque obscur et terrible attribut de notre nature, moins profondément enfoui, je le crains, que nous aimerions à le croire.

« Après cela, les blancs s’éclipsent, sans que Tamb’ Itam ait pu les voir, et semblent s’évanouir pour toujours aux yeux des hommes ; la goélette même disparaît, comme disparaissent tant de choses volées. Mais on raconte qu’un mois plus tard, une chaloupe blanche fut recueillie, dans l’océan Indien, par un vapeur de commerce. Deux squelettes au visage jaune parcheminé, et aux yeux vitreux, reconnaissaient l’autorité d’un troisième spectre, qui déclara se nommer Brown. Sa goélette qui se dirigeait, d’après ses dires, vers le sud, avec une cargaison de sucre de Java, avait subi une terrible avarie et sombré sous ses pieds. Lui et ses compagnons étaient les seuls survivants des six hommes d’équipage. Les deux marins moururent à bord du vapeur qui les avait recueillis. Brown vécut pour me permettre de le voir, mais je puis affirmer qu’il avait joué son rôle jusqu’au bout.

« Les aventuriers avaient oublié, dans leur fuite, de couper la remorque du canot de Cornélius. Quant à Cornélius lui-même, Brown l’avait laissé filer, au début de la fusillade, avec un coup de pied en guise de bénédiction d’adieu. En se relevant d’entre les morts, Tamb’ Itam aperçut, au milieu des cadavres et des feux expirants, le Nazaréen qui courait sur le rivage en poussant de petits cris. Il se rua tout à coup vers la rivière et tenta, au prix d’efforts frénétiques, de pousser à l’eau l’une des pirogues Bugis. – « Puis, jusqu’à ce qu’il m’ait vu », continuait Tamb’ Itam, « il resta debout, les yeux fixés sur la lourde barque, en se grattant la tête. » – « Qu’est-il advenu de lui ? », demandai-je. Tamb’ Itam me regarda en face et fit un geste expressif du bras droit. – « Je l’ai frappé deux fois, Tuan », dit-il. « En me voyant approcher, il se jeta violemment à terre, et se débattit avec un grand cri. Il gloussait comme une poule effarée, mais dès qu’il sentit la pointe de ma lance, il se tint coi et me regarda fixement, pendant que la vie lui sortait des yeux. »

« Après cela, Tamb’ Itam ne s’attarda point. Il comprenait l’urgente nécessité d’arriver le premier au fort avec les terribles nouvelles. Nombreux étaient évidemment les survivants de la troupe de Dain Waris, mais dans leur folle panique, certains avaient traversé le fleuve à la nage, tandis que d’autres s’enfonçaient dans la brousse. Le fait est qu’ils ignoraient réellement d’où venait le coup ; ils ne savaient pas si d’autres bandits blancs n’allaient pas survenir ou n’avaient pas déjà pris possession de tout le pays. Ils se croyaient victimes d’une vaste trahison, et voués à une destruction fatale. Certains groupes ne rallièrent pas la ville avant trois jours pleins. Quelques-uns pourtant reprirent aussitôt le chemin de Patusan, entre autres les rameurs de l’un des canots préposés ce matin-là à la surveillance du fleuve, qui s’étaient trouvés en vue du camp au moment de l’attaque. Il est vrai qu’ils commencèrent par sauter par-dessus bord, pour gagner à la nage la rive opposée, mais, revenus un peu plus tard à leur pirogue, ils remontèrent le courant avec un cœur plein de terreur. Tamb’ Itam avait une heure d’avance sur eux. »