Lord Jim/Chapitre XXII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 197-203).


XXII


– « La conquête de l’amour, de la vénération, de la confiance des hommes, l’orgueil qu’elle suscite et la puissance qu’elle procure, ce sont là éléments d’un conte héroïque ; seulement nos esprits s’attachent au caractère extérieur de semblables succès, et dans le succès de Jim, il n’y avait rien d’extérieur. Trente milles de forêts le cachaient aux yeux d’un monde indifférent, et sur une côte blanche d’écume le bruit du ressac noyait la voix de la renommée. Le courant de la civilisation bifurquait contre un cap, à cent milles au nord du Patusan, en deux branches respectivement dirigées vers l’est et le sud-est, en laissant à l’écart ses plaines et ses vallées, ses forêts et sa vieille humanité ; il négligeait le Patusan, comme un îlot émietté et insignifiant, perdu entre les deux branches d’un torrent formidable et dévorant. On trouve assez souvent mentionné le nom du pays dans les récits des anciens voyageurs. Les commerçants du XVIIe siècle y allaient chercher du poivre, parce qu’au temps de Jacques Ier, la passion du poivre semblait brûler, comme une flamme d’amour, dans la poitrine des aventuriers de Hollande et d’Angleterre. Où ne seraient-ils pas allés pour chercher du poivre ? Pour un sac de poivre, ils se coupaient la gorge entre eux, sans hésitation, ou ils vendaient leur âme dont ils prenaient si grand soin d’autre part ; cet étrange et obstiné désir leur faisait défier mille morts diverses ; ils affrontaient les mers connues, les maladies bizarres et hideuses, les plaies, la captivité, la faim, les épidémies et le désespoir. Ils en devenaient grands, par le Ciel ! ils en devenaient héroïques et émouvants aussi, dans leur soif de négoce, sous les coups de l’inflexible mort qui prélevait son tribut sur jeunes et vieux. Il paraît impossible qu’un simple appétit de lucre ait pu pousser les hommes à une telle opiniâtreté d’entreprises, à un aussi aveugle entêtement dans l’effort et le sacrifice. Et, en fait, ceux qui aventuraient ainsi leurs personnes et leurs vies, risquaient tout leur avoir pour une mince récompense. Ils laissaient leurs os à blanchir sur de lointains rivages pour détourner les flots de la fortune vers ceux qui vivaient au pays. À nos yeux de successeurs, soumis à des épreuves moins rudes, ils paraissent grandis, non point comme agents de commerce, mais comme les instruments d’une destinée préétablie ; c’est pour obéir à une voix intérieure, à une impulsion de leur sang, à un rêve d’avenir qu’ils cinglaient vers l’inconnu. Ils étaient prodigieux, et ils étaient préparés aussi, il faut l’avouer, au merveilleux. Ils l’enregistraient avec complaisance dans le récit de leurs souffrances ; ils le mêlaient à l’esprit de la mer, aux coutumes de nations étranges, à la gloire de chefs superbes.

« Au Patusan, ils avaient trouvé des quantités de poivre et avaient été impressionnés par la magnificence et la sagesse du Sultan ; mais on ne sait pourquoi, après un siècle de relations suivies, le pays vit peu à peu décliner son commerce. Peut-être le poivre était-il épuisé. En tout cas, personne ne s’en soucie plus maintenant ; la gloire est éteinte ; le Sultan, un adolescent imbécile, avec deux pouces à la main gauche, extorque à une population misérable un revenu incertain, que lui volent ses nombreux oncles.

« Je tiens ces renseignements de Stein, qui me donna les noms de ces oncles, avec un bref aperçu sur la vie et le caractère de chacun d’eux. Il était, au sujet des États indigènes, aussi riche en informations qu’un rapport officiel, mais infiniment plus amusant. Il avait besoin d’être au courant. Il trafiquait dans un très grand nombre de ces États, et dans plus d’un district, au Patusan, entre autres, sa maison était la seule à posséder un comptoir, par licence spéciale des autorités hollandaises. Le Gouvernement se fiait à sa discrétion, et il était entendu qu’il acceptait tous les risques de l’entreprise. Les hommes qu’il employait le comprenaient aussi, mais il faut croire qu’il savait les payer en conséquence. Il m’exposa les faits avec une parfaite franchise, le lendemain matin, à la table du déjeuner. À sa connaissance (ses dernières nouvelles du Patusan remontaient à treize mois, spécifia-t-il), l’état normal était là-bas celui d’une insécurité totale pour la vie et les biens. Il y avait des forces antagonistes en présence, dont l’une était représentée par le Rajah Allang, le pire des oncles du Sultan ; gouverneur de la rivière, il pratiquait toutes les exactions et les vols, et pressurait à mort les Malais du pays, malheureuses victimes sans défense, qui n’avaient même pas la ressource de l’émigration. – « Car », me faisait remarquer Stein, « où et comment les pauvres gens pourraient-ils s’en aller ? » Ils n’en éprouvaient probablement même aucun désir. Le monde, qui est entouré de hautes montagnes infranchissables, a été confié aux mains des grands personnages, et ce Rajah-là, ils le connaissaient ; il appartenait à leur propre maison royale. J’ai eu le plaisir de rencontrer un jour ce gentleman. C’était un petit vieillard usé et sale, avec des yeux mauvais et une bouche molle, qui avalait toutes les deux heures une pilule d’opium, et, au mépris de la plus vulgaire décence, portait les cheveux découverts et tombant en mèches folles, pauvres et filasseuses, sur son visage desséché et osseux. Pour donner audience, il grimpait sur une sorte d’étroite estrade, dressée dans une salle à l’aspect de grange en ruine ; à travers les fentes d’un plancher de bambou pourri, on apercevait, à douze ou quinze pieds sous soi, les monceaux d’ordures et de déchets de toute sorte, entassés sous la maison. Voilà comment et où il nous reçut, lorsque je lui fis avec Jim une visite de cérémonie. Il y avait une quarantaine de personnes dans la pièce, et trois fois autant peut-être dans la grande cour du bas. Quelques jeunes gens, vêtus de soieries chantantes, nous regardaient de loin ; la majorité, esclaves ou humbles serviteurs à moitié nus, portaient des sarongs en loques, tachés de cendre et de boue. Je n’avais jamais vu à Jim un tel air de gravité, d’empire sur lui-même, d’impressionnante impassibilité. Au milieu de ces individus à peau brune, sa silhouette vigoureuse, toute vêtue de blanc, et la brillante toison de ses cheveux blonds semblaient attirer toute la lumière glissée aux fentes des volets dans cette salle sombre, aux murs de paillis et au toit de chaume. Il n’apparaissait pas seulement comme un être d’une autre race, mais d’une autre essence. Si on ne l’eût pas vu arriver dans son canot, on aurait pu le croire descendu des nuages. Mais il était sorti d’une pirogue vermoulue où il se tenait tout à fait immobile et les jambes serrées, de peur de la faire chavirer ; assis sur une malle de fer-blanc que je lui avais prêtée, il gardait sur ses genoux un revolver de marine, offert par moi au départ, que, par une intervention de la Providence, une idée absurde et bien digne de lui ou une instinctive sagacité lui avait fait décider de porter non chargé. C’est dans cet équipage qu’il avait remonté la rivière de Patusan. Rien ne pouvait être plus prosaïque et plus dangereux, plus absurdement hasardeux et plus solitaire. Etrange fatalité que celle qui donnait, à chacun de ses actes une allure de fuite, de désertion irréfléchie et impulsive, de saut dans l’inconnu.

« C’est le caractère hasardeux de l’aventure qui, précisément, me frappe le plus aujourd’hui. Ni Stein ni moi ne soupçonnions clairement ce qu’il pouvait y avoir de l’autre côté du mur, par-dessus lequel, pour parler en métaphore, nous l’avions lancé sans cérémonie. Sur le moment, je souhaitais surtout le voir disparaître complètement. Quant à Stein, il obéissait, de façon bien caractéristique, à un motif d’ordre sentimental. Il avait l’idée de payer (en nature je suppose), la vieille dette qu’il n’avait jamais oubliée. Toute sa vie, il avait fait montre d’un intérêt particulier pour tout originaire des Iles Britanniques. Son défunt bienfaiteur était Écossais, à vrai dire, Écossais au point de s’appeler Alexandre Mac Neill, et Jim sortait d’un comté situé bien au sud de la Tweed, mais pour ceux qui la regardent à trois ou quatre mille lieues de distance, même pour ses propres enfants, la Grande-Bretagne, sans être en rien diminuée, paraît assez raccourcie pour que de tels détails perdent leur importance. Stein était excusable, et il me laissait entrevoir des intentions si généreuses, que je le suppliai de les tenir secrètes pour l’instant. Je sentais qu’il ne fallait laisser aucune considération d’avantage personnel influencer Jim ; il ne fallait même pas courir le risque d’une telle orientation. C’est en face d’une autre espèce de réalité que nous nous trouvions. Il cherchait un refuge, et ce refuge, nous allions le lui offrir, à ses risques et périls, voilà tout.

« Sur tous les autres points, j’usai avec lui d’une parfaite franchise, et j’exagérai même (je le croyais, au moins), les dangers de l’entreprise. À la vérité, je ne leur avais pas rendu justice ; le premier jour de Jim au Patusan faillit être son dernier jour aussi, et n’eût pas manqué de l’être si sa témérité ou son mépris de lui-même ne lui eussent fait omettre de charger son revolver. Je me souviens d’avoir vu, tandis qu’il m’écoutait développer le précieux plan de retraite que nous avions tracé à son intention, son expression de résignation obstinée mais lasse, faire place, peu à peu, à un air de surprise, d’intérêt, de stupeur, puis à une explosion d’enthousiasme juvénile. C’était la chance même dont il avait rêvé ! Il ne pouvait comprendre comment il avait mérité que je… Il voulait être pendu s’il devinait à quoi il devait… Et c’était Stein, Stein le commerçant qui… Mais bien entendu, c’était à moi qu’il… Je l’arrêtai court ; il bredouillait et sa gratitude me causait une inexprimable souffrance. Je lui déclarai que s’il était redevable de cette chance à un être particulier, c’était à un vieil Écossais dont il n’avait jamais entendu prononcer le nom, qui était mort depuis des années et dont on ne gardait guère de souvenir, en dehors d’une voix tonnante et d’une sorte de rude honnêteté. Il n’y avait réellement personne pour agréer ses remerciements. Stein redonnait à un jeune homme l’aide qu’il avait lui-même reçue dans ses jeunes années, et mon rôle s’était borné à prononcer son nom. Sur quoi il rougit et fit timidement observer, en tordant entre ses doigts un morceau de papier, que je lui avais toujours fait confiance.

« Je reconnus le fait et ajoutai après un instant de silence que j’aurais souhaité lui voir suivre mon exemple. – « Vous croyez donc que je ne le fais pas ? » demanda-t-il avec inquiétude, puis il murmura qu’il fallait d’abord montrer un peu ce dont on était capable ; après quoi son visage s’éclaira et il éleva la voix pour protester qu’il ne me donnerait aucune occasion de regretter une confiance que… que…

– « Ne vous méprenez pas », interrompis-je ; « il n’est pas en votre pouvoir de me faire regretter quoi que ce soit. Je n’aurai pas de regrets, mais à supposer que j’en dusse avoir, ce serait mon affaire ». Il devait bien comprendre, d’ailleurs, que cet arrangement, cette… tentative, ne dépendaient que de lui ; il en était seul responsable, lui, et personne d’autre. – « Mais… mais… » balbutia-t-il, « c’est précisément ce que… » Je le priai de ne pas faire la bête, et il parut plus intrigué que jamais. Il était en bonne voie de se rendre la vie intolérable. – « Vous croyez… ? » me demanda-t-il, d’un air troublé, pour reprendre presque aussitôt, avec un accent de confiance : « Mais je marchais bien, pourtant, ne trouvez-vous pas ? » Il était impossible d’être fâché contre lui ; je ne pus réprimer un sourire, et lui dis qu’au temps jadis, les gens qui « marchaient », comme cela se faisaient bientôt ermites, dans un pays sauvage. – « Au diable les ermites ! » commença-t-il, avec une spontanéité charmante. Bien entendu, le pays sauvage ne lui faisait pas peur. – « J’en suis heureux », dis-je. C’est là qu’il allait vivre à l’avenir, et il y trouverait assez d’animation, je pouvais le lui promettre. – « Oui ! oui ! » fit-il vivement. Il avait manifesté le désir, poursuivais-je inexorablement, de partir en fermant la porte derrière lui… – « Vraiment ?… » interrompit-il, en proie à un étrange accès de mélancolie qui parut l’envelopper de la tête aux pieds, comme l’ombre fuyante d’un nuage. Il était prodigieusement expressif, somme toute, prodigieusement !… « Vraiment… ? » répéta-t-il amèrement. « Vous ne direz pas que j’aie fait beaucoup de bruit… Et je saurais tout supporter encore…, seulement, la peste m’étouffe ! vous me montrez une porte… ! » – « Très bien », lançai-je, « sortez donc ! » Je pouvais affirmer que la porte serait violemment fermée sur son dos. Sa destinée, quelle qu’elle fût, resterait ignorée, parce que, malgré sa décrépitude, le pays où il allait n’était pas encore mûr pour une intervention. Une fois qu’il y serait entré, il deviendrait, pour le monde extérieur, un homme inexistant. Il n’aurait plus que les semelles de ses souliers pour se tenir debout, mais encore faudrait-il qu’il trouvât un coin pour les poser. – « Un homme inexistant… ! c’est bien cela, par Jupiter ! » murmura-t-il, à mi-voix. Les yeux qu’il fixait sur moi étincelaient. S’il avait compris les conditions, conclus-je, il ferait bien de sauter dans la première guimbarde venue et de courir à la maison de Stein pour y chercher ses dernières instructions. Et je le vis bondir hors de la pièce, sans même me laisser le temps de terminer ma phrase. »