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Lotus de la bonne loi/Appendice 21

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Lotus de la Bonne Loi — Appendice n° XXI
Traduction par Eugène Burnouf.
Librairie orientale et américaine (p. 879-887).
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XXI.
COMPARAISON DE QUELQUES TEXTES SANSCRITS ET PÂLIS.

Le sujet auquel je me propose de toucher ici aurait besoin, pour être traité avec les développements convenables, non de quelques pages seulement, mais d’un livre étendu. Il s’agirait, en effet, de suivre pas à pas les deux collections buddhiques reconnues pour être d’origine indienne, à la fois dans leurs divisions principales et dans les détails les plus délicats de leur rédaction, en les envisageant en même temps sous le double rapport du fonds et de la forme. De cette comparaison attentive, il devrait sortir une critique des autorités écrites du Buddhisme, qui, conduite avec la circonspection et l’indépendance que des esprits supérieurs ont déjà su appliquer à d’autres monuments religieux de l’ancien monde, jetterait infailliblement les plus vives lumières sur le rapport mutuel des deux collections du Népâl et de Ceylan, sur leur développement et leur âge, en un mot sur les idées fondamentales du Buddhisme et sur les lois qui ont présidé ici à leur transformation, ailleurs à leur fixation définitive ; les unes, prolongeant jusqu’à des époques voisines de nous une élaboration dans le travail de laquelle disparaît le principe primitif, les autres, arrêtant à une époque déjà ancienne la rédaction authentique des livres canoniques, pour s’en tenir désormais à un travail de commentaires et de gloses qui ne se permet pas la moindre addition à la pensée originale.

Je n’ai pas besoin de dire qu’une pareille comparaison est actuellement impossible. Nous manquons des éléments nécessaires pour la mener à fin, tant du côté du Népâl que de celui de Ceylan. Il y a plus ; il arriverait qu’une bibliothèque européenne viendrait à réunir sur ses rayons les deux collections complètes du Nord et du Sud, que je douterais encore qu’il fût actuellement possible d’exécuter la comparaison dont je viens d’indiquer sommairement l’objet. Avant de critiquer cette masse considérable d’ouvrages, il faudrait les étudier, puis les placer sous les yeux du public, et, pour ce faire, les publier, les traduire et les commenter. Cette œuvre, plus longue que difficile sans doute, aura besoin pour être achevée du concours de plusieurs hommes patients et instruits ; et c’est seulement quand elle sera terminée que la critique pourra commencer sûrement et en toute liberté le travail de rapprochement et d’analyse qu’elle seule peut exécuter.

Mais de ce qu’il ne nous est pas permis d’atteindre au but, nous serait-il interdit d’essayer de l’entrevoir ? Et parce que nous ne possédons pas encore tous les matériaux nécessaires pour cette recherche, serions-nous dispensé de faire usage de ceux qui sont entre nos mains ? Je ne le pense pas ; et malgré l’insuffisance des documents que j’ai été à même de recueillir jusqu’à ce jour, j’ai cru que je ferais bien de clore ces notes déjà bien longues par l’exposition de quelques textes appartenant à la collection sanscrite et à la collection pâlie, dans lesquels j’ai reconnu de idées identiques exprimées par des formes et dans un idiome différents. L’examen de ces passages donnera une idée approximative de ce qu’on pourrait attendre d’un travail d’ensemble exécuté sur un plus grand nombre d’ouvrages. J’ai d’ailleurs rencontré plus d’une occasion, en rédigeant les notes destinées à éclaircir quelques termes douteux ou difficiles du Lotus de la bonne loi, de comparer aux mots sanscrits de ce texte les mots analogues de passages écrits en pâli que me signalaient mes lectures ; mais je n’ai pas toujours eu besoin de citer les passages mêmes qui me fournissaient ces mots. Je compte compléter ici cette comparaison en alléguant les textes eux-mêmes ; j’y joindrai de plus quelques fragments, ou seulement quelques termes isolés qui n’ont pas pu prendre place dans mes notes, et qui cependant méritent de paraître aux yeux du lecteur sous la double forme que leur ont donnée les livres du Nord écrits en sanscrit et les livres du Sud écrits en pâli.

Pour mettre quelque ordre dans cette exposition, je diviserai en plusieurs groupes les textes que j’ai l’intention de reproduire, en les distribuant d’après les objets auxquels ils se rapportent. Ainsi, dans un premier groupe, j’énumèrerai divers passages relatifs au Buddha, à son apparition sur la terre, à ses qualités intellectuelles et morales. Dans un second groupe, j’indiquerai diverses catégories philosophiques dont on trouve la définition dans les deux collections. Dans un troisième, je traiterai de quelques circonstances miraculeuses ou peu ordinaires, et dans un quatrième, enfin, je signalerai des textes ou des mots relatifs à des faits de la vie commune.


SECTION Ire.
DU BUDDHA, DE SON APPARITION ET DE SES VERTUS.

1. Je commencerai cette revue par un passage répété plus d’une fois dans les textes, et qui est relatif à la manière dont était accueilli le Buddha, lorsqu’on apprenait qu’il venait d’arriver dans un pays où il n’avait pas encore paru. Quoique j’aie déjà traduit ce passage dans l’Introduction à l’histoire du Buddhisme indien[1], et que j’aie eu l’occasion d’analyser, dans le cours de ces notes mêmes, plusieurs des expressions qui y figurent, je crois nécessaire de le donner ici en entier pour qu’on puisse l’examiner sous l’une et l’autre de ses deux formes, celle qui est rédigée en sanscrit et celle qui l’est en pâli. Voici d’abord le sanscrit :


Evam̃rûpô digvidikchûdârakalyâṇakîrtiçabdaçlôkô’bhyudgata ityapi sa bhagavâm̃s tathâgatô ’rhan samyaksam̃buddhô vidyâtcharaṇasam̃pannaḥ sugatô lôkavid anuttaraḥ[2] purachadamyasârathiḥ çâstâ Dêvamanuchyâṇâm̃[3] Buddhô Bhagavân[4]. Sa imam̃[5] sadêvakam̃ lôkam̃ samârakam̃ sabrahmakam̃ saçramaṇâbrâhmaṇîm pradjâm̃ sadêvamanuchâm̃ drĭchṭa êva dharmê[6] svayam abhidjñâya sâkchâtkrĭtôpasam̃padya pravêdayatê[7] sa dharmam̃[8] dêçayaty âdâu kalyâṇam̃ madhyê kalyâṇam̃ paryavasânê kalyâṇam̃ svartham̃ suvyañdjanam̃ kêvalam̃ paripûrṇam̃ pariçuddham̃ paryavadâtam̃ brahmatcharyam̃ sam̃prakâçayati[9].


Voici la traduction de ce passage que je reproduis telle que je l’ai donnée ailleurs, sauf quelques modifications légères : « Aussi le bruit et le renom de la gloire de ses nobles vertus se répandirent-ils ainsi jusqu’aux extrémités de l’horizon et dans les points intermédiaires de l’espace. Le voilà, ce bienheureux Tathâgata, vénérable, parfaitement et complètement Buddha, doué de science et de conduite, bien venu, connaissant le monde, sans supérieur, dirigeant l’homme comme un jeune taureau, précepteur des Dêvas et des hommes, Buddha, Bhagavat ! Le voilà, qui après avoir de lui-même, et dès ce monde-ci, reconnu, vu face à face et pénétré cet univers, avec ses Dêvas, ses Mâras et ses Brahmâs, ainsi que la réunion des créatures Çramanas, Brahmanes, Dêvas et hommes, le fait connaître. Il enseigne la loi ; il expose la conduite religieuse qui est vertueuse au commencement, au milieu et à la fin, dont le sens est bon, dont chaque syllabe est bonne, qui est absolue, accomplie, parfaitement pure et belle. »

Voici maintenant comment les textes pâlis expriment ce même passage :


Evam̃ kalyâṇô kittisaddô abbhuggatô itipi sô bhagavâ araham̃ sammâsambuddhô vidjdjâtcharaṇasampannô sugatô lôkavidu anuttarô purisadammasârathi sattâ dêvamanussânam̃ Buddhô Bhagavâ. Sô imam̃ lôkam̃ sadêvakam sa brahmakam̃ sassamaṇabrâhmaṇim padjam̃ sadêvamanassam̃ sayam̃ abhiññâ satchtchhikatvâ pavêdêti sô dhammam̃ desêti âdikalyâṇam̃ madjdjhékalyânam̃ pariyôsânakalyâṇam̃ sâttham̃ savyañdjanam̃ kêvalaparipuṇṇam̃ parisuddham̃ brahmatchariyam̃ pakâsêti sâdhu khô pana tathârûpânam arahatam̃ dassanam̃ hôtîti[10].


Il me paraît inutile de donner la traduction de ce texte, qui est, sauf quelques légères variantes, identique, à celui que je viens de citer et de traduire d’après les livres népalais. Il suffira d’indiquer les légers changements que ces variantes produiraient dans l’interprétation. La rédaction pâlie n’a pas les mots « et dès ce monde-ci » ; le Lalita vistara ne les donne pas davantage. Un changement plus important est celui de sâttham savyañdjanam̃, avec son sens, avec ses lettres ; » j’ai examiné déjà en détail cette variante et la nouvelle interprétation qu’elle entraîne avec elle, je n’y reviendrai pas ici^^1. Le morceau est terminé par une courte phrase qui n’en fait pas nécessairement partie et qui signifie : « elle est certainement bonne la vue de personnages aussi vénérables. » Je l’ai laissée à cette place, comme je la trouvais dans le manuscrit, parce que je suis intimement convaincu qu’on la rencontrerait également dans les livres du Népal. Je remarquerai en outre que pour traduire panicha damya saraf/u’ par n domptant l’homme comme un jeune « taureau, » je m’appuie sur le sens du sanscrit iamva, d’après Wilson, et du pâli damma, d’après Clough^^2 ; c’est dans le même sens que M. Wilson commente cette expression, quand il la traduit ainsi : « The curber of the wild steeds of human faults^^3. »

Nous ne devons pas, du reste, être surpris de rencontrer ce texte dans les deux collections buddhiques du Népal et de Ceylan ; car il exprime, par la série d’épithètes qu’il embrasse, l’opinion des premiers disciples sur les .perfections du maître. À ce titre, il ne pouvait pas plus manquer à l’une qu’à l’autre. Les commentaires qui doivent élucider chacun de ces titres donneraient, si nous les possédions tous, une plus grande importance à cette énumération ; ils en feraient une sorte de compendium des perfections du Buddha, perfections qui sont couronnées par la plus haute de toutes, savoir la connaissance approfondie de l’univers. Maintenant est-il possible de dire lequel de ces deux énoncés a été emprunté à l’autre, ou même qu’un tel emprunt ait réellement eu lieu.^ J’avoue que je n’ai aucune donnée positive à cet égard, et qu’il me serait aussi difficile de démontrer que le texte pâli a été calqué sur le sanscrit que de faire voir que le texte sanscrit est le remaniement artificiel du texte pâli. À suivre uniquement l’ordre de développement des deux idiomes, le texte sanscrit devrait être antérieur au texte pâli ; mais il serait bien possible que ces deux rédactions eussent été à peu près contemporaines dans l’Inde et qu’elles y eussent déjà eu cours dès les premiers temps du Buddhisme, avant les événements qui l’ont transporté à Ceylan. La rédaction pâlie aurait été populaire parmi les castes inférieures et le gros du peuple du Magadha et du pays d’Aoude ; la rédaction sanscrite, au contraire, aurait été usitée parmi les Brahmanes. Nous n’aurions cependant pas le droit de penser que nous possédons dans le texte pâli la rédaction authentique de ce morceau sous sa vraie forme mâghadie, puisque la comparaison des inscriptions indiennes d’Asôka et du pâli de Ceylan signale quelques différences entre les formes de ces deux dialectes. Mais, en tenant compte de ce que la culture du pâli à Ceylan y a pu introduire de régularité factice, la rédaction pâlie de notre passage doit être très-rapprochée .de la forme qu’il a dû avoir en mâghadî, et nous pouvons nous flatter de posséder l’ancienne et authentique opinion des Buddhistes sur le point important de la renommée répandue parmi le peuple touchant les principales perfections du Buddha.

2. Je passe maintenant à un sujet qui tient au précédent, c’est-à-dire à la formule par laquelle les textes buddhiques décrivent l’entrée du Buddha dans la vie religieuse. Elle

1 Ci-dessus, p. 330 et 331.

2 Abhidh. ppadip. liv. II, chap. vi, st. 50.

3 Asiat. Res. t. XVI, p. 476 et 477. Page:Burnouf - Lotus de la bonne loi.djvu/904 Page:Burnouf - Lotus de la bonne loi.djvu/905 Page:Burnouf - Lotus de la bonne loi.djvu/906 Page:Burnouf - Lotus de la bonne loi.djvu/907 Page:Burnouf - Lotus de la bonne loi.djvu/908

  1. T. I p. 90
  2. Le Lalita vistara porte paraḥ.
  3. Le Lalita, dêvânâñtcha, manuckyânâñtcha.
  4. Le Lalita ajoute pañtchatchakchuh samanvâgatah.
  5. Le Lalita, sa imañtcha lokam paramañtcha lokam.
  6. Le Lalita omet drĭchṭa êva dharmê.
  7. Le Lalita remplace ce mot par viharati sma.
  8. Le Lalita, saddharmam̃.
  9. Kanaka varna, dans Divya avad. f. 145 a ; Lalita vistara, f. 2 a man. Soc. asiat.
  10. Dîgha nikâya, f. 28 b, 26 a et b, 28 b, 32 b, 87 b, 49 b, 58 b, 63 b ; Djin. alam̃k. f. 24 b.