Lotus de la bonne loi/Chapitre 19

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Lotus de la bonne loi
Version du soutra du lotus traduite directement à partir de l’original indien en sanscrit.
Traduction par Eugène Burnouf .
Librairie orientale et americaine (pp. 227-232).


CHAPITRE XIX.

LE RELIGIEUX SADÂPARIBHÛTA.

Ensuite Bhagavat s’adressa ainsi au Bôdhisattva Mahâsattva Mahâsthâmaprâpta : Voici de quelle manière, ô Mahâsthâmaprâpta, il faut savoir que si l’on méprise une exposition de la loi pareille à celle que je fais, si l’on insulte les Religieux ou les fidèles des deux sexes qui possèdent un Sûtra de cette espèce, et si on les interpelle avec des paroles d’injure et de mensonge, le résultat futur de cette action sera malheureux, et à un tel point, que la parole ne peut l’exprimer. Ceux qui posséderont un Sûtra de cette espèce, qui le réciteront, qui l’enseigneront, qui le comprendront et qui l’exposeront à d’autres avec étendue, ceux-là obtiendront un résultat heureux de cette action, tel que celui dont j’ai parlé plus haut, c’est-à-dire qu’ils acquerront les perfections de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, du corps et de l’intellect, que j’ai décrites tout à l’heure. Jadis, ô Mahâsthâmaprâpta, dans un temps passé, bien avant des Kalpas plus innombrables que ce qui est sans nombre, immenses, incommensurables, inconcevables, sans comparaison comme sans mesure, avant cette époque, dis-je, et bien avant encore, apparut au monde le Tathâgata, vénérable, nommé Bhîchmagardjita-ghôchasvararâdja, doué de science et de conduite, dans le Kalpa Vinirbhôga, dans l’univers Mahâsambhava. Ce Tathâgata, vénérable, ô Mahâsthâmaprâpta, dans cet univers Mahâsambhava, enseigna la loi en présence du monde formé de la réunion de tous les hommes et de tous les Asuras. C’est ainsi que pour faire franchir aux Çrâvakas la naissance, il enseignait la loi dont le but est la science de celui qui sait tout. La durée de la vie de ce bienheureux Tathâgata Bhîchma…râdja, vénérable, fut d’autant de centaines de mille de myriades de kôtis de Kalpas qu’il y a de grains de sable dans quarante Ganges. Après qu’il fut entré dans le Nirvâna complet, sa bonne loi subsista autant de centaines de mille de myriades de kôtis de Kalpas qu’il y a d’atomes dans le Djambudvîpa ; et l’image de cette bonne loi dura autant de centaines de mille de myriades de kôtis de Kalpas, qu’il y a d’atomes dans un monde formé de quatre îles. Quand dans cet univers Mahâsambhava, ô Mahâsthâmaprâpta, l’image de la bonne loi du bienheureux Tathâgata Bhîchma…râdja, vénérable, eut disparu, un autre Tathâgata, nommé aussi Bhîchma…râdja, vénérable, apparut dans le monde, doué de science et de conduite. De cette manière parurent successivement, l’un après l’autre, dans cet univers Mahâsambhava, vingt fois cent mille myriades de kôtis de Tathâgatas, nommés Bhîchma…râdja, vénérables. Dans le temps qui suivit l’entrée du Bienheureux dans le Nirvâna complet, quand commençait à disparaître l’image de la bonne loi de celui de ces Tathâgatas, qui, dans ce nombre, ô Mahâsthâmaprâpta ; fut le premier du nom de Bhîchma…râdja, vénérable, doué de science et de conduite ; dans le temps que cette loi était opprimée par des Religieux remplis d’orgueil, il y eut un Religieux nommé le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta. Pour quelle raison, ô Mahâsthâmaprâpta, ce Bôdhisattva Mahâsattva était-il ainsi appelé Sadâparibhûta ? C’est, ô Mahâsthâmaprâpta, qu’à chaque Religieux ou fidèle de l’un ou de l’autre sexe, que voyait ce Bôdhisattva Mahâsattva, il lui disait en l’abordant : Je ne vous méprise pas, ô vénérables personnages ! Vous êtes de ceux qu’on ne méprise pas. Pourquoi cela ? C’est que tous vous pratiquez les devoirs imposés aux Bôdhisattvas. Vous serez tous des Tathâgatas, vénérables. C’est de cette manière, ô Mahâsthâmaprâpta, que ce Bôdhisattva Mahâsattva, devenu Religieux, ne se livre pas à l’enseignement, ne fait pas la lecture ; mais chacun de ceux qu’il voit, d’aussi loin qu’il les aperçoit, il leur fait entendre ces paroles, que ce soient des Religieux ou des fidèles de l’un ou de l’autre sexe, il les aborde en leur disant : Je ne vous méprise pas, mes sœurs, vous êtes de celles qu’on ne méprise pas. Pourquoi cela ? C’est que vous avez pratiqué autrefois les devoirs imposés aux Bôdhisattvas. Aussi deviendrez-vous des Tathâgatas, vénérables, etc. Voilà, ô Mahâsthâmaprâpta, ce qu’en ce temps-là ce Bôdhisattva faisait entendre à chacun des Religieux et des fidèles de l’un et de l’autre sexe. Mais tous s’en indignaient excessivement contre lui, tous lui en voulaient du mal, lui témoignaient de la malveillance, et l’injuriaient. "Pourquoi ce Religieux nous dit-il, sans que nous l’interrogions, qu’il n’a pas la pensée de nous mépriser ? Il nous traite avec mépris cependant, puisqu’il nous prédit que nous parviendrons à l’état suprême, de Buddha parfaitement accompli, état auquel nous ne pensons pas et que nous ne désirons pas. Ce Bôdhisattva, ô Mahâsthâmaprâpta, passa ainsi un grand nombre d’années exposé aux injures et aux outrages. Et cependant il ne s’indignait contre personne, il n’en concevait aucune pensée de malveillance ; et ceux qui, quand il leur parlait ainsi, lui jetaient des mottes de terre, ou le frappaient à coups de bâton, il leur criait de loin en élevant la voix : Je ne vous méprise pas. Ces Religieux et ces fidèles des deux sexes, qui étaient remplis d’orgueil, l’entendant répéter sans cesse, Je ne vous méprise pas, finirent par lui donner le nom de Sadâparibhûta (celui qui est toujours méprisé). Or ce Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta, quand la fin de son temps approcha, quand vint l’instant de sa mort, entendit cette exposition de la loi du Lotus de la bonne loi. Cette exposition de la loi était faite par le bienheureux Tathâgata Bhîchma…râdja, vénérable, etc., en vingt fois vingt centaines de mille de myriades de kôtis de stances. Le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta, quand approcha l’instant de sa mort, en entendit le son sortir du haut du ciel. Ayant entendu cette voix qui partait du ciel, sans qu’il parût personne qui la prononçât, il saisit cette exposition de la loi et acquit chacune des perfections dont j’ai parlé, celles de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, du corps et de l’intellect. A peine les eut-il acquises, que recevant comme bénédiction la conservation de la vie pendant vingt autres centaines de mille de myriades de kôtis d’années, il se mit à expliquer cette exposition du Lotus de la bonne loi. Et tous ces êtres pleins d’orgueil, Religieux ou fidèles des deux sexes, auxquels il disait autrefois : Je ne vous méprise pas, et qui lui avaient donné le nom de Sadâparibhûta, ces êtres, après avoir vu la grandeur de la force de ses facultés surnaturelles, celle de ses vœux, celle de sa puissance, celle de sa sagesse, se réunirent tous sous sa conduite pour entendre la loi. Tous ces êtres, et beaucoup d’autres centaines de mille de myriades de kôtis de créatures, furent conduits à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Ensuite, ô Mahâsthâmaprâpta, ce Bôdhisattva Mahâsattva, étant sorti de ce monde, combla de joie [dans d’autres existences] vingt centaines de kôtis de Tathâgatas, portant tous le nom de Tchandraprabhâsvararâdja, vénérables, et parvenus à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, et il expliqua sous tous ces Buddhas cette exposition de la loi du Lotus de la bonne loi. Par l’effet de cet ancien principe de vertu, il revint encore dans la suite combler de joie un nombre égal de Tathâgatas, portant tous le nom de Dundubhisvararâdja, vénérables, et parvenus à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli ; et il expliqua sous l’enseignement de tous ces Buddhas, en présence des quatre assemblées, cette exposition de la loi du Lotus de la bonne loi. Par l’effet de cet ancien principe de vertu, il revint encore dans la suite combler de joie un nombre égal de Tathâgatas, portant tous le nom de Mêghasvararâdja, vénérables, et parvenus à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli ; et il expliqua sous l’enseignement de tous ces Buddhas, en présence des quatre assemblées, cette exposition de la loi du Lotus de la bonne loi ; et il fut, sous chacun d’eux, doué des perfections de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, du corps et de l’intellect, dont j’ai déjà parlé. Ce Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta, après avoir respecté, honoré, vénéré, adoré autant de centaines de mille de myriades de kôtis de Tathâgatas, après leur avoir rendu des hommages et un culte, et après avoir suivi la même conduite à l’égard d’un grand nombre d’autres centaines de mille de myriades de kôtis de Buddhas, après avoir, sous l’enseignement de tous ces Buddhas, expliqué cette exposition de la loi du Lotus de la bonne loi, ce Bôdhisattva, dis-je, par l’effet de cet ancien principe de vertu qui était parvenu à ses conséquences complètes, obtint l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Pourrait-il, après cela, ô Mahâsthâmaprâpta, te rester quelque incertitude, quelque perplexité, quelque doute ? Il ne faut pas s’imaginer que dans ce temps-là et à cette époque, ce fût un autre [que moi] qui était le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta, lequel sous l’enseignement de ce bienheureux Tathâgata Bhîchmagardjita-ghôchasvararâdja, vénérable, complètement et parfaitement Buddha, fut injurié par les quatre assemblées, et par qui fut comblé de joie un aussi grand nombre de Tathâgatas. Pourquoi cela ? C’est que, ô Mahâsthâmaprâpta, c’est moi qui dans ce temps-là, et à cette époque, étais le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta. Si je n’eusse pas anciennement saisi cette exposition de la loi, si je ne l’eusse pas comprise, je n’aurais pas atteint si rapidement à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. C’est, ô Mahâsthâmaprâpta, parce que j’ai, grâce à l’enseignement des anciens Tathâgatas, vénérables, possédé, récité, enseigné cette exposition de la loi, que j’ai atteint si rapidement à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Et les centaines de Religieux et de fidèles des deux sexes auxquels, sous l’empire du bienheureux Buddha, le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta fit entendre l’exposition de la loi en leur disant : Je ne vous méprise pas, vous tous vous accomplissez les devoirs imposés aux Bôdhisattvas, vous deviendrez tous des Tathâgatas vénérables, ces Religieux, dis-je, qui avaient conçu contre le Bôdhisattva des pensées de malveillance, ne virent jamais de Tathâgata, pendant vingt fois cent mille myriades de kôtis de Kalpas ; et ils n’entendirent prononcer ni le nom de Loi ni celui d’Assemblée ; et, pendant dix mille Kalpas, ils souffrirent des douleurs terribles dans le grand Enfer Avîtchi. Délivrés ensuite des ténèbres dont les avait enveloppés cette action [coupable], ils furent tous mûris par le Bôdhisattva Mahâsattva Sadâparibhûta pour l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Pourrait-il après cela, ô Mahâsthâmaprâpta, te rester, à l’égard de ces Religieux, quelque incertitude, quelque perplexité ou quelque doute ? Quels étaient, en ce temps-là et à cette époque, les êtres qui insultaient ce Bôdhisattva ? C’étaient, ô Mahâsthâmaprâpta, les cinq cents Bôdhisattvas de cette assemblée même qui ont pour chef Bhadrapâla, les cinq cents Religieuses qui suivent Simhatchandrâ, les cinq cents femmes que préside Sugatatchêtanâ : tous ont été rendus incapables de se détourner de l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Telle est, ô Mahâsthâmaprâpta, la grande importance de l’accumulation des mérites qui résultent de l’action de posséder et de celle d’enseigner cette exposition de la loi, que, pour les Bôdhisattvas Mahâsattvas, elle aboutit à leur faire obtenir l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. C’est pourquoi, ô Mahâsthâmaprâpta, quand une fois le Tathâgata est entré dans le Nirvâna complet, cette exposition de la loi doit être constamment possédée et enseignée par les Bôdhisattvas Mahâsattvas. Ensuite Bhagavat prononça dans cette occasion les stances suivantes :

1. Je me rappelle le temps passé, alors que Bhîchmasvararâdja était Djina, et que, doué d’une grande puissance, adoré par les hommes et par les Dêvas, il était le Guide des hommes, des Maruts et des Râkchasas. 2. Vers la fin du temps où la bonne loi de ce Djina qui était entré dans le Nirvâna complet, avait commencé à dépérir, il y eut un Bôdhisattva nommé Sadâparibhûta, qui était Religieux.

3. Quand il s’approchait d’autres Religieux, de l’un ou de l’autre sexe, qui ne voyaient que les objets extérieurs : Vous n’êtes jamais méprisés par moi, [leur disait-il,] car vous pratiquez les devoirs qui conduisent à l’état suprême de Bôdhi.

4. Telles sont les paroles qu’il leur faisait entendre sans cesse ; mais on lui répondait par des reproches et par des injures. Et quand s’approcha le moment de sa fin, il lui arriva d’entendre ce Sûtra.

5. Ce sage, alors, au lieu de faire son temps, ayant reçu comme bénédiction une longue existence, expliqua pendant ce temps ce Sûtra, sous l’enseignement de ce Guide [des hommes].

6. Et tous ces Religieux, en grand nombre, qui ne voyaient que les objets extérieurs, furent mûris par ce Bôdhisattva pour l’état de Buddha, puis quand il fut sorti de ce monde, il combla de joie des milliers de kôtis de Buddhas.

7. Grâce aux bonnes œuvres qu’il avait ainsi successivement accomplies, après avoir constamment expliqué ce Sûtra, ce fils de Djina parvint à l’état de Bôdhi ; or ce Bôdhisattva, c’est moi, c’est Çâkyamuni lui-même.

8. Et ces Religieux qui ne voyaient que les objets extérieurs, ces Religieux, ainsi que tout ce qui se trouvait de fidèles de l’un et de l’autre sexe, qui avaient appris de ce sage ce qu’était l’état de Bôdhi,

9. Et qui ont vu depuis de nombreux kôtis de Buddhas, ce sont les Religieux, au nombre de cinq cents au moins, ce sont les Religieux, ainsi que les fidèles de l’un et de l’autre sexe, qui se trouvent ici en ma présence.

10. Tous ont appris de ma bouche la loi excellente ; tous ont été complètement mûris par moi ; et quand je serai entré dans le Nirvâna complet, tous ces sages posséderont cet éminent Sûtra.

11. Il s’est écoulé de nombreux kôtis de kalpas, de Kalpas que la pensée ne peut concevoir, sans que jamais une pareille loi ait été entendue ; des centaines de kôtis de Buddhas ont existé, et ils n’ont cependant pas expliqué ce Sûtra.

12, C’est pourquoi, après avoir entendu cette loi exposée par celui qui existe par lui-même, et après l’avoir possédée à plusieurs reprises, expose ce Sûtra quand je serai entré dans le Nirvâna complet.