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Louÿs – Poëtique, suivie de Théâtre, Projets et fragments ; Suite à Poëtique/Suite à Poëtique 11

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Slatkine reprints (p. LXVI-ms).

VARIA

Transcription du manusrit autographe présent dans le fac-similé


Cher Monsieur,

Passer des Inscriptions aux Sciences Morales. Voilà une singulière télépathie que je tiens à vous conter.

Samedi, vous me faite l’honneur de m’envoyer un quatrain sur le Sinaï. À la même heure je pensais à vous, j’y pensais même assez longtemps, en corrigeant l’épreuve d’un poëme sur le « Sum qui Sum ». Le vers principal de la pièce est, à la fin de chaque strophe :


Le premier qui fut Dieu savait dire : “Je suis”.


Je me disais : « Quand j’enverrais ceci à M. Clermont-Ganneau, je lui dirai qu’il y a une coquille typographique. Lisez :


premier qui fit Dieu…


Je me disais aussi que cette réponse incomparable :

« À qui ai-je l’honneur de parler

— Je suis »

avait dû être composée vers le Ve ou le VIe siècle ; et que je n’en illisible étais pas sûr ; et que je n’oserais pas vous importuner illisible pour illisible vous demander votre avis.

Enfin, j’étais illisible blessé qu’une fois par hasard un mot latin (et de quel latin !) fût plus beau qu’un texte grec. Είμι ὁ ὤν a tous les défauts, près de Sum qui sum : le chef d’œuvre.

Je… crois… que La Vulgate est ici plus près de l’hébreu ; mais je ne sais pas illisible l’hébreu, et je disais encore : « Vraiment, je ne peux illisible pas demander le premier texte à Mr C. G. s’il me l’envoyait en caractères hébraïques, j’aurais un magnifique autographe, mais pas de réponse ».

Vous voyez donc que nous avons un samedi en triple échange de pensées :

Personnes

Poësies

Sujet

Comme je n’ai pas eu le plaisir de vous voir depuis un grand nombre d’années, cette rencontre est fort extraordinaire




Ce petit poëme s’intitule “Isthi”. Titre double ; on ne peut guère en trouver de plus beau. Je m’amuse en pensant aux bibliophiles érudits qui se diront : «Taïa est devenue Tîît. Istar, probablement, est devenue Isthi. »

À peine un hardi nocher, fendant l’onde aux flots d’azur attache au hêtre équarri les fils sept fois tordus d’un chanvre encore humide, je repousse l’esquif d’un pied téméraire et saute sur la rive émaillée par les doux présents de Flore. En vain les nymphes de Toulon avaient tenté sur moi l’effet de leurs funestes charmes. En vain, ouvrant leurs bras d’albâtre au seuil de ces demeures bruyantes où l’on vend du Yémen le nectar odorant et du noir cacao la liqueur onctueuse, en vain murmuraient-elles : « Arrête ici tes pas. De trois lustres à peine j’ai vu finir le cours, mais je veux abandonner mon voile aux zéphyrs, et pour toi je serai semblable à la rustique épouse de l’animal qui se nourrit de glands. » Sitôt que l’aiguille en cercle promenée eut posé quatre fois sur l’émail, dans les soixante pas où sa route est bornée, son pied sonore et vigilant, on put me voir pencher un front studieux sur le veau poëtique dont je dois la faveur à votre munificence.

[Traduction de tout ce qui précède : Je suis rentré par le bateau de 4 heures pour lire votre Gradus. Çà vaut mieux que d’aller au café.]

Ah ! quel beau livre et quelle belle langue, cher ami. Je ne veux plus écrire ma correspondance que dans ce style-là, comme M. Mollevaut, comme M. Deguerle, comme M. Dulard.


Dites-moi les règles de l’art
Mollevaut, Deguerle et Dulard
L’art de changer le mot en perle,
Mollevaut, Dulard et Deguerle,
Et la perle en cœur de pavot,
Dulard, Deguerle et Mollevaut.


Transcription du manuscrit autographe présent dans le fac-similé


Cher ami

Depuis qu’on imprime trois poëtes (et même trois cent mille) ne se sont jamais fait imprimer. Mais disons trois :

Villon, Malherbe, Chénier.

Ajoutez un quatrième qui aurait recueilli ses proses mais non ses vers : — Rimbaud, le génie même.

Il y a trente ans, ni Mallarmé, ni Heredia n’avaient de recueil imprimé.

Aujourd’hui : Paul Valéry Marie de Heredia (et le serviteur de Votre Hautesse) qui figurent tous trois dans les anthologies depuis le siècle dernier ne vendent pas davantage le volume de vers qu’attend l’impatience de la foule.

On compte aussi, parmi les poëtes posthumes

Dieu, Toute la Lyre, La Fin de Satan, la Forêt Mouillée.

La maison du berger, les Destines, la Colère de Lamsen. La Bouteille à la Mer, etc.

Et l’Enéide, que Virgile voulut brûler le jour de mort.

Et en prose … tout — c’est à dire les Pensées de Montesquieu et de Pascal les Mémoires de St Simon et de Châteaubriand la correspondance de Napoléon et les manuscrits d’un certain Léonard de Vinci et ceux de Pierre Louÿs que je cite les derniers par une modestie charmante.

Quelle liste !

PROJET D’UN OUVRAGE SUR L’HISTOIRE
DES CULTES PHALLIQUES


Chez les anciens le bonheur, c’est la richesse ; la richesse, c’est la fécondité de la terre et celle de la femme.

Le symbole de la fécondité, de la richesse et du bonheur, c’est l’organe féminin de la naissance humaine.

Cet organe (figuré ou vivant) est considéré chez tous les peuples de l’Orient antique (Aryens ou Sémites, à la seule exception des Hébreux) comme doué d’une force surnaturelle double. Il est bienfaisant et antimalfaisant. Le raisonnement est clair : ce qui donne la vie s’oppose par excellence à tout ce qui peut donner la mort.

Le pain aussi donne la vie. Pour qu’il la donne plus sûrement on lui prêtera la forme de l’organe : l’ovale fendu en longueur. C’est la miche, que nos boulangers font encore traditionnellement sans savoir pourquoi, et qui n’a pas cessé d’être très ressemblante.

Pour les mystiques et les abstracteurs, l’organe de la naissance humaine devient même le symbole de la vie universelle. Comme il n’est guère visible chez la femme que dans la position accroupie, cette posture sera sacrée. Aux mystères d’Eleusis une femme ainsi présentée provoquera le sourire de Déméter, la fin de son deuil hivernal, la naissance du printemps, le retour de la nature à la vie.

Mais dans la croyance populaire qui s’inquiète peu des abstractions et qui conçoit le bonheur sous une forme négative (absence de maladies, absence de dangers, etc.), la force de l’organe réside surtout en ce qu’il protège contre le mal. Le présenter, c’est exorciser. En Perse, en Lycie, en Grèce, en Égypte, une femme lève ses vêtements et tous les malheurs s’écartent : les souffrances de l’homme, les fléaux de la terre, les bêtes féroces, les divinités méchantes.

Et le plus curieux, c’est que malgré l’influence de l’Ancien Testament qui a, là-dessus, des idées ethniques absolument opposées cette croyance s’est perpétuée dans l’Europe chrétienne et particulièrement en France jusqu’au xvie siècle — je pourrais même dire jusqu’à nos jours puisqu’on en trouve des vestiges dans le folklore contemporain de presque toutes nos provinces. Seulement, à partir du xvie siècle on commence à ne plus comprendre. On rit. Quand Rabelais et La Fontaine racontent qu’une femme en levant ses jupes a mis en fuite le Diable de Papefiguière ils ne savent pas pourquoi, et pour expliquer, leur conte ils disent que la femme était laide. Ce n’est pas cela du tout à l’origine de la légende. Le Diable est exorcisé par le geste de la femme. L’être qui détruit est chassé par l’organe qui crée.

Et veux-tu que je te confie un exemple encore plus cocasse ? La Mouquette descend d’Eleusis. Il n’y a pas l’ombre d’un doute. J’ai toute la généalogie de la coutume. La Mouquette « fait malgré elle le geste héréditaire ». Elle ne le comprend plus, mais elle le fait par atavisme devant le danger comme les vieilles paysannes qui croient aux lutins le font encore pour chasser le lutin, l’ennemi. D’ailleurs la menace et le mépris sont des expressions si voisines l’une de l’autre qu’on peut à peine parler de dégénérescence. Il y a deux têtes de Méduse sur les boucliers antiques : l’une qui fronce le sourcil et l’autre qui tire la langue.

Tu comprends maintenant ce que signifie la femme accroupie du chapiteau d’Ydes. Elle est placée là pour mettre le diable en fuite, au cas où il voudrait s’approcher de l’église.

On en trouve des centaines d’autres semblables sur des centaines d’églises françaises, allemandes, irlandaises, etc. Les archéologues les décrivent comme des « figures scandaleuses qui sont peut-être des allégories de la Luxure ». Jamais de la vie. Ce sont des paradémons.

Je t’ai expliqué mon sujet parce que, comme tu le dis, ce serait « raide » de t’avoir demandé cette longue course sans te dire pourquoi. Mais tu serais bien gentil de ne pas choisir cela comme matière d’une conversation de fumoir. Autant l’histoire des cultes phalliques est rebattue, autant mon sujet est inconnu dans son ensemble. On n’a jamais rapproché les notes que j’ai réunies et qui éclairent toute la question. J’en ai beaucoup. Je voudrais pouvoir en faire une petite étude. Veux-tu me garder tout le secret ?

Transcription du manusrit autographe présent dans le fac-similé


La page que je t’envoie devrait être suivie d’un commentaire centuple.

« Tant de minutie témoignerait, inutilement peut-être, de quelque déférence… » Je pourrais te que si je ne me trompes l’acte de génie par excellence est la solution du problème gordien ; et pour quelles raisons ; — qu’à la ligne 6, je m’étais mal exprimé en écrivant « force » ; je voulais dire « le droit d’user de la force » ; or le droit d’user de la force, en un mot, c’est la liberté ; — que j’ai fait exprès de ne pas laisser « rhétorique » en tête, afin de montrer que ce n’était pas le sujet, mais le moyen ; que je ne la présenterais pas comme une tradition vénérable en soi, mais au contraire comme un catéchisme révolutionnaire ; — que la rhétorique n’a pas seulement construit tout ce que Pascal et Bossuet ont inventé de nouveau, littérairement, mais que (ici j’empiète sur ton domaine) que Mallarmé est un triple extrait de rhétorique pour le mouchoir de Psyché ; — que les trois dernières lignes sur l’hypallagé sont pour moi les plus… mais terminons sur une réticence, les prétéritions que tu viens de lire.

Transcription du manusrit autographe présent dans le fac-similé


Il y a quatre ou cinq ans j’ai publié un article quelconque dans le journal l’Auto (!). Aucun intérêt. Titre : « Les jeux olympiques ». Documents pris dans les manuels.

Charavay en met en vente la copie manuscrite (10 pages) au prix de 25f !

Je n’ai pas d’illusion. Je suis trop collectionneur pour cela ce qu’on vend le plus cher, c’est ce qui est… …rare.

Dans le même catalogue, Delcasse 5f Fallières 6f une lettre de Renan, 4 p. 1864, très intéressante 20f … Ah ! les collectionneurs !

Mais moi-même n’ai-je pas payé un Ponthus de Tyard plus cher que je ne paierai jamais un Racine ? Et « si c’était à refaire je le referais »

Transcription du manusrit autographe présent dans le fac-similé


Même après 1560 et 1660, illisible il se peut que 1860 reste le sommet de notre littérature. — C’est précisément l’époque où tous les critiques se trouvaient d’accord pour écrire :

« Il n’y a plus rien ».

illisible S’il m’arrive jamais de prononcer un sermon sur ce Mystère dans l’église de la Sorbonne devant les professeurs assemblés, je m’inclinerai devant eux ; mais je prendrai pour texte :

« Et nunc erudimini, vos qui judicatis terram ».




D’où vient cette méconnaissance ?

Ronsard a voulu le dire en un fort beau sonnet : « Cesse tes pleurs ». Pour lui le mot de l’énigme est : Envie.

Peut-être est-ce vrai pour peut-on songer devant certains poëtes avortés comme Sainte-Beuve ou Jules Lemaître. Et encore… [S’il est vrai que Sainte-Beuve nous ait laissé l’ombre d’un vilain bonhomme, on ne peut guère reprocher à Jules Lemaître ne restera dans