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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Livres anciens 10.

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Slatkine reprints (p. 160-162).

MESDEMOISELLES LES CHEVALIÈRES DE

LA TABATIÈRE


Voici une « société badine » qui n’a pas été connue d’Arthur Dinaux.

Du jour où, en 1674, le Roi institua la Régie des Tabacs, la mode se répandit à Versailles de priser. Le couplet de Thomas Corneille sur « le tabac divin » est de 1677. Dès cette date, le nouvel usage était admis par les hommes. On s’avisa de l’interdire aux femmes : aussi, vers la fin du règne, « toutes les femmes » prisaient à la cour. (Lettre de la Princesse Palatine, 5 mai 1713.)

Elles avaient même été plus loin. Un soir de 1695, à Marly, « Mme la Duchesse de Chartres et Madame la Duchesse » (Mlle de Blois et Mlle de Nantes) soupaient « après le coucher du Roi, — dit Saint-Simon, — dans la chambre de Mme de Chartres, au château. Monseigneur joua tard dans le salon. En se retirant chez lui, il monta chez ces princesses et les trouva fumoient avec des pipes qu’elles avoient envoyé chercher au corps de garde suisse. »

Devant un pareil exemple, les jeunes filles à leur tour voulurent conquérir le droit à la « prise » et comme, sous le triste règne de Mme de Maintenon, chacun avait besoin de gaîté, elles fondèrent en l’honneur de la nouvelle poudre un ordre de chevalerie, ou on leur en prêta le dessein.

C’est ce dont témoigne un curieux placard publié sous le titre :

ÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE DE LA TABATIÈRE In-folio, Surf. impr. : 280 x 180. — S. l. n. d. (Prose et vers).

Nous chevalieres de l’Ordre de la Tabatiere : declarons n’avoir rien trouvé jusques a present, que le Tabac, capable de se faire aimer constamment de Nous. Le Temps nous fait trouver des défauts dans nos Amans, de l’ingratitude dans nos Amies, un air d’antiquité dans nos Habits, du ridicule dans une Mode, et nous changeons de tout cela quatre fois l’année. Il n’y a que le tabac seul que nous trouvions digne d’être aimé.

Après cet exposé des motif, où il n’y a rien à redire, un nouveau titre annonce les RÈGLES DE L’ORDRE DE LA TABATIÈRE. Les Chevalières porteront « un ruban bleu au côté gauche ». Elles « auront toujours sur elles une tabatière et du tabac ». Elles ne seront « ni laides, ni vieilles, ni bestes, ni bigottes sur tout » (Voilà est pour Mme de Maintenon.) Il suffira « qu’elles ayent pour le tabac toute la tendresse qu’il mérite » et « elles pourront être receues. »

Troisième titre : LA MANIÈRE DONT SE FERA LA Cérémonie de la Réception des Chevalières.

Mais la place me manque pour reproduire ce grave document. Bornons-nous à révéler que, selon le programme, « la joye finira » sitôt qu’un laquais viendra dire :

« Mesdemoiselles, Mesdames, vos Mères vous demandent. »

C’est la dernière ligne du placard ; et elle est en gros caractères.