Luc/Chapitre V

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Ambert & Cie (p. 31-33).
V

M. Letourneur fut mandé pour recevoir des membres du conseil de fabrique, auxquels s’étaient jointes quelques dames patronesses, les justes remerciements de tous pour le résultat parfait de l’organisation du dernier concert. C’était un brave homme en même temps qu’un artiste talentueux et modeste ; il voulut venir accompagné de Luc Aubry. Tous deux furent comblés d’éloges. Cependant que le président remettait au maître de chapelle une enveloppe lourde d’un joli billet, il offrait à Luc un double louis d’or dont l’enfant eut quelque fierté, moins pour la rareté et la valeur d’une aussi belle monnaie que pour le témoignage d’une satisfaction rehaussée encore parla présence de Mme Marcelot. La maman de Jeannine était là ; sa gravité se fit souriante lorsque vint pour elle son tour d’être saluée par Lucet. La présentation fut rapide et, quelque puérile cérémonie qu’y apportassent l’un et l’autre, ils avaient une telle conscience de se connaître depuis longtemps que tout de suite l’aimable bonté de Mme Marcelot mit à l’aise le candide empressement de Lucet. Et comme sa jolie interlocutrice tendait la main au petit chanteur il crut pouvoir, élégamment, la porter à ses lèvres ; et cette bonne grâce de belle tenue surprit et ravit Mme Marcelot par son irréprochable correction. Elle n’hésita plus, s’étant promis de le lui proposer à la première occasion, et obtint de Lucet qu’il parût chez elle et se fît entendre. Cette invitation était son propre plaisir autant qu’un caprice de Nine, — ainsi nomma-t-elle simplement sa fille, — et elle voulait, réunissant dans le grand hall de son appartement tout ce qu’il peut contenir d’amis et invités, faire ceux-ci juges du talent et de la gentillesse de celui dont elle fit aussitôt son petit protégé.

Luc n’était pas à l’âge où la conscience de ce talent développe une inévitable vanité, il accepta, confus au contraire d’être l’objet d’une semblable attention dont toute sa petite personne fut ravie. Mme Marcelot avait cru devoir subordonner son engagement à l’acceptation de la maman de Luc, il lui assura d’avance son acquiescement.


M. Letourneur, finement aimable, réservait une joie encore à son petit élève et il bénissait la coïncidence qui lui permettait, ce jour, de faire deux fois heureux l’enfant et le précoce virtuose.

Dès que Lucet fut rentré rue de Clichy, le maître de chapelle se présenta chez lui, jugeant digne de ce déplacement extraordinaire la haute mission dont il était chargé. M. Letourneur apportait une invitation de Déah Swindor, non point quelconque, mais formelle et pressante. La comédienne daignait s’excuser de ne l’avoir point fait parvenir directement à Luc Aubry ignorant son adresse ; et elle assurait « son petit ami » de tout le plaisir attendu de sa visite rue Murillo où elle le retiendrait à dîner…

Déah Swindor était coutumière de ces attentions. Même l’extravagance apparente de ses actions s’arrêtait où commencent les tout à fait bonnes : celles qui viennent du cœur. L’hospitalité de sa table était connue ; moins connues étaient son inépuisable bonté et sa condescendance délicate pour les petits et les humbles.

Comédienne au théâtre, elle se réservait d’être femme dans l’intimité de son home ; femme avec toutes les attributions de ce nom magique qu’elle voulait, autour d’elle, relever des sanies où l’on s’accoutume à le voir, en l’auréolant de charité…