Lucie (Sand)

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Michel Lévy frères (3p. 305-342).



LUCIE


COMÉDIE EN UN ACTE


Gymnase-Dramatique. — 16 février 1856.




DISTRIBUTION

ADRIEN DESVIGNES MM. Armand.

STÉPHENS Dupuis.

DANIEL Lesueur.

LUCIE Mlle Laurentine.


Costumes d’aujourd’hui.




L’intérieur d’une maison de campagne. Un salon à l’ancienne mode, vaste et autrefois assez beau, maintenant triste et nu. De vieux meubles clairsemés. Table à gauche. Une cheminée au fond. Une porte de rez-de-chaussée vitrée à gauche au deuxième plan. Porte au second plan à droite. Portes latérales au premier plan.




Scène PREMIÈRE


DANIEL, STÉPHENS.


Daniel vers le fond à gauche, occupé à nettoyer un fusil de chasse. Stéphens est sur la porte du fond et parle à la cantonade très-haut, mais avec un calme qui contraste avec ses paroles. Il a un très-léger accent étranger. Daniel n’a pas l’air de l’entendre, mais il l’écoute avec attention.



STÉPHENS

Je n’ai pas d’autre chose à vous dire pour le moment ; vous êtes une personne très-malhonnête, une créature très… détestable. Je me suis chargé avec plaisir de vous mettre brutalement, oui, brutalement à la porte de cette maison, avec défense d’y jamais rentrer… Comment ? Quoi ?… Taisez-vous ! Non ! Vous ne méritez pas le moindre égard ; vous n’êtes pas une femme, vous êtes un démon, oui, un démon, et pour un peu… Mais je ne veux pas me mettre en colère. (Il ferme la porte et entre. À Daniel.) C’est vous qui êtes Daniel, le domestique, le garde-chasse de feu M. Desvignes ?


DANIEL.

Oui, monsieur ; et vous, vous n’êtes pas M. Adrien Desvignes, ou vous auriez bien changé ! Vous avez même l’air… Anglais, je crois.


STÉPHENS.

Anglais ? Oh ! non, Américain ! citoyen des États-Unis. J’en arrive avec Adrien ; je suis son ami, et je le précède.


DANIEL.

Ainsi, c’est bien vrai, il vit et il revient ?


STÉPHENS.

Vous en doutez ?


DANIEL.

Dame ! je croyais… On le disait mort !… Et vous chassez Charlotte, c’est bien vu ; ça ne me gêne pas.


STÉPHENS.

Oui, Charlotte, la servante-maîtresse du défunt ; Charlotte, l’intrigante et la langue maudite ; Charlotte, la… Je ne veux rien dire de plus… Je m’emporterais au-delà de toute limite.


DANIEL.

Et moi, faut-il m’en aller aussi ? (Il pose son fusil près de la porte vitrée.) Si je vous gêne ?


STÉPHENS.

Vous, monsieur Daniel, vous à qui Adrien garde un si tendre souvenir, et qui lui avez prouvé tant d’affection !


DANIEL.

Souvenir… affection… ça dépend ! Et Lucie ?


STÉPHENS.

Qui, Lucie ? Ah ! oui, la fille illégitime du vieillard et de la gouvernante ? Celle pour qui Adrien se voit dépouillé de son héritage où est-elle ?


DANIEL.

Elle est sortie… Elle va rentrer… Et quand elle saura que sa mère…


STÉPHENS.

Tenez, voici Adrien qui arrive et qui en décidera. Restez ; il est impatient de vous voir.

Daniel a fait le mouvement de se retirer. Il reste en s’effaçant, et cache une assez vive émotion.

DANIEL, à part, pendant que Stéphens va à la rencontre d’Adrien.

Chasser Lucie !




Scène II


Les mêmes, ADRIEN.



ADRIEN, à Stéphens. Il est en uniforme d’enseigne de marine. Il pose sa valise, son manteau et son chapeau sur la table, sans faire attention à Daniel. Il est entré par la droite.

Eh bien, est-elle partie ?


STÉPHENS.

C’est fait.


ADRIEN.

Ah ! tant mieux ! Merci, mon cher Stéphens. La vue de cette femme m’eût fait un mal affreux. Rentrer dans cette maison après quinze ans d’exil, et avoir sous les yeux ce vivant reproche à la mémoire de mon pauvre père…


DANIEL.

Elle est en mauvais état, la maison ; mais ce n’est pas moi qui étais chargé…


ADRIEN.

Ah ! Daniel !… Oui, je vous reconnais ! (Il l’embrasse et descend en scène avec lui. Stéphens remonte, puis descend à gauche.) Je me suis toujours souvenu de votre attachement, Daniel ! C’est dans vos yeux que j’ai vu les seules larmes que mon départ ait fait couler ici. J’étais un enfant, on m’envoyait au collège, et je pressentais que je ne reverrais jamais mon père. Vous seul sembliez me regretter… ou me plaindre. Et depuis… Oh ! je sais tout, Daniel ! je sais que les petites sommes que je recevais chaque année, c’était la moitié de vos gages que vous mettiez de côté pour me l’envoyer. (Daniel paraît contrarié et embarrassé.) Ne vous en défendez pas : mon père n’avait pas même un faible souvenir pour moi, et ce que vous m’avez avancé, c’était pour vous un sacrifice immense.


DANIEL, vivement.

Qui vous a dit… ? J’aurais voulu, j’aurais dû faire davantage, (À part, attendri et mécontent.) Diable !… diable !… diable !… ça me gène…


STÉPHENS, à Adrien.

Voyons, mon ami, n’oubliez pas… (À Daniel en passant devant Adrien.) Daniel, répondez ! Vous devez savoir bien des choses. Dites sans crainte la vérité à votre maître. Qu’est devenu l’argent ?


DANIEL, comme étourdi du coup.

L’argent ?… Diable !… l’argent !…


ADRIEN.

Eh ! mon Dieu ! à quoi bon l’interroger ? Il sait bien, comme tout le monde, qu’un capital réalisé en argent est destiné à disparaître, et que la fortune de mon père a dû passer dans les mains de Charlotte.

Il s’assied à gauche de la table, Daniel a remonté et reste au fond.

STÉPHENS.

N’y renoncez pas si vite. On peut être très-délicat et très-positif. Si votre père vous a librement frustré pour enrichir une fille illégitime, je comprends que vous refusiez d’engager une lutte inutile peut-être, et scandaleuse à coup sûr ; mais, si son intention n’était pas de vous déshériter, et qu’on ait dérobé la somme…

Il se met à cheval sur une chaise, à droite et à quelque distance de la table.

ADRIEN, à Daniel.

Vous, Daniel, qui connaissez Charlotte, la savez-vous capable d’une pareille action ?


DANIEL, s’approchant.

Capable… oui ! Mais on est capable de bien des choses qu’on ne fait pas… et on en fait qu’on n’était guère capable de faire.


STÉPHENS.

Est-il probable que M. Desvignes, après un si long attachement pour cette fille, se soit contenté de lui léguer une pension de cinq cents francs, qui n’est même pas réversible sur la tête de Lucie ?


DANIEL.

Non, mais… Charlotte a bien cherché ; elle a fait démonter tous les meubles, lever les boiseries, les parquets… Elle n’a rien trouvé, pas moins. Elle pleure, elle jure qu’elle n’a que sa pension, qu’elle est dans la gêne… et c’est possible.


ADRIEN.

Voilà qui est étrange ! Cette somme importante aurait donc été enfouie quelque part ?


DANIEL.

Ou remise en dépôt à quelqu’un. Qui sait ? Il faut attendre… Il faut voir. On vous a cru mort aux colonies. Peut-être aurait-on souhaité que vous ne revinssiez pas… Mais puisque vous voilà revenu !… Quand on ne s’attend pas… il y a deux minutes que vous êtes là…


STÉPHENS.

Vous ne soupçonnez pas quelle peut être la personne… ?


DANIEL, à Adrien.

Non… Et vous, monsieur ?


ADRIEN.

Moi, je suppose tout naturellement que la fille de Charlotte est ou sera en possession de mes biens. C’est elle qui doit savoir à quoi s’en tenir là-dessus.


DANIEL, vivement.

Lucie ? Non ! Lucie ne sait rien ! (Lucie entre, tressaille et reste près de la porte, sans être vue d’Adrien.) Oh ! vous ne connaissez pas Lucie !




Scène III


Les Mêmes, LUCIE.



ADRIEN

Et je ne désire pas la connaître. Je ne veux point haïr une personne qui me tient, dit-on, de si près, et je ne lui souhaite aucun mal. Si elle est riche à mes dépens, je n’en suis pas jaloux. Vous le savez, vous, Stéphens, ce n’est pas un sordide intérêt qui me fait repousser la mère et la fille. Ce que je ne puis leur pardonner, c’est de m’avoir ravi l’affection de mon père, c’est de l’avoir contraint, par une atroce domination, à me tenir éloigné de lui, à m’oublier, à me refuser sa dernière bénédiction !… Cela, c’est lâche, c’est odieux, et je ne pourrais jamais considérer comme ma sœur celle qui, à la faveur de tels moyens, à usurpé la place dans la famille.

Stéphens a vu Lucie, s’est levé vivement ; il la contemple avec admiration et a pris le bras à Adrien pour l’empêcher de continuer : mais Adrien ne s’est retourné qu’après avoir tout dit. Lucie a une attitude de douleur inexprimable. Daniel est très-attentif à ce qui se passe.


STÉPHENS.

Oh !…


ADRIEN, voyant Lucie.

Ah ! c’est elle !


DANIEL, allant à Lucie.

Venez, ma pauvre demoiselle, vous ne pouvez pas rester dans cette maison, vous gênez. Je vas vous conduire auprès de votre mère.


LUCIE, pleurant.

Non, Daniel, ma mère ne veut plus de moi. Vous savez comme elle est… singulière avec moi depuis la mort… Eh bien, je viens de la rencontrer comme elle sortait d’ici. Elle s’installait dans le village, j’ai voulu la suivre, elle m’a repoussée… Oh ! bien durement ! « Deviens ce que tu pourras, m’a-t-elle dit, je n’ai plus le moyen de te garder. Tu es en âge de travailler ; dis à Daniel de te chercher une place. » Je suis revenue ici, moi ! l’habitude !… Et puis je me flattais que… monsieur voudrait, bien me permettre de le servir… mais je vois… Conduisez-moi, mon bon Daniel, dans quelque ferme où je pourrai gagner ma vie.


STÉPHENS.

Vous, dans une ferme ? Vous si belle, si délicate !… C’est effroyable à penser, c’est révoltant ! c’est impossible !


ADRIEN.

Oui, c’est impossible ! Restez, mademoiselle, restez ici, jusqu’à ce que vous ayez trouvé des occupations convenables à l’éducation que vous avez reçue.


LUCIE.

Non, non ! vous m’accusez…


ADRIEN, se levant.

Eh non !… Ce n’est pas vous que j’accuse. Vous pouvez… vous devez être étrangère au mal dont je me plains. Mais il est impossible que votre mère vous abandonne sérieusement. Sa colère contre moi ne peut retomber sur vous. Elle ne tardera sans doute pas à vous envoyer chercher. Gardez votre appartement chez moi, jusqu’à ce que votre sort se décide… Je vous en prie !


DANIEL

Allons ! merci pour elle, monsieur Adrien. Elle est toute gênée, toute suffoquée ! Venez, mademoiselle Lucie ; tout s’arrangera, allez !

Il l’emmène par la porte vitrée.



Scène IV


STÉPHENS, ADRIEN.



STÉPHENS, la suivant des yeux.

Elle pleure beaucoup.


ADRIEN.

Pleure-t-elle, ou fait-elle semblant ?


STÉPHENS.

Vous ne l’avez donc pas regardée ?


ADRIEN.

Le moins possible.


STÉPHENS.

Vous avez perdu. Elle est bonne à voir ; belle et douce comme un ange ! Ah ! c’est enivrant ! oui, enivrant !


ADRIEN.

Vraiment, mon cher Stéphens, vous vous adoucissez bien vite devant un jeune et frais visage ! Vous qui me recommandiez la sévérité, vous qui, à bord du navire qui me ramenait en France, me disiez chaque jour : « Vous êtes trop indifférent à la vengeance ; c’est un devoir pour l’honnête homme d’être sans pitié pour la méchanceté qui tue, sans égard pour la faiblesse qui trahit… » Il porte sa valise, puis son manteau, sur un vieux canapé au fond.


STÉPHENS.

Oui, et, au lieu de voir Paris, le but de mon voyage, j’ai voulu d’abord vous suivre au fond de cette province ; je sentais que, sans l’aide d’un ami énergique, ardent et versé dans les affaires, vous ne sauriez pas vous faire rendre justice.


ADRIEN.

Eh bien, vous le voyez, à présent ; vos peines sont inutiles, ma ruine est sans doute consommée, mes ennemis l’emportent ! Leurs armes sont la colère ou les pleurs, leur faiblesse fait leur force ; ce sont des femmes.


STÉPHENS.

Des femmes, non. S’il y a, comme je le crains, un troisième larron… un… scélérat… Daniel paraît le croire ; est-ce que vous le trouvez net dans ses réponses, le bonhomme ? Il me paraît vague… et même troublé !


ADRIEN.

Non, c’est sa manière ; il a toujours été comme ça.


STÉPHENS.

Ça m’est égal ; on vous a dit qu’il redoutait Charlotte ; je l’examinerai, je veux l’examiner.


ADRIEN.

Lui ? Ah ! tenez, mon ami, ces recherches, ces soupçons, tout cela m’est antipathique, et je ne sais quelle fortune mérite qu’on la poursuive à travers de pareilles angoisses morales. Mon cœur, si épanoui, si confiant d’habitude, s’aigrirait à ce métier d’inquisiteur, et il me tarde d’avoir renoncé à toute espérance pour me retrouver moi-même. Pour aujourd’hui, du moins, n’y pensons plus, n’est-ce pas ? Nous avons donné toute la matinée aux affaires, donnons la soirée au repos et à l’amitié. (Stéphens s’est levé, Adrien lui a pris le bras, et ils remontent lentement jusqu’à la cheminée.) Ah ! qu’il m’eût été doux de vous recevoir, même dans cette maison appauvrie et dévastée, si mes souvenirs d’enfance ne s’y trouvaient empoisonnés par ceux d’une amère persécution ! (Il quitte le bras de Stéphens.) Mon père a voulu m’oublier, m’effacer de sa vie. Je l’aurais pourtant bien aimé, moi !… Tenez, Stéphens, voilà le fauteuil où je jouais, enfant, sur ses genoux. Ses pieds, alourdis par l’âge, ont usé la pierre de ce foyer, déjà creusée par ceux de mon aïeul. Les miens n’y laisseront pas de traces ; car je n’ai pas même le moyen de conserver cette retraite, et je ne suis pas destiné à la douce et tranquille vieillesse de ces honnêtes bourgeois ; famille honorable et respectée jusqu’au jour où une indigne créature y a apporté le scandale de son despotisme… Ah ! le mariage ! (Il descend, Stéphens le suit.) C’est l’effroi des jeunes gens comme nous, Stéphens, et pourtant le veuvage ou le célibat, c’est l’écueil de l’âge mûr. Il faut toujours que l’homme tombe sous l’empire d’une femme, et la femme qu’on n’ose pas épouser vous rend coupable ou malheureux. Je me marierai, moi, je me marierai le plus tôt possible, si je rencontre une brave fille qui veuille d’un pauvre marin… L’exemple de mon père me fait réfléchir… Il m’épouvante. Je sens en moi un cœur tendre, faible peut-être, comme était le sien, et je ne veux pas attendre, pour vivre à deux, l’âge où l’on aime encore, sans pouvoir être aimé sincèrement.


STÉPHENS, toujours très-calme.

Voilà de sages idées, et que je partagerais si vous y faisiez davantage la part de l’imprévu. Le bonheur prémédité n’est pas mon fait. Je suis plus impétueux que cela ; je n’ai jamais voulu faire de projets, me connaissant esclave de mes passions, qui sont… indomptables… oui, indomptables ! Cela vous étonne ? C’est comme je vous le dis. Je prends feu comme le soufre et la poudre ; je suis… volcanique ! Mes penchants sont violents, très-violents, et, quand ma volonté s’empare d’un objet, elle ne connaît ni retard ni obstacle. La fatalité embrase à chaque instant ma vie, jusqu’à ce qu’elle l’embrase une fois pour toutes.


ADRIEN.

Vous me surprenez beaucoup. Il est vrai qu’en vous aimant de tout mon cœur, je ne vous connais pas entièrement. Notre mutuelle sympathie ne date que de deux mois, et, durant cette navigation, comme il n’y avait pas de femmes à bord, je ne vous ai pas vu aux prises avec je sentiment. Eh bien, qu’est-ce ? Un nuage a passé sur votre figure.


STÉPHENS.

C’est que j’éprouve… des tiraillements d’estomac… Adrien, croyez-vous que nous ayons déjeune ce matin ?

Daniel entre par la porte vitrée.

ADRIEN.

Je suis sûr du contraire ; nous n’avons pas eu le temps, et il se fait tard. (Appelant Daniel.) Je vous demande pardon d’avance, Stéphens ; comme on ne nous attendait pas, il est à craindre…



Scène V


Les Mêmes, DANIEL.



ADRIEN.

Daniel, y a-t-il moyen de dîner ici ?


DANIEL.

Il y a toujours moyen… avec le temps !


STÉPHENS.

Diable !


DANIEL, baissant la voix, à Adrien.

Avant tout, je venais vous dire… (Il porte la main à sa poche gauche, la retire vivement et tire un papier de sa poche droite.) C’est une sommation d’huissier, pour que vous ayez à payer à Charlotte, dans les vingt-quatre heures, deux trimestres échus de sa pension.


ADRIEN.

Quoi ! elle ose… ?


DANIEL.

Oh ! elle ose toujours, celle-là !… C’est deux cent cinquante francs qu’elle réclame.


ADRIEN.

Est-il vrai, Daniel, que la maison et ses dépendances ne peuvent rapporter que mille francs par an ?


DANIEL.

C’est bien tout au plus.


ADRIEN.

Eh bien, que la volonté de Dieu soit faite ! Je partagerai avec mademoiselle Charlotte.


STÉPHENS.

Ne vous pressez pas tant !… ce legs est attaquable.


DANIEL, à Adrien.

Oh ! si vous refusez… c’est tout ce qu’elle souhaite ; ça la flattera même beaucoup, un refus !


STÉPHENS.

Pourquoi ? Elle ferait vendre la maison peut-être ?


DANIEL.

C’est son rêve. Elle espère toujours y dénicher le magot.


STÉPHENS, mettant la main à sa poche, à Adrien.

Payez donc ! Avez-vous… ?


ADRIEN, vivement.

Oui, oui, certes. (Il remet de l’argent à Daniel.) Envoyez cela tout de suite.

Stéphens remonte.

DANIEL.

J’y vas moi-même, et, en même temps, j’achèterai… pour votre dîner…


ADRIEN.

Oui ! Tiens, voilà…


DANIEL, bas.

Votre bourse est vide. (Adrien a fait un geste d’angoisse.) Qu’est-ce que vous avez, monsieur ? quelque chose vous gêne ?


ADRIEN, bas.

Non ! non ! Tiens, mon ami, voilà ma montre, vends-la, engage-la, procure-moi de quoi vivre ici, avec mon hôte un jour ou deux ; j’aviserai ensuite à m’acquitter envers toi de tout ce que je te dois et à faire un emprunt…


DANIEL.

Comment ! vous en êtes là ?


ADRIEN.

Et où veux-tu que j’en sois, à mon âge et avec mon grade ? Au lieu de trouver ici des ressources, j’y trouve des frais de succession, des actes et des legs à payer !

Il froisse le papier et le jette.

DANIEL.

Mais votre ami…


ADRIEN.

Parle plus bas ! Il est très-riche, lui ; il voudrait m’obliger ! Tâche qu’il ne s’aperçoive pas de ma situation.


DANIEL, lui rendant sa montre.

Reprenez ça… J’ai… quelque chose, moi ! Je vous avancerai le nécessaire ! Et, d’ailleurs… qui vous a dit qu’on ne vous rendra pas… puisque vous n’êtes pas mort ?


ADRIEN.

Pauvre Daniel ! encore ? Allons, va vite et reviens.


DANIEL.

Ah ! dame ! ayez patience ; faire un dîner… Charlotte, qui comptait bien ne jamais vous revoir, ne faisait plus de provisions, et il faudra…




Scène VI


Les Mêmes, LUCIE.


Lucie, posant un grand panier à côté de la table ; elle a mis un tablier blanc.

LUCIE.

Aidez-moi à servir, Daniel ; monsieur doit avoir faim !


STÉPHENS.

Ah ! voici l’ange qui apporte la nourriture au désert !

Il descend à gauche, puis passe devant la table et va à Adrien.

DANIEL, allant à Lucie.

Le couvert… bon ! Mais le dîner ?


LUCIE.

Il est prêt.


DANIEL.

Ah ! vous avez vous-même… ?


LUCIE.

Eh bien, sans doute !


STÉPHENS.

Elle-même ?


DANIEL, bas, à Lucie.

Mais l’argenterie ?


LUCIE, tirant des couverts du panier et arrangeant la table.

La voilà !


DANIEL, bas.

Elle l’avait fait disparaître !


LUCIE, bas.

Je l’ai reprise, moi ! et c’est pour cela qu’elle m’a…


DANIEL, haut, s’échappant.

Frappée ! toi !


STÉPHENS.

Frappée ! Qui donc ?


LUCIE, faisant signe à Daniel.

Rien, personne !


DANIEL, exalté.

Si fait, voyez ! elle la hait, cette gredine de femme ! (Il est près de baiser le front de Lucie, s’arrête, et, avec une serviette blanche qu’il tient, il lui essuie le front en tremblant.) Lucie, je ne veux pas que vous retourniez jamais avec elle. Je ne le veux pas, moi, entendez-vous !


ADRIEN, qui a été distrait jusque-là.

Mais que s’est-il donc passé ?


STÉPHENS.

Vous ne comprenez pas ? (Montrant Lucie.) Vous ne voyez pas ? Charlotte la traite ainsi, parce qu’elle prend vos intérêts ! Douterez-vous encore ?


ADRIEN, prenant la main de Lucie et la regardant.

Pauvre Lucie !


LUCIE, s’écriant.

Ah !

Elle porte la main d’Adrien à ses lèvres avec transport, puis s’enfuit honteuse, va et vient, apportant le dîner avec Daniel. Adrien est ému.

STÉPHENS, tranquillement.

Ah ! vous êtes bien heureux d’être son frère ! sans cela, je serais jaloux de vous jusqu’à la rage.


ADRIEN.

Vraiment, mon ami, vous plaisantez avec un sang-froid…


STÉPHENS.

Je ne plaisante jamais !


ADRIEN.

Quoi ! si vite ?


STÉPHENS.

Je vous l’ai dit, je suis comme ça ! Vous ne pouvez rien éprouver pour elle, vous ! Moi, je sens qu’elle m’appartiendra, ou que j’en deviendrai fou furieux ! oui, furieux !


ADRIEN, l’emmenant à droite.

Mais… prenez garde ! n’ayez que des vues honorables ; car je sens… Je dois me rappeler qu’elle mérite mon intérêt… mon appui peut-être !


LUCIE.

Monsieur est servi ! Elle montre un fauteuil à Adrien et se tient debout.


STÉPHENS, à Adrien.

Elle s’apprête à nous servir vraiment ! Souffrirez-vous cela ?


ADRIEN.

Non, certes !… (S’arrêtant et souriant.) Eh bien, si ! je veux l’éprouver… car le sentiment qu’elle semble réclamer de moi est plus sérieux que celui qu’elle vous inspire, et je l’aurai payé assez cher !

Il s’assied à table. Lucie le sert. Stéphens s’assied vis-à-vis de lui.

DANIEL, à part, la serviette sur le bras.

Ah ! il ne la fait pas manger avec lui ! Ce n’est pas bien ! (il croise machinalement sa redingote sur sa poitrine.) Ça me soulage !


LUCIE.

Daniel, apportez donc du vin ?


DANIEL, bas, s’approchant d’elle.

Du vin !… du vin ! où voulez-vous que j’en prenne ? Est-ce qu’elle n’a pas pu soin de vider la cave !


LUCIE, bas.

Mais, moi, j’avais caché le meilleur ! Vous en trouverez dans l’office.

Daniel sort, elle le suit jusqu’à la porte vitrée et descend à gauche.

ADRIEN.

Voilà un potage excellent. Est-ce que c’est vous, mademoiselle Lucie, qui avez ces talents… estimables ?


LUCIE, à Stéphens, qui lui prend et lui baise convulsivement la main au moment où elle lui change son assiette.

Quoi donc, monsieur, que voulez-vous ?


ADRIEN.

Stéphens ! je vous en prie ! C’est un badinage, Lucie : une méprise ! Mon ami est fort distrait.


DANIEL, apportant du vin à Lucie, inquiet et regardant Stéphens.

Qu’est-ce que c’est ?


LUCIE.

Je ne sais pas, je ne comprends pas.

Elle remonte à gauche.

DANIEL, à part, regardant Stéphens, qui des yeux dévore Lucie à sa manière.

Voilà un Américain !… Oui, oui, regarde-la, je te regarde aussi, sois tranquille !


ADRIEN, qui mange avec appétit, et que Lucie sert avec empressement.

Tout cela est fort bon, Lucie, et servi avec une propreté charmante.


STÉPHENS.

Dites une grâce enchanteresse… Comme vous mangez, vous ! Moi, je n’ai plus faim ! Je… Oh !…

Il soupire et mange.

DANIEL, retirant Lucie du regard de Stéphens et lui parlant sur le devant du théâtre.

Ah çà ! dites-moi donc, est-ce que vous devez servir comme ça des jeunes gens,… vous qui avez toujours mangé à la table de M. Desvignes ?…


LUCIE.

Ce n’était pas ma place, Daniel, ce n’était pas non plus celle de ma mère ! Aujourd’hui, tout rentre dans l’ordre ; fille d’une servante, je suis servante aussi, et c’est avec plaisir, je vous jure !


DANIEL.

Vous, élevée comme une demoiselle, pourquoi avec plaisir ?


LUCIE.

Parce que, moi, j’aime mon maître ! Oh ! oui, Daniel, je l’aime de toute mon âme !


DANIEL.

Pourtant il ne vous traite pas comme… comme il le devrait ! et ça m’empêche de m’intéresser à lui.


LUCIE.

Il ne veut pas que je sois sa sœur. Eh bien, il a raison. Je ne comprenais rien à ma position, moi ! J’aimais Adrien avant de le connaître, et vous savez avec quelle impatience je l’attendais ! Oh ! oui, j’accourais à lui tantôt pour me jeter dans ses bras, cela me semblait tout naturel. Malheureuse que je suis ! Il a parlé… j’ai entendu, j’ai compris ! Et, à présent, je le trouve encore mille fois trop bon de me souffrir près de lui ! moi qui, sans le vouloir, lui ai fait tant de mal !


ADRIEN, frissonnant, à Stéphens.

Est-ce que vous trouvez qu’il fait chaud ici ?


STÉPHENS.

Moi, je brûle !


LUCIE, à Daniel.

Il fait grand froid. Daniel, allumez donc le feu !


DANIEL.

Le feu ! le feu !… Il n’y a pas de bois dans la cheminée… ni dans le bûcher !


LUCIE.

Vraiment ? Eh bien, attendez, je saurai en trouver.

Elle sort par la porte vitrée. Stéphens se lève et la suit jusqu’à la porte.

STÉPHENS.

Où va-t-elle donc ?


DANIEL, à part.

Eh bien, qu’est-ce que ça lui fait ?


STÉPHENS, regardant au dehors.

Comment ! elle soulève un tronc d’arbre mort dans le jardin avec ses petites mains ? Ah ! par exemple !

Il sort précipitamment.

ADRIEN.

Prenez garde à Lucie, Daniel ! mon ami Stéphens…


DANIEL.

Oui, oui, je vois bien ! (Il prend son fusil, qui est resté près de la porte vitrée.) Attends, attends-moi, grand brigand ! je vas te gêner, moi !


ADRIEN, l’arrêtant.

Eh bien, eh bien ! (Lui ôtant son fusil.) Vous êtes trop vif, Daniel ! Il n’est pas nécessaire…


DANIEL, regardant dehors.

Si fait… Vous voyez bien que son air baroque effraye Lucie… Elle l’évite, il double le pas, il court après elle… Laissez, monsieur : je…

Lucie rentre avec des morceaux de bois mort dans son tablier et dans ses bras.

ADRIEN.

Non ! tenez, la voilà. (Il va à elle et prend le bois.) Comme vous êtes essoufflée et chargée, Lucie ! Et c’est pour moi que vous prenez cette peine ! (Il aide Lucie à allumer le feu.) Non ! laissez-moi faire !… Je ne souffrirai pas plus longtemps que vous me serviez ainsi ! Voyons, Stéphens, entrez donc et fermez cette porte. Vous nous gelez !


STÉPHENS, à la porte vitrée.

Je ne peux pas entrer, je fume, et, devant mademoiselle Lucie, je ne me permettrais pas…


DANIEL, lui fermant la porte au nez.

Oui, oui, ça l’incommode !


ADRIEN, à Lucie, qui lui présente des cigares sur une assiette.

Mais non, Lucie, si cela vous est désagréable.


LUCIE.

À moi ? Bien au contraire, monsieur !

Demi-nuit. — Daniel ferme les rideaux de la porte vitrée.

ADRIEN, s’asseyant près de la cheminée.

Ah çà ! vous m’appelez monsieur, quand, moi, je me permets de ne pas vous appeler mademoiselle… Je sais bien que je suis l’aîné, mais ce n’est pas une raison…


LUCIE, assise sur un escabeau.

Oh ! je n’oserais pas vous appeler autrement.


ADRIEN.

Pourtant…


DANIEL, qui les écoute attentivement tout en enlevant le couvert.

Comment donc voulez-vous qu’elle dise ?


ADRIEN.

Qu’elle dise Adrien, comme je dis Lucie, (a Lucie.) Me le promettez-vous ?


LUCIE.

J’essayerai, monsieur… j’essayerai, Adrien ! (À part.) Adrien ! le joli nom à dire !


ADRIEN.

Voyons, bonne Lucie, j’ai à me plaindre de votre mère ; mais elle est votre mère, et nous ne parlerons jamais d’elle. Soyons amis, vous et moi, pour le peu de temps que j’ai à rester ici.


LUCIE, tressaillant.

Vous ne restez pas ici ?


ADRIEN.

Eh ! mais non. Je suis dans la marine, et ce n’est pas ici que je peux faire mon chemin.


LUCIE.

C’est donc bien beau, la marine ?


ADRIEN, riant.

Oh ! c’est très-beau ! un peu rude, par exemple ; la mer est une amie très-perfide.


LUCIE.

Ah ! ciel ! quand il fait de l’orage, je prie Dieu et je tremble !…


ADRIEN.

Vous avez peur de l’orage, vous ?


LUCIE.

Pas pour moi !


ADRIEN.

Est-ce donc pour moi, Lucie ?


DANIEL, allumant deux bougies sur la cheminée.

Pour qui donc, je vous le demande ? Elle n’aime que vous au monde, à présent ! Ah ! ça n’est pas comme sa mère !


ADRIEN. Il se lève et descend.

Sa mère, encore sa mère ! De grâce…


LUCIE, le suivant.

Laissez-moi vous en parler pour la première, pour la dernière fois. J’ai des choses bien sérieuses à vous dire… des choses que je n’ai jamais dites à personne et que, moi seule, je sais. Puisque nous voilà entre nous avec ce bon Daniel qui vous aime…


DANIEL.

Quoi ? qu’est-ce que vous savez ? qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous ne savez rien du tout !


LUCIE.

Vous vous trompez, Daniel. Écoutez-moi, Adrien. Vous accusez ma mère… Ce n’est pas à moi d’avouer qu’elle est bien coupable envers vous ; mais ce que je vous jure, c’est qu’elle n’a rien reçu, c’est qu’elle n’a rien pris de ce qui vous était destiné.


ADRIEN.

Expliquez-vous, Lucie. J’ai foi en votre sincérité.


LUCIE.

Eh bien, écoutez ! voici toute l’histoire de votre héritage.

Daniel, très-nerveux, laisse tomber un objet qu’il tient et s’approche vivement.
Il est bien vrai que notre… que votre père a vendu toutes ses

propriétés dans les derniers temps de sa vie, et qu’il en a reçu l’argent… oh ! beaucoup d’argent ! c’étaient des billets ; il y en avait très-épais ! C’était serré, serré, dans un grand portefeuille jaune, et il a mis cela avec bien de la peine dans une poche de sa redingote.

Daniel, cachant son trouble, serre comme malgré lui sa redingote contre ses flancs.

ADRIEN.

Je savais à peu près tout cela, Lucie. Le notaire, que j’ai vu ce matin, m’a dit avoir versé à mon père trois cent mille francs en billets de banque.


LUCIE.

Oh ! je n’ai jamais su combien il y avait… mais je sais qu’on m’a dit : « Tout cela, c’est pour toi ! »


ADRIEN.

Qui vous a dit cela, Lucie ? mon père, ou votre… ?


DANIEL.

Sa mère le lui disait sans cesse, et M. Desvignes le disait aussi ; il ne s’en gênait pas.


LUCIE.

M. Desvignes me l’a dit une fois, une seule fois !


ADRIEN.

Alors, c’était bien son intention de me déshériter ?


DANIEL.

Eh ! mais oui !…


LUCIE.

Attendez ! Le jour où il me dit, en me montrant le portefeuille : « Voilà qui te fera riche, Lucette ! » je me jetai à ses genoux et je lui dis : « Oh ! mon papa !… (C’était un nom d’amitié que je lui donnais, il le voulait absolument !) Mon cher papa, ne faites pas une pareille chose, ne me déshonorez pas. Si vous m’estimez, si vous m’aimez, ne me donnez rien ! Adrien me mépriserait si j’acceptais cela, et, moi, j’en mourrais ! Et puis songez à vous-même ! Dieu serait bien mécontent de vous ! Et que dirait-on d’un père qui n’aime pas son fils, un fils qui se conduit bien, qui n’a aucun tort ? Et vous si respecté, vous si bon ! Donnez-lui tout, ou bien chargez-moi de le lui remettre. — Comment ! s’écria-t-il, tu le lui rendrais, toi ? » Il me regarda, il soupira et je vis qu’il pleurait. Je le conjurai encore. « Lucie, me dit-il à la fin, c’est toi qui me rappelles à mon devoir ! Eh bien, je ferai mon devoir ! seulement, prends bien garde que personne ne le sache. On me tourmenterait, et je veux mourir tranquille. «  Pendant quelque temps, il ne m’a plus rien dit. Il paraissait très-abattu, ou très-préoccupé ; mais voilà qu’une nuit, comme j’étais seule à le veiller… j’étais bien lasse ! je m’endormis dans le grand fauteuil. Je rêvai… Il me semblait que mon papa… que monsieur causait avec quelqu’un ! Enfin j’entendis fermer une porte, celle qui mène au jardin, et cela m’éveilla tout à fait. Je courus à cette porte et j’entendis comme de gros souliers qui descendaient l’escalier. (Daniel regarde ses souliers.) C’était le pas d’un homme. J’eus peur ; je crus qu’on était venu voler… J’allais crier ; mais monsieur, qui ne dormait pas, me dit : « Tais-toi, Lucette ! j’ai fait la volonté de Dieu et la tienne ; à présent, je mourrai en paix. Mais jure-moi de ne rien dire à personne !… » Il n’acheva pas et s’assoupit doucement ; le lendemain, il ne parlait plus, il n’entendait plus. Il a langui ainsi pendant quarante-huit heures encore… Je dois vous dire qu’on chercha partout… et qu’on ne trouva rien ; il avait bien réellement remis pour vous son portefeuille à quelqu’un ! à quelqu’un qui n’est pas de la maison. Au moment où son âme s’envolait, il me sourit, et, d’un geste bien faible, il me montra le soleil couchant, comme pour me dire : « Je pense à celui qui est là-bas ! » Et puis il dit une parole, une dernière parole bien faible que, moi seule, j’entendis… et que je dois… mais que je n’ose pas vous redire.


ADRIEN, très-ému.

Dites-la ! dites-moi tout, Lucie !


LUCIE.

Il me dit en me donnant un baiser sur le front : « Pour ton frère ! »


ADRIEN, lui tendant les mains.

Eh bien, Lucie, donnez-la-moi, cette dernière, cette sainte caresse ! (Lucie l’ombrasse en tremblant, Daniel est très-agité et tourmente son mouchoir.) Merci, chère et honnête enfant, cœur généreux et pur ! Je vous dois bien plus qu’une fortune, je vous dois la bénédiction d’un père, et je puis le pleurer maintenant sans amertume et sans effroi ! Ah ! que vous êtes bonne, vous ! et que vous me faites de bien !


DANIEL.

Alors, vous comptez que le dépositaire… ?


ADRIEN.

Oh ! je compte peu sur le dépositaire !


DANIEL.

Vous êtes pressé de l’accuser ! que savez-vous ?… Vous êtes à peine arrivé !


ADRIEN.

Je ne sais rien ! mais il me semble que, s’il eût été pressé, lui, de faire son devoir, mon notaire saurait déjà son nom. Je crois peu à une probité si lente à se montrer.


DANIEL, remontant.

Bah ! le notaire ! à quoi bon le notaire ?


LUCIE.

Vous croyez que… ? Oh ! mon Dieu, j’aurais dû suivre cet homme, le voir, l’observer ! Je le pouvais ! J’ai cru bien faire en obéissant !


ADRIEN.

Et vous avez bien fait. Lucie ! Mon père est mort calme et en songeant à moi ? C’est tout ce que j’aurais demandé à Dieu si j’avais su que j’étais condamné à le perdre. Quant à mon patrimoine, il y a longtemps que j’en avais pris mon parti, et je saurai accepter encore les hasards et les peines de ma destinée.


DANIEL, tourmenté, s’approchant d’Adrien.

Les peines ! vous êtes donc malheureux, vous ?


ADRIEN.

Non, Daniel ! je suis pauvre, voilà tout, et cela m’empêche d’être libre.


DANIEL.

Et, si vous étiez libre, que feriez-vous ?


ADRIEN.

Ah ! je vivrais à ma guise. Je me retirerais à la campagne. Ç’a toujours été mon rêve ! Les champs, les jardins, l’agriculture, la terre ! Vous le voyez, mes amis, c’est un rêve de marin. Mais il ne se réalisera pas, j’en suis certain, et à peine l’ai-je touchée, cette terre chérie, qu’elle manque sous mes pas ! J’arrive, je ne trouve plus qu’un petit coin, qui suffirait peut-être à mon ambition si j’étais vieux et infirme, mais qui ne suffirait pas à occuper honorablement les forces de ma jeunesse. Mais je vous attriste, Lucie, et je ne sais vraiment pourquoi je vous parle tant de moi. Vous avez l’habitude d’occuper ce salon, restez-y ; j’ai des lettres à écrire, et je vous demande la permission de me retirer. (Lucie prend un flambeau et le remet à Daniel.) Non, je ne dois pas m’habituer à être servi ; merci, mon bon Daniel ! Bonsoir, chère Lucie. À demain ! (Daniel le conduit jusqu’à la porte de gauche.) Ah ! dites-moi, Daniel !… priez M. Stéphens de venir me trouver. (Bas.) Je veux lui parler sérieusement à propos de Lucie.


DANIEL.

L’Américain ? Je l’ai vu sortir de la maison.


ADRIEN.

Eh bien, quand il sera rentré.

Il sort.




Scène VII


DANIEL, LUCIE.


Lucie est restée pensive, près de la cheminée. — Daniel reste pensif au milieu de la chambre. — Un moment de silence.


LUCIE, se retournant et regardant Daniel, qui la regarde de son côté.

Eh bien, à quoi pensez-vous, Daniel ?


DANIEL.

Et vous, mademoiselle Lucie ?


LUCIE.

Je me disais que cette maison est laide et pauvre, à présent, et qu’il doit s’y déplaire !


DANIEL.

C’est vrai ! Charlotte a si bien fait, que c’est comme une caserne… C’est nul… c’est froid ! Tout à l’heure, j’irai acheter du bois pour que, demain…


LUCIE.

Oh ! oui, faisons en sorte que, demain, il soit un peu moins mal.


DANIEL.

J’y songe… j’y songe bien ! Dites donc, Lucie… il y a un colporteur qui a déballé dans l’auberge du village… Il a toute sorte de choses ; si je lui prenais un tapis de pied ?


LUCIE.

Oui, un tapis et des couvertures !


DANIEL.

Il aurait bien fallu aussi quelques effets peut-être. (Retournant la valise d’Adrien, qui est restée au fond, et l’apportant sur la table.) Voilà une valise bien sèche…


LUCIE, touchant le manteau d’Adrien.

Et un manteau bien râpé ! Et du linge ! C’est toujours nécessaire… ça s’emporte !


DANIEL, ouvrant la valise.

Allons !… je prendrai du linge aussi !


LUCIE.

Ah bien, oui ! mais nous n’avons pas grand’chose à nous deux, pour payer ! Tenez, voilà toute ma fortune !


DANIEL.

Une pièce de vingt francs ?… Et on dit qu’elle dépouille l’héritier ! Il est vrai que, lui,… il a encore moins : il n’a rien, jusqu’à présent !


LUCIE.

Il n’a rien ?… Mon Dieu ! comment donc faire ?


DANIEL.

Dame !… on verra, on tâchera… Je ne sais pas, moi !

Tourmenté, il a tiré un portefeuille de sa poche et l’a glissé à la dérobée dans une poche de la valise.

LUCIE.

Oh ! tâchez, mon bon Daniel, tâchez qu’il ne souffre pas ici, et qu’il ne soit plus si pressé de s’en aller. Songez donc, s’il part encore une fois, il ne reviendra peut-être jamais !


DANIEL.

Eh !… ce serait peut-être le mieux !


LUCIE.

Le mieux ! pouvez-vous dire cela ? Et la personne qui lui retient sa fortune, elle la gardera donc, si elle voit qu’il y renonce si aisément ?


DANIEL.

Le fait est qu’il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. Il ne mérite guère…

Il prend la valise sous son bras.

LUCIE.

Il ne mérite pas d’être heureux, parce qu’il est bon, désintéressé, noble ? Mais vous rêvez donc, Daniel ? Quoi ! vous excuseriez un abus de confiance ? vous ne maudiriez pas un fripon qui… ?


DANIEL, tressaillant et rejetant la valise sur la table.

Un fripon ?


LUCIE.

Mais oui, certes, un infâme ! Oh ! si je le connaissais…


DANIEL.

Eh bien, qu’est-ce que vous lui diriez ?


LUCIE.

Je lui dirais qu’il n’a ni foi, ni loi, ni cœur, ni entrailles, ni honneur, ni religion ! Je le dénoncerais…


DANIEL.

Vous, Lucie ? Et que savez-vous si cet homme-là n’est pas bien malheureux, bien gêné, bien tourmenté ?


LUCIE.

Il ne l’est pas assez s’il résiste à sa conscience.


DANIEL, navré.

Pas assez !… pas assez !… On peut être mal avec sa conscience, Lucie, et n’être pas pour cela un coquin. Il y a bien des choses qui vous font pencher vers une action… mauvaise ! Ce n’est pas toujours pour soi-même qu’on fait le mal. Il y a des gens qui, par amitié pour quelqu’un… par esprit de famille… la crainte de voir leurs enfants dans la misère… À force d’aimer ses enfants, on se dit : « Eh bien, oui, je perds mon âme, mais ils seront heureux en ce monde : tant pis pour moi dans l’autre ! »


LUCIE.

Ah ! ne me parlez pas ainsi, Daniel ! mon cher Daniel ! Vous si bon, si honnête, vous me faites du mal ! C’est ainsi que ma mère raisonnait pour me faire accepter l’idée de dérober… Eh bien, cela me faisait frémir, et il y a eu des moments… que Dieu me le pardonne ! où j’étais prête à mépriser… non, mais à blâmer ma mère !


DANIEL, hors de lui.

À mépriser !… Tu l’as dit, Lucie, mépriser !…


LUCIE.

Mon Dieu ! de quoi parlons-nous là ? Occupons-nous d’Adrien.


DANIEL.

Adrien !… oui, je l’aimais !… je l’aimerais bien si… Mais… il ne vous aime pas, lui !


LUCIE.

Il ne m’aime pas ! vous croyez ?


DANIEL.

Il est bien forcé de vous estimer ; mais il aura beau faire, il ne pourra jamais oublier… Écoutez donc, il ne le peut guère !


LUCIE.

C’est vrai ! (Avec désespoir.) Oh ! que je suis malheureuse !


DANIEL.

Eh bien, eh bien, vous pleurez encore ? Vous l’aimez donc bien, vous ? Voilà qui est singulier ! c’est du roman, ça, mademoiselle Lucie ! un garçon que vous ne connaissez que depuis une heure ! Vous oubliez pour lui ceux qui, toute leur vie, ont été attachés à vous… attachés… comme des chiens ! Voilà ! ça ne compte plus ! la tête part… le cœur parle… et je ne suis rien, moi ! rien du tout !


LUCIE, lui mettant ses bras autour du cou.

Vous, Daniel ? Oh ! vous ne croyez pas cela ! Après… après mes parents, je n’aime que vous au monde ; vous qui m’avez bercée, portée dans vos bras ; vous qui m’avez toujours chérie, gâtée, consolée dans mes peines, protégée contre les violences de ma mère !… Vous ? mais je serais ingrate et coupable si je ne vous regardais plus à présent comme mon père !


DANIEL.

Ton père !… Oui, vous dites bien ! à la bonne heure ! vous n’avez plus que moi ! Et je ne vous quitterai jamais, moi, entendez-vous ? Où vous irez, j’irai !


LUCIE.

Oui, mon bon Daniel ; nous irons ensemble… je ne sais où, puisque nous n’avons rien ! Dans quelques jours, nous serons sans asile ; mais qu’importe ? nous travaillerons !


DANIEL, regardant du côté la valise.

Laissez, laissez faire ; j’ai… j’aurai… j’ai quelque chose, moi ! Je vous réponds que vous ne manquerez de rien, et même que…


LUCIE.

Vraiment ! vous avez un peu d’argent, Daniel ? Eh bien, courez donc acheter ces meubles, ces étoffes…


DANIEL.

Bah ! vous pensez toujours aux autres !


LUCIE.

Ce n’est pas aux autres, puisque c’est à lui.


DANIEL.

À lui ! toujours à lui ! Allons, j’y vas ; mais qu’est-ce que vous allez faire en attendant ?


LUCIE.

Je vas chercher mon ouvrage, et je vous attendrai là, au coin du feu.


DANIEL.

Allez donc vite, car je veux vous enfermer ici, moi.


LUCIE.

M’enfermer ?


DANIEL.

Oui, oui, à cause de… l’autre !


LUCIE.

Je reviens.

Elle sort en emportant une bougie.




Scène VIII



DANIEL, seul.

Mépriser ! Elle a dit : mépriser ! Et lui… Adrien, qu’est-ce qu’il fait, lui ? (Il va à la porte d’Adrien.) Tiens ! la porte ne ferme plus… C’est si vieux ! (Il pousse la porte doucement.) Eh bien, il n’écrit pas ? Il dort, les coudes sur la table… Il est fatigué : c’est si jeune ! Ça serait le moment… (Il tire le portefeuille de la valise, qu’il a surveillée avec soin pendant la fin de la scène précédente. Elle a été moins bien refermée.) Mais s’il me voit ?… Bah ! en soufflant sa bougie… Celle-ci d’abord, (Il éteint la seule bougie restée. — Nuit. En prenant le portefeuille.) Ah ! c’était pour elle !… mais méprisé par elle !… Allons !

Il entre chez Adrien.




Scène IX


STÉPHENS, puis DANIEL, puis LUCIE.



STÉPHENS  ; il entre par la porte vitrée.

Eh bien, personne ?… pas de lumière ?… Ils sont tous sortis ou couchés ? Et moi qui espérais retrouver Lucie !… Il faut absolument que je lui parle.

Il s’assied sur le vieux canapé du fond.

DANIEL sort de chez Adrien. À part.

Ouf ! ça ne me gène plus ! Il ne s’est pas réveillé… personne ne m’a vu ni entrer ni sortir… Je vas rallumer.

Il s’approche de la cheminée.

STÉPHENS, à part.

Daniel ? Pourquoi cet air de mystère ?

Lucie entre par le côté droit, pendant que Daniel, penché à la cheminée, rallume sa bougie. — Jour.

DANIEL, tressaillant.

Hein !… qui est là ?


LUCIE, apportant son ouvrage et l’autre bougie.

Eh bien, c’est moi, Daniel.


DANIEL.

Ah !… c’est que… j’avais laissé tomber le flambeau, et je pense toujours à ce monsieur… voyageur… Je m’en vas acheter… Si l’on frappe, n’ouvrez pas. J’emporte la clef. Tant pis pour lui, il attendra dehors ! il fait froid, ça le calmera !

Il sort en enfermant Lucie et Stéphens.



Scène X


LUCIE, STÉPHENS.



LUCIE.

Excellent homme ! Que ne suis-je sa fille, à lui ! personne ne m’en ferait un reproche. (Elle pose sa bougie sur la table et s’assied pour travailler.) Mais aussi je ne serais pas la sœur d’Adrien ! Sa sœur ! que ce mot me semblerait doux ! mais il ne sortira jamais de ses lèvres !

Elle travaille.

STÉPHENS, qui s’est levé et qui la contemple, le dos appuyé à la cheminée.

Mademoiselle !

{{personnageD|LUCIE|c|effrayée. Ah !… comment donc êtes-vous ici, monsieur ?

{{personnageD|STÉPHENS|c|apportant une chaise. Lucie, écoutez-moi, ne criez pas, n’ayez pas peur ; le temps presse, accordez-moi ce que je vais vous demander.

Il se met gravement à ses genoux.

{{personnageD|LUCIE|c|avec candeur. Mon Dieu ! monsieur, qu’est-ce donc ? Levez-vous, parlez !


STÉPHENS

Pas avant que vous m’ayez promis une chose d’où dépend mon bonheur et ma vie.

{{personnageD|LUCIE|c|étonnée. S’il dépend de moi de vous rendre un service… et si…


STÉPHENS, se relevant.

Vous consentez ? Oh ! Lucie, je vous adore, je vous idolâtre ! Eh bien, voici ce qui m’amène : je veux vous enlever ! et voici ce que je vous demande : laissez-vous enlever par moi.


LUCIE, stupéfaite.

Enlever ? (À part.) Ah ! mou Dieu ! c’est un fou !


STÉPHENS.

Voyons, Lucie, ne tremblez pas. Votre pâleur est un reproche qui me désespère… et m’exaspère ! Je vous respecte, oh !… comme vous le méritez ! Je jure, je proteste…


LUCIE.

Alors, monsieur, remettez à me parler en présence de Daniel ou d’Adrien. Tenez, il vous demandait, Adrien, il vous attend.


STÉPHENS, s’asseyant.

Non, je ne veux pas voir Adrien. Je lui ai écrit des choses… qu’il lira quand nous serons partis, et que je vous dirai quand vous serez ma femme. (Il tire une lettre de sa poche.) C’est un secret… un grave secret qui vous concerne.


LUCIE.

Moi ?


STÉPHENS.

Vous, Lucie ; sachez seulement que je viens de voir madame Charlotte, qu’elle ne vous reprendra jamais avec elle, qu’Adrien ne peut pas et ne doit pas vous garder chez lui…


LUCIE.

Pourquoi donc, puisqu’il consent ?…


STÉPHENS.

Quand il aura lu ceci, il comprendra que c’est impossible, à moins que…


LUCIE.

À moins que ?…


STÉPHENS.

Je ne veux pas m’expliquer ; ce n’est pas de lui, c’est de moi que je vous parle. Vous voilà sans appui, sans famille, sans ressources, et, moi, toute ma vie, j’ai cherché une femme pure et belle, qui put me devoir tout sans avoir jamais songé à me rien demander. Je la rencontre, c’est vous. Donc, je vous emmène et je vous épouse.


LUCIE, se levant.

Allons, monsieur, c’est une plaisanterie et une divagation, et ni l’une ni l’autre n’est de mon goût.


STÉPHENS, se levant.

Une plaisanterie avec vous, Lucie ? Si j’avais commis un pareil crime,… je serais capable de me brûler la cervelle… oui, là, tout de suite.


LUCIE., effrayée.

Ah ! mon Dieu !


STÉPHENS.

Une divagation à cause de vous, Lucie ? Non ! Il n’y a rien de plus raisonnable que de vous aimer, et les fous sont ceux qui passent à côté du bonheur sans s’y attacher résolument, énergiquement, passionnément. Je suis un homme honorable, indépendant, riche, sérieux, enthousiaste… oui, enthousiaste ! Vous ne dépendez de personne, vous ne pouvez être protégée ni secourue par personne. C’est moi qui me charge de votre dignité… de votre félicité… de votre honneur. Voilà, j’ai dit ; venez !

Il remonte.

LUCIE.

Mais non, monsieur, je ne veux pas vous suivre, moi.


STÉPHENS.

Si fait ; vous m’avez promis de me croire, vous devez me croire. Je vous ai donné ma parole d’honnête homme, vous n’en pouvez pas douter sans me faire injure. Il prend son chapeau et son manteau.


LUCIE.

Que voulez-vous donc faire ?


STÉPHENS.

Vous prouver que ma demande est sérieuse. Une chaise de poste est là qui nous attend, et nous partons tout de suite.


LUCIE, à part.

J’ai envie de rire, et pourtant j’ai peur ! (Touchant à la porte d’Adrien. — Haut.) Adrien !… Adrien !…




Scène XI


Les Mêmes, ADRIEN, puis DANIEL.



ADRIEN, tenant et nouant le portefeuille.

Soyez tranquille, Lucie : j’étais là, moi, j’entendais. (Allant à Stephens.) Monsieur, vous n’abusez pas seulement de l’hospitalité pour effrayer une personne que la faiblesse et le malheur devraient vous rendre sacrée : vous oubliez ce qu’elle est pour moi ; c’est donc une offense envers moi-même, et, quelque service que vous m’ayez voulu rendre, quelque sympathie que vous m’ayez témoignée, je vous déclare que vous me forcez…


STÉPHENS.

N’achevez pas, ne me dites pas de sortir de chez vous, nous serions obligés de nous battre, et c’est plus honorablement que nous devons nous séparer. Sachez que je ne vous ai fait aucun outrage, puisque vous n’avez aucun droit sur cette jeune personne, aucun devoir envers elle.

Daniel est entré et reste au fond.

ADRIEN.

Vous vous trompez, Stéphens ! Elle est la fille de mon père, elle est ma sœur, puisque je l’accepte pour telle !


LUCIE, se jetant à son cou.

Oh ! merci, merci, mon Dieu !


STÉPHENS.

Eh bien, vous vous trompez tous les deux. Charlotte m’a tout avoué. Lucie n’est pas sa fille, Lucie n’est pas la fille de votre père.


DANIEL.

Eh bien, et de qui donc, s’il vous plaît, est-elle fille ?


STÉPHENS.

Je n’en sais rien.


DANIEL.

Charlotte a eu pourtant une fille ; ça, j’en suis sûr !


STÉPHENS.

Oui ; mais l’enfant, au berceau, mourut pendant une absence de M. Desvignes.


DANIEL.

On l’aurait su !


STÉPHENS.

Cela fut tenu secret.


ADRIEN, embarrassé.

Pour conserver les bonnes grâces et les dons de mon père ?


DANIEL.

Dame ! c’est possible.


ADRIEN, avec autorité.

Daniel, vous savez tout ! Au nom de votre amitié pour moi, je vous somme de dire la vérité.


DANIEL.

Eh bien !… voilà ce que je crois… ce qui m’a été dit : Un pauvre diable avait une fille du même âge… tout auprès de la maison… on fit un échange… à l’insu du père ! Et, comme il pleurait son petit enfant… sa femme qui était dans le secret, lui dit : « Tais-toi donc, imbécile ! notre fille est chez M. Desvignes ; elle sera riche, heureuse, nous la verrons tous les jours, je serai tout de même sa nourrice… » Et voilà comme les choses se sont passées.


ADRIEN.

Et cet homme a laissé tromper mon père pendant si longtemps ?


DANIEL.

Dame !… il avait perdu sa femme, il était pauvre, il ne pensait pas que ça vous ferait tant de tort que ça… et puis il est mort, et le tort qu’il vous a fait n’est pas grand, puisqu’il parait… qu’on ne vous a rien volé.


STÉPHENS.

Rien volé ?


DANIEL, à Adrien.

Dame ! ce que vous tenez là,… c’est peut-être…


LUCIE.

Le portefeuille ! je le reconnais !


ADRIEN.

Je viens de le retrouver sur ma table ; cela tient du prodige, je n’ai vu personne. Et vous, Daniel !… vous saviez donc… ?


DANIEL.

Non, je n’ai vu personne non plus. J’ai seulement entendu des pas. (À Lucie.) L’homme aux gros souliers !… Lucie passe devant Adrien, qui lui dit quelques mots à voix basse en lui montrant le portefeuille qu’il tient à la main et qu’il met sur la table.


STÉPHENS, regardant Daniel et passant devant lui.

Ah !… (Bas.) Je me tairai, Daniel ! (Daniel tressaille. — Haut.) Eh bien, Adrien, vous le voyez, Lucie n’est pas votre sœur… elle est orpheline !


DANIEL.

Orpheline !… oui !


STÉPHENS, à Adrien.

J’ai conçu pour elle, je vous l’ai dit, une passion terrible, et je l’épouse !


DANIEL.

Vous l’épousez ?… Ah ! c’est différent.


ADRIEN.

Et vous y consentez, Lucie ?


LUCIE.

Moi ?… Mais non !… Je ne connais pas monsieur !… je ne…


DANIEL.

Tu as tort.


ADRIEN.

Non ! elle a raison ; car, moi aussi, je… Lucie, vous êtes un ange ! Je ne me vante pas d’avoir conçu pour vous une passion subite… insensée ! Mon cœur a été plus doucement conquis, plus profondément pénétré ; il est à vous tout entier : respect sans bornes, amitié sainte, tendresse infinie… Voyez ! je n’ose pas encore donner le nom d’amour à ce que j’éprouve, mais je suis pourtant bien heureux que vous ne soyez pas ma sœur ! Lucie ! vous m’eussiez restitué mon bien si cela eût dépendu de vous ; moi, je le recouvre (Étendant la main vers le portefeuille), et je vous l’offre. Voulez-vous être ma femme ou Celle de… (tendant la main vers Stéphens) mon ami ?


STÉPHENS, lui serrant la main.

Vous pouvez être généreux, si vous êtes aimé ! Mais…


DANIEL, à Lucie.

Eh bien ?


LUCIE, montrant Adrien.

Oh ! oui, c’est lui ! c’est lui ! Daniel !


DANIEL, pendant qu’Adrien prend les mains de Lucie.

Alors !… (Il sourit et sa figure s’éclaircit. — À Stéphens.) Dame ! tant pis pour vous !


STÉPHENS.

Ah ! je voulais l’emmener avant qu’Adrien pût prétendre à elle ! C’est la première fois de ma vie que je fais une chose calme, réfléchie… habile !… ça ne m’a pas réussi ! Il me faudra revenir à l’impétuosité de ma nature !… Mais qu’au moins, Lucie, je devienne, moi, votre frère !

Lucie lui serre la main.

LUCIE, à Adrien, regardant Daniel, qui se dandine, attendri, content et comique.

Et ce bon Daniel !… il ne nous quittera jamais, n’est-ce pas ?


DANIEL.

Dame !… j’espère que non !


LUCIE.

Daniel ! il pleure !


DANIEL, d’une vois étouffée.

Non ! je… je…


ADRIEN.

Attendez !… Je devine…


STÉPHENS, poussant Lucie vers Daniel.

Embrassez-le donc, puisque…


LUCIE, se jetant à son cou.

Ah !… mon frère !

Adrien serre la main de Daniel.



FIN DU TOME TROISIÈME