Lucie Hardinge/Chapitre 18

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 209-219).




CHAPITRE XVIII.


— Vous et moi, nous nous sommes connus, Monsieur.
— Sur mer, je crois ?
— Oui, Monsieur
— Vous avez réussi sur mer ?
— Et vous sur terre.
Antoine et Cléopâtre.



C’est un panorama mobile que j’ai à mettre sous les yeux du lecteur. Dès que l’Aurore fut à près de deux milles des frégates anglaises, nous mîmes de nouveau nos huniers sur le mât, car je brûlais du désir d’être spectateur de ce qui allait suivre ; mes compagnons le partageaient au même degré ; et, les yeux fixés sur les combattants, c’est à peine s’ils songeaient à notre bâtiment. Sans doute il y avait de l’imprudence à ne pas profiter de ce moment de répit pour nous éloigner ; mais il faut penser que des deux côtés on avait affaire à trop forte partie pour que le vainqueur n’eût pas aussi de fortes avaries à réparer, sans parler des prises à armer, et des mille autres chances qui pouvaient nous être favorables ; mais, sans parler même de ces considérations, l’intérêt que nous éprouvions tous était si vif qu’il absorbait tout autre sentiment, et il nous eût été moralement impossible de nous retirer avant la fin du combat. Cependant les combattants se rapprochaient de plus en plus les uns des autres. Le Rapide était venu se poster un peu au vent du sillage du Prince-Noir, quoique à une demi-encâblure en arrière. Les frégates françaises étaient encore en ordre plus serré, et, à la manière dont elles avançaient, elles devaient bientôt placer le Prince-Noir entre deux feux. Les quatre bâtiments étaient sous leurs huniers, leurs focs et leurs brigantines, avec les basses-voiles sur les cargues. Les Anglais avaient leurs huniers cargués, tandis que ceux des Français étaient encore bordés à toucher, avec les vergues sur le ton. Les quatre frégates avaient amené les vergues de cacatois ; c’étaient bien les préparatifs d’un combat, et tout annonçait que M. Menneval voulait qu’il fût sérieux.

Le premier coup de canon fut tiré par la Désirée, qui était en tête ; il était dirigé contre le Prince-Noir, et le boulet arriva probablement à son adresse, car sir Hotham Ward laissa porter immédiatement, sans doute pour éviter d’être enfilé. Les Français en firent autant pour se maintenir en équerre, et les quatre frégates s’avancèrent sur des lignes parallèles, quoique dans des directions différentes, et à une courte encâblure l’une de l’autre. La Désirée lâcha successivement toute sa bordée ; le Prince-Noir la reçut sans riposter, quoique je pusse voir qu’il avait considérablement souffert, surtout dans sa mâture. À la fin, sir Hotham Ward prit la parole à son tour ; il vomit toute sa bordée presque en même temps, et il en résulta un fracas effroyable. La fumée ne tarda pas à cacher son bâtiment, tandis que la Désirée, en s’avançant vers nous, devançait le nuage qu’elle avait formé elle-même.

Le Rapide ouvrit alors le feu sur le commodore français, qui dut riposter vivement, à en juger par le bruit qui retentissait de ce côté. Les quatre frégates ralinguèrent leurs huniers pour ralentir leur marche ; et il y eut un moment où l’on eût dit qu’elles s’arrêtaient sous le dais de fumée qui s’était formé au-dessus d’elles, afin de se faire le plus de mal qu’elles pourraient. Cependant les bâtiments français sortirent bientôt de derrière le rideau, et la cessation de la canonnade annonça qu’ils s’étaient séparés. Je ne vis d’abord guère les navires anglais, à cause de la fumée ; mais leurs adversaires sortirent de la mêlée, toute courte qu’elle eût été, les voiles déchirées, les vergues percées de part en part, et le Cerf avait son mât de perroquet de fougue pendant sous le vent. Presque au même instant, j’entrevis le Prince-Noir qui serrait le vent le plus près possible à travers le sillage de ses ennemis. Le Rapide le suivait à la piste, comme le limier le plus intelligent, plutôt en se rapprochant encore. Bientôt le Prince-Noir vira vent devant ; mais, au milieu de la manœuvre, son grand mât de perroquet tomba, entraînant naturellement avec lui les vergues et les voiles ; c*était un indice que M. Menneval ne plaisantait pas.

Les Français, après ce premier choc avec leurs ennemis, portèrent en route pendant quelques minutes, et nous pûmes les voir occupés activement, mais sans ordre, à enlever les débris, à bosser les huniers, en un mot, à réparer les avaries. Le Cerf, lui, avait fort à faire à cause de son mât de fougue qui se balançait d’une manière effrayante. Il parvint enfin à s’en débarrasser ; et, dix minutes après que le feu avait cessé, les frégates françaises mirent la barre au vent et portèrent au nord, vent arrière, comme si elles invitaient l’ennemi à venir les rejoindre, s’il se sentait disposé à continuer le combat.

Il était temps pour nous qu’un parti fût pris, car les combattants n’étaient plus qu’à un mille de l’Aurore. Il était urgent de leur faire place. Je laissai porter en toute hâte. Quand M. Menneval arriva, ses antagonistes le serraient de près par sa hanche du vent, et à moins qu’il n’eût l’intention de combattre sous le vent, il était urgent pour lui de s’éloigner à son tour.

Cependant sir Hotham Ward était un marin trop expérimenté pour ne pas profiter de l’avantage que M. Menneval lui avait donné. Dès que le commandant français laissa porter, il en fit autant ; mais, au lieu d’arriver vent arrière, il lofa de nouveau à temps, sans avoir touché à ses bras, et traversa le sillage de ses ennemis, en lâchant en poupe une bordée des plus meurtrières. À ma grande surprise, la Désirée continua sa route jusqu’à ce que le Rapide eût envoyé une seconde bordée. Alors la frégate anglaise vira rapidement vent arrière presque sur elle-même, et elle semblait sur le point de recommencer le même manège, quand M. Menneval, voyant qu’il n’y avait qu’à perdre à ce jeu-là, vint au vent, tirant à mesure que ses canons portaient, et le Cerf en fit autant, le cap tourné dans l’autre direction, ce qui détruisait toute espèce d’ensemble dans leurs mouvements. Les Anglais serrèrent au feu, et en une minute tous les bâtiments étaient enveloppes du même nuage de fumée. Nous vîmes encore quelque temps le haut des mâts ; mais bientôt la fumée, en élargissant son cercle, nous en déroba complètement la vue. Les décharges se succédaient rapidement, et l’intérêt que nous prenions était si intense, que nous mîmes en panne malgré toutes les considérations qui auraient dû s’y opposer.

Une heure se passa ainsi, qui me parut un jour, tant il me tardait de connaître l’issue. Quelques boulets étaient venus dans notre direction ; deux même étaient passés entre nos mâts, et c’est à peine si nous y avions fait attention. Enfin le feu se ralentit par degrés, et il finit par cesser entièrement. La fumée, qui était agglomérée sur l’Océan, se leva et se dispersa peu à peu, et le champ de bataille se montra enfin à nos regards avides.

Le premier bâtiment que nous aperçûmes fut notre vieille connaissance, le Rapide. Les huniers étaient partis ; le bout de la grande vergue avait été enlevé ; ses manœuvres basses étaient couvertes de débris. Sa misaine, son artimon, son foc et sa brigantine étaient dehors ; c’était à peu près toute la voilure qu’elle pouvait porter. À peine avions-nous eu le temps de jeter un coup d’œil sur le Rapide, que la coque sombre du Cerf parut à son tour. Cette frégate avait été rudement traitée. À vingt pieds au-dessus du pont, il ne restait littéralement rien que le mât de misaine ; encore la tête en avait-elle été enlevée presque jusqu’à la hune. Tout autour d’elle la mer était couverte de débris, et trois de ses embarcations étaient à la mer, repêchant les hommes qui se tenaient encore aux agrès qui les avaient entraînés dans leur chute. Elle était en panne à une encâblure du Rapide, et elle paraissait avoir grande envie de s’éloigner davantage, car elle n’eut pas plus tôt rembarqué ses canots, qu’elle laissa tomber sa misaine, et arriva vent arrière.

Ce fut en observant les mouvements du Cerf que nous découvrîmes la Désirée, qui exécutait la même manœuvre. Leur but commun était de se tenir à portée de se secourir l’un l’autre, et à la plus grande distance possible de leurs ennemis. Le pavillon tricolore flottait à l’extrémité de ce qui restait de leurs mâts. La Désirée n’était pourtant pas tout à fait en aussi mauvais état que sa conserve ; son mât de misaine et son grand mât étaient intacts ; mais le mât d’artimon avait été rasé à fleur du pont.

Le Prince-Noir fut le dernier à sortir du nuage de fumée. Tout y était à sa place, à partir des traversins de barre de hune et de perroquet jusqu’au pont. Les mâts de perroquet et de perruche étaient partis, et les débris étaient déjà enlevés, mais toutes les vergues des hunes étaient sur le ton ; et les agrès, les mâts, les hunes étaient couverts de matelots, ainsi que ceux du Rapide. C’était ce qui expliquait la cessation des hostilités ; les Anglais employant leur monde à maintenir leur mâture, tandis que les Français, en courant vent arrière, ne pouvaient tirer efficacement une seule bordée. Les canons de retraite d’une frégate étaient rarement employés alors, à cause de l’élancement de l’étrave. Il m’a toujours paru que les Espagnols construisaient les meilleurs bâtiments à ce point de vue ; les Anglais et les Américains, en particulier, semblent ne jamais calculer la possibilité d’une retraite. Et qu’on ne croie pas qu’en parlant ainsi des navires espagnols, je veuille insinuer que la nation espagnole manque de courage, lorsque je pense tout le contraire ; non, je tiens seulement à constater leur supériorité sur un point de l’architecture navale, au moment même où, après avoir construit un beau bâtiment, ils ne savaient point en faire usage.

Les dix premières minutes furent employées activement de part et d’autre à réparer les avaries ; de la part des Français, avec leur confusion, et, j’en suis certain, avec leur loquacité ordinaire ; et, de la part des Anglais, avec ensemble et avec une parfaite connaissance de ce qu’ils avaient à faire. Néanmoins, il y avait des exceptions. Ainsi, à bord du Cerf, j’observai un groupe de matelots occupés à déblayer le bâtiment et à enlever les débris du grand mât, et ils procédaient avec un sang-froid, une vigueur et une méthode qui prouvaient tout le parti qu’on aurait pu tirer de pareils hommes, s’ils avaient été convenablement dirigés, et surtout, je ne me lasserai pas de le répéter, si les officiers avaient compris l’importance extrême du silence à bord d’un bâtiment chargé de monde. Les Anglais ont dû autant de victoires à la taciturnité naturelle de leur nation, jointe à leur amour de l’ordre et de la discipline, poussé jusqu’à l’exagération, que leurs ennemis ont dû peut-être de revers à leur loquacité innée, qui sembla prendre un nouvel essor sous le règne des citoyens. Il est heureux pour nous que le caractère américain soit porté au silence et à la réflexion dans les cas graves ; nous ne sommes brouillons, bavards et fanfarons qu’en politique.

Voyant que l’orage allait selon toute apparence passer du côté sous le vent, nous restâmes quelque temps immobiles, pour épier le dénouement. Je fus surpris de la manière dont le Prince-Noir se tenait à l’écart, tandis que le Rapide laissait porter, et courait sur les traces du Cerf, le harcelant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et faisant sur lui un feu des plus meurtriers. À la fin sir Hotham Ward arriva vent arrière, ayant un sillage deux fois plus grand que le Rapide, parce qu’il pouvait porter ses huniers. Il paraîtrait que M. Menneval n’était pas content de la manière dont sa conserve avait été traitée ; car, au lieu d’attendre qu’on l’attaquât de la même manière, il mit la barre à bâbord, vint au plus près du vent, et lâcha en lofant une bordée qui fut fatale au Prince-Noir, et son grand mât tomba immédiatement, entraînant après lui le mât de perroquet de fougue. La frégate anglaise se comporta bien dans des circonstances si critiques. Toutes les voiles de la misaine faisaient toujours leur service, et elle continua à avancer droit sur l’ennemi. Elle attendit pour essayer de lofer qu’elle ne fût qu’à deux cents brasses, et alors elle vint lentement au vent ; manœuvre qui fut facilitée par la chute de son petit mât de hune, qui alla rejoindre à l’arrière les autres débris, au moment où la barre devait être mise à bâbord. Le Cerf voyant que le combat allait recommencer, sans changer de place, vint aussi au vent, et les quatre combattants s’apprêtèrent avec la même ardeur que si une première action n’avait pas déjà eu lieu.

Il ne serait pas facile de décrire tous les incidents de cette seconde affaire. Pendant deux heures les frégates restèrent à une encâblure l’une de l’autre, se livrant le combat le plus acharné qu’il fût possible dans les circonstances où elles se trouvaient. Toutes se conduisirent noblement ; mais c’est surtout le Prince-Noir qui, quoique son pont n’offrît que ruines, excita mon admiration ; et son feu fut encore le plus nourri et le plus actif ; mais, gêné dans ses manœuvres par tous ces mâts et ces agrès épars, il finit par être dépassé par la Désirée, qui prit graduellement la tête, et les deux bâtiments se trouvèrent hors de la portée de leurs canons respectifs. Le commandant anglais gagna alors au vent, tandis que la frégate française remplaçait son foc et sa brigantine, qui n’étaient plus que des lambeaux informes.

Pendant ce temps le Rapide et le Cerf n’étaient pas restés inactifs. Le bâtiment français se comporta bravement, et il eût été difficile de faire un choix entre les deux, quand les Français virèrent rapidement vent arrière, et suivirent leur conserve en échangeant en passant une bordée avec le Prince-Noir.

C’est surtout lorsqu’il faut réparer des avaries que l’habileté du marin a occasion de s’exercer. Tout homme peut charger et tirer un canon ; mais il faut une longue expérience pour parer à toutes les éventualités d’un combat sur mer. Le premier faiseur de mottes pourrait abattre un mât, il faut un matelot pour le replacer. Depuis le commencement de l’engagement, nous avions tous admiré l’ordre, la régularité et la rapidité avec laquelle le Prince-Noir et le Rapide avaient forcé ou diminué de voiles, et l’adresse, les ressources qu’ils avaient déployées pour maintenir en place les mâts criblés et les voiles déchirées, tandis que Marbre se livrait à des sarcasmes et à des commentaires sans fin sur la confusion et le bruit qui régnaient à bord des bâtiments français. Cette différence devint plus sensible encore quand il n’y eut plus de fumée ni de canonnade pour détourner l’attention des équipages respectifs. En une demi-heure le pont du Prince-Noir était dégagé de tout ce qui l’encombrait, tandis que son antagoniste s’agitait beaucoup sans que la besogne parût avancer. La même différence existait entre les deux autres frégates, quoiqu’à un moindre degré, le Cerf déployant, sous ce rapport, une activité mieux entendue que la Désirée. Quant au Rapide, je dois rendre à mon ancienne connaissance, lord Harry Dermond, la justice de dire qu’il ne montra pas moins d’habileté après le combat que pendant l’action. Je crois pouvoir assurer que l’honorable lieutenant Powlett ne lui fut pas d’une grande utilité ; il eût été beaucoup mieux à sa place ce jour-là dans le salon de madame sa mère. Sennit, lui, était en route pour les Barbades ; mais ces recruteurs de matelots par la presse ne font jamais grand-chose en face de l’ennemi.

Deux heures se passèrent ainsi. La Désirée et le Cerf s’étaient rangés alors plus d’un mille à l’est des frégates anglaises. Celles-ci les suivirent quand elles eurent réparé leurs avaries, mais avec une voilure moindre. Le Prince-Noir avait guindé dans l’intervalle trois mâts de hune de rechange, et il était prêt alors à établir les voiles. Le Rapide avait été moins actif ou moins habile, quoique de son côté il ne fût pas resté oisif. Les Anglais se dirigèrent alors rapidement vers leurs ennemis. M. Menneval laissa porter à temps cette fois ; et il ouvrit son feu de ses deux frégates à la fois, quand il n’était plus qu’à un demi-mille de distance. Cette hardiesse fut couronnée de succès. Le Prince-Noir, assailli avec impétuosité, vit tous ses mâts tomber l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus que trois tronçons de bas mâts, dont pas un ne s’élevait à plus de vingt pieds au-dessus du pont. Sir Hotham Ward ne s’était pas encore trouvé dans une position aussi critique. Il ne pouvait plus faire un pas en avant, si ce n’est en dérive, tant que tous les débris n’eussent été enlevés. Celui qui ne connaît pas la mer peut penser que ce n’est pas grand-chose que de couper des cordages à coups de hache ; mais le marin sait que c’est quelquefois une besogne des plus pénibles et des plus périlleuses. L’océan n’est jamais en repos ; et le bâtiment, qui n’est pas tenu comme en bride par sa voilure, roule de manière à ce qu’il soit très-difficile de marcher même sur le pont.

Les Français, tout acharnés qu’ils étaient à démâter le Prince-Noir, firent peu d’attention au Rapide, qui profita de cette négligence pour passer au vent de la Désirée sans qu’on songeât à l’inquiéter. Comme les Français étaient sous le vent, le Rapide attendit, pour faire porter, qu’il fût à l’abri de leur feu. Alors il se mit à la poursuite de ses ennemis avec deux fois plus de voiles qu’ils n’en portaient eux-mêmes. En moins d’une demi-heure, il eut rejoint le Cerf, qu’il accosta par une de ses hanches, et alors il lui lâcha toute sa bordée. Pendant ce temps, le Prince-Noir, immobile à la même place, cherchait à se débarrasser de ses débris épars, pendant que le combat s’éloignait lentement sous le vent. Son équipage travaillait avec une ardeur infatigable, et nous entendîmes les acclamations qu’il poussa quand le pont fut enfin dégagé de cette forêt de mâts, de vergues et d’agrès, dont il était couvert depuis si longtemps. Alors on s’empressa de mettre une civadière qu’on avait enverguée pour la circonstance ; et une voile de perroquet fut établie sur un léger mâtereau qui avait été dressé contre le tronçon du grand mât, le plus élevé des fragments qui restaient encore.

Comme le combat passait du côté sous le vent, je me déterminai à suivre les combattants, la direction étant précisément celle que nous désirions prendre. Cependant, pour me tenir hors de la portée des boulets, j’allai en dépendant dans l’est, avec l’intention de laisser porter ensuite dans le sillage du Prince-Noir. Nous n’avions pas besoin de nous presser, puisque nous pouvions facilement alors avancer de six brasses contre lui une.

En effectuant mon projet, je passai près de l’endroit où la mer était couverte des débris de mâts de la frégate anglaise. Sur un de ces fragments ballottés à la surface, nous vîmes le corps d’un matelot embarrassé dans les agrès. Le pauvre diable était sans doute tombe avec le mât, et il s’était noyé avant qu’on eût pu venir à son secours. Les vaisseaux de guerre qui poursuivent un ennemi s’arrêtent rarement pour repêcher leurs morts.

J’eus soin de me tenir toujours à un mille de distance du Prince-Noir. Pendant ce temps, le Rapide lâchait bordée sur bordée sur la hanche du Cerf, qui était trop criblé pour lofer, tandis que M. Menneval s’éloignait sans être inquiété, et ne se souciait pas de compromettre, en venant s’exposer de nouveau au feu, davantage qu’il avait obtenu sous le rapport de la vitesse. Cet officier ne manquait pas de courage ; mais les Français étaient si accoutumés à avoir le dessous dans les combats sur mer contre les Anglais, qu’ils avaient fini par désespérer de la victoire. Le Cerf se défendit noblement ; malgré les désavantages de sa position, il tint bon jusqu’au moment où le Prince-Noir envoya toute sa bordée par sa hanche de bâbord, pendant que le Rapide ne lui laissait pas un moment de repos à tribord et faisait pleuvoir sur lui boulets sur boulets ; ce ne fut que lorsqu’il vit qu’il restait seul pour tenir tête à deux adversaires, que le Cerf se décida à amener pavillon.

Ce fut le signal de la fin du combat ; la Désirée continua son mouvement de retraite, sans qu’on cherchât à s’y opposer ; mais j’appris ensuite qu’elle avait été interceptée le lendemain matin par un bâtiment anglais, à deux ponts, qui rentrait au port, et qu’elle s’était rendue sans résistance.

Le lecteur peut éprouver quelque curiosité de savoir quels sentiments nous éprouvâmes, à bord de l’Aurore, pendant les cinq heures qui s’écoulèrent entre les premiers et les derniers coups de canon ; ce qui se dit entre nous, et quel parti nous crûmes devoir prendre lorsque la victoire fut décidée. Il eût été difficile de trouver quatre hommes dans une position plus impartiale que nous entre les combattants. Comme tous les Américains les mieux élevés de mon époque, au moins jusqu’à la guerre de 1812, j’avais eu d’abord un certain faible pour les Anglais ; mais en pénétrant derrière le rideau des discussions politiques, à mesure que la réflexion avait fait justice des sophismes et des éloges des journaux, j’avais modifié sensiblement mon opinion. L’Angleterre n’était pas alors pour moi plus que toute autre nation ; je n’étais pas non plus de l’école française en politique. Je me tenais sur un terrain neutre, également éloigné de ces théories étrangères.

Marbre avait une aversion prononcée pour l’Angleterre depuis la révolution ; mais, en même temps, accessible aux préjugés vulgaires des hommes de sa condition, il méprisait les Français, et je dois avouer qu’il éprouvait un plaisir barbare à voir les combattants s’entre-détruire. Si nous avions été assez près pour juger des souffrances causées par les terribles incidents d’un combat naval, il aurait éprouvé sans doute de tout autres sentiments ; mais, à la distance où nous étions, il ne voyait que des bâtiments français et des bâtiments anglais qui volaient en éclats.

— Si ce M. Gallois et son lougre infernal pouvaient prendre part à la danse, Miles, me dit-il au plus fort de l’action, il ne manquerait rien à ma satisfaction ; je jouirais de voir la corvette et le Polisson s’arracher les yeux, comme deux harengères qui ont épuisé leur vocabulaire d’invectives.

À voir Neb et Diogène regarder le combat, on pouvait se figurer les Césars, les yeux fixés sur l’arène au moment où les gladiateurs étaient le plus acharnés les uns contre les autres. Quand plusieurs canons tiraient ensemble, c’étaient de leur part des éclats de rire, des acclamations, des transports de joie sans fin ; c’était pour eux le signal que l’œuvre de destruction allait son train ; mais j’entendis, entre ces deux enfants de l’Afrique, un dialogue qui fera connaître à fond leur pensée :

— Lequel des deux pincer le mieux, suivant vous, Neb ? demanda Diogène avec une grimace de satisfaction qui laissa voir dans sa bouche une double rangée d’ivoire.

— Tous deux pas y aller de main morte, répondit Neb ; vous voir que le Rapide ne pas se faire tirer l’oreille, hein ?

— Moi vouloir eux être un peu plus près, Neb. Quelques coups point porter du tout à cette distance.

— Les choses se passer toujours ainsi dans un combat, cuisinier.

— Bon ! vous empocher cela, John Bull !

— Ah ! ah ! lui pas être leste à presser des hommes pour le quart d’heure, pas vrai, Neb ?

— Tiens ! à Jean Crapaud, à présent ! lui avoir son tour ; toutes les fenêtres de la chambre voler en éclats.

— Qu’est-ce que cela faire à nous, Neb ? Supposer eux se manger l’un l’autre ; point faire de mal à nous.

À ces mots, les deux interlocuteurs partirent d’un grand éclat de rire, frappèrent des mains, et balancèrent leurs corps comme s’ils avaient dit la chose la plus plaisante du monde. Diogène fut si enchanté, quand il vit tous les mâts du Prince-Noir dégringoler l’un après l’autre, qu’il se mit littéralement à danser, tandis que Neb regardait ses gambades avec un air de bonhomie complaisante. Il est certain qu’au fond l’homme a en lui beaucoup de la bête féroce, et qu’il peut être amené au point de regarder le spectacle le plus sauvage et le plus révoltant comme une source d’intérêt et de plaisir. Qu’un criminel doive être exécuté : nous voyons des milliers d’individus, de tout âge et de tout sexe, qui se pressent autour du lieu du supplice, pour assister à l’agonie de leur semblable ; et, quoique cette foule de curieux puisse éprouver parfois quelques mouvements de sensibilité pendant cette affreuse tragédie, aucun ne détourne les yeux qu’il n’ait vu les moindres détails de ce hideux dénouement. Il faut que je dise un mot de notre ami, M. Gallois. Juste au moment où les mâts du Prince-Noir furent abattus, je le vis bien loin au vent, qui se dirigeait vers la côte, faisant toute la voile que le lougre pût porter. La corvette le suivait toujours de près, et Marbre me fit remarquer le nuage de fumée qui s’élevait sur son passage. La distance était trop grande pour que nous pussions entendre le bruit des détonations ; mais la fumée continua à être visible jusqu’au moment ou les deux navires disparurent au sud-ouest. J’appris que le lougre avait fini par s’échapper ; il était vivement poursuivi, et il eût été capturé, si la corvette anglaise, dans son ardeur de l’aborder, n’avait pas brisé son grand mât de perroquet. Ce fut à cet accident seul que M. Gallois dut son salut ; j’espère qu’il parvint à rejoindre son ami, M. Le Gros.