Lucie Hardinge/Chapitre 20

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 229-234).



CHAPITRE XX.


— Ô bonté du ciel, la belle côte, toute composée de roches et de baies profondes ! Vous avez beau passer et repasser ; vous n’en aurez jamais admiré toutes les merveilles.
Ballade irlandaise.



Nous ne pouvions guère prévoir les événements qui nous attendaient encore. Le vent se maintint au nord-ouest jusqu’au moment où nous étions à vingt milles des côtes du pays de Galles ; alors il passa au sud. Nous étions si près de Liverpool, que je m’attendais à chaque instant à rencontrer des compatriotes ; mais mon espoir fut déçu. Le même temps dura pendant deux jours et deux nuits, et nous étions parvenus à la hauteur de Whitehaven, quand le vent se rangea vivement de l’avant, et je prévis que nous pourrions bien être repoussés dans l’Atlantique, si nous ne nous hâtions de jeter l’ancre. Je résolus de choisir pour cela quelque point de la côte d’Irlande, dans l’espoir de prendre à bord quelques enfants de saint Patrick. Sans doute les Irlandais n’étaient pas d’excellents marins, mais dans notre position nous n’avions pas le droit de nous montrer bien difficiles.

Nous approchions de la côte, quand, à ma grande joie, j’aperçus au large un bateau pêcheur d’une grande dimension. Répondant à nos signaux, il vint bord à bord, et nous entrâmes en pourparler avec un des pêcheurs, qui se nommait Térence O’ je ne sais plus quoi. La figure de cet homme avait cette expression mélangée de finesse, de malice et de balourdise qui caractérise souvent le paysan irlandais.

— Une belle matinée, Votre Honneur, commença-t-il avec un flegme que rien ne pouvait troubler, quoique le temps fût loin d’être celui qu’un marin eût choisi ; — une belle matinée. Votre Honneur, et un beau bâtiment en même temps ! C’est du poisson que Votre Honneur vient chercher ?

— Je veux bien prendre un peu de votre poisson, et le bien payer…

— Que le ciel conserve les jours de Votre Honneur !

— Laissez-moi achever — mais je vous paierai encore mieux, si vous pouvez m’indiquer par ici un fond de bonne tenue sous le vent, où nous puissions être à l’abri du coup de vent qui se prépare.

— Bien sûr, Votre Honneur ne pouvait pas mieux s’adresser. Qui est-ce qui connaît mieux que Térence, sur toute la côte, ce que demande Votre Honneur ? — La côte et moi, nous sommes de vieilles connaissances.

— Eh bien ! voyons, Térence, où allez-vous nous conduire ?

— Où je vais vous conduire ? c’est un fond de bonne tenue que désire Votre Honneur ?

— Sans doute, un fond sur lequel l’ancre ne chasse pas.

— Oh ! n’est-ce que cela ? ma foi, le fond est partout le même dans ce pays ; il ne chasse nulle part, j’en ferais serment.

— Ce n’est pas que vous pensiez qu’un navire pourrait jeter l’ancre ici, à une lieue de la terre, sans rien pour amortir le vent ou la lame, avec le coup de vent qui nous menace ?

— Jeter l’ancre, Votre Honneur ? je ne sais pas ce que c’est, moi. Je ne me suis jamais élevé jusque-là ; mais il y a le vieux Michel Sweeney, qui fera votre affaire. En voilà un qui a jeté l’ancre bien des fois dans sa vie, vu qu’il a été marin. C’est à Michel qu’il faut vous adresser, et Michel est à vos ordres.

Michel était dans le bateau, et il vint à son tour sur notre bord. Marbre et moi, nous avions déjà reconnu qu’il n’y avait rien à tirer de Térence, qui était beaucoup plus propre à prendre des maquereaux qu’à rendre quelque service à bord d’un bâtiment. Le premier coup d’œil ne fut pas beaucoup plus favorable à Michel. Il était très-vieux ; il paraissait au moins quatre-vingts ans, et il semblait avoir complètement perdu le peu de cervelle que le pauvre homme eût jamais eue, par l’usage constant du whiskey, dont l’odeur semblait s’exhaler de tous ses vêtements. Il n’était point ivre cependant, et semblait même calme et de sang-froid. Je lui expliquai ce que je voulais, et je vis du moins avec plaisir qu’il avait quelque connaissance des termes de marine, et que, sous ce rapport du moins, il était supérieur à Térence.

— C’est jeter l’ancre que vous voulez, Votre Honneur ? me dit-il quand je lui eus expliqué ce que je désirais. Bien sûr, c’est chose aisée, et le moment est bien choisi, car le vent n’y va pas de main morte. Quant aux guinées dont parle Votre Honneur, ce n’est pas nécessaire entre amis. Si je les accepte, c’est pour ne pas désobliger Votre Honneur ; mais le bâtiment serait conduit à un bon mouillage, quand il n’y aurait pas une pièce d’or dans l’univers. Préférez-vous mouiller un peu au large, Votre Honneur, ou bien entrer au milieu des rochers et y rester bien tranquille comme un enfant dans son berceau ?

— Je n’aimerais pas à entrer trop avant, sans un pilote de profession. Par l’aspect de la terre, il me semble qu’il nous serait facile de nous mettre à l’abri du vent, pourvu que nous trouvions un fond de bonne tenue ; c’est là le point difficile.

— Est-ce que vous ne vous fiez pas à la vieille Irlande, Votre Honneur ? et nous donc, ne sommes-nous pas là ? Vous n’avez qu’il éventer vos huniers, et à porter sur la terre ; le vieux Michel et la vieille Irlande feront le reste.

J’avoue que l’aspect de la terre ne me rassurait pas, avec un pareil pilote ; mais nous étions trop peu nombreux pour pouvoir espérer de nous maintenir au large, si le grain était aussi pesant qu’il menaçait de l’être ; et il ne me fallut qu’un instant pour juger que les quatre hommes du bateau ne nous seraient d’aucun secours pour manœuvrer le bâtiment ; car il était impossible de voir des êtres plus gauches et plus empruntés. Michel seul avait quelque idée de la navigation ; mais il était trop vieux pour joindre la pratique à la théorie, et lorsque je l’envoyai au gouvernail, Neb fut obligé de rester auprès de lui pour l’aider à le manier. Cependant il fallait bien se résigner, et je gouvernai sur la terre. Si je ne trouvais pas un bon ancrage, il serait toujours temps de revenir au large. Les quatre pêcheurs restèrent sur notre bord, et nous remorquâmes leur bateau. Le vent était devenu tel que le roulis rendait presque impossible de se tenir debout sur le pont.

C’est une chose délicate de mettre tout son espoir de salut dans une ancre au milieu de rochers, et, d’un autre côté, je craignais qu’il ne fût difficile de trouver un fond convenable, en restant à la distance que la prudence semblait conseiller. Michel, Térence et leurs compagnons, ne doutaient de rien, eux, et ils répétaient toujours : Fiez-vous, Votre Honneur, à la vieille Irlande ! Marbre et moi, nous observions du gaillard d’avant les contours de la côte, pendant que l’Aurore s’avançait à travers les lames courtes, en s’enfonçant jusqu’à l’étrave. Enfin nous eûmes assez bonne idée d’une pointe de terre qui se montrait un peu sous le vent, et nous en parlâmes à Michel. Michel nous affirma qu’il connaissait parfaitement l’endroit et que le fond était excellent des deux côtés. Nous nous y dirigeâmes donc en faisant les préparatifs nécessaires pour jeter l’ancre.

Je fus trop occupé à serrer la toile, pour faire attention à la marche du bâtiment pendant vingt minutes. Pour serrer le foc, il fallut nous y mettre tous les quatre, et abandonner le gouvernail à Michel. C’était une besogne diabolique, et Marbre se mit à notre tête. Jamais je ne l’avais vu déployer une énergie et une activité si prodigieuses. On eût dit qu’il s’incorporait aux vergues et aux cordages ; suspendu en l’air, pour ainsi dire, il s’escrimait des bras, des jambes, et de ses larges épaules, avec autant de force et en même temps autant d’aisance que s’il eût été sur un plancher solide.

À la fin la voilure se trouva réduite au petit foc et au grand hunier avec deux ris pris. Il était bientôt temps que tous les ris fussent pris — et l’Aurore en portait quatre ; mais j’espérais que la toile résisterait jusqu’au moment ou nous la serrerions tout entière. Cependant les bouffées de vent commençaient à se changer en bourrasques, et je vis qu’il ne fallait pas s’endormir.

Nous étions alors à l’extrémité de la pointe de terre. J’avais demandé à Michel quelle profondeur nous devions nous attendre à y trouver. Il avoua ingénument qu’il n’en savait rien. Ce dont il était certain, c’est que des navires y mouillaient quelquefois. Il n’était pas sorcier, il ne voulait pas hasarder des conjectures, il préférait donc se taire. Quelle perspective pour un armateur de conduire son bâtiment le long d’une côte dangereuse avec un pareil pilote ! À coup sûr j’aurais viré vivement vent arrière, sans plus tarder, si je n’avais pas eu sous le vent une mer ouverte, que je pouvais toujours gagner avec le vent qu’il faisait. La sonde nous indiquait quarante brasses.

Je commençai à questionner le pêcheur sur le point précis ou il comptait nous conduire. Michel balbutia, et je pus me convaincre que ses connaissances étaient de la nature la plus générale, c’est-à-dire la plus vague. Quant aux particularités de sa profession, il ne s’en était jamais beaucoup inquiété. Étant jeune, il avait fait sans doute beaucoup de voyages sur mer, mais c’était à bord de vaisseaux de guerre, où les cordages étaient placés dans ses mains par le maître d’équipage, et où il n’était qu’une machine obéissant à l’impulsion de son supérieur.

Je sentis que la sonde serait un guide beaucoup plus sûr que Michel, et voyant quelques brisants en terre de nous, je fis carguer le grand hunier, et venir au lof, avant que le bâtiment perdît son aire. Pour ce qui était de hisser et de haler, nos Irlandais ne s’en tirèrent pas mal, dès qu’on leur eut montré comment il fallait s’y prendre ; ce qui nous permit, à Marbre et à moi, de nous tenir chacun près d’une des bosses-de-bout. Nous avions déjà fait penaud, et il ne restait qu’à laisser tomber les deux ancres. Neb était au gouvernail, avec ordre de bosser les câbles quand ils seraient filés. Dès que j’eus crié : mouille ! les deux ancres tombèrent en même temps sur vingt-deux brasses d’eau. Les câbles filèrent avec une telle impétuosité, que je crus qu’ils allaient nous échapper ; mais alors nous avions tous couru aux bosses, et nous parvînmes à les bosser, lorsque nous avions encore vingt brasses de câble à bord. Il ne restait plus qu’à carguer le grand hunier, ce que nous fîmes à l’instant.

Michel et ses compagnons nous souhaitèrent alors bon voyage, et reçurent les guinées. La mer était déjà si mauvaise, qu’ils n’avaient plus d’autre moyen de descendre dans leur bateau que de se laisser glisser de l’extrémité du gui de brigantine. Je m’efforçai de décider deux ou trois d’entre eux à rester avec nous, mais j’en fus pour mes frais d’éloquence. Ils étaient tous mariés, et leur genre de vie les mettait assez à l’abri de la presse, tandis que, si on les trouvait au large, quelque bâtiment de guerre pourrait fort bien se les approprier ; et les histoires que Michel racontait du temps passé ne leur donnaient nulle envie de passer par les tribulations qu’il avait éprouvées.

Nous étions donc abandonnés de nouveau à nos propres ressources. J’avais expliqué à Michel le besoin que nous avions de bras ; la presse, des accidents de diverse nature, nous avaient enlevé successivement tout notre équipage, lui avais-je dit, et il me promit de décider quatre ou cinq jeunes Irlandais à venir nous joindre, dès que l’ouragan serait calmé, à condition qu’après avoir déposé notre cargaison à Hambourg, nous les conduirions aux États-Unis. Ce ne seraient que des paysans, il est vrai, car les matelots étaient rares dans cette partie du monde ; mais ce serait toujours mieux que rien. Je lui dis que je lui donnerais une guinée par homme qu’il me procurerait, et je me séparai du vieux Michel, qui venait de piloter un bâtiment pour la dernière fois sans doute, et, comme je suis fortement tenté de le soupçonner, pour la première fois aussi de sa vie.