Lucie Hardinge/Chapitre 25

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 278-290).



CHAPITRE XXV.


Oh ! j’ai à peine où reposer ma tête, moi qui me suis vu possesseur de si vastes domaines, mais le malheur ne m’abattra jamais.
Chanson écossaise.



L’air calme et froid de lord Harry Dermond me convainquit que j’allais avoir à passer par une épreuve difficile, et je me préparai en conséquence. Il s’assit avec Cléments sur le sopha, et me fit signe de prendre un siège. Alors il commença d’une manière plus sérieuse que je ne l’aurais désiré.

— Monsieur Wallingford, me dit-il, il n’est guère besoin de préambule entre vous et moi. J’ai reconnu votre bâtiment, il y a trois mois, quand le Prince-Noir et le Rapide attaquèrent les frégates françaises, et vous trouverez sans doute a propos d’expliquer comment vous vous trouviez là ?

— Rien de plus simple, Milord. Convaincu que vous n’aviez pas le droit de m’envoyer dans un port d’Angleterre, et sachant qu’une détention de quelque durée serait ma ruine, j’ai saisi la première occasion qui s’est offerte de reprendre possession de mon bâtiment.

— Voilà du moins de la franchise, Monsieur. Vous voulez me faire comprendre, sans doute, que vous vous êtes révolté pendant la nuit, que vous avez massacré mon équipage, et que si vous avez ensuite perdu votre bâtiment, c’est que vous n’aviez pas assez de bras pour le conduire. N’est-ce pas cela ?

— Ce qu’il y a de vrai dans cette supposition, Milord, c’est que je n’aurais certainement pas perdu mon bâtiment, si, dans la tempête où il a péri, j’avais eu autant de monde à bord qu’à mon départ des États-Unis ; et j’aurais eu autant de monde à bord, si nous n’avions jamais rencontré le Rapide.

— Ce qui est une manière implicite de dire que votre naufrage doit nous être imputé.

— Oui, Milord, et c’est très-explicitement que je le dis, quoique vous n’en ayez été que la cause indirecte.

— Eh bien, Monsieur, c’est un point sur lequel il est probable que nous ne nous accorderons jamais. Vous ne pouvez supposer que les serviteurs du roi d’Angleterre se soumettent à votre manière américaine d’interpréter le droit des gens ; mais vous comprendrez sans peine que ce sont des questions que nous laissons à résoudre à nos juges de l’Amirauté. Ce qui m’importe le plus pour le moment, c’est de savoir ce que sont devenus les officiers et les matelots que nous avons mis sur votre bord. Je vous ai vu quelque temps après en possession du bâtiment ; nos longues-vues ne nous ont pas trompés, j’en suis sûr, et vous-même vous convenez du fait. Qu’est devenu l’équipage de prise ?

Je racontai brièvement la manière dont nous avions repris l’Aurore. Les deux officiers anglais écoutaient attentivement, et je surpris un sourire d’incrédulité sur la figure de Cléments. Le capitaine du Rapide semblait loin d’être satisfait, mais il n’était pas aussi disposé à laisser percer son opinion véritable.

— Voilà une histoire bien inventée, et débitée avec adresse, Milord, dit le premier en ricanant ; mais je doute qu’il se trouve beaucoup de personnes pour y croire dans la marine anglaise.

— La marine anglaise, Monsieur, répliquai-je froidement, est, comme toutes les autres, sujette à des erreurs comme à des revers.

— Des erreurs de cette nature ne sont guère probables, Monsieur, et vous en conviendrez vous-même, après réflexion. Mais je vous demande pardon, Milord ; c’est votre affaire et non la mienne, et j’ai été indiscret en prenant la parole.

À la manière dont lord Harry Dermond reçut cette excuse, il était évident qu’il était du même avis. Il joignait au degré ordinaire l’orgueil du rang à celui de la naissance ; et il n’aimait pas qu’un homme, qui était son inférieur sous ce double rapport, s’entremît dans une affaire qui lui était toute personnelle. Il inclina froidement la tête en guise de réponse, et s’arrêta un moment, comme pour réfléchir, avant de reprendre la conversation.

— Vous devez savoir, monsieur Wallingford, dit-il enfin, qu’il est de mon devoir de prendre des informations précises sur cette affaire. Je ne fais que de sortir du port, où nous sommes restés pendant plusieurs semaines pour nous radouber ; et si un de mes officiers était revenu en Angleterre, il n’eût pas manqué de venir me faire son rapport.

— Il est très-probable en effet, Milord, qu’ils ne sont pas encore de retour. Je les ai vus, de mes propres yeux, recueillis à bord d’un bâtiment qui paraissait se diriger vers les grandes Indes.

Dans ce moment, Cléments passa à lord Harry Dermond un papier, sur lequel il avait écrit quelque chose au crayon. Le capitaine y jeta un coup d’œil, inclina la tête en signe d’assentiment, et le lieutenant quitta la chambre. Pendant qu’il était absent, mon compagnon fut assez aimable pour me donner des détails sur le combat dont j’avais été témoin, et il poussa même l’attention jusqu’à me mettre entre les mains un journal qu’il avait apporté pour le montrer au capitaine Rowley, et qui contenait le récit officiel de toute l’affaire. En y jetant les yeux, je vis que la présence de l’Aurore, dans cette occasion, y était signalée ; le nom du bâtiment était donné en toutes lettres, avec une allusion qui pouvait n’être pas très-bien comprise de la masse des lecteurs, mais qui pour moi était assez claire. Cependant Cléments ne tarda pas à rentrer ; et, sans beaucoup de cérémonie, il me dit qu’on m’attendait dans la sainte-barbe pour se mettre à table. Sur cette insinuation, je me levai ; je pris congé du capitaine ; et, en sortant, j’eus le temps d’apercevoir Marbre qui allait entrer à son tour, et Neb, debout près du charnier, qui semblait gardé par la sentinelle.

Le dîner dura près d’une heure, et lord Harry Dermond attendit poliment tout ce temps-là avant de me rappeler. Je fus surpris de trouver Marbre dans la chambre de conseil, Neb près de la porte, qui attendait, et les deux officiers, avec de l’encre, du papier et des plumes, dans la chambre du capitaine, à l’endroit où je les avais laissés.

— Monsieur Wallingford, dit lord Harry en commençant, je ne vous cacherai pas que votre lieutenant raconte tout autrement que vous la manière dont l’équipage du Rapide a quitté l’Aurore. Voici son récit que j’ai écrit littéralement sous sa dictée ; je vais, si vous voulez, vous en donner lecture.

— Je ne vois pas comment M. Marbre pourrait me contredire en disant la vérité, Milord ; mais je vous écoute.

— « J’étais premier lieutenant de l’Aurore, de New-York. Miles Wallingford, armateur ; capturé par le Rapide, comme on sait ; M. Sennit installé comme maître de prise. Trois jours après nous être séparés de la frégate, le capitaine et moi, nous commençâmes à raisonner M. Sennit, pour lui faire comprendre qu’il n’était pas bien d’arrêter des neutres, et d’interrompre un voyage qui se rattachait à de graves intérêts ; ce qui bouleversa les idées du susdit lieutenant, à tel point qu’il consentit à prendre la yole du bâtiment, et à nous remettre le navire. En conséquence, la chaloupe fut mise à la mer, arrimée avec le plus grand soin ; toutes les précautions furent prises pour que rien ne manquât à ceux qui allaient y passer, et les Anglais prirent congé de nous, en faisant mille vœux pour notre heureuse arrivée à Hambourg. »

— Est-ce sérieusement que vous me dites, lord Harry Dermond, que mon lieutenant vous a raconté ainsi l’affaire ?

— Très-sérieusement, Monsieur. Je crois même qu’il a offert de prêter serment pour attester la vérité de son récit, quoique je l’aie dispensé de cette cérémonie. Voici maintenant la déposition du nègre ; désirez-vous en prendre aussi communication ?

— Comme vous voudrez, Milord.

— « Neb Clawbonny faisait partie de l’équipage de l’Aurore ; il y fut laissé lors de la capture du bâtiment par le Rapide, et il était à bord lors du naufrage. Le capitaine Wallingford ordonna à M. Sennit de quitter son bâtiment, ou qu’il saurait bien l’y forcer, et M. Sennit obéit à maître Miles, comme de juste. » Mais je n’en dirai pas davantage, car la déposition d’un esclave n’est guère digne de confiance ; peut-être même n’aurions-nous pas dû la recevoir, monsieur Cléments ?

— Pardonnez-moi, Milord ; il est de notre devoir d’employer tous les moyens possibles pour protéger les sujets de Sa Majesté.

— Cela peut être vrai, Monsieur, mais il est pourtant de grands principes d’équité que nous ne devons jamais oublier, même en faisant notre devoir. Vous voyez, monsieur Wallingford, que vos compagnons sont en dissidence complète avec vous ; on ne peut se défendre des soupçons les plus fâcheux. Je manquerais à tous mes devoirs si je négligeais de vous arrêter et de vous traduire tous en justice.

— Si mes compagnons ont été assez malavisés pour faire les dépositions que vous avez lues, je ne puis que le déplorer ; je vous ai dit la vérité, et je n’ajouterai rien de plus. Quant à ce que vous voulez faire de nous, comme je suppose que toutes mes représentations seraient inutiles, je préfère m’en abstenir.

— Vous êtes fier, Monsieur ; et je désire que votre innocence paraisse aussi claire à vos juges. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas prendre impunément la vie des sujets du roi.

— Pas plus que la propriété d’un citoyen américain, sans doute, Milord. Quand même j’aurais employé la force pour reprendre mon bâtiment, quand j’aurais jeté l’équipage de prise à la mer, je crois que je n’aurais rien fait de plus que mon devoir.

— Très-bien, Monsieur ; tout ce que je désire pour vous, c’est qu’un jury anglais envisage l’affaire sous le même point de vue. Pour le moment, préparez-vous à passer sur le Rapide, car il ne faut pas que vous soyez séparé des témoins importants que nous pouvons y trouver. Quant aux citoyens dont vous parlez, ils sont tenus de se soumettre à la décision des cours de l’Amirauté, et ils ne peuvent refaire la loi suivant leurs caprices.

— Nous verrons, Milord ; quand cette affaire sera connue dans mon pays, nous en entendrons parler.

Je prononçai ces paroles avec une certaine emphase ; j’étais jeune alors, — je n’avais pas encore vingt-trois ans, — et j’avais pour mon pays, pour son indépendance, pour sa justice, pour sa ferme volonté de faire le bien et de ne se soumettre à aucun outrage, enfin de ne jamais sacrifier un seul principe à l’intérêt, cette admiration aveugle que la plupart des jeunes gens ont pour des parents chéris. Suivant les idées de presque tous les citoyens américains de mon âge, le nom même qu’ils portaient devait être pour eux une protection dans toutes les parties du monde, sous peine d’encourir la juste indignation de la république. On verra bientôt jusqu’à quel point mon attente fut réalisée, et je prie le lecteur américain en particulier de modérer son impatience naturelle jusqu’à ce que les faits aient été mis sous ses yeux. Je puis lui promettre que s’il ne veut envisager que la vérité, sans se payer de théories boursouflées et insoutenables, son instruction y gagnera en même temps que sa modestie. Quant à lord Harry Dermond, l’indignation de la grande nation américaine, dont on le menaçait, parut l’inquiéter fort peu ; il eût sans doute redouté beaucoup plus un simple froncement de sourcil de l’amiral qui commandait à Plymouth que le terrible ressentiment du président et du congrès des États-Unis.

L’ordre de me préparer à quitter le Breton me fut répété, et je fus envoyé dans la chambre du conseil où était Marbre. M. Cléments poussa la porte qui nous séparait ; mais elle était restée entre-bâillée, et j’entendis la conversation suivante :

— J’espère, Milord, dit Cléments, que vous ne songez pas à emmener le lieutenant et le nègre ; ce sont d’excellents marins, et qui conviennent parfaitement pour le service de Sa Majesté ; le nègre s’est signalé dans les agrès pendant la dernière affaire, et le lieutenant a servi une pièce avec un courage de lion pendant plus d’une heure. Nous sommes à court de bras, et je me propose d’engager ces hommes à devenir des nôtres. Vous savez, Milord, qu’il y a des parts de prise à partager, par suite de la capture de ce bâtiment français, et je suis à peu près sûr de réussir.

— Je regrette, Cléments, que mon devoir m’oblige à les emmener tous les trois ; mais je tiendrai bon compte de ce que vous me dites, et nous pourrions bien les employer à bord du Rapide.

Dans ce moment, M. Cléments s’aperçut que la porte n’était pas bien fermée, et il s’empressa de réparer sa négligence, ce qui m’empêcha d’en entendre davantage. Je me tournai alors du côté de Marbre, qui était tout contrit du mal qu’il avait fait par son maladroit artifice. Je ne lui fis pas de reproches, et je lui serrai même la main pour lui montrer que je lui pardonnais ; mais je vis clairement que le pauvre homme ne se pardonnait pas si facilement à lui-même.

La conférence entre lord Harry Dermond et M. Cléments dura une demi-heure ; au bout de ce temps, ils traversèrent tous deux la première chambre, et je vis, à la mine du dernier, qu’il n’avait pas réussi dans sa demande. Quant à nous, nous fûmes transférés, avec notre bagage, à bord du Rapide, où notre arrivée produisit à peu près toute la sensation que la discipline d’un bâtiment de guerre pouvait permettre.

À mon arrivée sur le gaillard d’arrière, je fus mis aux fers et confié à la garde d’une sentinelle, près de la porte de la chambre. On eut pourtant quelques égards pour moi ; ainsi on disposa une sorte de paravent en toile derrière lequel je prenais mes repas et je dormais avec une sorte de liberté. Mes fers étaient si larges, que je pouvais les enlever et les remettre à volonté. J’eus tout lieu de croire que les officiers en étaient instruits, et qu’on n’avait voulu que sauver les apparences.

À part cette détention et le tort fait à mes affaires, je n’eus pas grand sujet de me plaindre, quoique ma captivité ait duré jusqu’au mois d’avril 1804, c’est-à-dire pendant cinq grands mois. Pendant ce temps, le Rapide s’était avancé au sud jusqu’à la ligne ; alors, en revenant, il croisa quelque temps auprès des Canaries et des Açores, cherchant en vain quelque autre bâtiment français. On me permettait de prendre l’air deux fois par jour : une fois sur le passavant, et l’autre fois sur le premier pont, et j’étais servi de la table du capitaine.

Pendant les cinq mois que je restai prisonnier, je ne parlai ni à Marbre, ni à Neb. Je les voyais parfois travailler comme les autres, et nous échangions alors des regards significatifs, mais jamais une parole. Quelquefois un des officiers venait me rendre visite ; on parlait de choses et d’autres, on cherchait évidemment à me faire oublier les ennuis de ma captivité ; mais jamais on ne faisait aucune allusion à la cause qui l’avait amenée. Je ne puis dire que ma santé fût altérée, ce que je dus sans doute à la propreté du bâtiment et à la manière admirable dont il était aéré. Enfin nous entrâmes au port, amenant avec nous une prise que le Rapide avait faite au nord des Açores ; c’était un bâtiment français, et Marbre et Neb avaient été sur leur demande envoyés à bord, comme faisant partie de l’équipage de prise. Ce jour-là, je reçus la visite du commis aux vivres, qui était le plus attentif de tous mes visiteurs. Je pris la liberté de lui demander s’il était possible que mes deux compagnons fussent entrés au service de l’Angleterre ?

— Pas précisément, me dit-il, quoiqu’ils semblent s’affectionner à nous, et nous pensons qu’ils finiront par là plutôt que de perdre la part de prise qu’ils peuvent obtenir pour leurs services à bord du Breton. Il paraît que votre ancien lieutenant est un maître homme ; Milord, pensant que nous pourrions rencontrer quelques croiseurs français auprès de la Manche, a cru devoir faire passer vos deux compagnons sur la prise, de peur qu’ils ne prissent la mouche et ne refusassent de combattre. Ils font leur service, disent-ils, pour se maintenir en bonne santé ; et, à vous parler franchement, nous faisons ce qu’ils veulent, dans l’espoir que bientôt ils nous aimeront tant qu’ils ne voudront plus nous quitter.

J’eus alors l’explication de leur conduite, et je me sentis plus tranquille. Jamais je n’avais supposé un instant que Marbre eût conçu l’idée de servir sous le pavillon anglais ; mais il était capable de faire quelque nouvelle bévue pour réparer celle qui avait eu de si fatales conséquences, et d’empirer le mal en voulant y remédier. Quant à Neb, je savais qu’il ne m abandonnerait jamais, et si j’avais quelque inquiétude à son égard, c’était qu’on n’abusât de sa simplicité.

Le jour où nous jetâmes l’ancre dans la baie de Plymouth, le temps était brumeux, et il fraîchissait du sud-ouest ; le bâtiment vint mouiller au coucher du soleil ; sa prise était à peu de distance en terre de lui, comme je le vis par le sabord, qui formait une sorte de fenêtre pour ma petite chambre en toile. Pendant qu’on amarrait le navire, lord Harry Dermond passa dans la chambre, accompagné de son premier lieutenant, et j’entendis qu’il lui disait :

— À propos, monsieur Powlet, il faudra songer à mettre ailleurs ce prisonnier ; maintenant que nous sommes si près de la terre, il ne serait pas prudent de le laisser à portée d’un sabord.

Je méditais ces paroles quand j’entendis le bruit d’une embarcation qui venait le long du bord ; en regardant par le sabord, je vis que c’était le maître de prise du bâtiment français qui venait nous rendre visite, et que Marbre et Neb étaient au nombre des rameurs. Marbre me vit, et me fit un signe d’intelligence, quoiqu’il fît assez obscur pour qu’on distinguât à peine les objets. Je répondis à ce signe par un geste expressif, et c’en fut assez pour décider Marbre à ne point quitter le canot et à garder Neb avec lui ; leurs deux compagnons étaient si accoutumés depuis quelque temps à partager le service avec les Américains, qu’ils ne se firent aucun scrupule de monter à bord de la frégate, à la suite de leur officier, pour causer un moment avec leurs anciens camarades. Presque au même instant l’officier de quart s’écria :

— Faites passer à l’arrière l’embarcation de la Minerve, pour faire place au canot du capitaine qu’on va mettre à l’eau.

L’embarcation était, il est vrai, à bâbord ; mais comme la mer battait avec quelque vivacité le flanc de tribord, lord Harry était disposé à brûler la cérémonie plutôt que de mouiller son uniforme. Je ne saurais trop dire quelle fut la série de raisonnements qui me fit prendre le parti auquel je m’arrêtai. Sans doute les remarques que je venais d’entendre, et qui me rappelaient si vivement tout le danger de ma position, y furent pour beaucoup. Mais peu importe le mobile ; voici quelle fut ma conduite.

Je détachai mes fers, et je me glissai par le sabord, où je restai suspendu par les mains contre le flanc du navire. Je courais grand risque d’être découvert, mais le bonheur voulut que Marbre et Neb fussent les seuls qui me virent. Le premier me saisit par les jambes au moment où l’embarcation passait sous le sabord ; et, m’aidant à descendre, il me dit tout bas de me coucher au fond du canot. L’instant d’après nous étions à l’arrière, et Neb se tenait accroché avec la gaffe à l’une des chaînes du gouvernail. Nous y restâmes immobiles jusqu’au moment où le canot du capitaine passa près de nous, conduisant lord Harry au lieu de débarquement ordinaire.

En deux minutes le canot était hors de vue, et Marbre dit à Neb de retirer la gaffe. Aussitôt notre embarcation, favorisée par le vent et par la marée, commença à s’éloigner du Rapide. Personne ne fit attention à nous. On était trop occupé des détails de l’arrivée et du désir d’aller à terre. Une circonstance qui nous était particulièrement favorable, c’était le départ du capitaine. Lord Harry Dermond était un officier plein de vigilance et d’activité ; mais son premier lieutenant était ce qu’on appelle à bord un pauvre diable ; phrase assez significative par elle-même pour n’avoir pas besoin de commentaire. Or, du moment qu’un capitaine a le dos tourné, il y a plus de négligence et de laisser-aller à bord du bâtiment, surtout lorsque le lieutenant a peu d’influence. Il semble que chacun soit plus libre de faire ce qu’il lui plaît. En un mot, l’équipage met en action le proverbe : « Quand le chat est dehors, les souris dansent sur la table. »

Dès que nous fûmes à cinquante pieds du Rapide, je me levai, et je pris en main la direction des affaires. Il y avait dans l’embarcation un mât et une voile de lougre. Certains que du bâtiment on ne pouvait plus nous voir, nous établîmes l’un et l’autre ; puis, mettant la barre au vent, je cinglai droit en pleine mer. Tout cela fut accompli en moins de cinq minutes, au moyen de ce que les Français appellent une inspiration soudaine.

À vrai dire, quoique nous eussions acquis un simulacre de liberté, notre situation était assez critique. Nul de nous n’avait un schelling dans sa poche, ni d’autres vêtements que ceux qu’il avait sur le corps. Il n’y avait pas un biscuit, pas même un goutte d’eau dans le canot. La nuit s’épaississait de plus en plus, et le vent soufflait avec plus de violence qu’il n’était désirable pour une frêle embarcation. Mais nous n’en persévérâmes pas moins dans notre entreprise, et nous débordâmes hardiment de la terre, nous confiant à la Providence. J’espérais rencontrer quelque bâtiment américain. Si cette ressource nous manquait, nous pouvions, avec du bonheur, atteindre les côtes de France en moins de quarante-huit heures.

Il n’y avait rien dans notre situation qui fût de nature à diminuer nos angoisses. Nous ne pouvions voir à cent pieds de distance ; nous n’avions pas de boussole, pas d’autre guide que la direction du vent, pas même le moindre abri. Cependant nous nous arrangeâmes pour dormir à tour de rôle, chacun de nous ayant la plus grande confiance dans l’habileté des deux autres. La nuit se passa ainsi. Les ténèbres étaient trop épaisses pour que nous eussions la crainte d’être poursuivis. Quand le jour revint, nous ne découvrîmes rien. Il est vrai que le temps était trop couvert pour que nous pussions voir à une grande distance. Toute la matinée nous continuâmes à gouverner au nord-est, sous notre seule voile de lougre au bas ris, en trouvant moyen, par des manœuvres habiles, d’éviter les lames qui menaçaient de nous envahir. Manger, il n’en pouvait être question : mais nous commençâmes à faire quelques petites provisions pour étancher notre soif, en exposant nos mouchoirs au brouillard, afin de les tordre dès qu’ils seraient imprégnés d’eau. Cependant la fraîcheur de l’air nous empêcha de souffrir beaucoup, et je dois dire que jusqu’au milieu de la journée, la faim ni la soif ne se firent trop impérieusement sentir. Nous venions de nous mettre à causer en plaisantant du dîner, quand Neb s’écria tout à coup : Une voile !

C’était en effet un bâtiment qui venait à nous, ayant les amures à bâbord et se dirigeant vers l’Angleterre. Il me semble que je le vois encore. Il avait deux ris pris à ses huniers, son grand foc, sa brigantine, et ses deux basses voiles. La direction qu’il suivait devait le faire passer à deux cents brasses sous notre vent, et mon premier mouvement fut de lofer. Un second coup d’œil nous montra que c’était une frégate anglaise, et nous larguâmes notre voile en toute hâte. Les cinq minutes qui suivirent furent pleines d’anxiété. Mes regards ne quittaient pas la frégate, lorsqu’elle passa près de nous, tantôt s’élevant sur le sommet d’une lame, tantôt descendant gracieusement dans le creux, en ne nous laissant voir que le haut de sa mâture. Je respirai enfin quand la frégate eut assez gagné de l’avant pour nous placer par sa hanche du vent ; mais je n’osai déployer de nouveau notre voile que lorsque sa coque sombre et luisante et ses sabords menaçants eurent disparu dans le brouillard.

À peine sortis de ce danger imminent, nous fîmes enfin une rencontre d’une nature plus agréable. Nous signalâmes notre arrière un bâtiment qui remontait la Manche vent arrière, et qui portait des bonnettes de hune. C’était un navire américain ! Nous fûmes tous d’accord sur ce point ; et comme son sillage était double du nôtre, nous gouvernâmes droit devant lui, certains qu’il ne tarderait pas à nous rejoindre. En effet, vingt minutes après, il passait contre nous, son équipage semblant très-curieux de savoir qui nous pouvions être. Marbre dirigea le canot avec tant d’adresse, que nous saisîmes un cordage et fûmes halés le long du bord, sans que le navire eût dû ralentir sa marche, quoiqu’il nous entraînât presque sous l’eau en nous remorquant. Dès que nous pûmes, nous sautâmes sur le pont, abandonnant le canot à sa destinée.

Nous ne nous étions pas trompés. C’était un bâtiment venant de James’River, chargé de tabac et allant à Amsterdam. Le capitaine entendit avec intérêt le récit de nos aventures, et nous témoigna beaucoup de sympathie ; toutefois nous ne restâmes avec lui qu’une semaine. Arrivés sur les côtes de Hollande, nous débarquâmes pour aller à Hambourg, où j’espérais qu’on m’avait adressé mes lettres, et d’où je savais que nous pourrions également regagner notre pays. À Hambourg je devais éprouver un nouveau désappointement. Il n’y avait pas une ligne pour moi, et nous nous trouvions sans argent dans une ville étrangère. Je ne crus pas prudent de raconter notre histoire ; mais nous résolûmes de nous embarquer à bord de quelque navire américain, et de payer notre passage en nous rendant utiles. Après avoir cherché quelque temps, la nécessité nous força d’entrer dans le premier navire qui s’offrit à nous : c’était un bâtiment de Philadelphie appelé le Schuilkill, à bord duquel je fus reçu comme second lieutenant, et Marbre et Neb comme matelots du gaillard d’avant. Personne ne nous questionna sur le passé. Nous nous étions promis de faire notre service sans révéler qui nous étions. Et, en effet, on ne sut jamais que nos noms, mais pas un mot de nos aventures.

Je trouvai un peu dur de redescendre d’autant de degrés l’échelle sociale ; mais j’avais fait mon apprentissage de trop bonne heure et avec trop de soin pour ne pas m’acquitter de mes nouvelles fonctions à mon honneur ; et, avant que le bâtiment eût mis à la voile, le premier lieutenant ayant été renvoyé pour ivrognerie, je pris sa place. Marbre me succéda ; et pendant les cinq mois qui suivirent, les choses allèrent assez bien ; je dis cinq mois, car avant de retourner aux États-Unis, le bâtiment alla en Espagne prendre une cargaison de barilles qu’il porta à Londres, où il prit du fret pour Philadelphie. Nous ne fûmes pas très-contents de lire notre histoire dans les journaux anglais avec une foule d’exagérations et de broderies. Mais elle fut bien vite oubliée dans cette foule de nouvelles qui se succédaient à chaque instant à cette époque si mémorable de l’histoire.

Néanmoins ce fut avec un véritable bonheur que je quittai l’Angleterre et que je remis à la voile pour mon pays. Ma paie m’avait permis, ainsi qu’à Marbre et à Neb, de m’équiper des pieds à la tête, et en partant pour Philadelphie j’avais du moins une garde-robe convenable. C’était tout ce qui me restait d’un bâtiment et d’une cargaison qui pouvait valoir de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille dollars.

La traversée fut très-longue, mais enfin nous atteignîmes le cap Delaware. Le 7 septembre 1804, lorsqu’il ne s’en fallait que de quelques semaines que je n’eusse vingt-trois ans, je débarquai sur les quais de ce qu’on appelait la plus grande ville des États-Unis, ne possédant plus rien, mais conservant toute mon énergie. Nous restâmes quelques jours pour décharger la cargaison, et alors nous fûmes congédiés. Neb, qui avait passé à bord du Schuilkill pour un nègre libre, m’apporta sa paie, et quand nous eûmes tout mis dans le même sac, il s’y trouva cent trente-deux dollars. Ce fut avec cet argent que nous nous dirigeâmes vers le nord, Marbre pour embrasser sa mère et la petite Kitty, Neb pour revoir Chloé, et moi pour aller trouver mon principal créancier Jacques Wallingford, et avoir des nouvelles de M. Hardinge et de Lucie.