Lucie Hardinge/Chapitre 24

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 266-278).



CHAPITRE XXIV.


Les uns proclament joyeusement la victoire, tandis que d’autres meurent pour l’assurer, et leurs noms seuls recueilleront la gloire du triomphe.
Duo.



Le Breton n’était sorti de la baie de Cork que depuis quelques jours, et ses instructions portaient de gouverner à l’ouest pendant quelques centaines de milles, et de croiser dans ces parages pendant trois mois pour protéger les bâtiments qui revenaient des provinces américaines ; et il y en avait un grand nombre à cette période si récente de la guerre. Cette nouvelle n’avait rien d’agréable pour nous qui avions espéré d’être débarqués immédiatement dans quelque port, et qui avions pensé dans le premier moment, en voyant la frégate forcer de voiles dans la direction de l’ouest, qu’elle se rendait à Halifax. Mais comme il n’y avait point de remède, il fallut bien en prendre son parti. Le capitaine Rowley nous promit de nous mettre à bord du premier bâtiment que nous rencontrerions, et c’était tout ce que nous étions en droit de lui demander.

Plus de deux mois se passèrent sans qu’une seule voile fût signalée. Ce sont de ces vicissitudes auxquelles le marin est exposé : tantôt il se trouve au milieu d’une forêts de mâts ; dans d’autres moments l’Océan semble lui être abandonné à lui seul. Le capitaine attribuait cette solitude à la guerre, les bâtiments se réunissant en convoi, et ses instructions l’avaient envoyé trop au nord pour qu’il pût rencontrer les navires américains en destination de Liverpool. Toutefois, quelle que fût la cause, le résultat était le même pour nous. Après les coups de vent de l’équinoxe, le Breton gouverna au sud, ainsi que le portaient encore ses instructions, jusqu’à Madère ; et, après une croisière de trois semaines dans les parages de cette île, il se dirigea vers Plymouth. Pendant tout ce temps, la frégate avait abordé en tout une trentaine de bâtiments, tous neutres, dont aucun n’était chargé pour un port qui nous convînt. La provision d’eau de la frégate touchant à sa fin, elle était obligée de rentrer, et, comme je l’ai dit, elle cinglait vers le nord. Dans l’après-midi même du jour où le Breton quitta sa seconde croisière, un bâtiment se montra en droite ligne sur notre route, et avant le coucher du soleil on avait reconnu que c’était une frégate.

Le Breton manœuvra toute la nuit pour s’approcher d’elle, et il y réussit, car il n’en était qu’à une lieue de distance, et très-peu au vent d’elle, quand je montai sur le pont le lendemain de grand matin. On avait fait branle-bas, et il régnait partout un mouvement et une ardeur qui n’étaient pas ordinaires. Le sifflet appelait les matelots à déjeuner au moment où je m’approchai du capitaine pour le saluer.

— Bonjour, Wallingford, cria le vieillard avec enjouement, vous arrivez juste à temps pour jeter un regard sur cette frégate française qui semble si fière de sa beauté. Dans deux heures, je l’espère, elle ne sera pas si pimpante. C’est un noble bâtiment, n’est-ce pas, et tout à fait de la force du nôtre ?

— C’est ce qui me semble, capitaine ; mais êtes-vous certain qu’elle soit française ?

— Aussi certain que je le suis que mon bâtiment est anglais. Vous voyez qu’elle ne comprend rien à nos signaux, et d’ailleurs il n’y a pas à se tromper à son gréement. A-t-on jamais vu un bâtiment anglais avec des mâts et des vergues de cacatois semblables ? Ainsi donc, monsieur Wallingtord, il faut vous résigner à déjeuner une heure plus tôt qu’à l’ordinaire, ou bien vous en passer. Ah ! voici justement le maître d’hôtel qui vient nous prévenir que nous sommes servis.

Je suivis le capitaine dans la chambre, où je trouvai Marbre qu’il avait envoyé chercher pour partager notre repas. C’était une attention de plus que le bon vieillard ajoutait à toutes celles qu’il avait déjà eues pour nous. Il m’avait témoigné en toute occasion beaucoup de bienveillance ; mais dans ce moment il semblait encore redoubler de soins pour moi.

— J’espère, Messieurs, que vous ferez honneur à la cuisine de Davis, dit-il après que notre première faim fut un peu calmée ; car c’est peut-être la dernière occasion que vous aurez d’en juger. Je suis Anglais, et je ne contesterai pas la supériorité que sur mer nous pouvons avoir sur les Français ; mais je sais aussi qu’ils se défendent bravement, et ceux qui sont là pourraient bien faire que demain nous trouvions la marmite renversée. Ils se préparent évidemment au combat, et je crois qu’ils se conduiront en braves.

— Il me semble que vous autres Anglais, quand vous attaquez les Français, vous vous croyez toujours sûrs de la victoire.

— C’est un sentiment que nous cherchons à inspirer à notre équipage, mais je vous avoue que je ne le partage pas entièrement. Je suis trop vieux et j’ai trop d’expérience, Wallingford, pour ne pas savoir que tous les combats ont leurs chances et leurs vicissitudes. Sans doute il y a quelque différence dans le service, mais elle n’est pas à beaucoup près aussi grande qu’on le suppose communément. Quoi qu’il en soit, l’issue est entre les mains de Dieu. Je crois fermement que c’est pour sa cause que nous allons combattre dans cette guerre terrible ; j’ai donc la confiance qu’il ne nous abandonnera pas.

Je fus surpris d’entendre le capitaine Rowley, qui était ordinairement plein d’enjouement et de gaieté, parler ainsi ; mais il ne me convenait pas d’insister. Nous nous levâmes bientôt de table, et il donna ordre au maître d’hôtel, dès que la table fut débarrassée, de faire prévenir le premier lieutenant que les cloisons de la chambre pouvaient être enlevées. Je descendis alors avec Marbre au logement qui lui avait été préparé avec des toiles à voiles, afin de pouvoir causer librement avec lui. Au moment où nous y arrivions, le tambour appelait tout le monde à son poste.

— Eh bien ! Miles, dit Marbre en commençant, voilà, j’espère, un voyage qui enfoncera tous les autres. Nous avons été capturés deux fois, nous avons fait une fois naufrage, nous avons vu un combat, et en voici encore un qui se prépare. Que pensez-vous que le patriotisme et la vertu républicaine réclament de nous dans cette circonstance ?

C’était la première fois que j’entendais Moïse parler de républicanisme ; son caractère était tout au moins aussi opposé à la liberté que celui de Napoléon lui-même. Mais je voyais bien où il voulait en venir, et je lui répondis en conséquence.

— Je crains bien, Moïse, lui dis-je, qu’il n’y ait bien peu de républicanisme en France dans ce moment, et je ne crois pas que, pour avoir entre eux quelque ressemblance, deux gouvernements en soient meilleurs amis. Peut-être même n’en sont-ils que plus disposés à se quereller. Mais il s’agit ici d’une querelle entre la France et l’Angleterre ; nous autres Américains nous sommes en paix avec les deux pays, et je ne vois pas trop pourquoi nous irions nous en mêler.

— Je me disais bien que vous penseriez ainsi, Miles, et pourtant il serait dur de se trouver au milieu d’un combat sans y prendre part ; je donnerais cent dollars pour être, à l’heure qu’il est, à bord de cette frégate française.

— Avez-vous donc tant d’envie de vous faire battre ?

— Je ne sais d’où cela provient, mais je ne saurais me faire à l’idée de prendre parti pour un John Bull.

— Il n’y a point de nécessité de prendre parti pour l’un ou pour l’autre ; et cependant nous ne pouvons oublier que ces gens-ci nous ont sauvé la vie, qu’ils nous font l’accueil le plus bienveillant, et que voilà trois mois que nous vivons à leurs dépens. Je suis charmé de voir que Neb cherche tous les moyens de se rendre utile.

— Oui, oui, vous verrez ce qui en résultera. M. Cléments, le premier lieutenant de cette frégate, est un malin compère : il flaire d’une lieue les bons matelots ; ou je me trompe fort, ou Neb aura grande peine à quitter ce bord avant la paix.

— Comment donc ! irait-on prétendre que ce nègre est un Anglais ?

— Tout est Anglais, les noirs comme les blancs, quand on a besoin de matelots ; toutefois, ne nous tourmentons pas d’avance ; nous saurons à quoi nous en tenir, dès que le bâtiment entrera au port. Mais, voyons, Miles, définitivement, comment devons-nous nous conduire pendant ce combat ? Il répugne à ma nature d’aider un Anglais ; et cependant un vieux loup de mer comme moi ne peut rester tranquille sous les écoutilles pendant qu’on brûle de la poudre sur le pont.

— Ce serait mal à nous de prendre aucune part à l’action, puisque la querelle ne nous concerne en rien ; mais nous pouvons trouver l’occasion de nous rendre utiles, ne fût-ce qu’en portant secours aux blessés. Je me rendrai sur le gaillard d’arrière, mais si vous m’en croyez, vous ne monterez qu’au premier pont. Quant à Neb, j’offrirai formellement ses services pour aider à descendre les blessés.

— Je vous comprends, nous nous enrôlerons tous les trois dans le service de santé ; à défaut d’un service plus actif, mieux vaut encore celui-là que rien. C’est égal, ce doit être terriblement agaçant de rester les bras croisés pendant un combat !

Nous continuâmes à causer quelque temps de la sorte, mais un coup de canon, parti du gaillard, nous avertit que la danse allait commencer. Je courus au gaillard d’arrière ; quand j’y arrivai, tout annonçait l’approche d’un combat. Le bâtiment était sous une petite voilure ; les canons étaient démarrés et pointés : les tapes étaient ôtées, les boulets préparés, et quelques vieux chefs de pièces semblaient avoir peine à attendre le signal pour commencer. Un silence pareil à celui d’une église déserte régnait dans toutes les parties du bâtiment ; celui qui, dans ce même moment, aurait pu se transporter à bord de la frégate ennemie aurait été assourdi de clameurs confuses, et sa surprise eût été grande de voir que les préparatifs, qui étaient terminés depuis longtemps à bord de la frégate anglaise, n’étaient encore qu’ébauchés par les Français[1].

— Wallingford, dit mon vieil ami le capitaine quand je m’approchai de lui, vous n’avez rien à faire ici. Il ne serait pas convenable que vous prissiez part à l’action, et ce serait une folie de vous exposer sans motif.

— Je le sais, capitaine ; mais votre bonté pour moi est si grande, que j’ai pensé que vous me permettriez d’être simple spectateur ; si je ne puis me rendre utile autrement, je pourrai du moins soigner les blessés, et vous pourrez compter que je saurai me tenir assez à l’écart pour ne pas gêner les manœuvres.

— Je ne sais, Monsieur, si je dois le permettre, reprit gravement le vieillard ; ce combat est une chose sérieuse, et personne ne doit être ici que ceux dont le devoir est d’agir. Voyez, Monsieur, ajouta-t-il en montrant la frégate française, qui était à deux encâblures de distance, avec ses perroquets cargués et ses basses-voiles sur leurs cargues ; dans dix minutes il fera chaud ici, et je vous laisse à décider si la prudence ne demande pas que vous descendiez.

Je m’y étais attendu, et, au lieu d’insister, je m’inclinai, et m’éloignai du gaillard d’arrière comme pour obéir. — Quand il ne me verra plus, il ne pensera plus à moi, me dis-je en moi-même ; il sera bien assez temps de descendre quand j’aurai vu le commencement de l’affaire. Sur le passavant, je passai devant les soldats de marine en grande tenue, que leur officier se donnait autant de peine à aligner que si la victoire eût dépendu de cette circonstance. Sur le gaillard d’avant, je trouvai Neb, les mains dans ses poches, qui suivait les manœuvres des Français comme le chat guette les mouvements de la souris ; on voyait qu’il y prenait le plus vif intérêt, et il ne fallait pas songer à l’envoyer en bas. Quant aux officiers, ils avaient pris leçon sur le capitaine, et ils se bornèrent à sourire d’un air de bonne humeur quand je passai devant eux. Le premier lieutenant seul fit exception ; il n’avait jamais paru bien disposé à notre égard ; et sans l’accueil empressé qui nous était fait dans la chambre, je ne doute pas qu’il ne nous eût donné plus tôt un échantillon de son humeur.

— Voilà un drôle qui est trop bien bâti pour rester à ne rien faire dans un moment comme celui-ci, dit-il d’un ton sec en montrant Neb.

— Nous sommes des neutres par rapport à la France, monsieur Cléments, lui répondis-je, et il ne serait pas bien à nous de prendre part à vos querelles. Cependant j’ai été trop bien reçu à bord du Breton pour ne pas éprouver un vif désir de partager vos dangers ; il se peut faire que je trouve quelque occasion de me rendre utile, ainsi que Neb.

M. Cléments me lança un regard perçant, murmura quelque chose entre ses dents, et se dirigea vers l’arrière, où il se rendait quand je l’avais rencontré ; je le suivis des yeux, et je vis qu’il parlait d’un air sombre au capitaine. Le vieillard jeta un regard de mon côté, me montra le doigt, puis il sourit avec sa bonté ordinaire, et se retourna pour parler à un des aspirants qui était auprès de lui. Dans ce moment, la frégate française donna vent devant, envoyant toute sa bordée à mesure que les canons portaient. Deux des boulets atteignirent la mâture ; c’en fut assez pour faire diversion aux pensées du capitaine, et je fus oublié. Quant à Neb, il se rendit sur-le-champ utile : un boulet avait coupé le faux étai du grand mât, juste au-dessus de sa tête ; et avant que j’eusse eu le temps de parler, il saisit une bosse, empoigna un des bouts de l’étai, et s’évertua à bosser promptement la manœuvre. Le maître d’équipage applaudit à son activité, et envoya deux ou trois matelots de l’avant pour l’aider. À partir de ce moment, Neb ne quitta plus les agrès ; il était empressé comme une abeille : il se montrait tantôt sur une vergue, tantôt sur l’autre, selon les besoins du service ; et on pouvait juger, à la largeur de la grimace qui dilatait sa figure, de l’importance de la besogne à laquelle il se livrait. Il est possible que le Breton ait eu ce jour-là dans ses agrès des matelots plus âgés ou ayant plus d’expérience, mais aucun ne se montra plus alerte, plus résolu, plus infatigable. La gaieté de cœur avec laquelle ce nègre semblait se multiplier au milieu de cette scène de carnage, s’est toujours présentée à mon esprit comme essentiellement caractéristique.

Le capitaine ne changea rien à sa route, et ne tira pas un coup de canon en réponse au salut qu’il avait reçu, quoique les deux bâtiments fussent à peine à une encâblure l’un de l’autre quand les Français avaient commencé. Le Breton s’avança hardiment, et deux minutes plus tard, quand il n’était qu’à une portée de pistolet, il lâcha toute sa bordée de tribord ; ce fut vraiment le commencement de l’affaire, et elle fut chaude pendant une demi-heure. Le Breton vira aussitôt après avoir tiré, et les deux frégates furent bientôt bord à bord, en courant presque vent arrière. Je ne sais comment cela se fit, mais quand il faillit changer les vergues de l’avant, il se trouva que je halais sur les bras de toutes mes forces. L’aide-master qui dirigeait cette manœuvre me remercia, en me disant d’une voix enjouée : « Dans une heure nous les aurons brossés d’importance, capitaine Wallingford ! » Ce fut le premier moment où je m’aperçus que mes mains n’étaient pas restées inactives.

J’eus alors occasion de reconnaître combien il est différent d’être spectateur ou acteur dans une scène semblable ; honteux du moment d’oubli auquel je m’étais laissé aller, je me dirigeai vers le gaillard d’arrière où le sang coulait déjà abondamment. Tout le monde, excepté moi, était à l’œuvre. En 1803, la caronade, ou canon bâtard, était devenue d’un usage général, et celles qui étaient sur le gaillard d’arrière du Breton venaient d’être tournées, et regardaient leurs maîtres en face après avoir vomi leur charge. Le capitaine, le master et le premier lieutenant étaient tous là, les deux premiers s’occupant de la voilure, et le lieutenant, un peu de la batterie et un peu de tout le reste. Il se passait à peine une minute sans qu’un boulet frappât quelque part, quoique ce fût principalement dans les agrès ; et les gémissements des blessés, cette partie déplorable de tout combat sérieux, commencèrent à se mêler au fracas du canon. J’observai que les Anglais se battaient dans un morne silence, quoiqu’ils se battissent de tout leur cœur ; parfois une acclamation solitaire s’élevait de quelque coin du bâtiment ; mais, en général, excepté le bruit du combat, on n’entendait guère que les cris des blessés ou la voix de quelque officier donnant un ordre ou adressant un mot d’encouragement.

— Chaude journée, Wallingford ! dit le capitaine en me voyant tout à coup près de lui dans la fumée. Vous n’avez pas affaire ici ; mais néanmoins on aime à voir la figure d’un ami. Vous nous avez regardés ; comment trouvez-vous que cela aille ?

— Cette frégate ne peut manquer de l’emporter, capitaine ; son ordre et sa tenue sont admirables.

— J’aime à vous l’entendre dire ; car je sais que vous êtes un vrai marin. Descendez, Je vous prie, dans la batterie, et voyez un peu ce qui s’y passe. Vous viendrez me dire comment on s’y comporte.

Je me trouvais donc enrôlé comme aide de camp. Je descendis, et, certes, jamais je n’avais été témoin d’un tel spectacle. Quoique la saison fût avancée, la moitié des hommes s’étaient déshabillés ; car c’est une rude tâche de manœuvrer de lourds canons longtemps de suite. On peut, dans l’ardeur du combat, ne pas s’apercevoir de la fatigue, mais on s’en ressent longtemps après. La plupart n’avaient conservé que leurs culottes ; leurs longues queues dures pendaient sur leurs dos nus ; on eût dit autant d’athlètes prêts à descendre dans le cirque. Le pont était rempli de fumée ; c’étaient les amorces brûlées a bord qui produisaient cet effet ; et la poudre, en faisant explosion, s’échappait des sabords pour se diriger en longues colonnes blanchâtres vers l’ennemi. Le lieu où je me trouvais me semblait une sorte de pandémonium. Je voyais des canonniers s’agiter au milieu de la fumée, leurs éponges et leurs refouloirs à la main ; leurs pièces repoussées en arrière, sautant même du pont par la violence du recul ; les officiers faisant leurs signaux avec leurs épées, pour donner plus de force à leurs commandements ; les mousses courant de tous côtés dans la direction des soutes ; les boulets passés de main en main ; et enfin, pour donner le dernier trait à ce tableau, les morts et les mourants nageant dans leur sang au milieu du bâtiment.

Je ne saurais rien dire des manœuvres de ce combat. Mon attention était concentrée sur ce qui se passait à bord ; car, n’ayant rien à faire, j’examinais la manière dont les Anglais répondaient au feu de leurs ennemis. Pendant que j’étais près du grand mât, dans la batterie qui n’était pas engagée, Marbre me découvrit au milieu de la fumée, et vint me parler.

— Ces Français se battent comme des lions, me dit-il ; un boulet vient de traverser la marmite du cuisinier ; en voilà un autre qui perce la chaloupe de part en part. Dieu me pardonne ! si ces gaillards-ci ne se remuent pas vivement, nous pourrions bien être frits ; et vous conviendrez, Miles, que ce serait bien dur, quand c’est un Français qui tient la queue de la poêle. La petite Kitty elle-même me montrerait au doigt.

— Songez, Moïse, que nous ne sommes que des passagers ; et que peu nous importe la défaite ou la victoire, puisque l’honneur de notre pavillon n’y est pas intéressé.

— Je n’en sais trop rien, Miles : passager tant que vous voudrez, je ne me soucie pas d’être battu. — Tenez ! regardez donc ! — encore quelques dragées comme celles-là, et la moitié de nos canons seront réduits au silence.

Deux boulets avaient porté en même temps, au moment où Marbre s’était interrompu ; l’un d’eux avait fracassé le contour d’un sabord, tandis que l’autre étendait sur le pont quatre des hommes qui servaient la pièce. Un officier arracha la mèche de la main d’un des matelots tombés, souffla dessus pour la ranimer et la mit sur l’amorce. Au moment où le canon bondit en arrière, l’officier tourna la tête pour voir où il pourrait trouver des hommes pour remplacer ceux qui avaient été tués ou blessés. Ses regards tombèrent sur nous. Il ne dit rien, mais il avait été compris.

— Me voilà, me voila, Monsieur, dit Marbre en ôtant précipitamment sa veste et en jetant sa chique ; je suis à vous.

J’hésitais si je lui ferais quelques remontrances ; mais il était déjà à l’ouvrage ; et, ravi de son zèle, l’officier lui frappa sur l’épaule et l’installa en qualité de chef de pièce. Craignant que la contagion ne me gagnât, je me hâtai de remonter l’échelle, et je me retrouvai sur le gaillard d’arrière. Le vieux capitaine félicitait son équipage en agitant son chapeau. Le grand mât de hune des Français venait de tomber. Ce n’était pas le moment de faire mon rapport, et il n’en fut pas question. J’allai donc jusqu’à la lisse de couronnement, pour ne pas gêner les mouvements, et pour faire mes observations aussi loin de la fumée que possible. Ce fut la seule occasion que j’eus de noter les positions respectives aussi bien que l’état des deux bâtiments.

Le Breton avait considérablement souffert dans son gréement ; mais ses mâts principaux étaient encore debout. Son adversaire avait perdu son grand mât de hune et son mât de perroquet de fougue ; et son feu s’était sensiblement ralenti depuis un quart d’heure. Comme il arrive ordinairement pendant une forte canonnade et par une brise modérée, le vent était complètement tombé. Les deux frégates étaient venues au plus près quelques instants auparavant, les Anglais un peu par la hanche du vent des Français. Ni les uns ni les autres ne bougèrent plus guère de la position qu’ils occupaient. Cependant les vergues du Breton étaient brassées avec une précision admirable, tandis que celles de ses ennemis étaient dans le plus grand désordre. Dans des circonstances pareilles, il n’était pas difficile de prévoir le résultat de l’engagement, d’autant plus que l’ardeur des Anglais semblait augmenter à mesure que le combat se prolongeait.

J’étais toujours à la même place, quand j’entendis le bruit d’un boulet et le craquement d’une planche sur la partie antérieure du gaillard d’arrière. On s’empressait autour d’un homme qui venait de tomber, et je crus entrevoir l’uniforme et les épaulettes du capitaine Rowley. En un instant j’étais près du blessé. C’était bien mon vieil ami. Cléments était là. Il me dit en me voyant :

— Comme vous ne faites rien, Monsieur, voulez-vous aider à descendre le capitaine ?

Je n’aimais pas la manière dont cette demande m’était faite, ni le regard qui l’accompagna ; il me semblait qu’on me disait : À présent je vais commander ce bâtiment, et il faudra bien qu’on n’obéisse. Néanmoins je ne répondis rien ; et, aidé de deux domestiques, je portai le pauvre vieillard dans la sainte-barbe. Dès que le chirurgien eut jeté les yeux sur la blessure, je vis à l’expression de sa figure qu’il n’y avait plus d’espoir. Ses paroles confirmèrent bientôt cette triste nouvelle.

— Le capitaine ne peut vivre une demi-heure, me dit-il à part, et tout ce que nous pouvons faire, c’est de ne lui rien refuser. À présent, par suite de la secousse qu’il a éprouvée, il est anéanti ; mais dans quelques minutes il demandera probablement de l’eau ou du vin. Veuillez, Monsieur, puisque aucun service ne peut vous appeler sur le pont, lui donner ce qu’il demandera. Voila une heureuse chance pour Cléments, qui recueillera presque tout l’honneur d’un combat qui peut être considéré comme terminé.

En effet, le feu dura encore quelque temps, mais presque uniquement de la part du Breton. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que nous entendîmes retentir les cris de victoire. À ces acclamations le blessé parut se ranimer.

— Qu’y a-t-il donc, Wallingford ? demanda-t-il d’une voix plus forte que je ne l’aurais cru possible. Que veulent dire ces cris, mon jeune ami ?

— Ils veulent dire, capitaine, que vous êtes vainqueur, que vous êtes maître de la frégate française.

— Maître ? — Suis-je maître de ma propre vie ? Que me sert la victoire à présent ? je vais mourir, — mourir bientôt, Wallingford, et tout sera dit ! Ma pauvre femme ! ce sera pour elle une triste victoire.

Hélas ! que pouvais-je dire ? Tout cela n’était que trop vrai. Il mourut en ma présence, et cela avec calme, avec toute sa raison. Il était évident que ce petit rayon de gloire qui brillait sur son lit de mort ne lui semblait pas remplir tout le but de sa destinée. L’approche de la mort place l’homme sur une sorte d’éminence morale, d’où il embrasse d’un coup d’œil tout le drame de sa vie, depuis la première scène jusqu’à la dernière. La foule insouciante, qui ne regarde que la surface des choses, a bien pu l’applaudir, quelquefois même lorsqu’il le méritait le moins ; mais alors il est pour lui-même un juge juste et sévère, et il sait apprécier mieux que personne la manière dont il a rempli son rôle.

J’ai peu de chose à dire des dix jours qui suivirent. Le premier acte d’autorité que fit M. Cléments à mon égard fut de me transférer de la chambre à la sainte-barbe. Au surplus, il ne manquait pas de place dans mon nouvel appartement. Il avait fallu armer la prise ; et les vides furent remplis par les prisonniers français. Le corps du pauvre capitaine fut conservé dans de l’esprit de vin ; et les choses reprirent à peu près leur cours ordinaire, si ce n’est que notre bâtiment était trop endommagé et notre équipage trop réduit pour que nous fussions très-jaloux de faire de nouvelles rencontres. Je dirai ici que, une fois sorti de cette espèce d’enivrement qui l’avait saisi, Marbre fut profondément humilié de la part qu’il avait prise à l’affaire. Il s’était battu encore une fois sous le pavillon anglais, et quoique j’évitasse avec soin toute allusion à cette circonstance, je suis sûr que jusqu’à son dernier jour il déplora amèrement ce qu’il avait fait. Quant à Neb, sa conduite lui semblait toute simple et toute naturelle ; car, quoiqu’il comprît bien les distinctions de pavillons et de pays, il regardait toujours comme son devoir de défendre le bord sur lequel il se trouvait être.

Il y avait dix jours que nous vivions sous notre nouveau maître, quand, à l’entrée de la Manche, nous rencontrâmes une frégate avec laquelle on échangea des signaux. Qu’on juge de ma mortification et de celle de Marbre, quand nous apprîmes que le bâtiment qui s’avançait à toutes voiles était le Rapide ! Il n’y avait point de remède, il était déjà à portée de canon, et le Breton avait mis en panne. Quelques minutes après, lord Harry Dermond, en personne, venait le long du bord dans sa chaloupe, pour montrer ses instructions au capitaine Rowley, et lui faire son rapport, comme à l’officier le plus ancien. La prudence aurait dû m’engager à me retirer ; mais j’avais un tel désir d’apprendre ce qu’étaient devenus Sennit et ses compagnons que je ne pus me résoudre à quitter le gaillard d’arrière.

Cléments alla recevoir le jeune lord à l’entrée du passavant, et, s’excusant sur le mauvais état de ses embarcations de ne pas s’être rendu à bord du Rapide, il raconta la dernière affaire et ses résultats. Lord Harry se trouvait alors le plus ancien en grade, et il commença immédiatement son interrogatoire. Il était au milieu de ses questions, quand ses yeux tombèrent sur moi. Il se promenait avec Cléments sur le gaillard d’arrière, et je m’étais glissé dans le passavant pour l’éviter, quand cette funeste reconnaissance eut lieu. Ils étaient alors si près de moi que je pus entendre ce qu’ils dirent entre eux.

— Quelle est donc cette personne qui est appuyée contre le cutter, monsieur Cléments ? demanda le capitaine du Rapide ; c’est une figure qui ne m’est pas inconnue. Il a dû servir sur mon bord.

— Je ne crois pas, Milord ; c’est un Yankee que nous avons recueilli en mer, un capitaine Wallingford, du bâtiment américain l’Aurore. Son bâtiment a coulé bas dans une tempête, et tout l’équipage a péri, sauf son lieutenant, son nègre et lui. Voilà trois mois que nous les avons à bord.

Lord Harry Dermond siffla entre ses dents ; puis, venant à moi, il m’ôta son chapeau, et commença une conversation qui n’était nullement de mon goût, en me disant :

— Votre serviteur, monsieur Wallingford. Nos rencontres ont lieu dans des circonstances bien extraordinaires, n’est-ce pas ? et elles deviennent assez fréquentes. La dernière fois, c’était dans un moment assez intéressant pour moi, et où j’étais si occupé que je n’ai pas eu le loisir de vous présenter mes respects comme je l’aurais voulu. — Monsieur Cléments, j’ai une petite affaire à régler avec monsieur, et je vous prierai de m’accompagner un moment avec lui dans votre chambre.

Il n’y avait point d’objection possible à cette demande, et je suivis les deux officiers dans la chambre du Breton.



  1. L’auteur revient continuellement et avec une sorte de complaisance sur ce contraste. Sans doute, à la suite de la grande tourmente révolutionnaire, la discipline fléchit un moment à bord de nos bâtiments, et les causes n’en seraient pas difficiles à indiquer. Mais ce relâchement ne fut que passager. L’ordre ne tarda pas à se rétablir dans la marine, comme partout dans le pays, et aujourd’hui nulle part au monde on ne trouverait de matelot, non-seulement plus brave et plus intrépide, — l’auteur en convient tout le premier, — mais plus soumis, plus patient, plus silencieux même, que le matelot français.
    (Note du Traducteur.)