Lucie Hardinge/Chapitre 7

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 77-89).




CHAPITRE VII.


Et ces belles âmes, dont l’histoire est écrite dans des pages impérissables, elles aussi elles ont été ravies à l’amour des hommes, encore rayonnantes de tout leur éclat !
Mistress Hemans.



Je ne saurais m’étendre minutieusement sur les événements de la semaine qui suivit. Grace s’affaiblissait de plus en plus ; les secours de la médecine, dont elle était entourée, plutôt par devoir que dans l’espoir de leur efficacité, étaient impuissants. M. Hardinge visitait souvent la malade ; et je passais avec elle des heures entières, sa tête penchée sur mon épaule, position qu’elle affectionnait, au moment de la grande séparation dont j’étais menacé. Comme il n’était plus possible de songer à la transporter dans une autre pièce, la causeuse avait été placée dans sa chambre, et c’était là que comme autrefois nous avions nos entretiens intimes. Ce meuble vénérable existe toujours, et j’y passe encore de longues heures dans mes vieux jours, à me rappeler les différentes scènes et les conversations dont il a été le discret témoin.

M. Hardinge, ainsi qu’il l’avait annoncé, officia dans son église le dimanche suivant. Lucie resta auprès de son amie, et s’unit d’intention avec nous ; pour moi, je rassemblai mes forces pour me rendre à Saint-Michel. Il était facile de lire l’expression d’une vive sympathie sur les visages de tous les membres de la petite congrégation, et des larmes coulèrent de tous les yeux, quand les prières pour les morts furent récitées. M. Hardinge resta au presbytère pour remplir les différents devoirs de son saint ministère. Quant à moi je remontai à cheval aussitôt après la cérémonie, trop inquiet pour prolonger mon absence plus qu’il n’était rigoureusement nécessaire dans un pareil moment. Je rejoignis sur la route Neb, qui retournait à Clawbonny d’un air si différent de celui qui lui était habituel, que je ne pus m’empêcher de le remarquer. Neb était un nègre vigoureux et bien découplé, qui marchait toujours d’un pas rapide, et je lui voyais traîner le pied, comme s’il avait eu de la peine à avancer. Ce changement devait provenir du mécompte qu’il avait éprouvé au sujet de Chloé ; et je voulus dire un mot d’encouragement au pauvre diable, qui avait été complètement oublié au milieu des angoisses auxquelles j’étais livré depuis huit jours. Je cherchai les sujets qui pouvaient l’intéresser, afin de le ranimer un peu.

— Eh bien ! Neb, lui dis-je en mettant mon cheval au pas, on peut dire que M. Marbre a fini par avoir le vent en poupe au bout de son voyage. La meilleure des vieilles pour mère, la plus jolie des filles pour nièce, le port le plus commode pour ancrage ; en voilà plus que le loup de mer le plus difficile n’en pouvait désirer.

— Oui, maître, répondit Neb, du ton d’un homme qui pense à toute autre chose qu’à ce qu’on lui dit, un fameux loup de mer, M. Marbre !

— Et à ce titre, il n’en mérite que mieux tous les biens qui lui arrivent à la fois.

— Possible, maître ; mais néanmoins moi désirer vous et moi n’avoir jamais vu l’eau salée.

— Il aurait donc fallu fermer les yeux, mon garçon ; car des hauteurs de Clawbonny on aperçoit l’Hudson, et ce n’est pas loin d’ici que l’eau de la rivière devient salée. Vous pensez à Chloé, et vous vous dites que si vous étiez resté tranquillement ici, vous auriez eu plus de chances de vous insinuer dans ses bonnes grâces.

— Non, maître, personne à Clawbonny penser aujourd’hui à autre chose qu’à la mort.

Je ne pus retenir un mouvement de surprise. M. Hardinge avait toujours cherché à préserver même les nègres de Clawbonny de toute exagération, et à les tenir en garde contre cette sensiblerie outrée que certaines sectes sont si portées à confondre avec une impulsion généreuse. Il semblait au premier moment que Neb cédait à quelque sentiment de ce genre, et je le regardai fixement avant de répondre.

— Je crains de vous comprendre, Neb, lui dis-je enfin. C’est une grande consolation pour moi de penser que vous êtes tous restés si attachés aux enfants de vos anciens maîtres.

— Nos cœurs biens durs, maître, s’il en était autrement. Ah ! vous et moi, maître, avoir vu bien des choses terribles ensemble ; mais jamais chose si terrible que dans ce moment !

Les joues de Neb ruisselaient de pleurs pendant qu’il parlait, et je piquai des deux pour ne pas laisser voir mon émotion, là sur la route, en présence de ceux qui commençaient à nous rejoindre. Pourquoi Neb exprimait-il tant de regret d’avoir jamais été sur mer ! Je ne pouvais me l’expliquer qu’en supposant qu’il s’imaginait que, si je n’avais pas été absent, Grace ne serait pas tombée malade.

En approchant de la maison, je ne rencontrai personne. Les hommes étaient tous allés à l’église, et on les apercevait de loin, dispersés le long de la route, sans se livrer à aucun de ces transports involontaires qui échappent si souvent aux nègres insouciants. Mais c’était l’heure ou quelques-unes des négresses étaient dans l’habitude d’étaler leurs charmes au soleil, et leurs belles toilettes d’été à leurs admirateurs, et aucune ne paraissait : le devant de la maison, la pelouse, les cours, tout était vide. C’était d’un sinistre augure ; et, attachant la bride de mon cheval à un poteau, je courus vers la partie des bâtiments qu’habitait Grace.

En entrant dans le corridor qui conduisait à l’appartement de ma sœur, j’eus explication de cette solitude qui m’avait effrayé. Six à sept négresses étaient agenouillées près de la porte, et je pouvais entendre la voix de Lucie lisant d’un ton lent et solennel quelques-unes des prières et des oraisons qu’on récite près des mourants. Jamais cette voix, naturellement si mélodieuse, ne m’avait paru si douce et si touchante. La moindre inflexion se faisait entendre, et l’on sentait, à la sainte émotion avec laquelle chaque syllabe s’échappait du cœur, que la chère et pieuse créature se mettait réellement en présence de l’Être qu’elle invoquait. Qu’on dise que les formes de la liturgie diminuent la ferveur de la prière ! Il peut en être ainsi pour ceux qui sont tellement concentrés en eux-mêmes quand ils se mettent en rapport avec Dieu, qu’il faut que leurs pensées revêtent leur langage, tout uniforme, tout incohérent qu’il puisse être, pour s’exhaler en prières. Oui, mais ne devrait-on pas réfléchir que, quand on prie en commun, ces pieuses improvisations qui s’adressent à tous ceux qui écoutent, peuvent produire des résultats tout autres que ceux qu’on en attend ? Aujourd’hui, — qu’on permette cette réflexion à un vieillard qui a vécu, et qui espère mourir dans le sein de l’église anglo-américaine, — aujourd’hui, que le christianisme ne semble que trop souvent dégénérer en querelles de sectes, oubliant la première des vertus, la charité, je ne puis me rappeler cette scène solennelle, sans me demander s’il est quelqu’un au monde qui ayant entendu, comme moi, Lucie réciter la prière que le Christ enseigna lui-même à ses disciples, eût pu croire un instant que le cœur ne se mettait pas en harmonie parfaite avec les paroles qu’elle répétait.

À peine la voix de Lucie avait-elle cessé de se faire entendre, que je passai au milieu des négresses encore agenouillées, et j’entrai dans la chambre de ma sœur. Grace était appuyée sur une chaise longue, les yeux fermés, les mains jointes, mais à genoux, et absorbée dans une pieuse méditation. Elle ne m’entendit pas, et je restai un instant debout auprès d’elle, ne sachant si je devais l’avertir de ma présence. Dans ce moment, je surpris le regard de Lucie, qui semblait vouloir me parler. L’appartement de Grace se composait de trois ou quatre petites pièces qui communiquaient entre elles. Lucie passa dans celle qui lui servait en quelque sorte de boudoir, quoique ce nom fût encore inconnu aux États-Unis ; et, sur un signe qu’elle m’avait, fait, je m’empressai de la suivre.

— Mon père est-il ici ? demanda Lucie ; et cette question me surprit ; car elle devait savoir qu’il comptait rester au presbytère, pour se tenir prêt à réciter l’office du soir.

— Non ; vous savez qu’il doit retourner à l’église.

— Je l’ai envoyé chercher, Miles ; et elle ajouta en me serrant la main avec la tendresse d’une mère pour un enfant chéri : — Mon bon Miles, c’est le moment de rassembler tout votre courage !

— Ma sœur est-elle plus mal ? demandai-je d’une voix étouffée ; car, tout préparé que j’étais à un dénouement fatal, je ne pouvais croire qu’il fût encore si prochain.

— Plus mal, Miles ? c’est ce que nous ne devons pas dire quand nous la voyons si admirablement disposée à paraître devant son Dieu. Mais je ne veux rien vous cacher. Il n’y a pas une heure que Grace m’a dit que le moment approchait. Elle se sent mourir par degrés, et son courage et sa résignation sont admirables. Elle n’a pas voulu que je vous fisse prévenir, disant que vous arriveriez toujours à temps. Mais j’ai envoyé chercher mon père, et il ne peut tarder à arriver.

— Bon Dieu ! est-ce que vous pensez vraiment, Lucie, que le danger soit imminent ?

— Puisque c’est la volonté de Dieu de nous reprendre, Miles, je ne puis qu’admirer que sa fin soit si douce, et, à tous égards, si paisible.

Tant que la mémoire ne m’aura pas complètement abandonné, j’aurai toujours devant les yeux l’image de Lucie, telle qu’elle m’apparut dans ce moment. Elle aimait Grace comme une tendre sœur, avec tout le dévouement dont un cœur de femme est capable ; et cependant, au moment où elle regardait comme son devoir de me faire une communication si douloureuse, c’était pour moi seul qu’elle semblait inquiète et tourmentée. Elle avait raisonné sa douleur ; et résignée, confiante, disposée à prévoir tout ce que sa foi sincère lui avait appris à espérer, je crois fermement que le sort de ma sœur lui paraissait plutôt digne d’envie que de regret, malgré sa sollicitude si poignante à mon égard. Cette généreuse abnégation me toucha vivement, en même temps qu’elle m’éleva au-dessus de moi-même, en me donnant la force de me maîtriser à un point que je n’aurais jamais cru possible. Je rougissais de laisser voir tout ce que je souffrais en présence de tant de courage, et cela de la part d’une personne dont le cœur était le siège des plus tendres affections humaines. Le sourire mélancolique qui se montra un moment sur les lèvres de Lucie pendant qu’elle parlait, respirait l’espérance et la foi du chrétien.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! dis-je à voix basse ; le ciel est une place plus convenable pour une âme pareille que les demeures des hommes.

Lucie me serra la main, et parut soulagée par ce semblant de courage. Elle m’engagea à rester où j’étais jusqu’à ce qu’elle eût appris à Grace que j’étais revenu de l’église. Je pus voir à travers la porte entrouverte que les négresses s’étaient retirées, et j’entendis bientôt le pas de M. Hardinge qui entrait dans la pièce attenante à celle où j’étais et qui servait en quelque sorte d’antichambre pour ceux qui venaient à la chambre de la malade de cette autre partie de la maison. J’allai au-devant de mon excellent tuteur.

— Dieu ait pitié de nous, mon cher enfant ! dit le ministre d’un ton d’affliction autant que de prière ; oui, de nous, car Grace m’a toujours été aussi chère que ma propre fille. Je savais que le coup devait venir, et j’ai prié le Seigneur de nous y préparer, et de le faire servir à notre sanctification à tous ; mais néanmoins, la mort est venue littéralement au moment où personne ne l’attendait. Je voudrais avoir tout ce qu’il faut pour écrire, Miles ; et je vous prie de donner des ordres pour qu’un de vos gens soit prêt à partir dans une demi-heure pour porter ma lettre.

— Si c’est pour consulter de nouveaux médecins, je crains bien, mon cher Monsieur, que ce ne soit une démarche inutile. Tous ceux que nous avons vus ont été d’accord qu’il n’y avait rien de plus à faire que ce qui a été prescrit. Néanmoins, je serai plus tranquille si l’on, peut décider le docteur Bard à traverser le fleuve, et j’avais déjà songé à lui dépêcher Neb une seconde fois.

— Soit, répondit M. Hardinge en tirant à lui une petite table sur laquelle étaient quelques prescriptions écrites plutôt pour la forme que dans l’espoir du bien qu’elles pouvaient produire, et en se mettant à écrire tout en parlant : — soit, et en même temps Neb pourra mettre cette lettre à la poste sur l’autre rive ; de cette manière elle parviendra plus vite à Rupert.

— À Rupert ? m’écriai-je avec une expression que je regrettai sur-le-champ.

— Sans doute ; nous ne pouvons nous dispenser de l’avertir. Il a toujours été comme un frère pour Grace, et le pauvre garçon nous en voudrait si nous négligions de le prévenir dans une occasion semblable. Vous paraissez surpris de ma détermination ; et pourquoi donc, Miles ?

— Rupert est aux Sources, Monsieur, heureux dans la société de miss Merton ; ne vaudrait-il pas mieux lui laisser ignorer… ?

— Que penseriez-vous, Miles, si Lucie était sur son lit de mort, et que je négligeasse de vous en informer ?

— Ah ! Monsieur ! — et je jetai sur le bon vieillard des yeux si hagards, que, malgré toute sa simplicité, il ne put s’empêcher de voir quelle immense différence je faisais entre la supposition et la réalité.

— Il est vrai, mon pauvre Miles, ajouta M. Hardinge, comme pour s’excuser ; j’avais tort ; mais que voulez-vous ? Je commençais à espérer que, comme autrefois, vous ne regardiez plus Lucie qu’avec des yeux de frère. Mais ce n’est pas une raison pour oublier Rupert ; et voici ma lettre déjà faite.

— Il sera trop tard, Monsieur, dis-je d’une voix rauque ; ma pauvre sœur ne passera pas la journée.

Je m’aperçus que M. Hardinge n’était pas préparé à cette annonce. Il pâlit, et sa main tremblait pendant qu’il cachetait la lettre. Néanmoins je découvris plus tard qu’il l’avait envoyée.

— Si Dieu en a décidé ainsi dans sa sagesse, murmura l’excellent ministre, nous ne pouvons que nous soumettre. Mais Rupert peut du moins arriver à temps pour rendre les derniers devoirs à la sainte pour qui le ciel se sera ouvert.

Il n’y avait pas moyen de résister à tant de simplicité et de bonté de cœur ; au surplus, nous fûmes appelés dans cet instant auprès de Grace. Elle avait les yeux ouverts. Un frisson me saisit en voyant leur expression surnaturelle. Rien n’indiquait l’approche de la mort sous son aspect hideux ; mais c’était déjà cette espèce de rayonnement d’une âme qui se sent au moment de passer à un nouvel état d’existence. Je n’assurerais pas que je ne ressentis pas une impression douloureuse à la pensée que ma sœur pouvait être complétement heureuse sans que je fusse pour rien dans son bonheur. Nous sommes tous si égoïstes que ce sentiment se mêle presque toujours plus ou moins à nos pensées même les plus pures et les plus innocentes.

Mais Grace elle-même ne pouvait secouer entièrement le lien des affections terrestres tant que son âme restait prisonnière dans sa demeure mortelle. Au contraire, chaque regard qu’elle jetait sur nous respirait le plus tendre attachement. Elle était d’une faiblesse effrayante ; la mort semblait se hâter pour la délivrer le plus doucement possible ; et cependant l’intérêt qu’elle nous portait la soutint au point de lui donner la force de nous dire tout ce qu’elle désirait. Sur un signe qu’elle me fit, je m’agenouillai auprès d’elle, et je soutins sa tête sur ma poitrine, autant que possible dans l’attitude où nous avions passé tant d’heures ensemble pendant sa maladie. M. Hardinge, debout derrière nous, prononçait à voix basse, mais distinctement, quelques-uns des passages les plus sublimes de l’Écriture ; de ceux qui renferment les consolations les plus touchantes pour l’âme qui prend son essor vers le ciel. Quant à Lucie, elle était toujours là où sa présence était le plus nécessaire, et les yeux de Grace étaient souvent tournés vers elle avec une expression ineffable de de reconnaissance et d’amour.

— L’heure approche, mon frère, dit tout bas Grace, la tête toujours appuyée sur mon sein. N’oubliez pas qu’en mourant je demande pardon pardon autant pour ceux qui peuvent m’avoir offensée que pour moi-même. Songez que vous me l’avez promis ; ne faites rien qui puisse affliger Lucie et son père.

— Je vous comprends, ma bonne sœur, lui dis-je du même ton. Vous avez ma parole ; soyez sûre que je la tiendrai.

Un léger serrement de main me prouva la satisfaction que cette assurance lui causait.

À dater de ce moment, il me sembla que Grace était de moins en moins attachée aux choses de ce monde. Seulement son affection pour tout ce qu’elle aimait se montra jusqu’au dernier moment.

— Laissez entrer tous les esclaves qui pourraient désirer de me voir, dit-elle en se soulevant pour accomplir ce qu’elle regardait comme un dernier devoir. Je ne puis jamais reconnaître tout ce qu’ils ont fait pour moi ; mais je compte sur vous, Miles, pour acquitter ma dette.

Lucie sortit sans bruit, et, l’instant d’après, le petit cortège s’approcha lentement. La douleur de ces êtres essentiellement primitifs et incapables de se modérer est ordinairement bruyante et désordonnée, comme leur joie ; mais Lucie, la douce mais énergique Lucie, leur avait fait des recommandations si sévères qu’ils parvinrent à se contenir.

Grace parla à toutes les négresses, prenant congé de chacune d’elles avec bonté, en même temps qu’elle leur donnait de salutaires conseils. Tous les vieillards furent aussi l’objet d’une attention particulière.

— Allez, mes amis, et réjouissez-vous de ce que je vais être sitôt délivrée des soucis de ce monde, dit-elle dès que la triste cérémonie fut terminée. Priez pour moi et pour vous-mêmes. Mon frère connaît mes intentions à votre égard ; il veillera à ce qu’elles soient exécutées. Dieu soit toujours avec vous, mes amis !

Tel était l’ascendant que Lucie avait pris sur ces bonnes et simples créatures depuis le peu de temps qu’elles étaient placées sous sa douce, mais sage direction, qu’elles se retirèrent toutes dans le même silence qu’elles avaient observé en entrant, mais ce n’était que par les efforts les plus énergiques qu’elles avaient pu contenir les éclats ordinaires de leur désespoir, et plus d’une joue était sillonnée de armes. Je m’étais retirée dans l’embrasure d’une fenêtre pour cacher mon émotion, quand un bruit qui se fit dans les broussailles au-dessous de moi frappa mon oreille. Je regardai : Neb était étendu tout de son long, mordant littéralement la terre dans l’agonie de sa douleur, et parvenant à étouffer ainsi ses gémissements de peur qu’ils n’arrivassent jusqu’à sa jeune maîtresse, et qu’ils ne troublassent son repos. Je sus ensuite qu’il restait là pour être à portée de recevoir des nouvelles que Chloé lui transmettait de moment en moment. Lucie me rappela bientôt, Grace ayant exprimé le désir de m’avoir auprès d’elle.

— Notre séparation ne sera que d’un instant, et nous nous retrouverons de nouveau tous ensemble, dit-elle d’une voix si claire et si distincte qu’elle nous fit tressaillir. La mort en s’approchant nous place sur une hauteur d’où nous pouvons voir le monde et toutes ses vanités d’un seul coup d’œil.

Je pressai la pauvre enfant contre mon cœur, comme pour témoigner, malgré moi, combien il m’était difficile de regarder sa perte avec cette philosophie religieuse qu’elle cherchait à m’inculquer.

— Ne vous désolez pas, Miles, ajouta-t-elle ; du courage, Dieu vous adoucira cette épreuve, et il saura la faire tourner à votre avantage éternel.

Voyant que je ne répondais rien, Grace fit un effort pour regarder de mon côté, et elle reprit d’un air attendri :

— Pauvre Miles ! je voudrais presque que nous fissions ensemble le grand voyage ! Vous avez été toujours pour moi un si bon, un si tendre frère ! Il m’en coûte de vous laisser presque seul dans ce monde. Mais vous aurez M. Hardinge et notre Lucie.

Elle s’arrêta, et son regard erra de moi à Lucie qui sanglotait à genoux. Elle semblait au moment d’exprimer un désir ou quelque regret qui se rattachait à nous deux : mais elle se contint, quoique son regard fût trop éloquent pour que je pusse m’y méprendre. Sans doute elle pensa qu’il était trop tard, puisque Lucie avait donné son cœur à André Drewett. En ce moment, les paroles de Neb me revinrent malgré moi à la mémoires : « Maître, je voudrais que ni vous ni moi nous n’eussions jamais vu l’eau salée. » Mais je chassai aussitôt cette idée ; et Grace elle-même sentait trop clairement que ses minutes étaient comptées pour s’y arrêter longtemps.

— La toute miséricordieuse Providence arrangera tout pour le mieux, murmura-t-elle, pendant que son esprit cherchait à se concentrer uniquement sur sa situation. Mais elle nous aimait trop, Lucie et moi, pour avoir pu ne pas s’occuper de notre avenir, même à l’heure de la mort.

M. Hardinge se mit alors à genoux, et le quart d’heure qui suivit se passa en prières. Quand il se releva, Grace, les yeux empreints d’une sérénité toute divine, lui donna la main, et, d’une voix distincte, elle le remercia des soins qu’il avait prodigués à de pauvres orphelins et appela sur lui les bénédictions du ciel. Cette scène inattendue et si touchante d’une jeune fille bénissant un vieillard enleva au bon ministre tout son courage ; il tomba sur une chaise, et sanglota amèrement. Ses gémissements firent sortir Lucie de l’espèce d’anéantissement dans lequel elle était plongée, et elle regarda avec stupeur les cheveux gris de son père, pendant qu’il était entraîné par la force de son émotion. Mais des sentiments de cette nature ne pouvaient dominer longtemps un homme du caractère de M. Hardinge, et il reprit bientôt autant de sang-froid qu’il était possible d’en conserver auprès d’un lit de mort.

— On peut croire que je suis bien jeune pour mourir, reprit Grace, mais je suis déjà fatiguée du monde, et je remercie Dieu de me rappeler dès à présent. Lucie, ma bien-aimée, ouvrez les rideaux de la fenêtre en face, que je puisse voir encore une fois ce cher Clawbonny ; ce sera mon dernier regard sur le monde extérieur.

Ce désir de prendre congé d’objets inanimés, qu’on a connus, qu’on a aimés longtemps, est assez général à l’heure suprême. Il n’est pas dans notre nature de quitter pour jamais ce bel univers, sans jeter un dernier regard derrière nous. La main du divin Créateur avait imprimé ce jour-là un caractère particulier de beauté à mon petit domaine ; un saint repos semblait planer en quelque sorte sur les vergers, sur les prairies, sur les collines boisées. Le lit de Grace avait été placé exprès de manière à ce que, sans se déranger, elle pût découvrir toute la ferme, et ç’avait été pour elle une douce distraction, pendant ses longues heures de retraite, de pouvoir contempler des scènes si familières et si chéries. Je vis ses lèvres remuer, pendant qu’elle y jetait un dernier regard, et je suis convaincu que quelque sentiment particulier, se rattachant au passé, s’éveilla dans son âme à ce moment solennel. Je suivis la direction de ses yeux, et je m’aperçus qu’ils étaient fixés sur le petit bois ou Rupert et moi nous avions rencontré les deux amies à notre retour de la mer ; but ordinaire de nos promenades, lieu favori qui, sans doute, avait été témoin de plus d’une tendre confidence entre Grace et son amant parjure. La mort avait beau faire déjà sentir son aiguillon, son cœur de femme ne pouvait rester fermé aux impressions produites par un pareil spectacle. En vain les rayons étincelants du soleil inondaient tout le paysage de flots de lumière ; en vain les prairies étalaient leurs robes de fleurs ; les bois, les teintes variées de leur verdure américaine ; les oiseaux, leur brillant plumage, pendant que l’air retentissait de leurs joyeux concerts ; l’imagination de Grace se retraçait d’autres scènes qui se rapportaient au sentiment dominant de sa vie ; je sentis qu’elle tremblait, pendant qu’elle s’appuyait sur mon bras, et, ayant penché la tête vers elle, je pus distinguer quelques paroles qui me montrèrent clairement qu’elle priait pour Rupert. Dès qu’elle eut achevé, elle demanda d’elle-même qu’on fermât le rideau, pour chasser à jamais toute pensée du dehors.

Quelle heure que celle qui suivit ! M. Hardinge et Lucie en passèrent une grande partie à genoux, priant tout bas, pour ne pas troubler la malade. Ces souvenirs de Rupert, rappelés par la vue du bois, ce regard prolongé, jeté sur les scènes de son enfance, portèrent-ils le dernier coup à cette frêle organisation déjà si ébranlée, ou bien le lien mystérieux qui unit si intimement la partie immortelle de notre être à son enveloppe matérielle, allait-il se détachant de plus en plus de lui-même, c’est ce qu’il m’est impossible de décider ; mais, à partir de ce moment, l’affaiblissement fut à son comble ; les pensées de Grace, bien que toujours appuyées sur la foi et sur l’espérance chrétienne, prirent quelque chose de vague et de décousu, et s’emprégnirent en quelque sorte d’une simplicité enfantine ; mais ses facultés avaient beau s’affaiblir, il y avait en elle une beauté morale que rien ne pouvait ternir. À peine faisait-elle le plus léger mouvement ; ses mains étaient jointes, et ses yeux se portaient de temps en temps vers le ciel. Enfin elle parut se ranimer un peu et observer des objets extérieurs.

— Lucie, dit-elle, qu’est devenu Rupert ? Sait-il que je suis mourante ? Pourquoi n’est-il pas venu me voir pour la dernière fois ?

Il est inutile de dire quelle impression cette brusque demande fit sur Lucie et sur moi. Lucie cacha sa figure dans ses mains sans répondre ; mais le bon M. Hardinge, qui ne savait rien de nos tristes secrets, se hâta de disculper son fils.

— Rupert a été prévenu par moi, ma chère enfant, dit-il, et, quoiqu’il soit tout entier à son amour et à miss Merton, il ne manquera pas d’accourir dès qu’il aura reçu ma lettre.

— Miss Merton ! répéta Grace en passant la main sur son front ; qui est-elle ? Je ne me rappelle personne de ce nom.

Nous comprîmes alors à quel point l’intelligence de la pauvre malade était affaiblie, et nous nous gardâmes bien de chercher à donner une direction plus vraie à ses pensées ; nous ne pouvions qu’écouter et pleurer. L’instant d’après, elle passa son bras autour du cou de Lucie, et l’attira vers elle avec une grâce enfantine :

— Lucie, ma chère, reprit-elle, il faut que nous détournions ces fous de garçons de cette idée d’aller en mer. Si le père de Miles et l’arrière grand-père de Rupert ont été marins, ce n’est pas une raison pour qu’ils le soient aussi.

Elle s’arrêta, parut réfléchir, et se tourna vers moi ; elle me considéra longtemps avec un tendre intérêt, comme le jour où nous avions eu notre première conférence dans la salle de famille. Elle eut encore assez de force pour soulever sa main amaigrie, la passant sur mon front, et jouant avec mes cheveux comme au temps de notre enfance.

— Miles, murmura la chère ange, car sa voix commençait à lui manquer, vous rappelez-vous ce que notre mère nous disait, de toujours dire la vérité ? Vous êtes un honnête garçon, cher frère, et ce n’est pas vous qui diriez jamais autre chose que ce que vous pensez. Je voudrais que Rupert eût autant de franchise.

Ce fut la première, la seule parole de Grace qui indiquât jamais qu’elle eût reconnu quelque défaut à Rupert. Plut à Dieu qu’elle eût été éclairée plus tôt ! mais c’est souhaiter à l’enfant le discernement et l’intelligence de la femme. La main de ma sœur était toujours sur mon front, et je ne l’aurais point déplacée, dans ce moment d’angoisses, pour acquérir la certitude d’être aimé de Lucie.

— Voyez, reprit ma sœur, comme son teint est bruni, quoique son front soit blanc ; je doute que ma mère le reconnût, Lucie ? Est-ce que Rupert est devenu aussi brun ?

— Rupert n’a pas voyagé autant que Miles, répondit Lucie d’une voix saccadée, tandis que le bras de Grace l’entourait toujours.

Cette voix si connue parut éveiller une nouvelle série d’idées.

— Lucie, demanda ma sœur, aimez-vous toujours Miles, comme lorsque nous étions enfants ?

— J’ai toujours eu, je conserverai toujours une profonde affection pour Miles Wallingford, répondit Lucie avec assurance.

Grace se tourna alors vers moi ; le bras qui était resté suspendu au cou de Lucie retomba de lassitude, et, depuis lors, ses yeux restèrent attachés sur les miens. Mes sanglots éclataient malgré moi. Tout à coup nous entendîmes sa voix prier avec une ferveur qui la rendait distincte ; les paroles qu’elle prononça respiraient l’attachement sans bornes qu’elle n’avait cessé de me porter depuis mon enfance : — Père tout-puissant, disait-elle, jette un regard de bonté sur ce frère chéri ; ne l’abandonne pas aux jours des épreuves, et, quand tu le jugeras convenable, appelle-le, par les mérites du Sauveur, dans la demeure de la félicité éternelle !

Ce furent les dernières paroles que Grace Wallingford prononça jamais. Sa vie se prolongea encore pendant dix minutes, et elle mourut sur mon sein comme l’enfant qui rend le dernier soupir dans les bras de sa mère. Ses lèvres s’entrouvrirent plusieurs fois ; je crus saisir le nom de Lucie, mais j’ai sujet de croire qu’elle pria pour nous tous, sans excepter Rupert, jusqu’au moment où elle cessa d’exister !