Lucie Hardinge/Chapitre 9

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 102-113).




CHAPITRE IX.


Je savais qu’il fallait nous séparer, — aucune jouissance au monde ne pouvait te sauver d’une mort prématurée. Ces yeux éteints, où se lisait pourtant jusqu’au dernier moment toute la tendresse d’une sœur ; ces lèvres si pâles, qui se collaient si doucement sur ma joue, cette voix, — hélas, tu ne pouvais qu’essayer de parler ! — tout prédisent ton destin ; je le sentais au fond du cœur, le coup avait porté. — Je savais qu’il fallait nous séparer.
Sprague.



C’est au retour d’une semblable cérémonie que le sentiment de la perte qu’on a faite se manifeste avec le plus de force. Le corps a été éloigné de nos yeux ; mais le vide qui s’est fait autour de nous n’en a été que plus grand encore. Chaque pas, en nous rappelant un souvenir, ravive une douleur ; et combien je l’éprouvai pendant le peu de temps que je restai encore à Clawbonny !

Je n’avais pas vu Rupert à l’enterrement. Je savais qu’il y était ; mais Lucie et lui avaient su s’y prendre de manière à me dérober sa présence. Jacques Wallingford, qui connaissait mes rapports intimes avec les Hardinge, pensant me faire plaisir, me dit, pendant que nous revenions à la maison, que le jeune M. Hardinge était parvenu, à force de diligence, à arriver à temps pour la cérémonie. Je suppose que Lucie, sous prétexte d’avoir besoin de son bras, avait gardé son frère au presbytère jusqu’à ce que je fusse rentré.

En arrivant, je vis tous nos amis, et je les remerciai moi-même de la preuve d’attachement qu’ils nous avaient donnée. Ce devoir accompli, ils prirent tous congé de moi, à l’exception de Jacques Wallingford, qui me tint compagnie. Quelle maison c’était à présent que Clawbonny ! Les esclaves marchaient sur la pointe du pied, comme s’ils craignaient de troubler le repos de la défunte ; tout bruit, toute dissipation avaient cessé ; et aucun rire joyeux ne se faisait plus entendre.

Aucun des Hardinge ne revint dîner ; le bon ministre m’écrivit un billet pour me dire qu’il viendrait me voir dans la soirée, après que tout le monde serait parti. Je dînai donc tête à tête avec Jacques Wallingford. Mon cousin, dans le but évident de détourner mes pensées de la scène du matin, se mit à me parler des sujets qu’il devait croire les plus propres à m’intéresser. Au lieu de se jeter dans des lieux communs dont la maladresse révolte au lieu de distraire, il eut le bon esprit de rattacher la conversation à la perte même que je venais de faire.

— Je suppose, cousin, que vous vous remettrez en mer dès que votre bâtiment sera prêt, me dit-il. C’est un moment de grande activité pour le commerce, et celui qui reste les bras croisés perd des occasions d’or.

— L’or n’a plus de charmes pour moi, mon cousin, répondis-je tristement. Je suis plus riche maintenant qu’il n’est nécessaire pour le peu de besoins que j’ai, et comme il est probable que je ne me marierai jamais, je ne vois pas grand intérêt à me fatiguer davantage. Cependant je m’embarquerai sur mon bâtiment, et cela le plus tôt possible. Pour rien au monde je ne voudrais passer ici l’été, et j’aime la mer. Oui, oui, il faut que j’entreprenne un voyage sans délai ; c’est le parti le plus sage.

— Voilà parler en homme ! Il n’y a point de poules mouillées parmi les Wallingford, et vous êtes de la vraie roche. Mais pourquoi ne jamais vous marier, Miles ? Votre père était marin, et il s’est marié. J’ai toujours entendu dire qu’il s’en était très-bien trouvé.

— Mon père a été heureux en ménage, je le sais ; mais néanmoins je sens que je resterai garçon.

— En ce cas, que deviendra Clawbonny ? demanda Jacques Wallingford tout crûment.

Je ne pus m’empêcher de sourire de la question. Je le regardais comme mon héritier, quoique légalement mes biens eussent dû passer à d’autres parents ; mais il est probable que Jacques, qui était beaucoup plus âgé que moi, ne s’était jamais arrêté à la pensée qu’il pût me survivre.

— Je ferai un nouveau testament dès que je serai arrivé à New-York, et je vous laisserai Clawbonny, répondis-je sans hésiter, — car c’était la pensée qui m’était venue du premier moment que je l’avais vu ; — vous êtes la personne qui y avez le plus de droits, et si vous me survivez, la propriété est à vous.

— Miles, j’aime cela ! s’écria mon cousin avec une sincérité étrange en étendant la main pour prendre la mienne, qu’il serra de toutes ses forces ; vous avez raison ; je dois être l’héritier du bien si vous mourez sans enfants, quand même vous laisseriez une veuve.

Cela fut dit si naturellement que j’en fus moins choqué que surpris. Je savais que Jacques Wallingford aimait l’argent, et quand cette passion est portée à un certain degré, elle fausse le jugement et fait quelquefois heurter les convenances. J’aurais voulu que mon cousin n’eût pas parlé ainsi, mais mes intentions en sa faveur n’en étaient nullement ébranlées.

— Vous êtes plus disposé à conseiller à vos amis de se marier qu’à leur donner l’exemple, répondis-je, voulant détourner un peu la conversation. Vous qui avez près de cinquante ans, vous êtes encore garçon.

— Et je resterai tel toute ma vie. Il y a eu un temps où j’aurais pu me marier, si j’avais été riche ; maintenant que je suis raisonnablement riche, je trouve d’autres objets pour y attacher mes affections. Mais ce n’est pas une raison pour que vous ne me laissiez pas Clawbonny, quoiqu’il soit probable que je ne vivrai pas assez pour en hériter. Néanmoins, c’est un bien de famille, et il ne doit pas sortir du nom. Je craignais toujours, si vous aviez fait naufrage, ou si vous aviez été enlevé par une de ces fièvres pernicieuses qui emportent quelquefois les marins, que le bien ne passât à des femmes, et qu’il n’y eût plus un Wallingford à Clawbonny. Miles, je ne vous envie pas du tout cette propriété ; jouissez-en tant que vous pourrez, cousin ; mais ce serait pour moi un crève-cœur de tous les diables de savoir que c’est un de ces Hazens, ou de ces Morgans, ou ces Vander-Schamps, qui en seraient en possession. — C’étaient les noms des enfants d’autant de miss Wallingford, mes tantes ou grand-tantes. — Quelques-uns peuvent être plus rapprochés de vous d’un demi degré peut-être, mais aucun ne tient d’aussi près à Clawbonny — c’est un Wallingford qu’il faut à Clawbonny.

Cet aplomb imperturbable m’amusait malgré moi, et j’étais disposé à poursuivre la conversation, pour mieux connaître le caractère de mon cousin.

— Et si nous ne nous marions ni l’un ni l’autre, et que nous mourions garçons, lui dis-je, que deviendra Clawbonny pour le coup ?

— J’y ai pensé, Miles, et voici ma réponse. Si cela arrive, et qu’il ne reste aucun Wallingford, du moins aucun Wallingford ne vivra pour savoir que c’est un Van-der-dunder-Schamps — je m’embrouille avec tous ces noms hollandais — qui demeure dans la maison de ses pères, et il n’y aura point de mal. Mais il y a d’autres Wallingford que vous et moi.

— Comment donc ? voilà du nouveau ! j’avais toujours cru que nous étions les deux derniers ?

— Non : Miles Ier laissa deux fils : l’aîné, dont nous descendons, et un autre qui passa dans la colonie de New-Jersey, et dont les descendants existent encore. Celui de nous deux qui survivra peut aller chercher là un héritier, si bon lui semble. Mais n’oubliez pas que je viens avant eux, dans tous les cas.

J’assurai mon cousin qu’il passerait avant eux sans contredit, et je changeai de discours ; car, franchement, la manière dont il parlait commençait à me déplaire. Je le priai de m’excuser et je me retirai dans ma chambre, pendant qu’il allait, disait-il, jeter un coup d’œil sur le bien de ses ancêtres, qu’il n’avait pas encore eu le loisir d’examiner en détail.

Il faisait tout à fait nuit quand j’entendis le bruit d’une voiture ; c’était celle de Lucie, et M. Hardinge monta bientôt auprès de moi. Il s’informa d’abord de ma santé, et me témoigna l’intérêt le plus paternel ; après quoi il ajouta :

— Rupert est ici. Je l’ai amené pour vous voir. Lucie et lui paraissaient croire qu’il valait mieux ne pas vous déranger ce soir ; mais je vous connais mieux. Qui doit être auprès de vous dans ces moments pénibles, mon cher Miles, si ce n’est Rupert, votre ancien ami, le compagnon de votre enfance, je pourrais presque dire votre frère ?

— Mon frère ! et pourtant je me contins. Grace avait reçu ma promesse solennelle, Lucie également : Rupert n’avait rien à appréhender. Je demandai même à le voir, priant seulement qu’on nous laissât seuls ensemble. J’attendis quelques minutes sans le voir paraître. Enfin la porte de ma chambre s’ouvrit, et Chloé m’apporta un billet. Il était de Lucie, et conçu en ces termes : Miles, pour elle, pour moi, contenez-vous ! — Chère Lucie ! elle n’avait pas sujet de s’alarmer. L’image de Grace semblait me sourire, et m’encourager au nouveau sacrifice que j’allais lui faire.

Enfin Rupert parut. Lucie l’avait retenu jusqu’à ce qu’elle fût bien sûre que son billet m’avait été remis. Ses manières humbles et réservées vinrent en aide à mes bonnes résolutions. S’il s’était avancé pour prendre ma main, s’il avait cherché à balbutier quelques paroles de consolation, qui sait ce qui aurait pu arriver ? Mais il montra, dans le premier moment, de la discrétion, du respect, de la réserve plutôt que de la familiarité ; et il eut le tact ou la prudence de ne faire aucune allusion à la triste circonstance qui l’avait amené à Clawbonny. Je l’invitai à s’asseoir ; il n’en fit rien, et se tint debout à quelque distance, preuve qu’il ne comptait pas prolonger sa visite. Je n’en étais pas fâché, et je résolus d’entrer sur-le-champ en matière ; car j’avais un devoir sacré à remplir, et je désirais m’en acquitter sans délai.

— Je suis bien aise, monsieur Hardinge, dis-je après quelques phrases banales échangées entre nous, que l’occasion se présente aussi promptement de vous entretenir d’une affaire qui m’a été recommandée par Grace, et que je voudrais terminer le plus vite possible.

— Par Grace ! — par miss Wallingford ! balbutia Rupert en reculant de surprise. Ce sera pour moi un grand honneur, — je veux dire, un triste plaisir de chercher à remplir ses désirs, quels qu’ils soient. Personne n’a jamais eu plus de droits à mon respect, monsieur Wallingford, et je la regarderai toujours comme l’une des femmes les plus aimables et les plus accomplies qu’il m’ait été donné de connaître.

Je n’eus plus de peine dès lors à me contenir ; car il était facile de voir que Rupert savait à peine ce qu’il disait. Avec un pareil homme, je ne voyais pas grande nécessité d’user de réserve ou de ménagements extraordinaires.

— Vous savez sans doute deux circonstances de l’histoire de notre famille, dis-je alors sans circonlocution : la première c’est que ma sœur aurait été à la tête d’une petite fortune, si elle avait atteint l’âge de vingt et un ans ; la seconde, c’est qu’elle est morte à vingt ans.

La surprise de Rupert fut cette fois plus naturelle, et il m’écouta avec un intérêt, — Je rougis de le dire pour l’honneur de l’humanité, — très-naturel aussi.

— Étant mineure, elle ne pouvait point faire de testament ; mais ses volontés, qu’elle m’a exprimées, n’en sont pas moins sacrées à mes yeux, et je dois m’y conformer. Elle a laissé un peu moins de vingt-deux mille dollars, tout compris ; elle en a consacré une faible partie à donner un souvenir d’amitié à votre sœur, et à faire quelques œuvres charitables ; la somme ronde de vingt mille dollars qui restera ensuite, c’est à vous qu’elle la lègue.

— À moi ! monsieur Wallingford ! — Miles ! ai-je bien entendu ?

— À vous, monsieur Hardinge ; c’est le dernier vœu de ma sœur, et elle vous le dit dans cette lettre, que j’ai été chargé de vous remettre, en vous faisant part de ces dispositions.

Je lui donnai, en finissant, la lettre de Grace, et je me mis à un bureau pour écrire pendant qu’il la lisait. Tout occupé que j’étais, je ne pus m’empêcher de jeter de temps en temps un regard sur Rupert pour observer l’effet que produisaient sur lui les dernières paroles de celle qu’il avait fait autrefois profession d’aimer. Je ne voudrais pas être injuste, même à l’égard de Rupert Hardinge. Il éprouva une agitation effrayante, et il marcha quelque temps à grands pas, sans parler. Je crus même entendre un soupir mal comprimé. J’eus la compassion de feindre d’être absorbé dans mon travail, pour lui laisser le temps de se remettre. Ce ne fut pas long ; car les bonnes impressions n’étaient guère durables chez lui, et je le connaissais assez pour distinguer bientôt sur sa physionomie une lueur de satisfaction à la perspective de se voir en possession d’une somme si considérable.

— Dans des circonstances semblables, dis-je enfin en me levant, il vaut mieux en finir sur-le-champ. Voici un billet à votre ordre de vingt mille dollars, payable à la banque de New-York à dix jours de vue ; les fonds seront faits à l’échéance, et ce sera une affaire terminée.

— Je ne sais, Wallingford, si je dois accepter une somme aussi considérable. Que dirait mon père. Lucie, le monde même ?

— Ni votre père, ni Lucie, ni le monde n’en sauront rien, Monsieur, à moins que vous ne jugiez à propos de le leur apprendre. Pour moi, je ne parlerai pas de ce legs ; et je vous avoue que, pour ma sœur, je préfère que vous en fassiez autant.

— Eh bien ! monsieur Wallingford, répondit Rupert en mettant tranquillement le billet dans son portefeuille, j’y songerai, et s’il m’est possible de me rendre aux désirs de cette pauvre Grace, je n’y manquerai pas. Je ne sais ce que j’aurais pu lui refuser, et tous mes efforts tendront à honorer sa mémoire. Mais je respecte votre douleur, et je vais vous laisser. Vous connaîtrez ma détermination sous peu de jours.

Rupert se retira en emportant le billet. Je ne fis aucun effort pour le retenir, et je ne fus pas fâché d’apprendre qu’il était retourné au presbytère pour y passer la nuit ; sa sœur l’avait emmené. Le lendemain il se rendit à New-York, sans m’envoyer aucun message, et gardant le billet par conséquent ; deux jours après il partait pour aller rejoindre les Merton.

Jacques Wallingford me quitta le lendemain des obsèques, promettant de me revoir à la ville. — N’oubliez pas le testament, Miles, me dit ce singulier homme en me secouant la main ; et vous me montrerez l’article où il sera question de Clawbonny, avant que je repasse « à l’ouest du Pont. » Entre parents du même nom, il ne doit y avoir rien de caché en pareille matière.

Je savais à peine si je devais rire ou me fâcher d’une pareille demande ; mais ma résolution n’en fut pas ébranlée ; parce que je sentais que ce que je voulais faire était juste. J’avoue qu’il y avait des moments où j’étais tenté de me méfier d’un homme qui faisait valoir si opiniâtrement des droits de cette nature, surtout dans un moment où la mort venait de montrer trop éloquemment, en frappant une si jeune victime, que le cas qu’il s’agissait de prévoir ne pouvait que trop bien arriver. Néanmoins, il y avait tant de franchise dans la manière de mon cousin, il semblait compatir si sincèrement à mes peines, et ses opinions étaient, quant au fond, si conformes aux miennes, que ce nuage ne fut que passager. À tout prendre, j’étais très-content de Jacques Wallingford, et, comme on le verra par la suite, il obtint bientôt toute ma confiance.

Après le départ de tous mes parents, je sentis combien j’étais complètement seul au monde. Lucie passa la nuit au presbytère avec son frère ; et le bon M. Hardinge, tout en se persuadant qu’il restait pour m’offrir ses consolations et pour me tenir compagnie, fut si occupé par suite de mille petites affaires à régler, que ce fut à peine si je le vis. Il est possible qu’il me comprît assez pour savoir que la solitude était ce qu’il y avait de mieux pour moi dans le moment actuel, surtout lorsque je pouvais me dire qu’il y avait là tout près quelqu’un que je n’avais qu’à appeler si je voulais.

Enfin cette journée si longue, si pénible, tira à sa fin. Le soir vint, calme, paisible, amenant avec soi la douce clarté d’une nouvelle lune. Je me promenais sur la pelouse, quand le souvenir de Grace et du plaisir qu’elle eût goûté dans une semblable promenade se présenta si vivement à mon esprit, que, par un mouvement involontaire, je me dirigeai vers sa tombe. Les chemins qui entouraient Clawbonny n’étaient jamais très-fréquentés ; mais à cette heure surtout, et après la cérémonie qui avait eu lieu le matin, il n’y avait pas à craindre de rencontrer personne sur la route qui conduisait au cimetière. Bien des mois s’écoulèrent avant qu’aucun nègre osât se hasarder de ce côté dans les ténèbres ; et même pendant le jour, ils n’en approchaient qu’avec une sorte de sainte terreur. C’était pour eux un événement terrible que la mort d’une personne du nom de Wallingford. Je ne sais si c’était l’effet de l’âge ou de la préoccupation où j’étais ; mais il me semble que la mort de leur jeune maîtresse avait fait encore plus d’impression sur ces simples créatures que celle de ma mère.

Le cimetière de Saint-Michel était orné de cèdres magnifiques, qui avaient été cultivés avec soin. Un bouquet de ces arbres ombrageait les tombeaux de ma famille, et un banc rustique avait été placé à leur pied, par ordre de ma mère, qui était dans l’habitude de venir y méditer des heures entières devant la tombe de son mari. Souvent, après la mort de ma mère, Grace, Lucie et moi, nous nous rendions le soir à cette place, et nous y restions longtemps assis dans un morne silence ; ou, si nous échangions quelques mots, c’était à voix basse, de manière à ne pas troubler le repos des morts. En approchant, j’éprouvai une sorte de satisfaction amère à me rappeler que Rupert ne nous avait jamais accompagnés dans ces petits pèlerinages. Même aux jours de son plus grand ascendant, Grace n’avait jamais pu le décider à une démarche qui répugnait à son caractère. Quant à Lucie, sa famille reposait d’un côté du bouquet d’arbres, et la nôtre, de l’autre ; et souvent j’avais vu les yeux de la pauvre enfant se mouiller en se fixant sur la tombe de parents qu’elle n’avait jamais connus. Mais ma mère avait été sa mère adoptive ; aussi Lucie éprouvait-elle pour cette amie un attachement presque aussi vif, peut-être même devrais-je dire tout aussi vif que celui que nous lui portions nous-mêmes.

Je craignais que, par une soirée aussi attrayante, il ne se trouvât quelques personnes près du tombeau de ma sœur, et je m’approchai avec précaution, décidé d’avance à me retirer si j’apercevais quelqu’un. Je ne vis personne, et je me dirigeai vers le bouquet de cèdres, me plaçant au pied de la tombe la plus récemment fermée. J’y étais à peine que j’entendis mon nom prononcé d’une voix à demi étouffée. Je ne pouvais m’y tromper ; c’était celle de Lucie. Elle était assise si près d’un cèdre, que ses vêtements de deuil se confondaient avec l’ombre qu’il projetait. J’allai m’asseoir à côté d’elle.

— Je ne suis pas surpris de vous trouver ici, dis-je en lui prenant la main, par une sorte de mouvement machinal, puisque depuis l’enfance c’était ainsi que nous étions dans l’habitude de nous témoigner notre affection, — vous qui l’avez veillée si constamment pendant les dernières heures de son existence !

— Ah ! Miles ! répondit Lucie d’une voix remplie d’amertume ; combien j’étais loin de m’attendre à cela quand vous m’avez vue au spectacle !

Je compris sur-le-champ ce qu’elle voulait dire. Lucie était par son éducation au-dessus de toutes les petitesses d’une morale étroite et fausse. Son père avait su établir à ses yeux une ligne de démarcation profonde entre la piété et les exigences minutieuses d’un puritanisme exagéré qui voudrait les faire passer pour la loi de Dieu ; et dans la pureté de son innocence, elle ne croyait faire aucun mal en se livrant à d’innocents plaisirs. Mais penser que Grace était souffrante et dans la peine au moment même où elle s’amusait à écouter les beaux vers de Shakespeare, c’était une image qui lui était pénible ; et, oubliant tout le dévouement qu’elle avait montré pour ma sœur, elle se le reprochait amèrement.

— C’est la volonté de Dieu, Lucie, répondis-je ; il faut bien nous y soumettre.

— Si vous pouvez penser ainsi, Miles, combien il me deviendra plus facile de vous imiter ! et pourtant…

— Achevez, Lucie ; je connais toute votre affection pour Grace ; mais vous ne pouvez croire cependant qu’elle vous fût plus chère qu’à moi-même.

— Ce n’est pas cela, Miles. Mais n’ai-je pas, moi, une cause toute personnelle de regret, un motif d’humilité profonde, de honte, je ne crains pas de le dire, qui vient aggraver ma peine ?

— Je vous comprends, Lucie, et je réponds sans hésiter : non. Vous n’êtes pas Rupert. Que d’autres deviennent ce qu’ils pourront ; vous serez toujours Lucie Hardinge.

— Merci, Miles, répondit ma chère compagne, en pressant doucement la main que je tenais encore dans la mienne ; merci du fond du cœur. Mais d’autres juges pourront être moins indulgents que vous. Nous ne vous étions pas parents, nous étions reçus dans le sein de votre famille, nous habitions sous votre toit, et tout nous imposait l’obligation sacrée de ne point porter le trouble parmi vous. Je ne voudrais pour rien au monde que mon pauvre père sût la vérité.

— Il ne l’apprendra jamais, Lucie, et mon plus cher désir est que nous oubliions tout ce qui s’est passé. À partir de ce moment, Rupert et moi nous devons être des étrangers l’un pour l’autre ; mais le lien qui existe entre moi et le reste de votre famille n’est devenu que plus étroit par suite de ce triste événement.

— Rupert est mon frère, répondit Lucie, mais d’une voix si basse que je l’entendis à peine.

— Voudriez-vous donc me laisser seul au monde ? dis-je d’un ton de reproche

— Non, Miles, jamais. Ce lien-là doit, comme vous le dites, durer autant que la vie. Et je ne puis demander non plus que vous ayez pour Rupert les mêmes sentiments qu’autrefois. Je sens que c’est impossible ; que ce ne serait même pas convenable. Mais ne pouvez-vous nous faire aussi quelques concessions en échange de celles que je vous fais si volontiers ?

— Rupert est votre frère, Lucie, et je ne demande pas que vous l’oubliiez jamais. Qu’il épouse miss Morton ; qu’il soit heureux avec elle. Ici, sur la tombe de ma sœur, je vous renouvelle la promesse de ne jamais entretenir aucune idée de vengeance.

Lucie ne répondit rien ; mais au mouvement qu’elle fit, on eût dit qu’elle allait baiser ma main. Je ne pouvais le souffrir, et je portai la sienne à mes lèvres, où je la tins jusqu’à ce que la chère fille la retirât doucement.

— Miles, dit-elle après un long silence, il ne faut pas que vous restiez dans ce moment à Clawbonny. Votre cousin Jacques Wallingford a paru vous plaire assez. Pourquoi n’iriez-vous pas lui rendre une visite ? Il demeure près du Niagara, à l’ouest du Pont, comme il dit ; et vous pourriez profiter de l’occasion pour voir les Chutes.

— Je vous comprends, Lucie, et je vous remercie sincèrement de l’intérêt que vous prenez à mon bonheur. Je ne compte pas prolonger mon séjour à Clawbonny. Demain même je dois partir.

— Demain ! interrompit Lucie, et, à ce qu’il parut, avec une sorte d’effroi.

— Est-ce trop tôt ? Je sens le besoin de l’occupation, ainsi que d’un changement de lieu. Songez que j’ai un navire et des intérêts assez importants à soigner. C’est vers l’Orient que je dois me diriger, et non vers l’Occident.

— Vous comptez donc, Miles, continuer votre profession ? dit Lucie avec douceur, et presque avec une expression de regret.

— Assurément, et que puis-je faire de mieux ? Je n’ai pas besoin de richesses, j’en conviens ; en fait d’argent, j’ai tout ce qu’il me faut, et au-delà. Mais je ne puis rester oisif. Je suis jeune, j’aime la mer ; je ne me marierai jamais. — Lucie tressaillit. — Et maintenant que je n’ai pas d’héritier plus proche que Jacques Wallingford…

— Jacques Wallingford ! Vous avez de plus proches parents ?

— Il est vrai, mais non pas dans la ligne masculine. C’était le désir de Grace de laisser à notre cousin Jacques la propriété de Clawbonny, quelque emploi que je dusse faire du reste de la fortune. Vous êtes si riche à présent, Lucie, que vous n’en avez pas besoin. Autrement tout vous appartiendrait jusqu’au dernier dollar.

— Je vous crois, cher Miles, répondit Lucie avec chaleur ; vous avez toujours été tout ce qu’il y a de bon et de généreux pour moi, et je ne l’oublierai jamais.

— Vous parlez de ma bonté, Lucie, vous qui vous êtes dépouillée de tout ce que vous possédiez au monde pour me donner votre petite bourse, quand je m’embarquais ! quel dommage que vous soyez si riche !

— Croyez-moi, ne parlons plus d’argent dans ce lieu sacré, répondit Lucie d’une voix tremblante ; vous oublierez ce qu’une folle enfant a pu faire, nous étions si jeunes alors !

Ainsi il y avait des circonstances de notre premier âge que Lucie désirait que j’oubliasse ! Sans doute ses relations actuelles avec André Drewett rendaient ces souvenirs délicats, sinon pénibles. Lucie, dans ce moment, n’était plus, suivant moi, tout à fait elle-même, elle toujours si simple, si affectueuse, si vraie. Mais l’amour est un sentiment si jaloux qu’il pouvait s’alarmer sans raison de ce qui n’était qu’une réflexion toute naturelle. Ce qui résulta de cet incident, ce fut que la conversation changea d’objet, et que nous nous remîmes à causer de celle que nous étions venus l’un et l’autre pour pleurer librement en ce lieu.

— Notre vie aura beau se prolonger, Miles, dit Lucie ; nous nous rappellerons toujours Grace telle qu’elle était, et nous chérirons sa mémoire, comme nous la chérissions elle-même pendant sa vie. Il ne s’écoule pas une heure sans que je la voie assise à côté de moi, causant dans la plus douce intimité, comme nous l’avions toujours fait depuis l’enfance.

En disant ces mots, Lucie se leva, s’enveloppa dans son châle, et me tendit la main pour prendre congé de moi, car j’avais manifesté l’intention de quitter Clawbonny de bonne heure le lendemain. Lucie versait des larmes ; mais était-ce par suite de notre conversation ; était-ce, comme autrefois, à cause de ce départ ? C’est ce que je ne pouvais dire. Mais, en tout cas, je ne pouvais la quitter ainsi. J’avais une sorte de pressentiment que cette fois c’était une séparation définitive ; car la femme d’André Drewett ne pouvait jamais être tout à fait pour moi ce que Lucie Hardinge n’avait jamais cessé d’être depuis près de vingt ans.

Je ne vous dis pas adieu maintenant, Lucie. Si vous ne venez pas à New-York avant que je mette à la voile, je reviendrai à Clawbonny pour prendre congé de vous. Dieu seul sait ce que je deviendrai, ou ma destinée peut me conduire. C’est vous et votre excellent père qui devez recevoir mes derniers adieux.

Lucie me serra la main, me dit bonsoir à la hâte, et se glissa à travers la petite porte du presbytère, jusqu’à laquelle je l’avais conduite. Sans doute elle crut que je retournais immédiatement à la maison. Mais, loin de là, je passai encore bien des heures dans le cimetière, pensant tantôt aux morts, et tantôt aux vivants. Je pouvais distinguer de la lumière à la fenêtre de Lucie, et je ne me retirai qu’après qu’elle fut éteinte. Il était alors plus de minuit.

Je passai des moments remplis d’une émotion étrange au milieu de ces cèdres en fleurs. Deux fois je m’agenouillai sur la tombe de Grace, et je priai Dieu avec ferveur. Il me semblait que des prières, adressées dans un pareil lieu, devaient être encore plus agréables au Seigneur. Je pensai à ma mère, à mon brave et loyal père, à Grace, à tous ceux qui n’étaient plus. Puis, j’errai longtemps sous la fenêtre de Lucie ; et malgré cette visite solennelle au milieu des tombeaux, ce ne fut pas une image de mort que j’emportai le plus profondément gravée dans mon cœur.