Lucie Hardinge/Chapitre 10

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 114-126).




CHAPITRE X.



Shylock — Trois nulle ducats, — bien.
Baccanio — Oui, Monsieur, pour trois mois.
Shylock — Pour trois mois ? — bien.
Baccanio — Et pour garantie de cette somme, comme je vous le disais, un billet d’Antonio.
Shylock — Un billet d’Antonio ? — bien.
Le Marchand de Venise.



Je trouvai à New-York Jacques Wallingford qui m’attendait. Il avait pris un logement à l’hôtel de la Cité, afin d’être sous le même toit que moi, et nos appartements se touchaient. Je dînai avec lui ; et, après le dîner, nous allâmes ensemble rendre une visite à l’Aurore. Le second lieutenant m’apprit que Marbre n’avait fait que paraître un moment, pour annoncer qu’il reviendrait dans quelques jours. En comparant les dates, j’acquis la certitude qu’il arriverait à temps pour la vente qui avait tant d’intérêt pour lui, et je n’eus plus du moins d’inquiétude à ce sujet.

— Miles, dit froidement Jacques Wallingford pendant que nous retournions à l’hôtel, ne m’avez-vous pas dit que Richard Harrison était votre homme d’affaires ?

— Oui. M. Hardinge m’a fait faire sa connaissance, et j’ai entendu dire que c’était un des plus anciens jurisconsultes du pays. Voilà son bureau, juste en face, de l’autre côté de la rue.

— Je le voyais, et c’était justement le motif de ma question. Si nous entrions chez lui, pendant que nous y sommes, pour lui toucher un mot du testament ? Je voudrais voir Clawbonny bien assuré à la branche directe. Vous offririez de me le donner pour un dollar, que je ne consentirais jamais à en priver le fils unique de la branche aînée ; mais j’aurais le cœur brisé de le voir occupé par un autre qu’un Wallingford. M. Harrison est aussi mon conseil et un de mes vieux amis.

C’était jouer cartes sur table, et j’en fus un moment étourdi ; cependant il y avait dans la manière de cet homme un je ne sais quoi qui m’empêchait de lui en vouloir.

— M. Harrison ne serait pas visible à cette heure, mais je vais entrer dans son bureau, et lui écrire un mot à ce sujet, répondis-je. Et à l’instant je fis comme je disais, et je laissai Jacques Wallingford poursuivre seul son chemin. Toutefois, le lendemain matin, le testament était rédigé, signé et mis entre les mains de mon cousin, en sa qualité d’exécuteur testamentaire. Si le lecteur vient à me demander pourquoi j’agis ainsi, surtout par rapport à la dernière circonstance, je serais fort embrassé de répondre. Une confiance extraordinaire s’était emparée de moi, par suite de cette franchise à brûle-pourpoint qu’un homme même plus expérimenté que moi aurait pu prendre ou pour le nec plus ultra de la droiture, ou pour la perfection de l’art. Quoi qu’il en soit, non-seulement je lui laissai mon testament, mais dans le cours de la semaine suivante je l’initiai dans le secret de toutes mes affaires pécuniaires, le legs de Grace à Rupert, seul excepté. Jacques Wallingford encouragea cette confidence, en me disant que le meilleur moyen de me distraire de mes chagrins était de me plonger tête baissée dans les affaires.

Un de mes premiers soins, en fait d’affaires, fut de m’occuper du billet donné à Rupert. Il était payable à la banque où j’avais un compte ouvert, et j’allai m’informer s’il avait été laissé pour qu’on en poursuivit le recouvrement. Voici la conversation que j’eus avec le caissier à cette occasion :

— Bonjour, Monsieur —, je viens m’informer si on vous a déposé un billet de vingt mille dollars que j’ai fait à l’ordre de M Rupert Hardinge, à dix jours de date, pour que vous le fissiez recevoir. Si vous l’avez, je suis prêt à le payer dès à présent.

Le caissier me jeta un sourire affairé, qui indiquait que l’état de mes finances prospérait, et que je figurais glorieusement sur les comptes.

— Pour le faire recevoir ? Pas positivement, capitaine Wallingford ; car rien ne nous ferait plus de plaisir que de le renouveler, si vous vouliez, seulement pour la forme, vous procurer la signature d’un endosseur.

— M Hardinge vous l’a donc laissé en vous chargeant d’en opérer le recouvrement ? demandai-je, regrettant, malgré tout ce qui s’était passé, que Rupert eût donné cette nouvelle preuve de la bassesse de son caractère.

— Pas positivement, Monsieur ; car comme il était obligé de quitter la ville, et qu’il avait besoin d’argent, nous le lui avons escompté.

— Escompté, Monsieur !

— Oui, avec grand plaisir, car nous savions que le billet était excellent. M. Hardinge fit observer que vous n’aviez pas trouvé convenable de tirer à vue une si forte somme, que vous aviez donc pris une courte échéance, et que comme il vous avait versé la somme intégralement, il n’était pas fâché de rentrer dans ses fonds. Nous ne pouvions hésiter naturellement.

— Versé la somme intégralement ! m’écriai-je, malgré ma résolution de rester de sang-froid ; mais heureusement l’entrée d’une autre personne détourna l’attention du caissier, qui ne remarqua ni les paroles, ni le ton dont elles avaient été prononcées. — Eh bien, Monsieur, je vais vous donner mon reçu et retirer mon billet.

De nouveaux sourires me furent adressés. La quittance fut donnée, le billet remis, et je quittai la banque avec une balance en ma faveur d’un peu plus de dix mille dollars au lieu de celle de trente mille que j’avais avant d’entrer. Il est vrai que j’étais l’héritier légal de toute la fortune de Grace. Elle consistait surtout en rentes et en créances hypothécaires dont M. Hardinge m’avait remis les titres avant mon départ de Clawbonny.

— Eh ! bien, Miles, que comptez-vous faire de votre navire ? demanda Jacques Wallingford, le soir même. J’entends dire que le chargement pour lequel vous étiez en marché a été donné à un autre armateur, à cause des tristes événements qui vous ont forcé de négliger vos affaires, et j’apprends que, pour le moment, le fret est à très-bas prix.

— En vérité, cousin, je ne sais trop que vous répondre. Les denrées coloniales se vendent à des prix très-élevés dans le nord de l’Allemagne ; et si j’étais en fonds, j’en achèterais une cargaison pour mon propre compte. On m’a offert aujourd’hui des sucres et des cafés excellents, à des prix très-raisonnables, pour de l’argent comptant.

— Et quel argent vous serait nécessaire pour exécuter ce projet, mon garçon ?

— Cinquante mille dollars plus ou moins, tandis qu’en vendant tous mes titres j’aurais bien de la peine à en réaliser trente mille ; ainsi il n’y faut pas songer.

— Comment donc ? je ne vois pas pourquoi. Laissez-moi y rêver cette nuit, et nous en reparlerons demain matin. J’aime les marchés qui se font vite, mais il faut avoir la tête froide. Cette ville brûlante et le vieux madère me donnent la fièvre, et j’ai besoin d’une nuit de repos avant de rien conclure.

Le lendemain matin, Jacques Wallingford ramena la conversation sur ce sujet au déjeuner, repas que nous prenions toujours dans notre chambre pour être plus libres.

— J’ai ruminé ce sujet qui ne manque pas de douceur, les sucres, Miles, commença mon cousin, et j’approuve votre plan. Avez-vous quelques garanties que vous puissiez me donner, si je vous prête la somme ?

— J’ai sur moi pour vingt-deux mille dollars de créances et de rentes, qui pourraient y être affectés.

— Mais ce n’est pas une garantie suffisante pour les trente à trente-cinq mille dollars dont vous avez besoin pour courir l’aventure.

— C’est très-vrai ; mais c’est tout ce que je possède, sauf le navire et Clawbonny.

— Je ne donnerais pas ça du navire, dit mon cousin en faisant claquer ses doigts ; que vous et votre cargaison périssent, et adieu l’Aurore. Quant aux assurances, elles ne me vont pas. Je suis homme de terre, et ce sont de bonnes sûretés territoriales qu’il me faut. Vous allez me faire votre billet à trois ou à six mois, si vous voulez ; vous me donnerez les titres dont vous me parlez, ainsi qu’une hypothèque sur Clawbonny, et je vous compte aujourd’hui même quarante mille dollars, si vous en avez besoin.

Je fus surpris de cette offre, ne soupçonnant pas que mon cousin fût assez riche pour me prêter une somme aussi considérable. Dans le cours de la conversation, j’appris qu’il avait le double de la somme en question, en argent comptant, et que son principal commerce était de faire des avances sur de bons gages. Il consentait néanmoins à m’en prêter la moitié, afin d’aider un parent qu’il aimait. L’idée d’hypothéquer Clawbonny ne me plaisait nullement ; mais il se moqua de moi, et me fit voir que ce n’était rien du tout.

— Si cela devait sortir de la famille, ou même du nom, me dit-il, j’y regarderais moi-même à deux fois, Miles ; mais une hypothèque de vous à moi, c’est comme serait une hypothèque de moi à vous. Vous m’avez fait votre héritier, et, pour ne vous rien cacher, mon garçon, je vous ai fait le mien. Si vous perdez mon argent, c’est le vôtre que vous perdrez.

Comment résister à un raisonnement pareil ? La franchise apparente de mon cousin, et ses manières toutes rondes, triomphèrent de mes scrupules, et je consentis à faire l’emprunt aux conditions qu’il avait tracées. Jacques Wallingford rédigea l’acte lui-même, et je n’eus qu’à signer. L’argent était prêté à cinq pour cent, mon cousin refusant positivement de recevoir l’intérêt légal d’un Wallingford. Le jour du paiement fut fixé à six mois de date, et tout fut fait dans les formes.

— Je ne ferai pas enregistrer cette hypothèque, Miles, dit Wallingford en pliant le papier, j’ai trop de confiance en votre loyauté, pour croire cette précaution nécessaire. Vous avez donné une première hypothèque sur Clawbonny avec trop de répugnance pour qu’il soit probable que vous vous hâtiez d’en laisser prendre une seconde. Quant à moi, j’avoue que j’éprouve un secret plaisir à tenir, même par ce tout petit bout, la vieille maison. Il me semble que je suis plus que jamais un Wallingford.

J’admirais à quel point mon cousin poussait l’orgueil de famille, et je commençais à croire que j’avais été trop humble en appréciant ma position dans le monde. Il était difficile, je l’avoue, que je me fisse illusion sur ce point, et cependant quand je voyais un homme qui pouvait prêter quarante mille dollars en moins d’une heure, et qui pourtant se glorifiait de descendre de Miles Ier, je ne pouvais m’empêcher de regarder Miles Ier comme un personnage plus important que je ne l’avais cru jusqu’alors. Quant à l’argent, j’étais flatté de la confiance que Jacques Wallingford avait en moi ; j’avais réellement envie de tenter la spéculation pour laquelle il m’avançait les fonds nécessaires, et je regardais son refus de faire enregistrer l’hypothèque comme un acte de délicatesse qui faisait honneur à son cœur.

Mon cousin ne m’abandonna pas aussitôt après avoir rempli ma bourse. Il m’accompagna partout et assista à tous mes achats. Il me donna des conseils excellents, et son expérience ainsi que sa sagacité me furent très-utiles. Comme je payais tout comptant, la cargaison fut bientôt complétée.

Ces occupations continuelles étaient pour moi une distraction forcée à ma douleur, et cependant jamais l’image de Grace n’était longtemps absente de mon esprit ; et je voyais Lucie à côté d’elle, lui prodiguant les soins de la plus tendre sœur. Jacques Wallingford me quitta au bout d’une semaine, après m’avoir installé sur mon bord en ma triple qualité de négociant, d’armateur et de capitaine.

— Adieu, Miles, me dit-il en me secouant la main avec une cordialité qui semblait augmenter à mesure que nous nous connaissions mieux ; adieu, mon cher garçon, et que Dieu fasse prospérer vos justes et légitimes entreprises. N’oubliez jamais que vous êtes un Wallingford, et le propriétaire de Clawbonny. Si nous devons nous revoir, vous trouverez en moi un ami dévoué ; au cas contraire, vous aurez sujet de vous souvenir de moi.

C’était à l’hôtel que nous nous étions fait nos adieux. Quelques heures plus tard, j’étais dans la chambre de l’Aurore, arrangeant quelques papiers, quand j’entendis sur le pont une voix bien connue qui criait d’un ton d’autorité aux matelots chargés de l’arrimage et du gréement : Allons, dépêchez-vous ! Qu’on débarrasse le gaillard d’avant ! Du monde à ce mât de charge ! A-t-on jamais vu un mât de charge rester ainsi en place, après que les écoutilles sont fermées, sur un bâtiment de première classe ? Allons, qu’on se remue ; vous avez un vieux loup de mer parmi vous, mes enfants.

Il n’y avait pas à se tromper sur le personnage. Je montai sur le pont, et je trouvai Marbre, qui avait mis habit bas, mais qui avait encore le reste de son costume de ville, et qui s’évertuait au milieu des matelots, leur communiquant une nouvelle activité. Il entendit mes pas derrière lui ; mais il ne se retourna pas pour me saluer, qu’il n’eût terminé sa besogne. Alors il me fit cet honneur, et un nuage passa sur ses traits colorés, quand il remarqua que j’étais en grand deuil.

— Bonjour, capitaine, bonjour, dit-il en me saluant. La volonté de Dieu soit faite ! Nous sommes tous pécheurs, mais je n’en sache pas de plus grands que ces arrimeurs qui vous laissent un mât de charge, planté là debout devant l’écoutille, comme si le bâtiment avait besoin d’un mât de fortune ! Oui, capitaine, il faut se résigner, et j’ai été diantrement chagrin quand j’ai lu dans le journal : Grace, fille… etc., et sœur unique… etc., décédée à, etc. Enfin, n’en parlons plus. Vous serez bien aise d’apprendre, n’est-il pas vrai, que Willow Cove est amarré solidement dans la famille et que l’hypothèque infernale est à tous les diables.

— Je l’apprends avec plaisir, monsieur Marbre, répondis-je avec un certain serrement de cœur dont je ne pus me défendre en me rappelant que je venais justement d’hypothéquer mon bien patrimonial. Comment avez-vous laissé votre mère et votre nièce ?

— Je ne les ai pas laissées du tout, capitaine. J’ai amené la bonne vieille et Kitty avec moi à New-York, d’après un principe mutuel de montrer les choses.

— Pardon, Moïse ; je ne comprends pas bien ce principe mutuel dont vous parlez.

— Merci, Miles, répondit le lieutenant, car nous étions alors assez loin de toute oreille indiscrète pour qu’il pût se permettre cette familiarité, — merci de me donner ce nom. Appelez-moi Moïse le plus souvent que vous pourrez ; car ma mère m’assourdit de ses Oloff, et la petite Kitty ne m’appelle que mon oncle. Que diable, je suis Moïse après tout, et je finirais par l’oublier, si je n’y mettais ordre. Quant au principe mutuel, voici ce que c’est : Je dois montrer à ma mère, d’abord l’Aurore, cela va sans dire, ensuite un ou deux marchés ; car croiriez-vous bien que la chère âme n’a jamais vu un marché de sa vie, et qu’elle en meurt d’envie ; aussi je la conduirai d’abord à l’Ours, puis à l’Oswego, et, pour finir, au marché aux Mouches, quoiqu’elle ne puisse comprendre ce que les mouches font là ; — après quoi, je la conduirai dans une des églises hollandaises, et de là au spectacle. On dit aussi qu’il y a un lion dans le haut de la ville, qui beugle comme un taureau. Il faudra bien qu’elle aille le voir aussi.

— Et quand votre mère aura vu toutes ces belles choses, qu’est-ce qu’elle vous montrera en retour ?

— La pierre tumulaire sur laquelle j’ai été déposé quand je n’avais que cinq semaines. Elle me dit qu’elle l’a cherchée, par affaire de sentiment, et qu’elle a fini par la découvrir sur la tombe d’une vieille demoiselle, avec une inscription des plus édifiantes. Mère dit qu’elle contient un verset entier de la Bible ! Cette pierre peut encore me donner un bon coup de main pour me faire cingler vers le port, n’est-ce pas, Miles ?

Je félicitai Marbre de cette découverte importante, et lui demandai de quelle manière il s’était tiré des griffes de l’usurier, et comment Willow Cove se trouvait amarré si solidement dans la famille !

— Voyez-vous, Miles, le tout est d’être bien lesté d’argent ; avec cela on irait au bout du monde. Quand le vieux Van Tassel entrevit mon sac de dollars, il fut assez poli, et me débita de belles phrases. Il ne voulait pas tourmenter la digne mistress Wetmore ; bien au contraire ; et elle pouvait garder la somme tant qu’elle le voudrait, pourvu que les intérêts fussent payés exactement ; mais je ne me laissai pas enjôler par ses belles paroles ; je vidai le sac sur la table, et je lui dis de le compter. Il me rendit mon obligation, et il ne me resta plus qu’à purger l’hypothèque. Quel drôle de jargon, Miles ! Purger l’hypothèque ! c’est sa conscience qui aurait grand besoin d’être purgée au vieux coquin. Mais que de formalités ils vous font faire ! Dieu vous garde des hypothèques, mon ami ! c’est bien le plus grand fléau que je connaisse !

L’avis venait trop tard. Clawbonny était déjà hypothéqué, et pendant que Marbre racontait son histoire, je sentis bien quelques remords de mon imprudence. Néanmoins je ne pouvais comparer mon cousin, cet homme si rond, si ouvert, si dévoué à la famille, à un infâme usurier, tel que le persécuteur de mistress Wetmore.

Je fus charmé pour plus d’une raison de revoir mon lieutenant. Il se chargea à ma place d’une foule de détails fastidieux, et prit soin du bâtiment, où il installa sa mère et Kitty le jour même ; Je remarquai que la bonne dame ne revenait pas de sa surprise de voir partout tant d’ordre et de propreté. Elle s’imaginait que dans un navire on ne marchait que sur du goudron ; et elle fut charmée de trouver des chambres qui étaient presque aussi propres que la sienne. Pendant un jour entier elle ne voulut pas d’autre plaisir que de parcourir le bâtiment ; mais ensuite elle pensa à l’église hollandaise et au lion que Marbre lui avait promis de lui montrer. Son fils lui tint parole en tout point, sans oublier le spectacle. Ce dernier amusement confondit mistress Wetmore, qui n’imaginait rien de pareil, et divertit infiniment Kitty. La charmante enfant avoua ingénument qu’elle irait volontiers tous les soirs au spectacle ; qu’elle voudrait bien savoir ce que Horace Bright en penserait, et s’il oserait s’aventurer tout seul dans un théâtre, dans le cas où il viendrait à New-York. En 1803, il n’y avait guère de comédiens ambulants aux États-Unis. Les grandes cités avaient seules le privilège d’admirer les merveilles du théâtre, et les provinciaux ne pouvaient jouir que là de tout l’agrément que procurent le rouge, les mouches et les bouts de chandelle, tous ces prestiges de la scène. Pauvre petite Kitty ! Pendant un jour ou deux, la tête lui tourna de toutes ces magnificences, et l’astre d’Horace Bright lui-même pâlit un moment devant tant de splendeurs.

Je ne pus m’empêcher d’accompagner la famille au Muséum. c’était alors une collection assez insignifiante de curiosités ; mais c’était la merveille des merveilles pour la tante et la nièce. Il y avait surtout une collection de figures de cire qui les jeta dans l’extase. C’étaient la Beauté de New-York, la Beauté de la Caroline du Sud, la Beauté de la Pensylvanie, et une foule d’autres beautés. Kitty, après les avoir admirées, donna toute son attention à une religieuse ; elle ne pouvait concevoir quelle pouvait être cette femme ainsi affublée. Une religieuse et un couvent c’étaient des choses qu’on connaissait à peine à New-York, à cette époque.

— Grand’mère ! s’écria Kitty ; quelle est donc cette dame ? ne serait-ce pas lady Washington ?

— On dirait plutôt la femme d’un ministre, répondit mistress Wetmore, qui elle-même n’était pas légèrement intriguée. Il me semble que si c’était madame Washington, elle aurait un costume moins austère, et qu’elle aurait l’air plus heureuse. Certes, si une femme a dû être heureuse, c’est bien celle-là.

— Mère, vous avez mis le doigt dessus, s’écria son fils. C’est ce qu’on appelle une religieuse dans les pays catholiques romains de notre machine ronde.

— Une religieuse ! répéta la petite Kitty ; n’est-ce pas une femme qui s’enferme dans une maison, et promet de ne jamais se marier, mon oncle ?

— Précisément, ma chère ; cet je suis surpris que vous ayez déniché tant d’idées utiles dans votre trou perdu de Willow Cove.

— Pas si perdu, mon oncle, dit Kitty avec un petit ton de reproche, puisque vous avez bien su le trouver.

— Parbleu, vous avez raison, Kitty. Oui, une religieuse est une sorte d’ermite femelle, engeance que je déteste cordialement.

— Je suppose, Kitty, lui demandai-je, que vous n’approuvez pas qu’on fasse vœu de ne jamais se marier ?

La pauvre fille rougit, et elle cessa de regarder la religieuse, sans rien répondre. On ne saurait dire quel tour la conversation aurait pris si les regards de la grand-mère n’étaient tombés sur une copie assez médiocre du célèbre tableau de la Cène de Léonard de Vinci. On lui avait donné une explication imprimée du tableau, rédigée par quelque antiquaire de l’endroit, qui s’était hasardé à donner des noms, suivant son idée, aux différents personnages du groupe. Je lui fis remarquer la figure principale, et je la renvoyai au catalogue pour le reste des noms.

— Qui eût jamais dit, bon dieu ! s’écria la bonne dame, que je vivrais assez pour voir la figure de tous ces saints personnages ! Kitty, ma chère, ce vieillard à la tête chauve, c’est saint Pierre. Auriez-vous jamais pensé que saint Pierre était chauve ? Et puis, voilà saint Jean, avec ses yeux noirs. Mais c’est qu’ils y sont tous vraiment !

Kitty était tout aussi étonnée que sa grand-mère, et le fils lui même partageait un peu leur surprise. Il finit par faire observer que « le monde allait de plus en plus de l’avant dans toutes ces sortes de choses ; et que quant à lui, il ne concevait pas où les peintres et les auteurs allaient chercher tout ce qu’ils peignaient. »

La matinée avait été bien employée. Vers une heure, je me séparai de mes compagnons, et j’entrai dans un café qui était le rendez-vous des négociants, pour manger une sandwich et boire un verre de porter. J’étais dans un des cabinets, dont les rideaux étaient fermés, quand une société composée de trois personnes entra dans le cabinet voisin, et demanda trois verres de punch ; c’était alors la boisson à la mode, et même un homme comme il faut pouvait se permettre d’en prendre avant dîner.

Comme les cabinets n’étaient séparés que par des rideaux, il était : impossible de ne pas entendre de l’un ce qui se disait dans l’autre, Surtout lorsque les personnes ne prenaient nullement la précaution de parler bas, ce qui était justement le cas pour mes trois voisins. Aussi reconnus-je sur-le-champ les voix d’André Drewett et de Rupert Hardinge ; celle du troisième interlocuteur m’était inconnue.

— Eh ! bien Norton, dit Rupert avec un peu d’affectation, vous êtes parvenu à nous entraîner, Drewett et moi, au milieu de tous vos marchands. J’espère que vous allez nous faire les honneurs de l’endroit d’une manière un peu soignée. Vous dites que c’est un café accrédité, tant mieux ; car un marchand sans crédit, c’est peu de chose.

— Ne craignez rien pour votre gentilhommerie, Rupert, répondit celui qu’on avait appelé Norton ; les personnes les plus distinguées de la ville viennent ici, et on y fait le punch mieux que partout ailleurs. À propos, Rupert, j’ai vu, l’autre jour, dans un journal, qu’une de vos parentes est morte, miss Grace Wallingford, l’amie de votre sœur ?

Il y eut moment de silence pendant lequel je respirai à peine.

— Non, pas une parente, répondit enfin Rupert ; seulement la pupille de mon père. Vous savez comment les choses se passent dans les campagnes ; c’est le ministre qui doit prendre soin de tous les malades et de tous les orphelins.

— Mais les Wallingford sont d’une classe trop élevée pour tomber ainsi à la charge de personne, dit vivement Drewett ; j’ai été chez eux, et leur habitation est vraiment très-respectable. Quant à miss Wallingford, c’était une charmante personne, et sa mort sera un coup terrible pour votre sœur, Hardinge.

Cela fut dit avec un accent si pénétré que j’aurais presque pardonné à celui qui parlait ainsi d’aimer Lucie, quoique je doute qu’il m’eût été aussi facile de lui pardonner d’être aimé d’elle.

— Oui, reprit Rupert, affectant une indifférence qu’évidemment il était loin d’éprouver ; Grace était une bonne personne, quoique, ayant toujours vécu avec elle depuis l’enfance, je la remarquasse peut-être moins qu’un autre moins habitué à la voir ne l’eût fait à ma place. Néanmoins, j’avais de l’estime pour elle, je ne m’en cache pas.

— Et qui aurait pu la connaître sans avoir pour elle autant d’estime que de respect ! ajouta Drewett, comme s’il eût été déterminé à me gagner le cœur ; et, suivant moi, elle était aussi bonne qu’aimable.

— Voilà un éloge qui n’est pas mince de la part d’un homme qui est l’admirateur déclaré de votre sœur, Hardinge, dit le troisième interlocuteur ; mais je suppose que Drewett voit la chère défunte avec les yeux de sa belle ; car miss Hardinge était intime avec elle, à ce qu’il me semble.

— C’étaient deux sœurs par l’affection qu’elles se portaient, reprit Drewett avec sentiment. L’amie de miss Hardinge ne pouvait être qu’une personne accomplie.

— Grace Wallingford était très-bien, sans doute, ajouta Rupert, comme son frère est un assez bon garçon. Quand j’étais petit, j’étais aussi intime avec lui.

— Preuve certaine de son mérite et de ses vertus, dit l’inconnu en riant. Mais si c’est une pupille, il doit y avoir de la fortune. Je crois avoir entendu dire que ces Wallingford étaient à leur aise.

— Oui, à leur aise, c’est le mot, dit Drewett. Ils pouvaient avoir entre eux de quarante à cinquante mille dollars, dont le frère doit avoir hérité en totalité. Je suis charmé que la fortune revienne à un aussi honnête garçon.

— C’est généreux à vous, Drewett, de faire ainsi son éloge ; car j’ai entendu dire que ce frère aurait bien pu être votre rival.

— J’en ai eu quelques craintes, je l’avoue ; mais elles n’existent plus. Je puis le louer tout à mon aise. En outre, je lui dois la vie.

Ses craintes n’existaient plus ! Était-ce assez clair, et me fallait-il d’autre preuve de l’accord parfait qui régnait entre les amants ! Et pourquoi m’aurait-on craint, moi qui n’avais jamais osé dire un seul mot qui pût faire soupçonner l’état de mon cœur à celle que j’aimais tant !

— Oui, Drewett est à l’abri de tout danger, j’imagine, ajouta Rupert en riant, quoiqu’il ne m’appartienne pas d’éventer la mèche.

— C’est un sujet interdit, reprit l’amant ; parlons de Wallingford. Il hérite donc de la fortune de sa sœur ?

— Triste héritage. Pauvre Grace ! elle n’avait pas grand-chose à laisser, j’imagine, dit tranquillement Rupert.

— À vos yeux, c’est possible, ajouta la troisième personne ; mais pour son frère, le patron de navire, c’est différent. Depuis que vous avez hérité de tous les biens de mistress Bradfort, quelques milliers de dollars ne sont rien pour vous.

— Ce seraient des millions, que le frère croirait les avoir achetés trop cher par la perte de sa sœur ! s’écria Drewett.

— Il est assez clair qu’il n’y a pas l’ombre de rivalité entre André et Miles, dit Rupert d’un ton goguenard. Certes, l’argent n’a plus autant de prix à mes yeux aujourd’hui que lorsque je n’avais pour toute ressource que les rognures du traitement d’un pauvre ministre. Quant à la fortune de mistress Bradfort, je ne vois pas qui y aurait plus de droits que ceux qui la possèdent maintenant.

— Si ce n’est peut-être votre père, dit l’inconnu, qui devait passer avant vous, suivant toutes les lois de la primogéniture. Je parierais que Rupert a fait la cour à sa vieille cousine, pour lui faire sauter ainsi une génération.

— Rupert n’a rien fait de semblable ; il aime Émilie Merton, il s’en vante, et n’aime qu’elle. Comme ma digne cousine ne pouvait emporter sa fortune avec elle, elle l’a laissée à ses héritiers naturels. Comment savez-vous si j’en ai eu quelque chose ? Je vous donne ma parole que la balance de mon compte à la banque ne s’élève pas à vingt mille dollars.

— Mais vraiment ce n’est pas mal, répliqua l’autre, pour un panier percé comme vous. Une pareille balance en votre faveur suppose un fameux revenu.

— Comment donc ? quelques personnes ne disent-elles pas que ma sœur à toute la fortune ? Drewett, j’en suis sûr, pourrait vous donner quelques éclaircissements à cet égard. L’affaire l’intéresse autant que personne.

— Je ne sais rien, et ne veux rien savoir, répondit Drewett avec un accent de sincérité. Miss Hardinge n’aurait pas un dollar, que je n’en serais pas moins prêt à l’épouser demain.

— Voilà du désintéressement ! et c’est ce que j’aime en vous, Drewett, dit Rupert avec emphase. Soyez sûr que vous ne vous en trouverez pas plus mal à la longue. Lucie connaît votre caractère, et elle sait l’apprécier comme elle le doit.

Je ne me souciai pas d’en entendre davantage, et je sortis du café, en ayant soin de ne pas être vu. À présent il me tardait de me mettre en mer. J’oubliai même mon projet d’aller rendre une dernière visite à la tombe de ma sœur ; et je ne me sentis pas le courage d’avoir une nouvelle entrevue avec Lucie. Dans l’après-midi même, je dis à Marbre de se tenir prêt à appareiller le lendemain matin.