Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 24

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 45-54).
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CHAPITRE XXIV


Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l’étrange société qu’on lui préparait. Il avait pensé avec beaucoup de finesse qu’il ne devait se présenter chez madame de Chasteller qu’après avoir demandé M. le marquis de Pontlevé, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux marquis, il avait besoin de voir le marquis hors de son hôtel, qu’il quittait chaque jour vers les trois heures pour se rendre au club Henricinquiste.

À peine Leuwen vit-il le marquis passer sur la place d’Armes, que son cœur commença à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l’hôtel. Il était tellement déconcerté qu’il parla avec respect à la vieille portière paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s’en faire entendre.

En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur qu’il regarda le grand escalier en pierre grise avec sa rampe de fer à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient des fruits. Il arriva enfin à la porte de l’appartement occupé par madame de Chasteller. En étendant la main vers la sonnette de laiton anglais, il désirait presque qu’on lui annonçât qu’elle était sortie. De sa vie, Leuwen n’avait été à ce point dominé par la peur.

Il sonna. Le bruit des sonnettes, répondant aux divers étages, lui fit mal. On ouvrit enfin. Le domestique alla l’annoncer en le priant d’attendre dans le second salon, où il trouva mademoiselle Bérard. [Mademoiselle Bérard avait une ceinture formée d’un ruban vert fané.] Il remarqua qu’elle n’était point en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le déconcerter, il salua profondément, et alla à l’autre extrémité du salon regarder attentivement une gravure.

Madame de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, sa contenance agitée ; elle alla prendre place sur un canapé tout près de mademoiselle Bérard. Elle engagea Leuwen à s’asseoir. Jamais homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires de politesse. Pendant qu’il prononçait peu nettement des paroles assez vulgaires, madame de Chasteller était devenue excessivement pâle, sur quoi mademoiselle Bérard mit ses lunettes pour les considérer.

Leuwen promenait des yeux incertains de la charmante figure de madame de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, dont le nez pointu, surchargé de lunettes d’or, était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle qu’était, grâce à la prudence de madame de Chasteller, cette première entrevue de deux êtres, le lendemain du jour où ils s’étaient presque avoué qu’ils s’aimaient, il y avait au fond des traits de madame de Chasteller une expression de bonheur simple, une facilité à être entraîné à un enthousiasme tendre. Leuwen fut sensible à cette expression si noble, elle lui fit un peu oublier mademoiselle Bérard.

Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu’il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie à son cœur, il put respirer ; il commençait à sortir de l’abîme de désappointement où l’avait jeté la présence imprévue de mademoiselle Bérard.

Il restait toujours une grande difficulté à vaincre : que dire ? Et il fallait parler, le silence, en se prolongeant, allait devenir une imprudence en présence de cette dévote si méchante. Mentir était affreux pour Leuwen, cependant il ne fallait pas que mademoiselle Bérard pût répéter les mots dont Leuwen se serait servi.

— Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin. (La respiration lui manqua après cette terrible phrase. Il prit courage et bientôt put ajouter :)… Et vous avez là, une magnifique gravure de Morghen.

— Mon père l’aime beaucoup, monsieur. Il l’a rapportée de Paris à son dernier voyage. » Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas se fixer sur ceux de Leuwen.

Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour l’intime conscience de Leuwen, c’est qu’il avait employé une nuit sans sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, peignant avec esprit, admirablement, l’état de son cœur. Il avait surtout songé à donner à l’expression de la simplicité et de la grâce, et à éviter avec soin tout ce qui aurait pu impliquer le plus faible rayon d’espérance.

Après avoir parlé de la gravure de Morghen :

« Le temps se passe, pensa-t-il, et je le perds dans ces pauvretés insignifiantes, comme si je ne voulais qu’amener la fin de cette visite. Que de reproches ne me ferai-je pas dès que je serai hors de cet hôtel ! »

Avec un peu de sang-froid, rien n’eût été plus dans les habitudes de Leuwen que de trouver des choses agréables à dire, même en présence d’une vieille fille, sans doute méchante, mais probablement pas très intelligente. Mais il se trouva qu’il était impossible à Leuwen de rien inventer. Il avait peur de soi-même, il avait une bien plus grande peur de madame de Chasteller, et il avait une grande peur aussi de mademoiselle Bérard. Or, rien n’est moins favorable au génie d’invention que la peur. Ce qui augmentait cette difficulté à trouver quelque chose de passable dont Leuwen était affligé en ce moment, c’est qu’il jugeait fort bien, et même s’exagérait, le ridicule de l’aridité de son esprit. Il lui vint enfin une pauvre petite idée :

— Je serai bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m’a pas destiné à être un orateur éloquent dans la Chambre des Députés.

Il vit que mademoiselle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu’il était possible. « Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique, et songe à faire son rapport. »

— Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais le plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme ; mais en ouvrant la bouche devant ce juge suprême, et sévère surtout, auquel je tremblerais de déplaire, je ne pourrais que lui dire : « Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu’il ne lui reste pas même la force de se représenter lui-même à vos yeux. »

Madame de Chasteller avait écouté d’abord avec plaisir, mais vers la fin de ce discours, elle eut peur de mademoiselle Bérard ; les phrases de Leuwen lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de l’interrompre.

— Avez-vous en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire à la Chambre des députés ?

Leuwen cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu’une idée lui vint :

« Voilà donc cette entrevue que j’avais considérée comme le bonheur suprême ! »

Cette réflexion le glaça. Il ajouta quelques phrases dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir. C’était avec empressement qu’il quittait cet appartement dans lequel l’espérance de pénétrer avait été le bonheur suprême.

À peine arrivé dans la rue, il se trouva bien étonné, et comme stupide.

« Je suis guéri, s’écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur n’est pas fait pour l’amour. Quoi ! C’est là la première entrevue, le premier rendez-vous avec une femme que l’on aime ! Mais comme j’avais tort de mépriser mes petites danseuses de l’Opéra ! Leurs pauvres petits rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur avec une femme que l’on aimerait d’amour[1]. Cette idée me rendait sombre quelquefois dans ces moments si gais, que j’étais fou ! Mais peut-être je n’ai point d’amour… Je m’étais trompé… Quel ridicule ! Quelle impossibilité ! Moi ! Aimer une femme ultra, avec ces idées égoïstes, méchantes, à cheval sur les privilèges, irritée vingt fois le jour parce qu’on s’en moque ! Avoir un privilège dont tout le monde se moque, le joli plaisir ! »

En se disant tout cela, il pensait à mademoiselle Bérard, il la voyait devant ses yeux, avec son petit bonnet de dentelles jaunes, retenu par un ruban vert fané. Cette magnificence peu propre et en décadence était pour lui comme l’idée d’une masure sale.

« Voilà ce que j’aurais trouvé dans ce parti en le voyant de plus près. »

Il était à cent lieues du souvenir de madame de Chasteller ; il y revint :

«… Et non seulement je croyais l’aimer, mais je croyais voir clairement qu’elle a pour moi un commencement d’affection. »

En ce moment il eût pensé à tout avec plus de plaisir qu’à madame de Chasteller. C’était la première fois depuis trois mois qu’il se trouvait en présence de cette étrange sensation.

« Quoi ! se dit-il avec une sorte d’horreur, il y a dix minutes qu’en adressant des choses tendres à madame de Chasteller j’étais obligé de mentir ! Et cela, après ce qui m’est arrivé hier dans les bois du Chasseur vert, après les transports de bonheur qui, depuis cet instant, m’ont agité, qui ce matin, à la manœuvre, m’ont fait manquer deux ou trois fois mes distances ! Grand Dieu ! Puis-je me répondre de rien sur moi-même ? Qui me l’eût dit hier ? Mais je suis donc un fou, un enfant ! »

Ces reproches qu’il se faisait étaient sincères, mais il n’en sentait pas moins fort clairement qu’il n’aimait plus madame de Chasteller. Penser à elle était ennuyeux. Cette dernière découverte acheva d’accabler Leuwen ; il se méprisait soi-même :

« Demain, je puis être un assassin, un voleur, tout au monde. Je ne suis sûr de rien sur mon compte. »

En avançant dans la rue, Leuwen remarqua qu’il pensait à toutes les petites choses de Nancy avec un intérêt bien nouveau.

Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle gothique fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants admiraient avec des transports d’artistes depuis trois ans qu’ils avaient lu dans une revue de Paris que c’était une belle chose. Avant cette époque, un marchand de fer s’en servait pour y appuyer ses barres de fer. Jamais Leuwen n’avait arrêté les yeux sur les petites arêtes grises de cette chapelle obscure, ou, s’il la regardait un instant, bientôt l’idée de madame de Chasteller venait le distraire. Le hasard, en ce moment, le plaça vis-à-vis de ce monument gothique, grand comme l’une des plus petites chapelles de Saint-Germain-l’Auxerrois. Il s’y arrêta longtemps et avec plaisir, son attention pénétra dans les moindres détails ; en un mot, ce fut une distraction agréable. En examinant les petites têtes de saints et d’animaux, il était étonné à la fois de ce qu’il sentait et de ce qu’il ne sentait plus.

Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce soir-là il y avait poule et concours pour une queue d’honneur au billard Charpentier. Dans l’aridité de son cœur, il attendit l’heure du billard avec impatience, et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, n’eut pas de distraction, et, par hasard, gagna. Mais il n’eut garde de s’enivrer : boire avec excès lui parut ce jour-là un fort sot plaisir. Seulement, par un reste d’habitude, il cherchait à ne pas se trouver seul avec soi-même.

  1. Caractère de cet opus : Chimie exacte : je décris exactement ce que les autres annonçaient par un mot vague et éloquent.