Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 25

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 55-68).
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CHAPITRE XXV


Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui venait des pensées philosophiques et sombres :

« Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée à nos fantaisies, qui comptent sur notre amour ! Et comment n’y compteraient-elles pas ? Ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur jurons ? Hier, au Chasseur vert, je pouvais être imprudent, mais j’étais le plus sincère des hommes. Grand Dieu ! Qu’est-ce que la vie ? Il faut être indulgent désormais. »

Leuwen eut l’attention d’un enfant pour tout ce qui se passait au billard Charpentier, il examinait tout avec intérêt.

— Mais sur quelle herbe avez-vous donc marché ? lui dit un de ses camarades. Vous êtes gai et bon enfant ce soir.

— Point bizarre, point hautain, reprit l’autre.

— Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer des plaisirs des vivants. Aujourd’hui, les jeux et les ris semblent voler sur vos traces… » etc., etc.

Tous ces propos assez vifs, car ces messieurs manquaient de tact, ne donnèrent pas à Leuwen le plus petit sentiment désagréable ni la moindre idée de se fâcher.

À une heure du matin, quand il fut seul avec lui-même :

« Il n’y a donc au monde que la seule madame de Chasteller, se dit-il, à laquelle je n’aie aucun plaisir à penser ? Comment vais-je me tirer de l’espèce d’engagement où je suis avec elle ? Je pourrai prier le colonel de m’envoyer à N*** faire la guerre de tronçons de chou avec les ouvriers. Il serait impoli de ne plus lui parler de rien, j’aurais l’air de m’être fait un jeu de…

« Si je vais lui dire avec sincérité qu’à la vue de son abominable petite dévote mon cœur s’est glacé, elle me méprisera comme un imbécile ou un menteur, et ne me reparlera de la vie.

« Mais quoi ! se disait Leuwen en revenant sur le principe de sa conduite, un sentiment si vif, si extraordinaire, qui remplissait ma vie à la lettre, les journées, les nuits, qui m’ôtait le sommeil, qui peut-être m’eût fait oublier la patrie, arrêté, anéanti par une misère !… Grand Dieu ! Tous les hommes sont-ils ainsi ? Ou suis-je plus fou qu’un autre ? Qui me résoudra ce problème ? »

Le lendemain, cette aubade de trompettes qu’on appelle la diane dans les régiments réveilla Leuwen à cinq heures, mais il se mit à se promener gravement dans sa chambre. Il était plongé dans un étonnement profond : ne plus penser uniquement à madame de Chasteller lui laissait un vide immense.

« Quoi ! se dit-il, Bathilde n’est plus rien pour moi ! » Et ce nom charmant, qui autrefois produisait un effet magique sur lui, ne lui semblait plus différent d’un autre. Son esprit se mit à se détailler les bonnes qualités de madame de Chasteller, mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté, et revint bientôt à celle-ci.

« Quels cheveux magnifiques, avec le brillant de la plus belle soie, longs, abondants ! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l’ombre de ces grands arbres ! Quel blond charmant ! Ce ne sont point ces cheveux couleur d’or vantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d’acajou que Raphaël et Carlo Dolci ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom que je donnerais à ceux-ci peut n’être pas fort élégant, mais réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur de la noisette. Et ce contour admirable du front ! Que de pensée dans le haut de ce front, peut-être trop !… Comme il me faisait peur autrefois ! Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils ? L’infini est dans ce regard, même quand il n’est arrêté que par un objet sans intérêt. Comme elle regardait sa voiture au Chasseur vert quand nous nous en approchâmes ! Et quelle coupe admirable ont les paupières de ces yeux si beaux ! Comme ils sont entourés ! Son regard est surtout céleste quand il ne s’arrête sur rien. Alors, c’est le son de son âme qu’il semble exprimer. Elle a le nez un peu aquilin ; je n’aime pas ce trait chez une femme, je ne l’ai jamais aimé chez elle, même quand je l’aimais… Quand je l’aimais ! Grand Dieu ! Mais où me cacher ! que devenir ? que lui dire ? Et si elle était à moi ?… Eh ! bien, je serais honnête homme, là comme ailleurs. « Je suis fou, ma chère amie, lui dirais-je. Indiquez-moi un lieu d’exil, et, quelque affreux qu’il soit, j’y cours. »

Ce sentiment rendit un peu de vie à l’âme de Leuwen.

« Oui, se dit-il en reprenant son examen critique comme pour se distraire, oui le nez aquilin aspirant à la tombe, comme dit l’emphatique Chactas, donne trop de sérieux à une tête. Le sérieux ne serait rien, mais les reparties graves, et surtout quand elles refusent, prennent de ce trait un air de pédanterie, surtout vu de trois-quarts.

« Quelle bouche ! Est-il possible de concevoir un contour plus fin et mieux dessiné ? Elle est belle comme les plus beaux camées antiques. Ce contour si délicat, si fin, trahit madame de Chasteller. Souvent, à son insu, quelle forme charmante prend cette lèvre supérieure qui avance un peu et semble perdre son contour, si l’on vient à dire quelque chose qui la touche ! Elle n’est point moqueuse, elle se reproche le moindre mot de ce genre, et cependant, à la plus petite expression emphatique, à la moindre nuance exagérée dans les récits de ces provinciaux, comme le coin de sa jolie bouche se relève ! C’est pour cela uniquement que ces dames la trouvent méchante, comme M. de Sanréal le répétait l’autre jour chez madame d’Hocquincourt. Elle a réellement un esprit charmant, rieur, amusant, mais on dirait qu’elle se repent toujours de l’avoir montré. »

Mais tout ce détail de beautés et d’avantages ne faisait rien pour l’amour de Leuwen ; il ne renaissait point. Il se parlait de madame de Chasteller comme un connaisseur se parle d’une belle statue qu’il veut vendre.

« Après tout, il faut qu’elle soit dévote au fond : avoir déterré cette exécrable demoiselle de compagnie le prouve du reste. En ce cas, je l’aurais bientôt vue blâmante, méchante, acariâtre… Et à propos, et les lieutenants-colonels[1] ?… »

Leuwen resta longtemps sur cette pensée.

« Je l’aimerais mieux, se dit-il enfin avec distraction, un peu trop avenante pour MM. les lieutenants-colonels que dévote ; il n’y a rien de pis, à ce que dit ma mère. Peut-être, continua-t-il du même air, n’est-ce qu’une affaire de rang. Depuis 1830, les gens de sa caste se persuadent que s’ils peuvent parvenir à mettre la piété à la mode, ils trouveront les Français plus faciles à plier devant leurs privilèges. Le vrai dévot est patient… »

Mais il était évident que Leuwen ne pensait plus même à ce qu’il se disait à lui-même.

À ce moment, un domestique arrivant de Darney lui remit la réponse de madame de Chasteller à sa lettre de sept pages. C’était, comme on sait, quatre lignes fort sèches. Elles le frappèrent vivement.

« Je n’ai que faire de me donner tant d’embarras et d’avoir tant de remords parce que je ne l’aime plus ; elle n’en sera point en peine. Voilà l’expression de ses vrais sentiments. »

Il savait bien que le premier mot de madame de Chasteller, au Chasseur vert, avait été un désaveu de cette lettre. Cependant, elle était si courte et si vive ! Il en resta frappé, et frappé au point qu’il oublia la manœuvre. Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.

« Ah ! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel ! »

Leuwen, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.

Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint à passer derrière la septième compagnie, où il était en serre-file.

« À mon tour, maintenant », pensa Leuwen. À son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé. « Mon père aura fait écrire à cet animal-là. »

Cependant, la crainte vive de mériter quelque blâme le rendait fort attentif ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer plusieurs mouvements où la septième compagnie se trouvait en tête.

« Que je suis fou de me faire centre de tout ! se dit Leuwen. Le colonel est comme moi, il aura aussi ses chagrins, et, s’il ne me gronde pas, c’est qu’il m’a oublié. »

Pendant tout le temps de la manœuvre, Leuwen n’avait pu penser de suite à rien : il craignait quelque distraction. Une fois chez lui, quand il osa revoir son cœur, il se trouva tout différent à l’égard de madame de Chasteller. Ce jour-là, il arriva le premier à la pension, quoique l’on ne pût guère se présenter chez les Serpierre avant quatre heures et demie. Il demanda sa calèche à quatre heures. Il était mal à son aise, il alla voir atteler les chevaux, et trouva vingt choses à reprendre dans l’écurie. Enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu’à quatre heures et un quart il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre. Leur conversation rendit le mouvement à son âme, il le leur dit avec grâce. Mademoiselle Théodelinde, qui avait du penchant pour lui, fut fort gaie, et il prit une partie de cette gaieté.

Madame de Chasteller entra. On ne l’attendait point ce jour-là. Jamais il ne l’avait vue si jolie ; elle était pâle et un peu timide.

« Et malgré cette timidité, se dit Leuwen, elle se livre à des lieutenants-colonels ! »

Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion. Mais Leuwen était trop jeune, pas assez fait au monde. Sans s’en apercevoir, il fut rude et nullement gracieux pour madame de Chasteller. Son amour tenait du tigre[2], ce n’était plus l’homme de la veille.

Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies : un domestique de Leuwen venait de leur apporter des bouquets magnifiques, qu’il avait fait prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se trouva qu’il n’y avait point de bouquet pour madame de Chasteller ; on fut obligé de diviser en deux le plus beau.

« C’est d’un triste augure », pensa-t-elle.

Pendant toute la joie des demoiselles de Serpierre, elle fut un peu interdite. Ce qu’il y avait de brusque et de peu gracieux dans les regards de Leuwen l’étonnait. Elle se demandait si, pour conserver son estime et ne pas manquer à ce juste soin de son honneur sans lequel une femme ne saurait être aimée sérieusement d’un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas quitter cette maison, ou du moins paraître offensée.

« Non, se dit-elle, puisque je ne le suis pas en effet. Dans le trouble où je me trouve je ne puis manquer à quelque devoir que si je me permets la plus petite hypocrisie. »

Je trouve qu’il y eut une haute raison à madame de Chasteller de se parler ainsi, et beaucoup de courage à suivre le parti que montrait la raison. De sa vie, elle n’avait été aussi surprise.

« M. Leuwen ne serait-il qu’un fat, après tout, comme on le dit ? Et son seul but aurait-il été d’obtenir de moi le mot imprudent que j’ai dit avant-hier ? »

Madame de Chasteller repassait dans sa tête toutes les marques d’un cœur vraiment touché qu’elle avait cru voir.

« Me serais-je trompée ? La vanité m’aurait-elle abusée à ce point ? Il n’y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup, si M. Leuwen n’est pas un être sincère et bon. »

Puis, elle retombait dans de cruelles incertitudes, elle repoussait avec peine le mot de fat que tout Nancy attachait au nom de Leuwen.

« Mais non, je me le suis dit mille fois, et dans des moments où j’avais tout le sang-froid désirable : c’est le tilbury de M. Leuwen, et surtout les livrées de ses gens, qui le font appeler fat, et non son caractère réel ; il leur est invisible. Ces bourgeois sentent qu’à sa place ils seraient fats, voilà tout. Pour lui, il a tout au plus l’innocente vanité de son âge. Il aime à voir de jolis chevaux, de belles livrées, qui lui appartiennent. Ce mot : fat, n’exprime que l’envie que ces officiers démissionnaires ont pour lui. »

Cependant, malgré la forme tranchante de ces raisonnements et leur clarté frappante, en ce moment de trouble le nom de fat avait un poids terrible dans le jugement de madame de Chasteller.

« Je lui ai parlé cinq fois[3] dans ma vie ; je suis bien éloignée d’avoir une grande connaissance du monde. Il faudrait une étrange confiance en soi pour prétendre connaître le cœur d’un homme après cinq conversations… Et encore, se dit madame de Chasteller en s’attristant de plus en plus, quand je lui parlais j’étais bien plus attentive à ne pas trahir mes propres sentiments qu’à regarder les siens… Il faut convenir qu’il y a quelque présomption à une femme de mon âge de croire avoir mieux jugé un homme que toute une ville. »

Madame de Chasteller à cette observation devint décidément sombre. Leuwen commençait à la regarder de nouveau avec l’anxiété d’autrefois ; il se dit :

« Voilà le peu d’importance de mon grade et l’exiguïté de mon épaulette qui font leur effet. De quelle considération peut-on se flatter dans la haute société de Nancy en ayant pour attentif un mince sous-lieutenant, surtout quand on est accoutumé à vous voir donner le bras à un colonel ou, quand celui-ci n’est pas potable, à un lieutenant-colonel, ou du moins à un chef d’escadron ? Il faut les épaulettes à graines d’épinards. »

On voit que notre héros était assez sot en faisant ce raisonnement, et il faut avouer qu’il n’était pas plus heureux que clairvoyant. À peine son raisonnement fini, il eût voulu être à cent pieds sous terre, car il commençait à aimer de nouveau.

Le cœur de madame de Chasteller n’était pas dans un état beaucoup plus enviable. Ils payaient tous les deux, et chèrement, le bonheur rencontré l’avant-veille au Chasseur vert. Et si les romanciers avaient encore, comme autrefois, l’heureux privilège de faire la morale dans les grandes occasions, on s’écrierait ici : « Juste punition de l’imprudence d’aimer un être que l’on connaît réellement aussi peu ! Quoi ! rendre en quelque sorte maître de son bonheur un être que l’on n’a vu que cinq fois ! » Et si le conteur pouvait traduire ces pensées en style pompeux et finir même par quelque allusion religieuse, les sots se diraient entre eux : « Voilà un livre moral, et l’auteur doit être un homme bien respectable. » Les sots ne se diraient pas, parce qu’ils ne l’ont encore lu que dans peu de livres recommandés par l’Académie : « Avec l’élégance actuelle de nos façons polies, qu’est-ce qu’une femme peut connaître d’un jeune homme correct, après cinquante visites, si ce n’est son degré d’esprit et le plus ou moins de progrès qu’il a pu faire dans l’art de dire élégamment des choses insignifiantes ? Mais de son cœur, de sa façon particulière d’aller à la chasse du bonheur ? Rien, ou il n’est pas correct. »

Pendant cette observation morale, les deux amants avaient un air fort triste. Un peu avant l’arrivée de madame de Chasteller, Leuwen, pour excuser le prématuré de sa visite, avait proposé aux dames de Serpierre du café au Chasseur vert ; on avait accepté. Après quelques mots de politesse à madame de Chasteller et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le jardin en courant, pour aller prendre leurs chapeaux. Madame de Serpierre les suivit d’un pas plus sage, et madame de Chasteller et Leuwen restèrent seuls dans une grande allée d’acacias assez large ; ils se promenaient silencieusement ensemble, mais aux deux bords opposés de l’allée.

« Convient-il à ce que je me dois, se disait madame de Chasteller, de suivre ces demoiselles au Chasseur vert, ce qui a l’air d’admettre M. Leuwen dans ma société intime ? »

  1. Premier changement de direction : jalousie. Il n’est pas si sûr de son triomphe.
  2. Oui, tigre.
  3. À compter, note Stendhal. En réalité cette entrevue est la huitième. N. D. L. E.