Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 69-81).
◄    25 .
  27 .  ►


CHAPITRE XXVI


Il n’y avait qu’un instant pour se décider ; l’amour tira parti de ce surcroît de trouble. Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux baissés pour éviter les regards de Leuwen, madame de Chasteller se tourna vers lui :

— M. Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment ? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie.

— Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je ne conçois rien à ce qui m’arrive.

Et ses yeux, qu’il tourna en plein sur madame de Chasteller, montraient qu’il disait vrai par leur sérieux profond. Madame de Chasteller fut frappée et s’arrêta comme fixée au sol ; elle ne put plus faire un pas.

— Je suis honteux de ce que j’ai à dire, madame, reprit Leuwen, mais enfin mon devoir d’homme d’honneur veut que je parle.

À ce préambule si sérieux, les yeux de madame de Chasteller rougirent.

— La forme de mon discours, les mots que je dois employer sont aussi ridicules que le fond même de ce que j’ai à dire est bizarre et même sot.

Il y eut un petit silence. Madame de Chasteller regardait Leuwen avec anxiété ; il avait l’air très peiné. Enfin, comme dominant péniblement beaucoup de mauvaise honte, il dit en hésitant, et d’une voix faible et mal articulée :

— Le croirez-vous, madame ? Pourrez-vous l’entendre sans vous moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes ? Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j’ai rencontrée hier chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu avec des lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.

Madame de Chasteller eut envie de sourire.

— Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy je n’ai éprouvé ce que j’ai senti après la vision de ce monstre, mon cœur en a été glacé. J’ai pu passer quelquefois jusqu’à une heure entière sans penser à vous, et ce qui pour moi est encore plus étonnant, il m’a semblé que je n’avais plus d’amour.

Ici, la figure de madame de Chasteller devint fort sérieuse ; Leuwen n’y vit plus la moindre velléité d’ironie et de sourire.

— Vraiment, je me suis cru fou, ajouta-t-il, reprenant toute la naïveté de son ton habituel, qui aux yeux de madame de Chasteller excluait jusqu’à la moindre idée de mensonge et d’exagération. Nancy m’a semblé une ville nouvelle que je n’avais jamais vue, car autrefois dans tout au monde c’était vous seule que je voyais ; un beau ciel me faisait dire : « Son âme est plus pure[1] », la vue d’une triste maison : « Si Bathilde habitait là, comme cette maison me plairait ! » Daignez pardonner cette façon de parler trop intime.

Madame de Chasteller fit un signe d’impatience qui semblait dire : « Continuez ; je ne m’arrête point à ces misères. »

— Eh bien ! madame, reprit Leuwen qui semblait étudier dans les yeux de madame de Chasteller l’effet produit par ses paroles, ce matin la maison triste m’a paru ce qu’elle est, le beau ciel m’a semblé beau sans me rappeler une autre beauté, en un mot, j’avais le malheur de ne plus aimer. Tout à coup, quatre lignes fort sévères que j’ai reçues en réponse à une lettre, sans doute beaucoup trop longue, ont semblé dissiper un peu l’effet du venin. J’ai eu le bonheur de vous voir, cet affreux malheur s’est dissipé et j’ai repris mes chaînes, mais je me sens encore comme glacé par le poison… Je vous parle, madame, d’une façon un peu emphatique, mais en vérité je ne sais comment expliquer en d’autres mots ce qui m’arrive depuis la vue de votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un peu le langage de l’amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.

Après cet aveu sincère, il sembla à Leuwen avoir un poids de deux quintaux de moins sur la poitrine. Il avait si peu d’expérience de la vie qu’il ne s’attendait nullement à ce bonheur.

Madame de Chasteller, au contraire, semblait atterrée. « C’est clair, ce n’est qu’un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de prendre ceci au sérieux ? Dois-je croire que c’est l’aveu naïf d’une âme tendre ? »

Les façons de parler habituelles de Leuwen étaient si simples quand il s’adressait à madame de Chasteller, qu’elle penchait pour ce dernier avis. Mais elle avait souvent remarqué qu’en s’adressant à toute autre personne qu’elle Leuwen disait souvent exprès des choses ridicules, ce souvenir de tromperie habituelle lui fit mal. D’un autre côté, les manières de Leuwen, l’accent de ses paroles étaient changés à un tel point, la fin de cette harangue avait l’air si vraie, qu’elle ne voyait pas comment faire pour ne pas y croire. À son âge, serait-il déjà un comédien aussi parfait ? Mais si elle ajoutait foi à cette étrange confidence, si elle la croyait sincère, d’abord elle ne devait pas paraître fâchée, encore moins attristée, et comment faire pour ne paraître ni l’un ni l’autre ?

Madame de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient au jardin en courant. M. et madame de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Leuwen. Madame de Chasteller ne voulut pas se donner le temps d’écouter la raison.

« Si je ne vais pas au Chasseur vert, deux de ces pauvres petites perdront cette partie de plaisir. »

Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.

« J’aurai du moins, pensa-t-elle, quelques moments pour réfléchir. »

Ses réflexions furent douces.

« M. Leuwen est un honnête homme, et ce qu’il dit, quoique bizarre et incroyable en apparence, est vrai. Sa physionomie, toute sa manière d’être me l’annonçaient avant qu’il eût parlé. »

Quand on descendit de voiture à l’entrée des bois de Burelviller, Leuwen était un autre homme ; madame de Chasteller le vit au premier coup d’œil. Son front avait repris la sérénité de son âge, ses manières avaient de l’aisance.

« Il y a de l’honnêteté dans ce cœur-là, pensa-t-elle avec délices ; le monde n’en a point fait encore un être apprêté et faux ; c’est étonnant à vingt-trois ans ! Et il a vécu dans la haute société ! »

En quoi madame de Chasteller se trompait fort : dès l’âge de dix-huit ans, Leuwen n’avait point vécu dans la société de la cour et du faubourg Saint-Germain, mais au milieu des cornues et des alambics d’un cours de chimie.

Il se trouva au bout de quelques instants que Leuwen donnait le bras à madame de Chasteller, et deux des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés ; le reste de la famille était à dix pas. Il prit un ton fort gai pour ne pas trop attirer l’attention de ces demoiselles.

— Depuis que j’ai osé dire la vérité à la personne que j’estime le plus au monde je suis un autre homme. Il me semble déjà que les paroles dont je me suis servi, en parlant de cette demoiselle dont la vue m’avait empoisonné, sont ridicules. Je trouve qu’il fait ici un temps aussi beau qu’avant-hier. Mais avant de me livrer au bonheur inspiré par ce beau lieu, j’aurais besoin, madame, d’avoir votre opinion sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et bien d’autres mots tragiques.

— Je vous avouerai, monsieur, que je n’ai pas d’opinion bien arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d’un air sévère, je crois avoir de la sincérité ; si l’on se trompe, du moins l’on ne veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes, le poison, etc.

Madame de Chasteller avait envie de sourire en prononçant ces mots.

« Quoi donc, se dit-elle avec un vrai chagrin, je ne pourrai jamais conserver un ton convenable en parlant à M. Leuwen ! Lui parler est-il donc un si grand bonheur pour moi ! Et qui peut me dire que ce n’est pas un fat qui a voulu jouer en moi une pauvre provinciale ? Peut-être, sans être précisément un malhonnête homme, il n’a pour moi que des sentiments fort ordinaires, et cet amour-là est fils de l’ennui d’une garnison. »

C’était ainsi que parlait encore dans le cœur de madame de Chasteller l’avocat contraire à l’amour, mais déjà il avait étonnamment perdu de sa force. Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste autant qu’il le fallait pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s’était réunie autour d’eux. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et se mirent à jouer des valses de Mozart, et ensuite des duos tirés de Don Juan et des Nozze di Figaro. Madame de Chasteller devint plus sérieuse encore, mais peu à peu elle fut bien plus heureuse. Leuwen était lui-même tout à fait transporté dans le roman de la vie, l’espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui dire, dans un de ces courts instants de demi-liberté qu’on pouvait avoir en se promenant avec toutes ces demoiselles :

— Il ne faut pas tromper le Dieu qu’on adore. J’ai été sincère, c’était la plus grande marque de respect que je puisse donner ; m’en punira-t-on ?

— Vous êtes un homme étrange !

— Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas ce que je suis, et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je n’ai commencé à vivre et à chercher à me connaître que le jour où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.

Ces paroles furent dites comme quelqu’un qui les trouve à mesure qu’il les prononce. Madame de Chasteller ne put s’empêcher d’être profondément touchée de cet air à la fois sincère et noble ; Leuwen avait senti une certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l’en remercia par un sourire tendre.

— Oserai-je me présenter demain ? ajouta-t-il. Mais je demanderai une autre faveur, presque aussi grande, celle de n’être pas reçu en présence de cette demoiselle.

— Vous n’y gagnerez rien, lui répondit madame de Chasteller avec tristesse. J’ai une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête à tête, un sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de tout autre chose.

Leuwen promit. Ce fut là à peu près tout ce qu’ils purent se dire pendant cet après-midi. Il fut heureux pour tous les deux d’être environnés, et en quelque sorte empêchés de se parler. Ils auraient eu toute liberté qu’ils n’auraient pas dit beaucoup plus, et ils n’étaient pas, à beaucoup près, assez intimes, pour ne pas en avoir éprouvé un certain embarras, Leuwen surtout. Mais s’ils ne se dirent rien, leurs yeux semblèrent convenir qu’il n’y avait aucun sujet de querelle entre eux. Ils s’aimaient d’une manière bien différente de l’avant-veille. Ce n’étaient plus des transports de ce bonheur jeune et sans soupçons, mais plutôt de la passion, de l’intimité, et le plus vif désir de pouvoir avoir de la confiance.

« Que je vous croie, et je suis à vous, » semblaient dire les yeux de madame de Chasteller ; et elle serait morte de honte, si elle eût vu leur expression. Voilà un des malheurs de l’extrême beauté, elle ne peut voiler ses sentiments. Mais ce langage ne peut être compris avec certitude que par l’indifférence observatrice. Leuwen croyait l’entendre pendant quelques instants, et un moment après doutait de tout.

Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond. Leuwen avait presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la promenade, madame de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.

À la fin, comme il était déjà nuit tombante, on quitta le café-hauss pour revenir aux voitures, que l’on avait laissées à l’entrée du bois. Madame de Chasteller lui dit :

— Donnez-moi le bras, monsieur Leuwen.

Leuwen serra le bras qu’on lui offrait, et le mouvement fut presque rendu.

Les cors bohèmes étaient délicieux à entendre dans le lointain. Il s’établit un profond silence.

Par bonheur, lorsqu’on arriva aux voitures, il se trouva qu’une des demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du Chasseur vert ; on proposa d’y envoyer un domestique, ensuite d’y retourner en voiture.

Leuwen, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à madame de Serpierre que la soirée était superbe, qu’un vent chaud et à peine sensible empêchait le serein, que mesdemoiselles de Serpierre avaient moins couru que l’avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc., etc. Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait que si ces dames ne se trouvaient pas fatiguées, il serait peut-être plus agréable de retourner à pied. Madame de Serpierre renvoya la décision à madame de Chasteller.

— À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne suivront pas ; ce bruit de roues qui s’arrêtent si vous vous arrêtez est désagréable.

Leuwen pensa que les musiciens, étant payés, allaient quitter le jardin ; il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de Don Juan et des Nozze. Il revint auprès de ces dames et reprit sans difficulté le bras de madame de Chasteller. Les demoiselles de Serpierre étaient enchantées de cette augmentation de promenade. On marchait tous ensemble, la conversation générale était aimable et gaie. Leuwen parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son silence. Madame de Chasteller et lui n’avaient garde de se rien dire : ils étaient trop heureux ainsi.

Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Leuwen prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du punch, qu’on en ferait un très doux pour les dames. Comme l’on se trouvait bien ensemble, la motion du punch passa, malgré l’opposition de madame de Serpierre qui prétendit que rien n’était plus nuisible au teint des jeunes filles. Cet avis fut soutenu par mademoiselle Théodelinde, trop attachée à Leuwen pour n’être pas peut-être un peu jalouse.

— Plaidez votre cause auprès de mademoiselle Théodelinde, lui dit madame de Chasteller avec enjouement et bonne amitié.

Enfin, on ne rentra à Nancy qu’à neuf heures et demie du soir.

  1. Contradiction avec la croyance en sa faiblesse pour les lieutenant-colonels