Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 35

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 188-207).
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CHAPITRE XXXV


Le surlendemain, madame de Chasteller fut saisie d’une fièvre violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa réputation perdue. Mais tout cela n’était rien : elle doutait du cœur de Leuwen[1].

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu’elle éprouvait, et surtout par la violence de ses transports. Ce sentiment était d’autant plus vif qu’elle ne craignait plus pour sa vertu. Dans un cas d’extrême danger, un voyage à Paris, où Leuwen ne pouvait la suivre, la mettait à l’abri de tous les périls, tout en la séparant violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.

Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l’avait rassurée, lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre, envoyée à l’insu du marquis, et par un exprès, à madame de Constantin, son amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable et approuvé le voyage de Paris en un cas extrême. Ses remords une fois adoucis, madame de Chasteller était heureuse.

Tout à coup, aux récits, aux plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, dont, le lendemain du concert de madame Malibran, M. de Blancet fut prodigue sur ce qui s’était passé la veille, elle fut surprise d’une douleur atroce, et dont son âme pure avait honte.

« Blancet n’a pas de tact, se dit-elle, il est au nombre de ceux qui sentent péniblement la supériorité de M. Leuwen. Il exagère peut-être ; comment M. Leuwen, si sincère avec moi, qui m’a avoué un jour qu’il avait cessé de m’aimer, me tromperait-il aujourd’hui ?…

« Rien de plus facile à expliquer, reprit avec amertume le parti de la prudence. Il est agréable et de bon goût pour un jeune homme d’avoir deux maîtresses à la fois, surtout si l’une d’elles est triste, sévère, se retranchant toujours derrière les craintes d’une ennuyeuse vertu, tandis que l’autre est gaie, aimable, jolie, et ne passe pas pour désespérer ses amants par sa sévérité. M. Leuwen peut me dire : Ou ne soyez pas pour moi d’une si haute vertu, ne me faites pas une scène lorsque j’essaie de vous prendre la main… (Il est vrai que je l’ai traité bien mal pour un mince sujet !…) »

Après un silence, elle continua avec un soupir :

«… Ne soyez pas de cette vertu outrée, ou permettez-moi de profiter d’un moment d’admiration que madame d’Hocquincourt peut éprouver pour mon petit mérite.

« — Mais quelque peu délicat que soit ce raisonnement, reprit avec rage le parti de l’amour, encore fallait-il me faire cette déclaration. Tel était le rôle d’un honnête homme. Mais M. de Blancet exagère peut-être… Il faut éclaircir tout ceci. »

Elle demanda ses chevaux et se fit conduire précipitamment successivement chez mesdames de Serpierre et de Marcilly. Tout fut confirmé ; madame de Serpierre alla même bien plus loin que M. de Blancet.

En rentrant chez elle, madame de Chasteller ne pensait presque plus à Leuwen ; toute son imagination, enflammée par le désespoir, était occupée à se figurer les charmes et l’amabilité séduisante de madame d’Hocquincourt. Elle les comparait à sa manière d’être retirée, triste, sévère. Cette comparaison la poursuivit toute la nuit ; elle passa par tous les sentiments qui font l’horreur de la plus noire jalousie.

Tout l’étonnait, tout effrayait sa retenue de femme, sa…[2] dans la passion dont elle était victime. Elle n’avait eu que de l’amitié pour le général de Chasteller et de la reconnaissance pour ses procédés parfaits. Elle n’avait pas même l’expérience des livres : on lui avait peint tous les romans, au Sacré-Cœur, comme des livres obscènes. Depuis son mariage, elle ne lisait presque pas de romans ; il ne fallait pas connaître ce genre de livres quand on était admis à la conversation d’une auguste princesse. D’ailleurs, les romans lui semblaient grossiers.

« Mais puis-je dire même que je suis fidèle à ce qu’une femme se doit à elle-même ? se dit-elle vers le matin de cette nuit cruelle. Si M. Leuwen était là, vis-à-vis de moi, me regardant en silence, comme il fait quand il n’ose me dire tout ce qu’il pense, malheureux par les folles exigences que prescrit ma vertu, c’est-à-dire mon intérêt personnel, pourrais-je supporter ses reproches muets ? Non, je céderais… Je n’ai aucune vertu, et je fais le malheur de ce que j’aime… »

Cette complication de douleurs fut trop forte pour sa santé ; une fièvre se déclara.

La tête exaltée par la fièvre, qui dès le premier jour alla jusqu’au délire, elle voyait sans cesse sous ses yeux madame d’Hocquincourt gaie, aimable, heureuse, parée de fleurs charmantes à ce concert de madame Malibran (on lui avait parlé du fameux bouquet), ornée de mille grâces séduisantes, et Leuwen était à ses pieds. Ensuite, revenait ce raisonnement :

« Mais, malheureuse que je suis, qu’ai-je accordé à M. Leuwen qui puisse l’engager avec moi ? À quel titre puis-je prétendre l’empêcher de répondre aux prévenances d’une femme charmante, plus jolie que moi, et surtout bien autrement aimable, et aimable comme il faut l’être pour plaire à un jeune homme habitué à la société de Paris : une gaieté toujours nouvelle et jamais méchante ? »

En suivant ces tristes raisonnements, madame de Chasteller ne put s’empêcher de demander un petit miroir ovale. Elle s’y regardait. À chaque expérience de ce genre, elle se trouva moins bien. Enfin, elle conclut qu’elle était décidément laide, et en aima davantage Leuwen du bon goût qu’il avait de lui préférer madame d’Hocquincourt.

Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui déchiraient le cœur de madame de Chasteller encore plus sombres. La vue seule de mademoiselle Bérard lui donnait des convulsions. Elle ne voulut point voir M. de Blancet ; elle avait horreur de lui, elle le voyait sans cesse lui racontant ce concert fatal. M de Pontlevé lui faisait deux visites de cérémonie chaque jour. Le docteur Du Poirier la soigna avec l’activité et la suite qu’il mettait à tout ce qu’il entreprenait ; il venait trois fois le jour à l’hôtel de Pontlevé. Ce qui frappa surtout madame de Chasteller dans ses soins, c’est qu’il lui défendit absolument de se lever ; dès lors, elle ne put plus espérer de voir Leuwen. Elle n’osait prononcer son nom et demander à sa femme de chambre s’il venait demander de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l’attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait l’oreille pour chercher à entendre le bruit des roues de son tilbury, qu’elle connaissait si bien.

Leuwen se permettait de venir chaque matin. Le troisième jour de la maladie, il quittait l’hôtel du Pontlevé fort inquiet des réponses ambiguës de M. Du Poirier. En montant en tilbury, il lança son cheval avec trop de rapidité, et sur la place garnie de tilleuls taillés en parasol qu’on appelait promenade publique, passa fort près de M. de Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner, s’appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque. Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n’avait pas cinq pieds de haut, et portait d’énormes favoris d’un blond hasardé. Ludwig Roller, long, blême, malheureux, avait l’air d’un moine mendiant qui a déplu à son supérieur. Au haut d’un grand corps de cinq pieds dix pouces au moins, une petite tête blême recouverte de cheveux noirs retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d’un moine ; des traits maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant ; un habit noir, serré et râpé, achevait le contraste entre l’ex-lieutenant de cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l’heureux Sanréal, dont depuis [de] longues années l’habit ne pouvait plus se boutonner, et qui jouissait de quarante mille livres de rente au moins. À l’aide de cette fortune il passait pour fort brave, car il avait des éperons en fer brut longs de trois pouces, ne pouvait pas dire trois mots sans jurer, et ne parlait guère un peu au long que pour s’embarquer dans quelque histoire de duel à faire frémir. Il était donc fort brave, quoique ne s’étant jamais battu apparemment à cause de la peur qu’on avait de lui. D’ailleurs, il possédait l’art de lancer les frères Roller sur les gens qui lui déplaisaient.

Depuis les journées de Juillet, suivies de leur démission, ces messieurs s’ennuyaient bien plus qu’auparavant ; entre eux trois ils avaient un cheval, et ne sortaient guère avec plaisir de leur apathie que pour se battre en duel, ce dont ils s’acquittaient fort bien, et ce talent faisait leur considération.

Comme il n’était que midi quand le tilbury de Leuwen fit trembler le pavé sous les pas de l’énorme Sanréal, il n’était encore entré dans aucun café et ne se trouvait pas tout à fait gris. Soutenu par Ludwig Roller, il s’amusait à prendre sous le menton les jeunes paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces tentes ; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade publique qui pendaient trop bas.

Le passage rapide du tilbury le tira de ces aimables passe-temps.

— Crois-tu qu’il ait voulu nous braver ? dit-il à Ludwig Roller en le regardant avec un sérieux de matamore.

— Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez poli, et je ne crois pas qu’il ait voulu nous offenser avec son tilbury ; mais je ne l’en déteste que plus, à cause de sa politesse. Il sort de l’hôtel de Pontlevé ; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans nous fâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une femme… Et cela, ajouta Roller d’un ton ferme, je ne le souffrirai pas.

— Dis-tu vrai ? répondit Sanréal, enchanté.

— Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d’un ton sec et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux[3].

— Est-ce que tu vas me faire des phrases, à moi ? répondit Sanréal d’un air de spadassin. Nous nous connaissons. L’essentiel est qu’il ne nous échappe pas ; l’animal est futé et s’est bien tiré de deux duels qu’il a eus à son régiment…

— Des duels à l’épée ! C’est une belle affaire ! On a appliqué deux sangsues à la blessure qu’il a faite au capitaine Bobé. Mais avec moi, morbleu ! ce sera un bon duel au pistolet, et à dix pas ; et s’il ne me tue pas, je te réponds qu’il lui faudra plus de deux sangsues.

— Allons chez moi ; il ne faut pas parler de ces choses devant les espions du juste milieu qui remplissent notre promenade. J’ai reçu hier une caissette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir tes frères et Lanfort.

— Ai-je besoin de tant de monde, moi ? Une demi-feuille de papier va faire l’affaire. Et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

— Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là… Il s’agit d’empêcher que, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien ne nous mette dans notre tort, et par suite ne se moque de nous. Qui l’empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune noblesse lorraine, une société d’assurance pour ne pas nous laisser enlever les veuves qui ont de bonnes dots ?

Les trois Roller, Murcé et Goëllo, que le garçon de café trouva à dix pas de là, faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans le bel hôtel de M. de Sanréal, enchanté d’avoir à parler de quelque chose ; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour d’une superbe table d’acajou massif. Il n’y avait pas de nappe, pour imiter les dandys anglais, mais sur l’acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de l’eau de roche, une eau-de-vie d’un jaune ardent comme le madère brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois frères Roller voulait se battre avec Leuwen. M. de Goëllo, fat de trente-six ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, et même à la main de madame de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure, et voulait se battre le premier avec Leuwen, car enfin il se trouvait lésé plus qu’aucun.

— Est-ce qu’avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans anglais de Baudry ?

— Baudry toi-même, dit M. de Lanfort, qui était survenu. Ce beau monsieur nous a tous offensés, et personne plus que le pauvre d’Antin, mon ami, qui est allé se dépiquer.

— Digérer ses cornes, interrompit Sanréal en riant très fort.

— D’Antin est mon ami de cœur, reprit Lanfort choqué de ce ton grossier. S’il était ici, il se battrait avec vous tous, plutôt que de n’avoir pas affaire le premier à cet aimable vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.

Le courage de Sanréal se trouvait depuis vingt minutes dans une situation pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui seul n’avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

« Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d’une voix contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste : c’est Roller et moi qui avons fait le projet dans la grande promenade, sous les jeunes tilleuls.

— Il a raison, dit M. de Goëllo ; tirons au sort à qui défera le pays de cette peste publique. (Et il se rengorgea, fier de la beauté de la phrase.)

— À la bonne heure, dit Lanfort ; mais, messieurs, qu’on ne se batte qu’une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq d’entre nous, l’Aurore s’emparera de cette histoire, je vous en avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

— Et s’il tue un de nos amis ? dit Sanréal. Faudra-t-il donc laisser le mort sans vengeance ? »

La discussion se prolongea jusqu’au dîner, que Sanréal avait fait préparer abondant et excellent. On se donna parole d’honneur en se quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit ; et, avant huit heures, M. Du Poirier savait tout[4].

Or, il y avait ordre précis de Prague d’éviter toute querelle entre la noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines. Le soir, M. Du Poirier s’approcha de Sanréal avec la grâce d’un bouledogue en colère ; ses petits yeux avaient le brillant de ceux d’un chat irrité[5].

« Demain, vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de Lanfort, de Goëllo, et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu’ils m’entendent. »

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignit un mot piquant de Du Poirier qui serait répété par tout Nancy. Il accepta d’un signe de tête presque aussi gracieux que la mine du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine quand ils apprirent à qui ils auraient affaire. Il arriva d’un air affairé.

« Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la noblesse ont bien des ennemis ; les journaux entre autres, qui racontent à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S’il ne s’agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais d’admirer et je me garderais bien d’ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, fils d’un petit marchand, et qui ai l’honneur de m’adresser aux représentants de tout ce qu’il y a de plus noble en Lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère. La colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu’un petit officier vous enlève madame de Chasteller ? Eh bien ! quelle force au monde peut empêcher madame de Chasteller de quitter Nancy et de s’établir à Paris ? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera à M. de Pontlevé les lettres les plus touchantes du monde. « Je ne puis être heureuse qu’avec M. Leuwen », dira-t-elle, et elle le dira bien parce que, d’après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de Pontlevé refuse-t-il, ce qui est douteux, car sa fille parle sérieusement, et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans les fonds publics. M. de Pontlevé refuse-t-il ? Madame de Chasteller, fortifiée par les conseils de ses amies de Paris, parmi lesquelles nous comptons des dames de la plus haute distinction, madame de Chasteller se passe fort bien du consentement d’un père de province.

Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide ? En ce cas, je n’ai rien à dire ; madame de Chasteller ne l’épousera pas. Mais croyez-moi, elle n’épousera, pour cela, aucun de vous ; c’est, selon moi, une femme d’un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, elle fait mettre ses chevaux, en va prendre d’autres à la poste prochaine, et Dieu sait où elle s’arrêtera ! À Bruxelles, à Vienne peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi qu’il en soit, tenez-vous-en à ceci : si Leuwen est mort, vous la perdez pour toujours. S’il est blessé, tout le département saura la cause du duel ; avec sa timidité, elle se croit déshonorée, et le jour où Leuwen est hors de danger elle s’enfuit à Paris, où un mois après il la rejoint. En un mot, la seule timidité de madame de Chasteller la retient à Nancy ; donnez-lui un prétexte, et elle part.

En tuant Leuwen, vous satisfaites un bel accès de colère, je l’avoue, et à vous sept vous le tuerez sans doute, mais les beaux yeux et la dot de madame de Chasteller s’éloignent de vous à tout jamais. »

Ici l’on murmura, mais l’audace de Du Poirier en fut doublée.

— Si deux ou trois de vous, reprit-il avec énergie et en élevant la voix, se battent successivement contre Leuwen, vous passez pour des assassins, et le régiment tout entier prend parti contre vous.

— C’est justement ce que nous demandons, s’écria Ludwig Roller avec toute la fureur d’une colère longtemps contenue.

— C’est cela, dirent ses frères. Nous verrons les bleus.

— Et c’est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine. »

Tout le monde se leva à la fois. On s’insurgea contre l’audace de ce petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. C’était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de Du Poirier ; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles. Il n’était pas sans sentir vivement les marques de mépris, et avait besoin, dans l’occasion, d’écraser l’orgueil des gentilshommes.

Après des torrents de paroles insensées, dictées par la vanité puérile qu’on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout à fait à l’avantage du tacticien Du Poirier.

« Voulez-vous désobéir non à moi, qui suis un ver de terre, mais à notre roi légitime, Charles X ? leur dit-il quand il vit que chacun à son tour s’était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et de la place qu’il avait occupée dans l’armée avant les fatales journées de 1830… Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus impolitique qu’une querelle entre son corps de noblesse et un régiment. »

Du Poirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes différents qu’elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à comprendre le nouveau. Les amours-propres capitulèrent au moyen d’un bavardage dont Du Poirier calcula la durée à trois quarts d’heure ou une heure.

Pour tâcher de perdre moins de temps, Du Poirier, dont l’âpre vanité commençait à être calmée par l’ennui, prit sur soi d’adresser un mot agréable à tout le monde. Il fit la conquête de M. de Sanréal, qui fournissait des raisons aux Roller, en lui demandant du vin brûlé. Sanréal avait inventé une façon nouvelle de faire ce breuvage adorable et courut à l’office le préparer lui-même.

Quand tout le monde eut accordé la dictature à Du Poirier :

— Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. de Leuwen de Nancy et ne pas perdre madame Chasteller ?

— Sans doute, répondit-on avec humeur.

— Eh bien ! j’en sais un moyen assuré… Vous le devinerez probablement en y songeant.

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

— Demain à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen ; il n’y a rien de plus simple. Mais il a un défaut, il exige un secret profond pendant un mois. Je demande de ne m’ouvrir qu’à deux commissaires désignés par vous, messieurs.

En disant ces paroles, il sortit brusquement, et à peine sorti Ludwig Roller le chargea d’injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à l’exception de Lanfort, qui dit :

— Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu’à la grossièreté. La plupart de ses défauts tiennent à sa naissance : son père était marchand de chanvre, comme il nous l’a dit. Mais les plus grands rois se sont servis d’ignobles conseillers. Du Poirier est plus fin que moi, car du diable si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parles tant, le devineras-tu ?

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain. Mais avant de se séparer, quelque piqué que l’on fût contre Du Poirier, on désigna les deux commissaires qui devaient s’aboucher avec lui, et naturellement le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le plus crié de n’être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Du Poirier alla d’un pas pressé chercher, au fond d’une rue étroite, un petit prêtre que le sous-préfet croyait son espion dans la bonne compagnie et qui, comme tel, accrochait un assez bon lopin des fonds secrets.

— Vous allez dire à M. Fléron, mon cher Olive, que nous avons reçu une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en séance, chez M. de Sanréal ; mais cette dépêche est d’une telle importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de nouveau au même lieu.

L’abbé Olive avait de Mgr l’évêque la permission de porter un habit bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu’il alla trahir M. Du Poirier et annoncer à M. l’abbé Rey, grand vicaire, la commission qu’il venait de recevoir du docteur. Ensuite, il se glissa chez le sous-préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, de grand matin, il fit dire à l’abbé Olive qu’il paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et il osa écrire directement au ministre de l’Intérieur, au risque de déplaire à son préfet, M. Dumoral, ancien libéral renégat et homme toujours inquiet. M. Fléron écrivit aussi à ce dernier, mais la lettre fut jetée à la boîte une heure trop tard et de façon à laisser vingt-quatre heures d’avance à l’avis important donné au ministre par le simple sous-préfet.

  1. Le cœur d’une femme tendre, le chœur de jeunes fats piqués, opposition.
  2. Le mot est en blanc dans le manuscrit. N. D. L. E.
  3. Style piquant ou style vrai. Combat.
  4. Style lourd, mais vrai.
  5. Vrai, mais peu gracieux. Vu ce matin.