Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 36

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 208-218).
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CHAPITRE XXXVI


« Quoi ! se dit Du Poirier en apprenant le choix des deux commissaires qu’on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux commissaires ! Du diable si je leur raconte mon projet ! »

À la réunion du lendemain, Du Poirier, plus grave et plus rogue que de coutume, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal et les conduisit dans le cabinet du dernier, qu’il ferma à clef. Du Poirier fut avant tout fidèle aux formes, il savait que c’était la seule chose que Sanréal comprenait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Du Poirier dit après un petit silence :

— Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de Sa Majesté Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, même sur le peu qu’il m’est permis de vous révéler aujourd’hui ?

— Parole d’honneur ! dit Sanréal, ahuri de respect et de curiosité.

— Eh ! f….. ! dit Roller, impatienté.

— Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains ; cette secte se glisse partout, et sans un secret absolu, même envers nos meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien et vous, messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés dans l’Aurore.

En faveur du lecteur, j’abrège infiniment le discours que Du Poirier se vit dans la nécessité de débiter à cet homme riche et à cet homme brave. Comme il ne voulait leur rien dire, il allongea encore plus qu’il n’était nécessaire.

— Le secret que j’espérais pouvoir vous soumettre, dit-il enfin, n’est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre bravoure, dit-il en s’adressant surtout à Sanréal, une trêve qui lui coûtera beaucoup.

— Certes ! dit Sanréal.

— Mais, messieurs, quand on est membre d’un grand parti, il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. Autrement, on n’est rien, on ne parvient à rien. On ne mérite que le nom d’enfant perdu. Il faut, messieurs, que personne d’entre vous ne provoque M. Leuwen avant quinze grands jours.

— Il faut… Il faut… répéta Ludwig Roller avec amertume.

— Vers cette époque, M. Leuwen quittera Nancy, ou du moins il n’ira plus chez madame de Chasteller. C’est, ce me semble, ce que vous désirez, et ce que je vous ai montré que vous n’obtiendriez pas par un duel[1]. »

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de savoir un secret.

— Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous attendent dans mon salon apprennent que nous sommes restés ici une heure entière pour ne rien apprendre ?

— Eh bien ! laissez croire que vous savez, dit froidement Du Poirier ; je vous seconderai.

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce mezzo termine à la vanité de ces messieurs.

Le docteur Du Poirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu de laquelle son orgueil jouissait. Il aimait surtout à parler et à avoir à convaincre des personnages ennemis. C’était un homme d’un extérieur repoussant mais d’un esprit ferme, vif, entreprenant. Depuis qu’il se mêlait d’intrigues politiques, l’art de guérir, où il avait obtenu l’une des premières places, l’ennuyait. Le service de Charles X, ou ce qu’il appelait la politique, donnait un aliment à son envie de faire, de travailler, d’être compté. Ses flatteurs lui disaient : « Si des bataillons prussiens ou russes nous ramènent Charles X, vous serez député, ministre, etc. Vous serez le Villèle de cette nouvelle position. »

— Alors comme alors, répondait Du Poirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l’ambition conquérante. Voici comment : MM. de Puylaurens et de Pontlevé avaient reçu des pouvoirs de qui de droit pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont Nancy était le chef-lieu ; Du Poirier ne devait être que l’humble secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel n’avait qu’une chose de raisonnable : il ne se divisait pas. Il était confié à M. de Puylaurens, en son absence à M. de Pontlevé, en l’absence de ce dernier à M. Du Poirier, et cependant depuis un an Du Poirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux titulaires de l’emploi et ceux-ci ne se fâchaient pas trop. C’est qu’il avait l’art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs, qui n’avaient ni zèle, ni fantaisie, ni dévouement, étaient bien aises, au fond, de laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l’échelle, s’il y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Du Poirier n’avait nulle haine contre Leuwen ; mais dans son ardeur de faire, puisqu’il s’était chargé de le faire déguerpir, il voulait, et voulait fermement, en venir à bout.

Le premier jour, lorsqu’il demanda deux commissaires à la réunion Sanréal, le second lorsqu’il se débarrassa de la curiosité inquiète de ces deux commissaires, il n’avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu’il suivit ne se présenta à lui que par parties successives, et à mesure qu’il se persuada que laisser avoir lieu ce duel qu’il avait défendu au nom du roi serait une défaite marquée, un fiasco pour sa réputation et son influence en Lorraine dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier, sous le sceau du secret, à mesdames de Serpierre, de Marcilly et de Puylaurens que madame de Chasteller était plus malade qu’on ne le pensait, et que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea madame de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe et l’empêcha ainsi de marcher pendant un mois[2]. Peu de jours après, il arriva chez elle d’un air sérieux qui devint sombre en lui tâtant le pouls, et il l’engagea à toutes les cérémonies religieuses qui, en province, sont comprises dans ce seul mot : se faire administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement, et l’on peut juger de l’impression qu’il fit sur Leuwen : madame de Chasteller était donc en danger de mort ?

« Mourir n’est donc que cela ? se disait madame de Chasteller, qui était loin de se douter qu’elle n’avait qu’une fièvre ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j’avais M. Leuwen là, auprès de moi. Il me donnerait du courage si je venais à en manquer. Au fait, sans lui la vie aurait eu peu de charmes pour moi. On me fait bouder au fond de cette province, où avant lui ma vie était si triste… Mais il n’est pas noble, mais il est soldat du juste-milieu ou, ce qui est encore pis, de la république… »

Madame de Chasteller parvint à désirer la mort.

Elle était sur le point de haïr madame d’Hocquincourt, et quand elle surprenait ce commencement de haine dans son cœur, elle se méprisait. Comme depuis quinze grands jours elle ne voyait plus Leuwen, le sentiment qu’elle avait pour lui ne lui donnait que du malheur.

Leuwen, dans son désespoir, était allé mettre à la poste à Darney trois lettres, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été interceptées par mademoiselle Bérard, maintenant parfaitement d’accord avec le docteur Du Poirier.

Leuwen ne quittait plus le docteur. Ce fut une fausse démarche. Leuwen était loin d’être assez savant en hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d’un intrigant sans moralité. Sans s’en douter, il l’offensa mortellement. Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Leuwen pour les fripons, les renégats, les hypocrites, parvint à le haïr. Étonné de la chaleur de son bon sens lorsqu’il était question entre eux du peu d’apparence du retour des Bourbons :

— Mais à ce compte, moi, lui dit un jour le docteur poussé à bout, je ne suis donc qu’un imbécile ?

Il continua tout bas :

« Nous allons voir, jeune insensé, ce qu’il va advenir de ton plus cher intérêt. Raisonne sur l’avenir, répète des idées que tu trouves toutes faites dans ton Carrel, moi je suis maître de ton présent et vais te le faire sentir. Moi, vieux, ridé, mal mis, homme de mauvaises manières à tes yeux, je vais t’infliger la douleur la plus cruelle, à toi beau, jeune, riche, doué par la nature de manières si nobles, et en tout si différent de moi, Du Poirier. J’ai usé les trente premières années de ma vie mourant de froid dans un cinquième étage, en tête à tête avec un squelette ; toi, tu t’es donné la peine de naître, et tu prétends en secret que quand ton gouvernement raisonnable sera établi on ne punira que par le mépris les hommes forts tels que moi ! Cela serait bête à ton parti ; en attendant, c’est bête à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre, jeune bambin ! »

Et le docteur se mit à parler à Leuwen de la maladie de madame de Chasteller dans les termes les plus inquiétants. S’il voyait le sourire effleurer les lèvres de Leuwen, il lui disait :

— Tenez, c’est dans cette église qu’est le caveau de famille des Pontlevé. Je crains bien, ajoutait-il avec un soupir, que bientôt il ne soit rouvert.

Il attendait depuis plusieurs jours que Leuwen, fou comme le sont les amants, entreprît de voir en secret madame de Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti chez M. de Sanréal, Du Poirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de mademoiselle Bérard, s’était rapproché d’elle. Il chercha à lui faire jouer un rôle dans la famille : c’était à elle de préférence, et non pas à M. de Pontlevé, à M. de Blancet ou aux autres parents, qu’il s’ouvrait sur le prétendu danger de madame de Chasteller.

Il y avait une grande difficulté au projet qui peu à peu se débrouillait dans la tête de M. Du Poirier : c’était la présence continuelle de mademoiselle Beaulieu, femme de chambre de madame de Chasteller, et qui adorait sa maîtresse.

Le docteur la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir mademoiselle Bérard à ce que souvent, en sa présence, il s’entretînt de préférence avec mademoiselle Beaulieu sur les soins nécessaires à la malade jusqu’à la prochaine visite de lui, docteur.

Cette bonne femme de chambre comme la très peu bonne mademoiselle Bérard croyaient également madame de Chasteller fort dangereusement malade.

Le docteur confia à la femme de chambre qu’il supposait qu’un chagrin de cœur alimentait la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu’il trouverait naturel que M. Leuwen cherchât à voir encore une fois madame de Chasteller.

— Hélas ! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me tourmente pour le laisser venir ici pour cinq minutes. Mais que dirait le monde ? J’ai refusé absolument.

Le docteur répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce que l’intelligence de la femme de chambre fût hors d’état de jamais les répéter, mais dans le fait ces phrases engageaient indirectement cette bonne fille à permettre l’entrevue demandée.

Enfin, il arriva qu’un soir M. de Pontlevé, d’après l’ordre du docteur, alla faire sa partie de whist chez madame de Marcilly, partie interrompue par deux ou trois accès de larmes. Justement, M. le vicomte de Blancet n’avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des bécasses[3]. Leuwen vit à la fenêtre de mademoiselle Beaulieu le signal dont l’espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Leuwen vola chez lui, revint habillé en bourgeois, et enfin, annoncé avec des précautions infinies par la bonne femme de chambre, qui ne quitta pas le voisinage du lit, il put passer dix minutes avec madame de Chasteller.

[Détails d’amour… madame d’Hocquincourt nommée à la fin par madame de Chasteller :

« Je ne m’y suis pas présenté depuis que vous êtes malade[4]. »]

  1. Exprès cette grossièreté.
  2. Est-ce ignoble ? Mais tout est ignoble en fait d’intrigue aux yeux de nos délicats. Il faudrait réussir avec des feuilles de rose.
  3. À vérifier. Les bécasses passent en octobre et novembre.
  4. Détails jetés à la suite d’un blanc, pour une scène qui n’a jamais été écrite. N. D. L. E.