Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 42

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 289-325).
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CHAPITRE XLII


Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le Moniteur, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme le Misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas brillant, papillonnaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. Il était horriblement fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal tournées, qu’il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits et encore mieux dits : c’est le talent de l’habitant de Paris.

— « Maman, voilà donc le bonheur ! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.

— Mon fils, il n’y a point de bonheur avec l’extrême fatigue, à moins que l’esprit ne soit amusé ou que l’imagination ne se charge de peindre vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort ennuyeux, et vous n’êtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez ambitieux, ni assez vaniteux, pour rester ébahi devant un uniforme de maître des requêtes. »

M. Leuwen père ne parut qu’une bonne heure après la fin de l’Opéra.

— Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre ministre, si vous n’avez rien de mieux à faire.

Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la petite antichambre de l’appartement de son père.

Huit heures sonnèrent, huit heures un quart.

— Pour rien au monde, monsieur, dit à Leuwen Anselme, l’ancien valet de chambre, je n’entrerais chez monsieur avant qu’il ne sonne.

Enfin, la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.

— Je suis fâché de t’avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec bonté.

— Moi, peu importe, mais le ministre !

— Le ministre est fait pour m’attendre quand il le faut. Il a, ma foi, plus affaire de moi que moi de lui ; il a besoin de ma banque et peur de mon salon. Mais te donner deux heures d’ennui à toi, mon fils, un homme que j’aime et que j’estime, ajouta-t-il en riant, c’est fort différent. J’ai bien entendu sonner huit heures, mais je me sentais un peu de transpiration, j’ai voulu attendre qu’elle fût bien passée. À soixante-cinq ans, la vie est un problème… et il ne faut pas l’embrouiller par des difficultés imaginaires.

… Mais comme te voilà fait ! dit-il en s’interrompant. Tu as l’air bien jeune ! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir, arrange mal tes cheveux… tousse quelquefois… tâche de te donner vingt-huit ou trente ans. La première impression fait beaucoup avec les imbéciles, et il faut toujours traiter un ministre comme un imbécile, il n’a pas le temps de penser. Rappelle-toi de n’être jamais très bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.

On partit après une grande heure de toilette ; le comte de Vaize n’était point sorti. L’huissier accueillit avec empressement le nom de MM. Leuwen, et les annonça sans délai.

« Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen à son fils en traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés suivant leur mérite et leur rang dans le monde.

MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, sur un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou quatre cents lettres.

« Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il faut que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le National, par la Gazette, etc., et messieurs mes commis me font attendre depuis deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je suis curieux de savoir comment ils ont passé le pas. Je suis fâché de ne pas l’avoir faite, un homme d’esprit comme vous m’avertirait des phrases qui peuvent donner prise.

Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps, Lucien l’examinait. M. de Vaize annonçait une cinquantaine d’années, il était grand et assez bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, une tête portée haute prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait pas. Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, excluant toute idée de pensée. Lucien fut tout étonné et fâché de trouver à ce grand administrateur l’air plus que commun, l’air valet de chambre. Il avait de grands bras dont il ne savait que faire ; et, ce qui est pis, Lucien crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces imposantes. Il parlait trop haut et s’écoutait parler.

M. Leuwen père, presque en interrompant l’éloquence du ministre, trouva le moment de dire les paroles sacramentelles :

— J’ai l’honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.

— J’en veux faire un ami, il sera mon premier aide de camp. Nous aurons bien de la besogne : il faut que je me fourre dans la tête le caractère de mes quatre-vingt-six préfets, stimuler les flegmatiques, retenir le zèle imprudent qui donne la colère pour auxiliaire aux intérêts du parti contraire, éclairer les esprits plus courts. Ce pauvre N… (le prédécesseur) a tout laissé dans un désordre complet. Les commis qu’il a fourrés ici, au lieu de me répondre par des faits et des notions exactes, me font des phrases.

« Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière. Qui m’eût dit, quand je combattais à la Chambre des Pairs sa petite voix de chat qu’on écorche, que je m’assoirais dans son fauteuil un jour ? C’était une tête étroite, sa vue était courte mais il ne manquait pas de sens dans les choses qu’il apercevait. Il avait de la sagacité, mais c’était bien l’antipode de l’éloquence, outre que sa mine de chat fâché donnait au plus indifférent l’envie de le contredire. M. de Villèle eût mieux fait de s’adjoindre un homme éloquent, Martignac par exemple.

Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite, M. de Vaize prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa à expliquer comment la bonne foi est la base du crédit. Il dit ensuite à ces messieurs qu’un gouvernement partial et injuste se suicide de ses propres mains.

La présence de M. Leuwen père avait semblé lui imposer d’abord, mais bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu’il parlait devant un homme dont Paris répétait les épigrammes ; il prit des airs importants et finit par faire l’éloge de la probité de son prédécesseur, qui passait généralement pour avoir économisé huit cent mille francs pendant son ministère d’une année.

« Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte », lui dit M. Leuwen, et il s’évada.

Mais le ministre était en train de parler ; il prouva à son secrétaire intime que sans probité l’on ne peut pas être un grand ministre. Pendant que Lucien était l’unique objet de l’éloquence du ministre, il lui trouva l’air commun.

Enfin, Son Excellence installa Lucien à un magnifique bureau, à vingt pas de son cabinet particulier. Lucien fut surpris par la vue d’un jardin charmant sur lequel donnaient ses croisées ; c’était un contraste piquant avec la sécheresse de toutes les sensations dont il était assailli. Lucien se mit à considérer les arbres avec attendrissement.

En s’asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son fauteuil.

« Mon prédécesseur n’avait pas de ces idées-là », se dit-il en riant.

Bientôt, en voyant l’écriture sage, très grosse et très bien formée de ce prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême degré.

« Il me semble que ce cabinet sent l’éloquence vide et l’emphase plate. »

Il décrocha deux ou trois gravures de l’école française : Ulysse arrêtant le char de Pénélope, par MM. Fragonard et Le Barbier… et les envoya dans les bureaux. Plus tard, il les remplaça par des gravures d’Anderloni et de Morghen.

Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq personnes qu’il fallait inviter pour le lendemain.

— J’ai décidé qu’au moment où l’horloge du ministère sonne l’heure, le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon adresse. Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des ministères, vous ouvrirez tout le reste et m’en ferez un extrait en une ligne, ou deux tout au plus ; mon temps est précieux.

À peine le ministre sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance avec M. le maître des requêtes, dont l’air déterminé et froid leur parut de bien mauvais augure.

Pendant toute cette journée, remplie presque exclusivement d’un cérémonial faux à couper au couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu’au régiment. Il lui semblait être séparé par dix années d’une expérience impitoyable de ce moment de premier début à Nancy, où il était froid pour éviter une plaisanterie qui aurait pu conduire à un coup d’épée. Souvent alors il avait toutes les peines du monde à réprimer une bouffée de gaieté ; au risque de toutes les plaisanteries grossières et de tous les coups d’épée du monde, il aurait voulu jouer aux barres avec ses camarades du 27e. Aujourd’hui, il n’avait besoin que de ne pas trop déguiser le profond dégoût que lui inspiraient tous les hommes. Sa froideur d’alors lui semblait la bouderie joyeuse d’un enfant de quinze ans ; maintenant, il avait le sentiment de s’enfoncer dans la boue. En rendant le salut à tous les commis qui venaient le voir, il se disait :

« J’ai été dupe à Nancy parce que je n’étais pas assez méfiant. J’avais la naïveté et la duperie d’un cœur honnête, je n’étais pas assez coquin. Oh ! que la question de mon père avait un grand sens : Es-tu assez coquin ? Il faut courir à la Trappe, ou me faire aussi adroit que tous ces chefs et sous-chefs qui viennent donner la bienvenue à M. le maître des requêtes. Sans doute, les premiers vols à favoriser sur quelque fourniture de foin pour les chevaux ou de linge pour les hôpitaux me répugneront. Mais à la Trappe, menant une vie innocente et dont tout le crime est de mystifier quelques paysans des environs ou quelques novices, ma vanité blessée me laisserait-elle un moment de repos ? Comment digérer cette idée d’être inférieur par l’esprit à tous ses contemporains ?… Apprenons donc sinon à voler, du moins à laisser passer le vol de Son Excellence, comme tous ces commis dont je fais la connaissance aujourd’hui. »

La physionomie que donnent de pareilles idées n’est pas précisément celle qu’il faut pour faire naître un dialogue facile et de bon goût entre gens qui se voient pour la première fois. Après cette première journée de ministère, la misanthropie de Lucien était de cette forme : il ne songeait pas aux hommes quand il ne les voyait pas, mais leur présence un peu prolongée lui était importune et bientôt insupportable.

Pour l’achever de peindre, il trouva, en rentrant à la maison, son père d’une gaieté parfaite.

— Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les suites naturelles de vos dignités du matin.

C’étaient deux cartes d’abonnement à l’Opéra et aux Bouffes.

— Ah ! mon père, ces plaisirs me font peur.

— Vous m’avez accordé dix-huit mois au lieu d’un an pour une certaine position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, promettez-moi de passer une demi-heure chaque soir dans ces temples du plaisir, particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.

— Je le promets. Ainsi, je n’aurai pas une pauvre petite heure de tranquillité dans toute la journée ?

— Et le dimanche donc[1] !

Le second jour, le ministre dit à Lucien :

— Je vous charge d’accorder des rendez-vous à cette foule de figures qui affluent chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez l’intrigant de Paris faufilé avec des femmes de moyenne vertu ; ces gens-là sont capables de tout, même de ce qu’il y a de plus noir. Faites accueil au pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le solliciteur portant avec une élégance parfaite un habit râpé est un fripon, il habite Paris ; s’il valait quelque chose, je le rencontrerais dans quelque salon, il trouverait quelqu’un pour me le présenter et répondre de lui.

Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre de beaucoup d’esprit, Lacroix, qui portait le nom d’un préfet destitué par M. de Polignac, et justement ce jour-là le ministre n’avait que des préfets.

Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon avec sa femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets dînant qui, voyant dans le peintre un candidat à préfecture destiné à les remplacer, l’observaient d’un œil jaloux.

— Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j’ai adressé dix fois la parole à Lacroix, et toujours sur de graves sujets d’administration.

— C’est donc pour cela qu’il avait l’air si ennuyé et si ennuyeux, dit la petite comtesse de Vaize de sa voix douce et timide. C’était à ne pas le reconnaître ; je voyais sa petite figure spirituelle pardessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner ce qui lui arrivait. Il maudira votre dîner.

— On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de Vaize, à demi sérieux.

« Voilà la griffe du lion », pensa Leuwen.

Madame de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait pris un air morne.

« Ce petit Leuwen va me faire jouer un sot rôle chez son père. »

— Il veut avoir des tableaux, reprit-il d’un air gai ; et parbleu, à votre recommandation je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou d’autre, il vient ici deux fois la semaine.

— Dites-vous vrai ? Me promettez-vous des tableaux pour lui, et cela sans qu’il soit besoin de vous solliciter ?

— Ma parole !

— En ce cas, j’en fais un ami de la maison.

— Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d’esprit : MM. Lacroix et Leuwen.

Le ministre partit de ce propos gracieux pour plaisanter Lucien un peu trop rudement sur la méprise qui l’avait fait inviter M. Lacroix, le peintre d’histoire. Lucien, réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre. Lucien le vit et continua à parler avec une aisance qui l’étonna et l’amusa.

Il aimait à se trouver avec madame de Vaize, jolie, très timide, bonne, et qui en lui parlant oubliait parfaitement qu’elle était une jeune femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup à notre héros.

« Ainsi, me voilà, se disait-il, sur le ton de l’intimité avec deux êtres dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont l’un m’amuse surtout quand il m’attaque et l’autre m’intéresse. »

Il mit beaucoup d’attention à sa besogne ; il lui sembla que le ministre voulait prendre avantage de l’erreur de nom dans l’invitation à dîner pour lui attribuer l’aimable légèreté de la première jeunesse.

« Vous êtes un grand administrateur, M. le comte ; en ce sens, je vous respecte ; mais l’épigramme à la main je suis votre homme, et, vu vos honneurs, j’aime mieux risquer d’être un peu trop ferme que vous laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d’ailleurs que je me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la vôtre. »

Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la terre ; il avait surmonté l’ébranlement produit par la dernière soirée à Nancy. Son premier remords fut de n’avoir pas écrit à M. Gauthier ; il lui fit une lettre infinie et, il faut l’avouer, assez imprudente. Il signa d’un nom en l’air et chargea le préfet de Strasbourg de la mettre à la poste.

« Venant de Strasbourg, se dit-il, peut-être elle échappera à madame Cunier et au commissaire de police du renégat Dumoral. »

Il fut curieux de suivre dans les divers bureaux la correspondance de ce Dumoral, dont le comte de Vaize semblait avoir peur. On était alors dans tout le feu des élections et des affaires d’Espagne. La correspondance de M. Dumoral, parlant de Nancy, l’amusa infiniment ; il s’agissait de M. de Vassignies, homme très dangereux, de M. Du Poirier, personnage moins à craindre dont on aurait raison avec une croix et un bureau de tabac pour sa sœur, etc. Ces pauvres préfets, mourant de peur de manquer leurs élections et exagérant leur embarras à leur ministre, avaient le pouvoir de le tirer de sa mélancolie.

Telle était la vie de Leuwen : six heures au bureau de la rue de Grenelle, le matin, une heure au moins à l’Opéra le soir. Son père, sans le lui dire, l’avait précipité dans un travail de tous les moments.

— C’est l’unique moyen, disait-il à madame Leuwen, de parer au coup de pistolet si toutefois nous en sommes là, ce que je suis loin de croire. Sa vertu si ennuyeuse l’empêcherait seule de nous laisser seuls et, outre cela, il y a l’amour de la vie et la curiosité de lutter avec le monde.

Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s’était entièrement appliqué à résoudre ce problème.

— Vous ne pouvez vivre sans votre fils, lui disait-il, et moi sans vous. Et je vous avouerai que depuis que je le suis de près il ne me semble plus aussi plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et la ministresse l’admire. Et, à tout prendre, les jeunes reparties un peu trop vertes de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans pointe du de Vaize… Reste à voir comment il prendra la première friponnerie de Son Excellence.

— Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize.

— C’est là notre seule ressource ; c’est une admiration qu’il faut soigneusement entretenir. Cela est capital pour nous. Mon unique ressource, après avoir nié tant que je pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire : Un ministre de ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an ? Là-dessus, je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est superbe : le général Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête homme comme Moreau, se laissant battre en 1799, à Cassano, à Novi, etc. Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte trois millions… J’espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous réponds de son séjour à Paris tant qu’il admirera M. de Vaize.

— Si nous pouvons gagner le bout de l’année, dit madame Leuwen, il aura oublié sa madame de Chasteller.

— Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant ! Vous n’avez jamais pu vous déprendre de moi, vous m’avez toujours aimé en dépit de ma conduite abominable. Pour un cœur tout d’une pièce tel que celui que vous avez fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J’attends une occasion favorable pour le présenter à madame Grandet.

— Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.

— Et de plus veut absolument avoir une grande passion.

— Si Lucien voit l’affectation, il prendra la fuite. Etc., etc., etc…

Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre entra dans le bureau de Leuwen la figure fort rouge, les yeux hors de la tête et comme hors de lui.

— Courez auprès de monsieur votre père… Mais d’abord, copiez cette dépêche télégraphique… Veuillez prendre copie aussi de cette note que j’envoie au Journal de Paris… Vous sentez toute l’importance et le secret de la chose…

Il ajouta pendant que Lucien copiait :

— Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère, et pour cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six francs d’avance, et au nom de Dieu trouvez monsieur votre père avant la clôture de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez.

Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main, regardait le ministre tout haletant et qui avait peine à parler. En le voyant entrer, il l’avait cru remplacé, mais le mot télégraphe l’avait bientôt mis sur la voie. Le ministre s’enfuit, puis rentra ; il dit d’un ton impérieux :

— Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous venez de faire, et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu’à monsieur votre père.

Cela dit, il s’enfuit de nouveau.

« Voilà un ton qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Ce ton si offensant n’est propre qu’à suggérer l’idée d’une vengeance trop facile.

« Voilà donc tous mes soupçons avérés, pensait Lucien en courant en cabriolet. Son Excellence joue à la Bourse, à coup sûr… Et me voilà bel et bien complice d’une friponnerie. »

Lucien eut beaucoup de peine à trouver son père ; enfin comme il faisait un beau froid et encore un peu de soleil, il eut l’idée de le chercher sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme poisson exposé au coin de la rue de Choiseul.

M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter en cabriolet.

— Au diable ton casse-cou ! Je ne monte que dans ma voiture, quand toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi !

Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où elle attendait. Enfin, à trois heures un quart, au moment où la Bourse allait fermer, M. Leuwen y entra.

Il ne reparut chez lui qu’à six heures.

— Va chez ton ministre, donne-lui ce mot, et attends-toi à être mal reçu.

— Eh bien ! tout ministre qu’il est, je vais lui répondre ferme », dit Lucien fort piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.

Il trouva le ministre au milieu de vingt généraux. « Raison de plus pour être ferme », se dit-il. On venait d’annoncer le dîner ; déjà le maréchal N… donnait le bras à madame de Vaize. Le ministre, debout au milieu du salon, faisait de l’éloquence ; mais, en voyant Lucien, il n’acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en lui faisant signe de le suivre ; arrivé dans son cabinet, il ferma la porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de joie, il serra Lucien dans ses grands bras vivement et à plusieurs reprises. Leuwen, debout, son habit noir boutonné jusqu’au menton, le regardait avec dégoût.

« Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action ! Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais. »

Le ministre avait oublié son dîner ; c’était la première affaire qu’il faisait à la Bourse, et il était hors de lui du gain de quelques milliers de francs. Ce qui est plaisant, c’est qu’il en avait une sorte d’orgueil, il se sentait ministre dans toute l’étendue du mot.

— Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien en revenant avec lui vers la salle à manger… Au reste, il faudra voir demain à la revente.

Tout le monde était à table, mais, par respect pour Son Excellence, on n’avait pas osé commencer. La pauvre madame de Vaize était rouge et transpirait d’anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, voyaient bien que c’était le cas de parler, mais ne trouvaient rien à dire et faisaient la plus sotte figure du monde pendant ce silence forcé qu’interrompaient de temps à autre les mots timides et à peine articulés de madame de Vaize qui offrait une assiette de soupe au maréchal son voisin, et les mines de refus de ce dernier formaient le centre d’attention le plus comique.

Le ministre était tellement ému qu’il en avait perdu cette assurance si vantée dans ses journaux ; d’un air fort ahuri, il balbutia quelques mots en prenant place : « Une dépêche des Tuileries… »

Les potages se trouvèrent glacés, et tout le monde avait froid. Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, que Lucien put entendre ces mots :

— Il est bien troublé, disait à voix basse à son voisin un colonel assis près de Leuwen ; serait-il chassé ?

— La joie surnage, lui répondit du même ton un vieux général en cheveux blancs.

Le soir, à l’Opéra, toute l’attention de Lucien était pour cette triste pensée :

« Mon père participe à cette manœuvre… On peut répondre qu’il fait son métier de banquier. Il sait une nouvelle, il en profite, il ne trahit aucun serment… Mais sans le receleur il n’y aurait pas de voleur. »

Cette réponse ne lui rendait point la paix de l’âme. Toutes les grâces de mademoiselle Raimonde, qui vint dans sa loge dès qu’elle le vit, ne purent en tirer un mot. L’ancien homme prenait le dessus.

« Le matin avec des voleurs, et le soir avec des catins ! se disait-il amèrement. Mais qu’est-ce que l’opinion ? Elle m’estimera pour ma matinée, et me méprisera parce que je passe la soirée avec cette pauvre fille. Les belles dames sont comme l’Académie pour le romantisme : elles sont juges et parties… Ah ! si je pouvais parler de tout ceci avec… »

Il s’arrêta au moment où il prononçait mentalement le nom de Chasteller.

Le lendemain le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de Leuwen. Il ferma la porte à clef. L’expression de ses yeux était étrange.

« Dieu ! que le vice est laid ! », pensa Lucien.

— Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit le ministre d’une voix entrecoupée. Il faut que je lui parle… absolument… Faites tout au monde pour l’emmener au ministère, puisque, enfin, moi, je ne puis pas me montrer dans le comptoir de MM. Van Peters et Leuwen.

Lucien le regardait attentivement.

« Il n’a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol ! »

Lucien avait tort, M. de Vaize était tellement agité par la cupidité (il s’agissait de réaliser un bénéfice de 17.000 francs) qu’il en oubliait la timidité qu’il souffrait fort grande en parlant à Lucien, non par pudeur morale, mais il le croyait un homme à épigrammes comme son père, et redoutait un mot désagréable. Le ton de M. de Vaize était, dans ce moment, celui d’un maître parlant à son valet. D’abord, il ne se serait pas aperçu de la différence, un ministre honorait tellement l’être auquel il adressait la parole qu’il ne pouvait pas manquer de politesse ; ensuite, dès qu’il s’agissait d’affaires d’argent il ne s’apercevait de rien.

M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de lui faire.

— Ah ! parce qu’il est ministre il voudrait me faire courir ? Dis-lui de ma part que je n’irai pas à son ministère, et que je le prie instamment de ne pas venir chez moi. L’affaire d’hier est terminée ; j’en fais d’autres aujourd’hui.

Comme Lucien se hâtait de partir :

— Reste donc un peu. Ton ministre a du génie pour l’administration, mais il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement ils se négligent… Tu me dis qu’il prend un ton familier et même grossier avec toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de son salon, comme un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier avec tout le monde. C’est que toute sa vie s’est passée à réfléchir sur le grand art de mener les hommes et de les conduire au bonheur par la vertu.

M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien ne fit pas attention au ridicule des mots.

« Comme il est encore loin d’écouter son interlocuteur et de savoir profiter de ses fautes ! pensa M. Leuwen. C’est un artiste, mon fils ; son art exige un habit brodé et un carrosse, comme l’art d’Ingres et de Prudhon exige un chevalet et des pinceaux.

— Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d’un ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier occupé du fond des choses et non de la forme, mais produisant des chefs-d’œuvre ? Si après deux ans de ministère M. de Vaize te présente vingt départements où l’agriculture ait fait un pas, trente autres dans lesquels la moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une inflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de camp, jeune homme qu’il aime et estime, et qui d’ailleurs lui est nécessaire ? Pardonne-lui le ton ridicule dans lequel il tombe sans s’en douter, car il est né ridicule et emphatique. Ton rôle à toi est de rappeler son attention à ce qu’il te doit par une conduite ferme et des mots bien placés et perçants.

M. Leuwen père parla longtemps sans pouvoir engager la conversation avec son fils. Il n’aimait pas cet air rêveur.

« J’ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier salon, dit Lucien ; et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle.

— Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu Les Débats, La Quotidienne et Le National. »

Lucien se mit à lire haut, et malgré lui ne put s’empêcher de sourire. « Et les agents de change ? Leur métier est d’attendre. Et le mien de lire le journal ! »

M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra enfin vers les trois heures. Leuwen le trouva dans son bureau, où il était venu plus de dix fois, lui dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l’air du plus profond respect.

— Eh bien ! monsieur ? lui dit le ministre d’un air hagard.

— Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité. Je quitte mon père, par ordre duquel j’ai attendu. Il ne viendra pas et vous prie instamment de ne pas aller chez lui. L’affaire d’hier est terminée, et il en fait d’autres aujourd’hui.

M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son secrétaire.

Tout émerveillé de sa nouvelle dignité, qu’il adorait en perspective depuis trente ans, il voyait pour la première fois que M. Leuwen était tout aussi fier de la position qu’il s’était faite dans le monde.

« Je vois l’argument sur lequel se fonde l’insolence de cet homme, se disait M. de Vaize en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M. Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne nous laissant en place qu’un an ou deux. Est-ce qu’un banquier eût osé refuser à Colbert de passer chez lui ? »

Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une rêverie profonde.

« Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent ! Mais sa probité est célèbre, presque autant que sa méchanceté. C’est un homme de plaisir, un viveur, qui depuis vingt ans se moque de ce qu’il y a de plus respectable : le roi, la religion… C’est le Talleyrand de la Bourse ; ses épigrammes font loi dans ce monde-là ; et, depuis la révolte de juillet, ce monde-là se rapproche tous les jours davantage du grand monde, du seul qui devrait avoir de l’influence. Les gens à argent sont aux lieu et place des grandes familles du faubourg Saint-Germain… Son salon réunit tout ce qu’il y a d’hommes d’esprit parmi les gens d’affaires…, et il s’est faufilé avec tous les diplomates qui vont à l’Opéra… Villèle le consultait. »

À ce nom, M. de Vaize s’inclina presque. Il avait le ton fort haut, quelquefois il poussait l’assurance jusqu’au point où elle prend un autre nom, mais, par un contraste étrange, il était sujet à des bouffées de timidité incroyables. Par exemple, il lui eût été extrêmement pénible et presque impossible de faire des ouvertures à une autre maison de banque. Il réunissait à un âpre amour pour le gain l’idée fantasque que le public lui croyait une probité sans tache ; sa grande raison, c’est qu’il succédait à un voleur.

Après une grande heure de promenade agitée dans son cabinet et après avoir envoyé au diable fort énergiquement son huissier qui annonçait des chefs de bureau et même un aide de camp du roi, il sentit que l’effort de prendre un autre banquier était au-dessus de son courage. Les journaux faisaient trop peur à Son Excellence. Sa vanité plia devant la paresse épigrammatique d’un homme de plaisir, il y eut alors capitulation avec la vanité.

« Après tout, je l’ai connu avant d’être ministre… Je ne compromets point ma dignité en souffrant chez ce vieillard caustique le ton de presque égalité auquel je l’ai laissé s’accoutumer. »

M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils :

— Ton ministre m’a écrit, comme un amant à sa maîtresse, des picoteries. J’ai été obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n’aime pas assez le métal pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l’opération de bourse ; rien n’est plus simple pour un grand géomètre, élève chassé de l’École polytechnique. La bêtise du petit joueur à la Bourse est une quantité infinie. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons, non pas de bêtise, mais de l’art de la manier. (Lucien avait l’air très froid.) Tu me rendras un service personnel si tu te fais capable d’être l’intermédiaire habituel entre M. de Vaize et moi. La morgue de ce grand administrateur lutte contre l’immobilité de mon caractère. Il tourne autour de moi, mais depuis notre dernière opération je n’ai voulu lui livrer que des mots gais. Hier soir, sa vanité était furibonde, il voulait me réduire au sérieux. C’était plaisant. D’ici à huit jours, s’il ne peut te mater, il te fera la cour. Comment vas-tu recevoir un ministre homme de mérite te faisant la cour ! Sens-tu l’avantage d’avoir un père ? C’est une chose utile à Paris.

— J’aurais trop à dire sur ce dernier article, et vous n’aimez pas le provincial tendre. Quant à l’excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui comme envers tout le monde ?

— Ressource des paresseux. Fi donc !

— Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la communication sérieuse avec un si grand personnage.

— Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur ? Il dirait : Digne fils d’un tel père !

— L’idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi qu’au bout de deux minutes.

— Bravo ! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis encore, par le côté honnête. Tout cela est déplacé et ridicule en France. Vois ton saint-simonisme ! Il avait du bon, et pourtant il est resté odieux et inintelligible au premier étage, au second, et même au troisième ; on ne s’en occupe un peu que dans la mansarde. Vois l’Église française, si raisonnable, et la fortune qu’elle fait. Ce peuple-ci ne sera à la hauteur de la raison que vers l’an 1900. Jusque-là, il faut voir d’instinct les choses par le côté plaisant et n’apercevoir l’utile ou l’honnête que par un effort de volonté. Je me serais gardé d’entrer dans ces détails avant ton voyage à Nancy, maintenant je trouve du plaisir à parler avec toi.

Connais-tu cette plante de laquelle on dit que plus elle est foulée aux pieds plus elle est prospère ? Je voudrais en avoir, si elle existe, j’en demanderai à mon ami Thouin et je t’en enverrai un bouquet. Cette plante est l’image de ta conduite envers M. de Vaize.

— Mais, mon père, la reconnaissance…

— Mais, mon fils, c’est un animal. Est-ce sa faute si le hasard a jeté chez lui le génie de l’administration ? Ce n’est pas un homme comme nous, sensible aux bons procédés, à l’amitié continue, envers lequel on puisse se permettre des procédés délicats : il les prendrait pour de la faiblesse. C’est un préfet insolent après dîner qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de lire sa destitution dans le Moniteur ; c’est encore un procureur bas-normand sans cœur ni âme, mais doué en revanche du caractère inquiet, timide et emporté d’un enfant. Insolent comme un préfet en crédit deux heures tous les matins, et penaud comme un courtisan novice qui se voit de trop dans un salon pendant deux heures tous les soirs. Mais les écailles ne sont pas encore tombées de tes yeux ; ne crois aveuglément personne, pas même moi. Tu verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je te conseille de rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le de Vaize aussitôt après ton retour à Paris (ta mère a prétendu qu’elle mourrait si tu allais en Amérique). Il s’est engagé : 1° à arranger ta désertion avec son collègue de la Guerre ; 2° à te faire maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de l’année. Par contre, mon salon et moi nous sommes engagés à vanter son crédit, ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J’ai fait réussir son ministère, sa nomination à la Bourse, et, à la Bourse aussi, je me charge de faire, de compte à demi, toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. Maintenant, il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse basées sur les délibérations du Conseil des ministres, mais cela n’est point. J’ai vu M. N…, le ministre de…, qui ne sait rien administrer mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Lui, N…, voit l’intention du roi huit jours à l’avance, le pauvre de Vaize ne sait pas la voir à une heure de distance. Il a déjà été battu à plate couture dans deux conseils depuis un mois à peine qu’il est au ministère. Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n’allais plus à l’Opéra, il pourrait peut-être songer à s’arranger avec une autre maison, encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de confiance. C’est le moment que je crains. Si tu as l’air comblé, reconnaissant, d’un commis à cent louis, ces sentiments louables, joints à ton air si jeune, te classent à jamais parmi les dupes que l’on peut accabler de travail, compromettre, humilier à merci et miséricorde, comme jadis on taillait le tiers-état, et qui n’en sont que plus reconnaissants.

— Je ne verrai dans l’épanchement de ce sot-là que de l’enfantillage mêlé de fausseté.

— Auras-tu l’esprit de suivre ce programme ?

Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre parlait à Lucien d’un air abstrait, comme un homme accablé de hautes affaires. Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à madame la comtesse de Vaize.

Un matin, le ministre arriva dans le bureau de Leuwen suivi d’un garçon de bureau qui portait un énorme portefeuille. Le garçon de bureau sorti, le ministre poussa lui-même le verrou de la porte et, s’asseyant familièrement auprès de Lucien :

— Ce pauvre N…, mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête garçon, lui dit-il. Mais le public a d’étranges idées sur son compte. On prétend qu’il faisait des affaires. Voici, par exemple, le portefeuille de l’Administration de…[2] C’est un objet de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans s’il y a eu des abus ? Je ne puis qu’essayer de deviner ; M. Crapart (c’était le chef de la police du ministère) me dit bien que madame M… la femme du chef de bureau susdit, dépense quinze ou vingt mille francs, les appointements du mari sont de douze et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles j’attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague, bien peu concluant, et à moi il me faut des faits. Donc, pour lier M. N…, je lui ai demandé un rapport général et approfondi ; le voici, avec les pièces à l’appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au rapport, et dites-moi votre avis.

Lucien admira la physionomie du ministre ; elle était convenable, raisonnable, sans morgue. Il se mit sérieusement au travail. Trois heures après, Leuwen écrivit au ministre :

« Ce rapport n’est point approfondi ; ce sont des phrases ; M. N… ne convient franchement d’aucun fait, je n’ai pas trouvé une seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. N. ne se lie nullement. C’est une dissertation bien écrite, redondante d’humanités, c’est un article de journal, mais l’auteur semble brouillé avec Barrême. »

Quelques minutes après le ministre accourut, ce fut une explosion de tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras :

— Que je suis heureux d’avoir un tel capitaine dans mon régiment ! Etc.

Leuwen s’attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite. Ce fut sans la moindre hésitation qu’il prit l’air d’un homme qui désire voir finir l’accès de confiance ; c’est qu’à cette seconde entrée M. de Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge beaucoup trop. Il le trouva manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher, mais l’air faux était bien plus visible chez le ministre.

La froideur de Lucien écoutant les éloges de son talent était tellement glaciale, sans s’en douter lui aussi outrait tellement son rôle, que le ministre déconcerté se mit à dire du mal du chef de bureau N… Une chose frappa Leuwen : le ministre n’avait pas lu le travail de M. N… « Parbleu, je vais le lui dire, pensa Lucien. Où est le mal ? »

— Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions du Conseil et par la préparation du budget de son département, qu’elle n’a pas eu le temps de lire même ce rapport de M. N…, qu’elle censure, et avec raison.

Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au travail, douter des quatorze heures que de jour ou de nuit, disait-il, il passait devant son bureau, c’était attaquer son palladium.

— Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela », dit-il en rougissant.

« À mon tour », pensa Leuwen ; et il triompha par la modération, par la clarté, par la respectueuse politesse. Il démontra clairement au ministre qu’il n’avait pas lu le rapport du pauvre M. N…, si injurié. Deux ou trois fois, le ministre voulut tout terminer en embrouillant la question.

— Vous et moi, mon cher ami, avons tout lu.

— Votre Excellence me permettra de lui dire que je serais tout à fait indigne de sa confiance, moi mince débutant dans la carrière, qui n’ai autre chose à faire, si je lisais mal ou trop vite un document qu’elle daigne me confier. Il y a ici, au cinquième alinéa… Etc., etc.

Après avoir ramené trois fois la question à son véritable point, Lucien finit par avoir ce succès, qui eût été si fatal à tout autre bureaucrate : il réduisit son ministre au silence. Son Excellence sortit du cabinet en fureur, et Lucien l’entendit maltraiter le pauvre chef de division, qu’en l’entendant revenir l’huissier avait introduit dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu’à l’antichambre répondant à la porte dérobée par laquelle on entrait dans le bureau de Lucien. Un ancien domestique, placé là par le ministre de l’Intérieur Crétet, et que Leuwen soupçonnait fort d’être espion, entra sans être appelé.

— Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose ?

— Non ; pas Son Excellence, mais moi. J’ai à vous prier fort sérieusement de n’entrer ici que quand je vous sonne.

Telle fut la première bataille de Leuwen[3]

  1. [M. Leuwen père dit à Madame Leuwen : « Il est trop malléable, il ne fait d’objection à rien, cela me fait peur. »]
  2. On a mieux aimé jeter de l’obscurité et du froid dans le récit que s’exposer à une personnalité changeant l’épopée en satire. Supposez l’administration des Postes, des Ponts et Chaussées, des Enfants trouvés, des…
        [MM. les ministres récemment nommés sont tellement connus pour leur esprit, leur probité et la fermeté de leur caractère, etc., etc., que je n’ai eu que peu d’efforts à faire pour éviter le plat reproche de personnalité cherchée. Rien de plus facile que d’essayer le portrait d’un de ces messieurs, mais un tel portrait eût semblé bien ennuyeux au bout d’un an ou deux, lorsque les Français seront d’accord sur la rédaction des deux ou trois lignes que l’histoire doit leur accorder. Éloigné de toute personnalité par le dégoût, j’ai cherché à présenter une moyenne proportionnelle entre les ministres de l’époque qui vient de s’écouler, et ce n’est point le portrait de l’un d’eux : j’ai eu soin d’effacer les traits d’esprit ou de personnalité contre quelqu’une de ces Excellences.]
        13 novembre 34. Civita-Vecchia.
  3. Tout ceci est bien en soi, mais peut-être pas à sa place. Il fallait faire Leuwen admirant de bonne foi et toujours étonné à chaque nouvelle preuve de sottise de de Vaize. Quand enfin il est bien convaincu : 1° que c’est un voleur ; 2° que c’est un sot, il va à la Chambre, où il est témoin d’un très beau succès de M. de Vaire. Il ne sait plus que dire, il questionne son père :
        « Dans une assemblée de provinciaux, c’est le triomphe de la médiocrité impudente qui subjugue les autres médiocrités, et surtout ne les offense pas. D’ailleurs, plus du tiers est vendu et applaudit toujours un ministre. »
        Mais comment remplir les trois mois au moins dont a besoin l’admiration de Leuwen pour être détruite peu à peu ? — Par l’amour de Raimonde, qui se fait e… ferme, — par les visites de madame d’Hocquincourt qui le touchent parce qu’elles lui rappellent Nancy ; mais par respect pour madame de Chasteller, il ne veut pas e… une femme dont elle fut jalouse.
        Peut-être remplir ce temps par l’arrivée de Du Poirier nommé député, sa volte-face, ses succès d’éloquence, sa peur comique.
        Si j’eusse fait digérer de Vaize par Leuwen avant ces événements, ils en seraient moins piquants. Reste ceci à considérer : quand doivent paraître Mmes de Chasteller et de Constantin ?
        Tous ces dialogues du père et du fils ont le plat et le raisonnable d’un livre d’éducation. »