Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 43

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 326-335).
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CHAPITRE XLIII[1]


Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin Ernest Dévelroy, futur membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin d’aller aux eaux de Vichy, et M. Dévelroy s’était donné le rôle de garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le meilleur effet dans l’Académie morale.

— C’est un homme à côté duquel il est agréable de s’asseoir, disait M. Bonneau, l’un des meneurs de cette société.

— La campagne d’Ernest aux eaux de Vichy, disait M. Leuwen, avance de quatre ans son entrée à l’Institut.

— Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils ? dit Lucien presque attendri.

Troppo aiuto a sant’Antonio, dit M. Leuwen. Je t’aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de l’avancement d’Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places, comme le philosophe N…[2] Mais j’aimerais autant avoir pour fils M. de Talleyrand. »

Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la position sociale avait quelques rapports avec celle de Lucien. Il avait de la fortune, M. de Vaize l’appelait son cousin, mais il n’avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et résolut de s’accrocher à Lucien.

M. Desbacs avait le caractère de Blifil (de Tom Jones), et c’est ce qui malheureusement se lisait trop sur sa figure extrêmement pâle et fort marquée de la petite vérole. Cette figure n’avait guère d’autre expression que celle d’une politesse forcée ou d’une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. Des cheveux extrêmement noirs sur cette face blême fixaient trop les regards. Avec ce désavantage qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours tout ce qui était convenable et jamais rien au-delà, il avait fait des progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet destitué par M. de Martignac comme trop jésuite, et c’était un des commis les plus habiles qu’eût le ministère de l’Intérieur.

Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir : tout lui était indifférent ; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec ce qui se présentait : M. Desbacs se présentait de bonne grâce.

Lucien ne s’aperçut pas seulement que Desbacs lui faisait la cour. Desbacs vit que Lucien désirait réellement s’instruire et travailler, et il se donna à lui comme chercheur de renseignements non seulement dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, mais dans tous les bureaux de Paris. Rien n’est plus commode et n’abrège plus les travaux.

En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que madame Leuwen avait établi une fois la semaine pour les employés du ministère de l’Intérieur qui se lieraient avec son fils.

— Vous nous liez là avec d’étranges figures, dit son mari, des espions subalternes, peut-être.

— Ou bien des gens de mérite inconnus : Béranger a été commis à 1.800 francs. Mais quoi qu’il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la présence des hommes l’importune et l’irrite. C’est le genre de misanthropie que l’on pardonne le moins.

— Et vous voulez fermer la bouche à ses collègues de l’Intérieur. Mais au moins tâchez qu’ils ne viennent pas à nos mardis.

Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d’heure de solitude à son fils. Il trouva qu’avec son heure d’Opéra tous les soirs le pauvre garçon n’était pas assez bouclé.

Il le rencontra au foyer des Bouffes.

— Voulez-vous que je vous mène chez madame Grandet ? Elle est éblouissante ce soir, c’est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche : je vous mène d’abord chez Duvernoy, dont la loge est à côté de celle de madame Grandet.

— Je serais si heureux, mon père, de n’adresser la parole qu’à vous ce soir !

— Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.

Déjà plusieurs fois M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef du bureau particulier du ministre de l’Intérieur ; Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour différer. Il disait :

— Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction ; je tomberais dans quelque gaucherie qui s’attacherait à mon nom et me discréditerait à jamais… C’est une grande chose que de débuter. Etc., etc.

Mais comme une âme au désespoir n’a de forces pour rien, ce soir-là il se laissa entraîner dans la loge de M. Duvernoy, receveur général, et ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien fabricant fort riche et juste-milieu furibond. L’hôtel parut charmant à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet lui-même d’un ridicule trop noir.

« C’est le Guizot moins l’esprit, pensa Lucien. Il tend au sang, ceci sort de mes conventions avec mon père. »

Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N…, de l’opposition, mourût d’une blessure qu’il venait de recevoir dans un duel célèbre.

La beauté célèbre de madame Grandet ne put faire oublier à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari. C’était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus ; il était impossible d’imaginer des traits plus réguliers, c’était [une] beauté délicate et parfaite, on eût dit une figure d’ivoire. Elle chantait fort bien, c’était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une qu’il envoyait vendre, et on les payait 300 francs.

Mais elle ne se contentait pas du mérite d’excellent peintre d’aquarelles, c’était une bavarde effrénée. Malheur à la conversation si quelqu’un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc.

« Je crois, Dieu me pardonne, qu’elle vise à imiter madame de Staël, se dit Lucien écoutant une de ces tartines. Elle ne laisse rien passer sans y clouer son mot. Ce mot est juste, mais il est d’un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu’elle fait provision d’esprit dans les manuels à trois francs[3]. »

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de madame Grandet, Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois la semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste milieu.

Un soir que Lucien rentrait à minuit et qu’il répondait à sa mère qu’il avait été chez les Grandet :

— Qu’as-tu fait pour te tirer de pair aux yeux de madame Grandet ? lui dit son père.

— J’ai imité les talents qui la font si séduisante : j’ai fait une aquarelle.

— Et quel sujet as choisi ta galanterie ? dit madame Leuwen.

— Un moine espagnol monté sur un âne et que Rodil envoie pendre[4].

— Quelle horreur ! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison ! s’écria madame Leuwen. Et encore, ce caractère n’est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients sans les avantages. Mon fils, un bourreau !

— Votre fils, un héros : voilà ce que madame Grandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas comme elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l’esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres qui veut devenir préfet et chercher en France des « rue Transnonain ». Mais madame Grandet vise au génie, à la grande passion, à l’esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n’a que du bonheur, et encore du plus plat, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste milieu, c’est sublime. Mon aquarelle est un tableau de Michel-Ange.

— Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d’un Don Juan, dit madame Leuwen avec un profond soupir.

M. Leuwen éclata de rire.

— Ah ! que cela est bon ! Lucien un Don Juan ! Mais, mon ange, il faut que vous l’aimiez avec bien de la passion : vous déraisonnez tout à fait ! Heureux qui bat la campagne par l’effet d’une passion ! Et mille fois heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l’on ne déraisonne que par impuissance et médiocrité d’esprit ! Le pauvre Lucien sera toujours dupe de toutes les femmes qu’il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour être dupe jusqu’à cinquante ans…

— Enfin, dit madame Leuwen, souriant de bonheur, tu as vu que l’horrible et le plat était le sublime de Michel-Ange pour cette pauvre petite madame Grandet.

— Je parie que tu n’as pas eu une seule de ces idées en faisant ton moine, dit M. Leuwen.

— Il est vrai. J’ai pensé tout simplement à M. Grandet qui, ce soir-là, voulait faire pendre tout simplement tous les journalistes de l’opposition. D’abord, mon moine sur son âne ressemblait à M. le baron Grandet.

— As-tu deviné quel est l’amant de la dame ?

— Ce cœur est si sec, que je le croyais sage.

— Mais sans amant il manquerait quelque chose à son état de maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.

— Quoi ! le chef de la police de mon ministère ?

The same (lui-même) ! et par lequel vous pourrez faire espionner votre maîtresse aux frais de l’État.

Sur ce mot, Lucien devint fort taciturne, sa mère devina son secret.

— Je te trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir et, de grâce, soit toujours dans ton lit avant une heure.

« Si j’avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j’aurais su autrement qu’en le voyant ce qui arrivait à madame de Chasteller. Et que fût-il arrivé si je l’eusse connu un mois plus tôt ? J’aurais perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie… J’aurais été condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris. »

On voit par l’exagération en noir de ces jugements combien l’âme de Lucien souffrait encore. Rien ne rend méchant comme le malheur. Voyez les prudes.

  1. Desbacs et Grandet.
  2. Cousin.
  3. Rien d’aisé comme d’avoir un style noble, lorsqu’on n’exprime rien de neuf. C’est comme dans le monde : être retenu, noble, lorsqu’on n’a jamais une idée à exprimer.
  4. Vers 1834.