Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 47

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 397-422).
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CHAPITRE XLVII[1]


M. Leuwen père était un homme fort gros, qui avait le teint fleuri, l’œil vif, et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet étaient un modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait dans toute sa personne quelque chose de leste et d’animé. À son œil noir, à ses brusques changements de physionomie, on l’eût pris plutôt pour un peintre homme de génie (comme il n’y en a plus) que pour un banquier célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais passait sa vie avec les diplomates gens d’esprit (il abhorrait les graves) et le corps respectable des danseuses de l’Opéra ; il était leur providence dans leurs petites affaires d’argent, tous les soirs on le trouvait au foyer de l’Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s’appelle bonne. L’impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, l’importunaient. Il ne craignait que deux choses au monde : les ennuyeux, et l’air humide. Pour fuir ces deux pestes, il faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre, mais jusqu’à soixante-cinq ans qu’il avait maintenant, c’était lui qui donnait des ridicules, et n’en prenait pas. [Se] promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer devant la rue de la Chaussée-d’Antin. Il changeait d’habit cinq ou six fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et avait pour cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Son esprit avait du naturel, de la verve, de l’indiscrétion aimable, plutôt que des vues fort élevées. Il s’oubliait quelquefois et avait besoin de s’observer pour ne pas tomber dans les genres imprudents ou indécents.

— Si vous n’aviez pas fait fortune dans le commerce de l’argent, lui disait sa femme qui l’adorait, vous n’eussiez pu réussir dans aucune autre carrière. Vous racontez une anecdote innocemment, et vous ne voyez pas qu’elle blesse mortellement deux ou trois prétentions.

— J’ai paré à ce désavantage : tout homme solvable est toujours sûr de trouver dans ma caisse mille francs offerts de bonne grâce. Enfin, depuis dix ans on ne me discute plus, on m’accepte.

M. Leuwen ne disait jamais la vérité qu’à sa femme, mais aussi il la lui disait toute ; elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il croyait plus qu’à la sienne propre. D’abord, il avait voulu s’imposer quelque réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode et gâtait l’entretien (madame Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence de son fils) ; il le jugeait fort discret, il avait fini par tout dire devant lui.

L’intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants faisaient tant de peur, était fort gai.

À l’époque où nous sommes, on trouva pendant quelques jours qu’il était triste, agité ; il jouait fort gros jeu le soir, il se permit même de jouer à la Bourse ; mademoiselle Des Brins donna deux soirées dansantes dont il fit les honneurs.

Un soir, à deux heures du matin, en revenant d’une de ces soirées, il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, et son chagrin éclata.

— Allez pousser le verrou de cette porte. » Et comme Lucien revenait près de la cheminée : « Savez-vous un ridicule affreux dans lequel je suis tombé ? dit M. Leuwen avec humeur.

— Et lequel, mon père ? Je ne m’en serais jamais douté.

— Je vous aime, et par conséquent, vous me rendez malheureux ; car la première des duperies, c’est d’aimer, ajouta-t-il en s’animant de plus en plus et prenant un ton sérieux que son fils ne lui avait jamais vu. Dans ma longue carrière je n’ai connu qu’une exception, mais aussi elle est unique. J’aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m’a jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon rival dans son cœur, je me suis avisé de vous aimer, c’est un ridicule dans lequel je m’étais bien promis de ne jamais tomber, et vous m’empêchez de dormir.

À ce mot, Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n’exagérait jamais, et il comprit qu’il allait avoir affaire à un accès de colère réel.

M. Leuwen était d’autant plus irrité qu’il parlait à son fils après s’être promis quinze jours durant de ne pas lui dire un mot de ce qui le tourmentait.

Tout à coup, M. Leuwen quitta son fils.

— Daignez m’attendre, lui dit-il avec amertume.

Il revint bientôt après avec un petit portefeuille de cuir de Russie.

— Il y a là 12.000 francs, et si vous ne les prenez pas, je crois que nous nous brouillerons.

— Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles sont renversés, et…

— Oui, ce n’est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour mademoiselle Gosselin. Et n’allez pas lui donner votre argent, et puis vous sauver à cheval dans les bois de Meudon ou au diable, comme c’est votre noble habitude. Il s’agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner tous vos moments, il s’agit d’en être fou.

— Fou de mademoiselle Gosselin !

— Le diable t’emporte ! Fou de mademoiselle Gosselin ou d’une autre, que m’importe ! Il faut que le public sache que tu as une maîtresse.

— Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère ?

— Tu la sais fort bien. Et voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant avec ton père, et traitant de tes intérêts encore ! Que le diable t’emporte, et qu’après t’avoir emporté il ne te rapporte jamais ! Je suis sûr que si je passe deux mois sans te voir, je ne penserai plus à toi. Que n’es-tu resté à ton Nancy ! Cela t’allait fort bien, tu aurais été le digne héros de deux ou trois bégueules morales.

Lucien devint pourpre[2].

— Mais dans la position que je t’ai faite, ton fichu air sérieux, et même triste, si admiré en province, où il est l’exagération de la mode, n’est propre qu’à te donner le ridicule abominable de n’être au fond qu’un fichu saint-simonien.

— Mais je ne suis point saint-simonien ! Je crois vous l’avoir prouvé.

— Eh ! sois-le, saint-simonien, sois encore mille fois plus sot, mais ne le parais pas !

— Mon père, je serai plus parlant, plus gai, je passerai deux heures à l’Opéra au lieu d’une.

— Est-ce qu’on change de caractère ? Est-ce que tu seras jamais folâtre et léger ? Or, toute ta vie, si je n’y mets ordre d’ici à quinze jours, ton sérieux passera non pour l’enseigne du bon sens, pour une mauvaise conséquence d’une bonne chose, mais pour tout ce qu’il y a de plus antipathique à la bonne compagnie. Or, quand ici l’on s’est mis à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir dix coups d’épingle par jour, auquel cas la ressource la plus douce qui reste, c’est de se brûler la cervelle ou, si l’on n’en a pas le courage, d’aller se jeter à la Trappe. Voilà où tu en étais il y a deux mois, moi me tuant de faire comprendre que tu me ruinais en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beausobre, un renard qui ne te pardonnera de la vie, car si tu parviens à faire quelque figure dans le monde et que tu t’avises de parler, tôt ou tard tu peux l’obliger à se couper la gorge avec toi, ce qu’il n’aime pas. Sans t’en douter, malgré tout ton fichu bon sens, que le ciel confonde, tu as à tes trousses huit ou dix hommes d’esprit fort bien disants, fort moraux, fort bien reçus dans le monde, et de plus espions du ministère des Affaires étrangères. Prétendras-tu les tuer en duel ? Et si tu es tué, que devient ta mère, car le diable m’emporte si je pense à toi deux mois après que je ne te verrai plus ! Et pour toi, depuis trois mois je cours les chances de prendre un accès de goutte qui peut fort bien m’emporter. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus humide que jamais depuis qu’on y a mis des poêles. Pour toi, je me refuse le plaisir de jouer ma fortune à quitte ou double, ce qui m’amuserait. Ainsi, tout résolument, veux-tu prendre une grande passion pour mademoiselle Gosselin ?

— Ainsi, vous déclarez la guerre aux pauvres petits quarts d’heure de liberté que je puis encore avoir. Sans reproche, vous m’avez pris tous mes moments, il n’est pas de pauvre diable d’ambitieux qui travaille autant que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, les séances à l’Opéra et dans les salons, où l’on ne me verrait pas une fois en quinze jours si je suivais mon inclination. Ernest a l’ambition du fauteuil académique, ce petit coquin de Desbacs veut devenir conseiller d’État, cela les soutient ; moi, je n’ai aucune passion dans tout cela que le désir de vous prouver ma reconnaissance. Ce qui est le bonheur pour moi, ou du moins ce que je crois tel, c’est de vivre en Europe et en Amérique avec six ou huit mille livres de rente, changeant de ville, ou m’arrêtant un mois ou une année selon que je me trouverais bien. Le charlatanisme, indispensable à Paris, me paraît ridicule, et cependant j’ai de l’humeur quand je le vois réussir. Même riche, il faut ici être comédien et continuellement sur la brèche, ou l’on accroche des ridicules. Or, moi, je ne demande point le bonheur à l’opinion que les autres peuvent avoir de moi ; le mien serait de venir à Paris six semaines tous les ans pour voir ce qu’il y aurait de nouveau en tableaux, drames, inventions, jolies danseuses. Avec cette vie, le monde m’oublierait, je serais ici, à Paris, comme un Russe ou un Anglais. Au lieu de me faire l’amant heureux de mademoiselle Gosselin, ne pourrais-je pas faire un voyage de six mois où vous voudrez, au Kamschatka par exemple, à Canton, dans l’Amérique du sud ?

— En revenant, au bout de six mois, tu trouverais ta réputation complètement perdue, et tes vices odieux seraient établis sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C’est ce qu’il y a de pis pour une réputation, la calomnie est bien heureuse quand on la fuit. Il faut ensuite ramener l’attention du public, et redonner l’inflammation à la blessure pour la guérir. M’entends-tu ?

— Que trop, hélas ! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage ou de six mois de prison en échange de mademoiselle Gosselin.

— Ah ! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit loué ! Mais comprends donc que je ne suis pas baroque. Raisonnons ensemble. M. de Beausobre dispose de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques appartenant à la bonne compagnie, et plusieurs à la très haute société ; il a des espions volontaires, tels que de Perte qui a quarante mille livres de rente. Madame la princesse de Vaudémont était à ses ordres. Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze ministres, la personne qu’ils étudient de plus près, avec le plus de soin, c’est leur ministre. Je les ai surpris jadis ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même, j’ai été consulté par deux ou trois qui m’ont des obligations d’argent. Quatre ou cinq, M. le comte N…, par exemple, que tu vois chez moi, quand ils peuvent écumer une nouvelle, veulent jouer à la rente, et n’ont pas toujours ce qu’il faut pour couvrir la différence. Je leur rends service, par-ci par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour te dire tout, j’ai obtenu l’aveu, il y a quinze jours, que le Beausobre a une colère mue contre toi. Il passe pour n’avoir du cœur que lorsqu’il y a un grand cordon à gagner. Peut-être rougit-il de s’être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa haine, je l’ignore, mais il te fait l’honneur de te haïr.

Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’on a organisé la mise en circulation d’une calomnie qui tend à te faire passer pour un saint-simonien retenu à grand-peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le saint-simonisme, ou te feras chef de quelque nouvelle religion.

Je ne répondrais pas, même si la colère de Beausobre lui dure, que quelqu’un de ses espions ne le servît comme [on] servit Edouard III contre Beckett. Plusieurs de ces messieurs, malgré leur brillant cabriolet, ont souvent le besoin le plus pressant d’une gratification de cinquante louis et seraient trop heureux d’accrocher cette somme au moyen d’un duel. C’est à cause de cette partie de mon discours que j’ai la faiblesse de te parler. Tu me fais faire, coquin, ce qui ne m’est pas arrivé depuis quinze ans : manquer à la parole que je me suis donnée à moi-même. C’est à cause de la gratification de cent louis, gagnée si l’on t’envoie ad patres, que je n’ai pas pu te parler devant ta mère. Si elle te perd, elle meurt, et j’aurais beau faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte ; et (ajouta-t-il avec emphase) nous serions une famille effacée du monde.

— Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d’une voix qui semblait s’éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même, et le Méphistophélès que j’ai en moi triomphe de la partie agissante. Ne me persiflez pas sur une chose que vous savez sans doute, mais que je n’ai jamais avouée à âme qui vive.

— Diable ! c’est du neuf, en ce cas. Je ne t’en parlerai jamais.

— Je tiens, ajouta Lucien d’une voix brève et rapide et en regardant le parquet, à être fidèle à une maîtresse que je n’ai jamais eue. Le moral entre pour si peu dans mes relations avec mademoiselle Raimonde, qu’elle ne me donne presque pas de remords ; mais cependant… (vous allez vous moquer de moi) elle m’en donne souvent… quand je la trouve gentille[3]. Mais quand je ne lui fais pas la cour…, je suis trop sombre, et il me vient des idées de suicide, car rien ne m’amuse… Répondre à votre tendresse est seulement un devoir moins pénible que les autres. Je n’ai trouvé de distraction complète qu’auprès du lit de ce malheureux Kortis…, et encore à quel prix ! Je côtoyais l’infamie… Mais vous vous moquerez de moi, dit Lucien en osant relever les yeux à la dérobée.

— Pas du tout ! Heureux qui a une passion, fût-ce d’être amoureux d’un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux nous conte l’histoire. La vieillesse n’est autre chose que la privation de folie, l’absence d’illusion et de passion. Je place l’absence des folies bien avant la diminution de la force physique. Je voudrais être amoureux, fût-ce de la plus laide cuisinière de Paris, et qu’elle répondît à ma flamme. Je dirais comme saint Augustin : Credo quia absurdum. Plus ta passion serait absurde, plus je l’envierais.

— De grâce, ne faites jamais d’allusion indirecte, et de moi seul comprise, à ce grain de folie.

Jamais ! dit M. Leuwen ; et sa physionomie prit un caractère de solennité que Lucien ne lui avait jamais vu. C’est que M. Leuwen n’était jamais absolument sérieux ; quand il n’avait personne de qui se moquer, il se moquait de soi-même, souvent sans que madame Leuwen même s’en aperçût. Ce changement de physionomie plut à notre héros, et encouragea sa faiblesse.

— Eh bien, reprit-il d’une voix plus assurée, si je fais la cour à mademoiselle Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard je serai obligé d’être heureux, et c’est ce qui me fait horreur. Ne vous serait-il pas égal que je prisse une femme honnête ?

Ici, M. Leuwen éclata de rire.

— Ne… te… fâche pas, dit-il en étouffant. Je suis fidèle… à notre traité, ce n’est pas de la partie réservée… que je ris… Et où diable… prendrais-tu ta femme honnête ?… Ah ! mon Dieu ! (et il riait aux larmes) et quand enfin un beau jour… ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin sonnera l’heure du berger…, que fera le berger ?

— Il lui reprochera gravement qu’elle manque à la vertu, dit Lucien d’un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas bien digne de ce siècle moral ?

— Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.

— Mais vous n’êtes pas duc, mais je ne sais pas avoir de l’esprit et de la gaieté en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus dont nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d’ailleurs.

Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s’engageait insensiblement ; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui :

— Quoi ! mon père, une grande passion ! Avec ses assiduités, sa constance, son occupation de tous les moments ?

— Précisément.

Pater meus, transeat a me calix iste !

— Mais tu vois mes raisons.

Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices

Cinna, V, sc. 1[4].

— J’en conviens, la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute piété et à privilèges, mais tu n’es pas ce qu’il faut, et d’ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces gens-là et vient chez nous. Eh bien ! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou escamotant la révolution de Juillet…

— Ah ! je vois où vous voulez en venir !

— Eh bien ! dit M. Leuwen, du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu trouver mieux ? N’est-ce pas une vertu d’après celles du faubourg Saint-Germain ?

— Comme Dangeau n’était pas un grand seigneur, mais d’après un grand seigneur. Ah ! Elle est trop ridicule à mes yeux ; jamais je ne pourrai m’accoutumer à avoir une grande passion pour madame Grandet. Dieu ! Quel flux de paroles ! Quelles prétentions !

— Chez mademoiselle Gosselin, tu auras des gens désagréables à force de mauvais ton. D’ailleurs, plus elle est différente de ce que l’on a aimé, moins il y a d’infidélité.

M. Leuwen alla se promener à l’autre bout du salon. Il se reprochait cette allusion.

— J’ai manqué au traité, cela est mal, fort mal. Quoi ! même avec mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut ?

— Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien, et je parlerai mieux à l’avenir. Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c’est pour moi uniquement. Je ne te dirai point que, comme le prophète, tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, qu’au sortir de la nuée tu seras étonné du nouvel aspect de toutes choses… Tu en croiras toujours plus tes sensations que mes récits. Ainsi, ce que mon amitié ose te demander, c’est le sacrifice de six mois de ta vie ; il n’y aura de très amer que le premier, ensuite tu prendras de certaines habitudes dans ce salon où vont quelques hommes passables, si toutefois tu n’en es pas expulsé par la vertu terrible de madame Grandet, auquel cas nous chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six mois ?

Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.

— Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me donneras une bonne nuit, car (en souriant) depuis quinze jours, à cause de vos beaux yeux je ne dors plus.

Lucien s’arrêta, le regarda, et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut très sensible à cette embrassade : il avait soixante-cinq ans !

Lucien lui dit, pendant qu’il était dans ses bras :

— Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez ?

— Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu !


Leuwen resta debout dans le salon, profondément pensif. L’émotion si vraie d’un homme si insensible, ce mot si touchant : tu fais mon bonheur, retentissaient dans son cœur.

Mais d’un autre côté faire la cour à madame Grandet lui semblait une chose horrible, une hydre de dégoût, d’ennui et de malheur.

« Devoir renoncer, se disait-il, à tout ce qu’il y a de plus beau, de plus touchant, de plus sublime au monde n’était donc pas assez pour mon triste sort ; il faut que je passe ma vie avec quelque chose de bas et de plat, avec une affectation de tous les moments qui représente exactement tout ce qu’il y a de plat, de grossier, de haïssable dans le train du monde actuel ! Ah ! ma destinée est intolérable !

« Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n’aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois, en stricte justice je dois lui obéir ; car enfin, le mot d’Ernest s’est trouvé vrai ; je me suis trouvé incapable de gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce qu’il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à madame Grandet ? Non, mille fois non. À quoi bon se tromper soi-même ?

« Dans ce salon, je puis penser, je puis rencontrer des ridicules curieux, des hommes célèbres. Cloué dans le comptoir de quelque négociant d’Amsterdam ou de Londres correspondant de la maison, ma pensée devrait être constamment enchaînée à ce que j’écris, sous peine de commettre des erreurs. J’aimerais bien mieux reprendre ma vie de garnison : la manœuvre le matin, le soir la vie de billard. Avec une pension de cent louis je vivrais fort bien. Mais encore, qui me donnerait ces cent louis ? Ma mère. Mais si elle ne les avait pas, pourrais-je vivre avec ce que produirait la vente de mon mobilier actuel et les quatre-vingt-quinze francs par mois ?

Lucien prolongea longtemps l’examen qui devait amener la réponse à cette question, afin de ne pas passer à cet autre examen, bien autrement terrible :

« Comment ferai-je dans la journée de demain pour marquer à madame Grandet que je l’adore ? »

Ce mot le jeta peu à peu dans un souvenir profond et tendre de madame de Chasteller. Il y trouva tant de charme, qu’il finit par se dire :

« À demain les affaires. »

Ce demain-là n’était qu’une façon de parler, car quand il éteignit sa bougie les tristes bruits d’une matinée d’hiver remplissaient déjà la rue.

Il eut ce jour-là beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle et à la Bourse. Jusqu’à deux heures, il examina les articles d’un grand règlement sur les gardes nationales, dont il fallait rendre le service de plus en plus ennuyeux, car règne-t-on avec une garde nationale ? Depuis plusieurs jours, le ministre avait pris l’habitude de renvoyer à l’examen consciencieux de Leuwen les rapports de ses chefs de division, dont l’examen exigeait plutôt du bon sens et de la probité qu’une profonde connaissance des 44.000 lois, arrêtés et circulaires qui régissent le ministère de l’Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom de sommaires succincts ; ces sommaires succincts avaient souvent dix ou quinze pages. Lucien était très occupé de ses affaires de télégraphe et, ayant été obligé de laisser en retard plusieurs sommaires succincts, le ministre l’autorisa à prendre deux commis et lui fit le sacrifice de la moitié de son arrière-cabinet. Mais dans cette position indispensable, le commis futur ne serait séparé des plus grandes affaires que par une cloison, à la vérité garnie de matelas en sourdine. La difficulté était de trouver des gens discrets et incapables par honneur de fournir des articles, même anonymes, à cet abhorré National.

Lucien, après avoir inutilement cherché dans les bureaux, se souvint d’un ancien élève de l’École polytechnique, garçon fort silencieux, taciturne, qui avait voulu être fabricant et qui, parce qu’il avait les connaissances supérieures, avait cru avoir les inférieures. Ce commis, nommé Coffe, l’homme le plus taciturne de l’École, coûta quatre-vingts louis au ministère, car Lucien le découvrit à Sainte-Pélagie, dont on ne put le tirer qu’en donnant un acompte aux créanciers ; mais il s’engagea à travailler pour dix et, qui plus est, on put parler devant lui en toute sûreté. Ce secours permit à Leuwen de s’absenter quelquefois un quart d’heure du bureau[5].

Huit jours après, le comte de Vaize reçut cinq ou six dénonciations anonymes contre M. Coffe ; mais dès sa sortie de Sainte-Pélagie, Lucien l’avait mis, à son insu, sous la surveillance de M. Crapart, le chef de la police du ministère. Il fut prouvé que M. Coffe n’avait aucune relation avec les journaux libéraux ; quant à ses rapports prétendus avec le comité gouvernemental de Henri V, le ministre en rit avec Coffe lui-même.

— Accrochez-leur quelques louis, cela m’est tout à fait égal, dit-il à ce commis, qui se trouva fort choqué du propos car par hasard c’était un honnête homme.

Le ministre répondit aux exclamations de Coffe :

— Je vois ce que c’est, vous voulez quelque marque de faveur qui fasse cesser les lettres anonymes des surnuméraires jaloux du poste que M. Leuwen vous a donné. Eh bien ! dit-il à ce dernier, faites-lui une autorisation, que je signerai, pour qu’il puisse faire copier d’urgence dans tous les bureaux les pièces dont il faudra les doubles au secrétariat particulier.

À ce moment, le ministre fut interrompu par l’annonce d’une dépêche télégraphique d’Espagne. Cette dépêche enleva bien vite Leuwen aux idées d’arrangement intérieur pour le jeter dans un cabriolet roulant rapidement vers le comptoir de son père et de là à la Bourse. Comme à l’ordinaire, il se garda bien d’y entrer, mais attendait des nouvelles de ses agents en lisant les brochures nouvelles chez un libraire voisin.

Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes :

— Courez à la Bourse, entrez-y vous-même, arrêtez toute l’opération, coupez net. Faites revendre, même à perte, et, cela fait, venez bien vite me parler.

Cet ordre l’étonna beaucoup ; il courut l’exécuter. Il y eut assez de peine, et enfin put courir chez son père.

— Eh bien ! as-tu défait cette affaire ?

— Tout à fait. Mais pourquoi la défaire ? Elle me semble admirable.

— C’est de bien loin la plus belle dont nous nous soyons occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser.

— Et pourquoi donc s’en retirer ? dit Lucien avec anxiété.

— Ma foi, je ne le sais pas, dit M. Leuwen d’un air sournois. Tu le sauras de ton ministre si tu sais l’interroger. Cours le rassurer : il est fou d’inquiétude.

L’air de M. Leuwen ne fit qu’augmenter la curiosité de Lucien. Il courut au ministère et trouva M. de Vaize qui l’attendait enfermé à double tour dans sa chambre à coucher qu’il arpentait, tourmenté par une profonde agitation.

« Voilà bien le plus timide des hommes, » se dit Lucien.

— Eh bien ! mon ami ? Êtes-vous parvenu à tout couper ?

— Tout absolument, à dix mille francs près que j’avais fait acheter par Rouillon, que je n’ai plus retrouvé.

— Ah ! cher ami, je sacrifierais le billet de cinq cents francs, je sacrifierais même le billet de mille pour réavoir cette bribe et ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Voulez-vous aller retirer ces dix mille francs ?

L’air du ministre disait : « Partez ! »

« Je ne saurai rien, se dit Lucien, si je n’arrache le fin mot dans ce moment où il est hors de lui. »

— En vérité, je ne saurais où aller, reprit Lucien de l’air d’un homme qui n’a pas envie de remonter en cabriolet. M. Rouillon dîne en ville, je pourrai tout au plus dans deux heures passer chez lui, et ensuite aller explorer les environs de Tortoni. Mais Votre Excellence veut-elle me dire le pourquoi de toute cette peine que je me suis donnée et qui va engloutir toute ma soirée ?

— Je devrais ne vous rien dire, dit Son Excellence en prenant l’air fort inquiet, mais il y a longtemps que je ne doute pas de votre prudence. On se réserve cette affaire ; et encore, ajouta-t-il d’un air de terreur, c’est par miracle que je l’ai su, par un de ces cas fortuits admirables. À propos, il faut que demain vous soyez assez complaisant pour acheter une jolie montre de femme…

Le ministre alla à son bureau, où il prit deux mille francs.

— Voici deux mille francs, faites bien les choses, allez jusqu’à trois mille francs au besoin, s’il le faut. Peut-on pour cela avoir quelque chose de présentable ?

— Je le crois.

— Eh bien ! il faudra faire remettre cette jolie montre de femme avec une chaîne d’or, et cela par une main sûre, et avec un volume des romans de Balzac portant un chiffre impair, 3, 1, 5, à madame Lavernaye, rue Sainte-Anne, n° 90. Actuellement que vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance. Ne laissez pas les choses faites à demi, raccrochez-moi ces dix mille francs, et qu’il ne soit pas dit, ou du moins qu’on ne puisse pas prouver à qui de droit que j’ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche.

— Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet, cela vaut fait, dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.

Il n’eut aucune peine à trouver M. Rouillon, qui dînait tranquillement à son troisième étage avec sa femme et ses enfants. Et moyennant l’assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café Tortoni, ce qui pouvait être un objet de cinquante ou cent francs, toute trace de l’opération fut anéantie, ce dont il prévint le ministre par un mot.

Lucien n’arriva chez son père qu’à la fin du dîner. Il était tout joyeux en venant de la place des Victoires, où logeait M. Rouillon, à la rue de Londres. La corvée du soir, dans le salon de madame Grandet, ne lui semblait plus qu’une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant les choses pénibles, et non y réfléchir.

« Je vais parler ab hoc et ab hac, se disait Lucien, et dire tout ce qui me viendra à la tête, bon, mauvais ou pire. Je suppose que c’est ainsi qu’on est brillant aux yeux de madame Grandet, cette sublime personne. Car il faut être brillant avant que d’être tendre, et l’on méprise le cadeau si l’objet offert n’est pas de grand prix. »



FIN DU SECOND VOLUME
  1. M. Leuwen père.
  2. Objection : légère fausseté. Toute la jeunesse est comme cela.
  3. Excuse : Voltaire et les auteurs de son siècle renoncent à une nuance quand elle ne peut pas être rendue avec clarté.
  4. Ou bien deux vers :

    Tu sais ce qui t’est dû, tu vois que je sais tout :
    Fais ton arrêt, etc.

    Vers de Cinna. — Qui autre que Corneille a fait un empereur ? Racine n’a fait que des princes élevés par Fénelon pour être princes.

  5. [Caractère de Coffe. — C’était un petit homme nerveux, maigre, alerte, actif, presque tout à fait chauve. Il n’avait que vingt-cinq ans et en paraissait trente-six. Homme parfaitement pauvre et également honnête, le mécontentement était peint sur cette figure, qui ne s’éclaircissait que lorsqu’il agissait avec vigueur. Coffe était renommé à l’École pour son silence presque parfait ; mais ses petits yeux gris toujours en mouvement parlaient malgré lui. Dans son mépris pour le siècle actuel, Coffe pensait qu’aucune affaire ne valait la peine qu’on s’en mêlât. L’injustice et l’absurdité lui donnaient de l’honneur malgré lui, et ensuite il avait de l’humeur d’en avoir et de prendre intérêt pour cette masse absurde et coquine qui forme l’immense majorité des hommes. La fortune à peu près unique de Coffe était son grade à l’École polytechnique ; une fois chassé, il fit argent de tout, et forma un petit capital de 3.000 francs, avec lequel il entreprit un petit commerce. Ruiné par une banqueroute, il fut mis à Sainte-Pélagie où il eût passé cinq ans pour retrouver la misère à sa rentrée dans le monde, si l’on ne fût venu à son secours. Il avait le projet, si jamais il pouvait réunir 400 francs de rente, d’aller vivre dans une solitude, en Provence.]