Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 53

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 159-172).
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CHAPITRE LIII


Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, qui était cloué à son hôtel par les rapports qu’il recevait de toutes parts. Leuwen avait l’idée d’expédier une dépêche télégraphique. Le général et ensuite Coffe l’approuvèrent fort.

— Vous essayez une saignée sur un homme qui va mourir dans deux heures. Sur quoi les sots pourront dire que la saignée l’a tué.

Leuwen monta au bureau du télégraphe et le fit parler ainsi :

« La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous dépenser 100.000 francs et avoir un légitimiste au lieu de Mairobert ? En ce cas, adressez une dépêche au receveur général pour qu’il remette au général et à moi 100.000 francs. Les élections commencent dans dix-neuf heures. »

En sortant du bureau du télégraphe, Leuwen eut l’idée de retourner chez M. l’abbé Disjonval. Le difficile était de retrouver la rue. Il se perdit en effet dans les rues de Caen et finit par entrer dans une église. Il trouva une sorte de bedeau mal vêtu, auquel il donna cinq francs en lui adressant la prière de le conduire chez l’abbé Disjonval. Cet homme sortit, lui fit prendre deux ou trois allées qui traversaient différents massifs de maisons, et en quatre minutes Leuwen se retrouva en face de cet abbé, dont les traits étaient si dénués d’expression la veille.

L’abbé Disjonval venait de faire un second déjeuner, une bouteille de vin blanc était encore sur sa table. C’était un tout autre homme.

Après moins de dix minutes de phrases préparatoires, Leuwen put, sans trop d’indécence, lui faire entendre qu’il donnerait cent mille francs pour que M. Mairobert ne fût pas élu. Cette idée n’était point repoussée avec trop d’énergie, après quelques minutes l’abbé lui dit en riant :

— Avez-vous les 100.000 francs sur vous ?

— Non, mais une dépêche télégraphique, qui peut arriver ce soir, qui certainement arrivera demain avant midi, m’ouvrira un crédit de 100.000 francs chez le receveur général, qui me paiera en billets de banque.

— On les reçoit avec méfiance ici.

Ce mot illumina Leuwen.

« Grand Dieu ! Pourrais-je réussir ? » pensa-t-il.

— Aura-t-on la même méfiance pour des lettres de change acceptées par les premiers négociants de la ville, ou enfin pour de l’or et des écus que je prendrai, à mon choix, chez M. le receveur général ?

Leuwen prolongea à dessein cette énumération, pendant laquelle il voyait changer à vue d’œil la figure de l’abbé Disjonval. Enfin, malgré le récent déjeuner, cette figure devint pâle.

« Ah ! si j’avais quarante-huit heures, pensa Leuwen, l’élection serait à moi. »

Leuwen profita largement de tous ses avantages et ce fût, à son inexprimable plaisir, M. l’abbé Disjonval lui-même qui, en termes un peu entortillés il est vrai, exprima l’idée autour de laquelle Leuwen tournait depuis trois quarts d’heure : « En l’absence du crédit de 100.000 francs que le télégraphe doit apporter, votre négociation ne peut faire un pas de plus. »

— J’espère que ces messieurs, dit l’abbé Disjonval, auront réfléchi sur l’avantage d’avoir un organe de plus dans la Chambre. Surtout si le gouvernement a la faiblesse de laisser reparaître la fatale discussion sur la réduction des sièges épiscopaux… À demain, à sept heures du matin, et, en définitive, si rien n’est survenu, à deux heures. L’élection du président du collège électoral commence à neuf heures, le scrutin sera fermé à trois.

— Il serait bien essentiel que vos amis n’allassent voter qu’après [que] j’aurai eu l’honneur de vous voir à deux heures.

— Ce n’est pas peu de chose que vous me demandez là. Il faudrait pouvoir les parquer dans une salle et les enfermer à clef.

Coffe attendait Leuwen dans la rue. Ils coururent faire une lettre au ministre, dans laquelle Leuwen disait :

« Je sens combien je m’expose en me mêlant aussi activement d’une affaire désespérée. Si le ministre voulait me donner tous les torts, rien ne serait plus facile ; mais enfin je n’ai pas voulu laisser perdre une bataille à ma barbe sans faire donner nos troupes. Mes moyens sont ridicules pour le peu d’importance que leur donne l’étranglement du temps. À huit heures trois quarts, j’ai été chez le cousin de M. le président Donis, à neuf heures chez M. l’abbé Le Canu. Je n’en suis sorti qu’à onze heures. À onze heures un quart, je suis allé chez M. l’abbé Donis-Disjonval, à midi chez le général Fari. À midi et demi, je vous ai adressé ma dépêche télégraphique n° 2. À une heure et demie, je vous écris. À deux heures, je passerai chez Mgr l’évêque pour mettre de l’huile dans les roues. Je n’ai plus le temps de recevoir de réponse à cette lettre. Quand Votre Excellence la verra, tout sera terminé, et, il y a dix à parier contre un, M. Mairobert sera élu. Mais jusqu’au dernier moment j’offrirai mes cent mille francs, si vous jugez que l’absence de M. Mairobert vaille cette somme.

Je regarderai comme un très grand bonheur que votre dépêche télégraphique en réponse à ma n° 2 arrive demain 17 avant deux heures. L’élection du président du collège aura commencé à neuf heures. M. l’abbé Disjonval m’a l’air disposé à retarder jusqu’à ce moment le vote de ses amis. Le scrutin ne sera fermé, j’espère, qu’à quatre heures. »

Leuwen vola chez Mgr l’évêque ; il fut reçu avec une hauteur, un dédain, une insolence même qui l’amusèrent. Il se disait en riant à soi-même, et parodiant la phrase favorite du saint prélat : « Je mettrai ceci au pied de la Croix ».

Il ne traita nullement d’affaires avec Mgr l’évêque. « Ceci est une goutte d’huile dans les rouages, rien de plus. »

À une heure et demie, Leuwen était à déjeuner chez le général, avec lequel il continua les visites dont la liste avait été arrêtée la veille. À cinq heures, Leuwen était mort de fatigue, cette journée avait été la plus active de sa vie. Il lui restait encore la corvée du dîner du préfet, qui peut-être serait peu civil. Le petit capitaine Ménière avait averti Leuwen que les deux meilleurs espions du préfet étaient attachés à ses pas.

Leuwen avait un fond de contentement parfait ; il sentait qu’il avait fait tout ce qui était en lui pour une cause dont, à la vérité, la justice était fort disputable. Mais cette objection au plaisir était plus que compensée par la conscience d’avoir eu le courage de hasarder imprudemment la considération naissante dont il commençait à jouir au ministère de l’Intérieur. Coffe lui avait dit une ou deux fois :

— Aux yeux de nos vieux chefs de bureau et de division du ministère, votre conduite, même couronnée par l’exclusion du terrible M. Mairobert, ne sera qu’un péché splendide. Dans la discussion sur les enfants trouvés vous les avez appelés des hommes-fauteuils incarnés avec leur fauteuil d’acajou, ils vont saisir l’occasion de se venger.

— Que fallait-il faire ?

— Rien, et écrire trois ou quatre lettres de six pages chacune, c’est ce qu’on appelle administrer dans les bureaux. Ils vous regarderont toujours comme fou à cause du danger que vous avez fait courir à votre position personnelle. Et puis, à votre âge demander cent mille francs pour une corruption ! Ils vont répandre que vous en mettez au moins le tiers dans votre poche.

— Ç’a été ma première pensée. Il m’en vient une seconde : quand quelqu’un agit pour des ministres, ce n’est pas de l’adversaire qu’il a peur, mais des gens qu’il sert. C’est ainsi que les choses marchaient à Constantinople dans le bas-empire. Si je n’avais rien fait et écrit de belles lettres, j’aurais encore sur le cœur la boue de Blois. Vous m’avez vu faible.

— Eh bien ! vous devriez me haïr et m’éloigner du ministère. J’y songeais.

— Je trouve au contraire la douceur de pouvoir maintenant tout vous dire, et je vous supplie de ne pas m’épargner.

— Je vous prends au mot. Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre vous, car enfin vous faites son métier depuis deux jours, et lui écrit des centaines de lettres et dans la réalité ne fait rien. J’en conclus qu’à Paris il sera loué et vous blâmé. Mais quoi qu’il vous fasse ce soir, ne vous mettez pas en colère. Si nous étions au Moyen Âge, je craindrais pour vous le poison, car je vois dans ce petit sophiste la rage de l’auteur sifflé.

La voiture s’arrêta à la porte de l’hôtel de la préfecture. Il y avait huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de l’escalier.

— Au Moyen Âge, ces gens-ci seraient disposés pour vous assassiner.

Ils se levèrent comme Leuwen passa.

— Votre mission est connue, dit Coffe ; le gendarme est poli avec vous. Jugez de la rage de M. le préfet.

Ce fonctionnaire était fort pâle et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut pas assouplie par l’accueil empressé que chacun fit à Leuwen.

Le dîner fut froid et triste. Tous ces ministériels prévoyaient la défaite du lendemain. Chacun d’eux se disait : « Le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que c’est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec est fils du banquier du ministre, il est déjà maître des requêtes, ce pourrait bien être le successeur en herbe. »

Leuwen mangeait comme un loup et était fort gai.

« Et moi, se disait M. de Séranville, je renvoie tout ce qui paraît sur mon assiette, je ne puis pas avaler un seul morceau. »

Comme Leuwen et Coffe parlaient assez, peu à peu la conversation de messieurs les directeurs des Domaines, des Contributions et autres employés supérieurs qui formaient ce dîner fut entièrement engagée avec les nouveaux venus.

« Et moi, je suis délaissé, se dit le préfet. Je suis déjà comme étranger chez moi, ma destitution est sûre, et, ce qui n’est jamais arrivé à personne, je me vois forcé de faire les honneurs de la préfecture à mon successeur. »

Vers le milieu du second service, Coffe, à qui rien n’échappait, remarqua que le préfet s’essuyait le front à chaque instant. Tout à coup, on entendit un grand bruit, c’était un courrier qui arrivait de Paris. Cet homme entra avec fracas dans la salle. Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près de la porte, dit au courrier :

— Voilà M. le préfet.

Le préfet se leva.

« Ce n’est pas au préfet de Séranville que j’ai affaire, dit [le] courrier d’un ton emphatique et grossier, c’est à M. Leuwen, maître des requêtes.

« Quelle humiliation ! Je ne suis plus préfet », pensa M. de Séranville. Et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux mains sur la table, et cacha sa tête dans ses mains.

— M. le préfet se trouve mal », s’écria le secrétaire général. Et il regarda Leuwen comme pour lui demander pardon de l’acte d’humanité qu’il exerçait en faisant attention à l’état du préfet. En effet, ce fonctionnaire était évanoui ; on le porta près d’une fenêtre qu’on ouvrit.

Pendant ce temps, Leuwen s’étonnait du peu d’intérêt de la dépêche qu’apportait le courrier. C’était une grande lettre du ministre sur sa belle conduite à Blois ; le ministre ajoutait de sa main qu’on recherchait et punirait sévèrement les auteurs de l’émeute, que lui ministre avait lu en conseil au roi la lettre de Leuwen qui avait été trouvée fort bien.

« Et de l’élection d’ici, pas un mot, se dit Leuwen. C’était bien la peine d’envoyer un courrier. »

Il s’approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet, auquel on frottait les tempes d’eau de Cologne. On répétait beaucoup les fatigues de l’élection. Leuwen dit un mot honnête, et ensuite demanda la permission de passer pour un moment dans une chambre voisine avec M. Coffe.

— Concevez-vous, dit-il à Coffe en lui donnant la dépêche du ministre, qu’on envoie un courrier pour une telle lettre ?

Il se mit à lire une lettre de sa mère qui altéra rapidement sa physionomie riante. Madame Leuwen voyait la vie de son fils [en danger], et « pour une cause si sale, ajoutait-elle. Quitte tout et reviens… Je suis seule, ton père a eu une velléité d’ambition, il est allé dans le département de l’Aveyron, à deux cents lieues de Paris, pour tâcher de se faire élire député. »

Leuwen donna cette nouvelle à Coffe.

— Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. Madame Leuwen aura exigé que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n’y a pas là de quoi vous distraire. Il me semble que votre rôle vous rappelle auprès de ce petit jésuite qui meurt de haine rentrée. Moi, je vais achever de l’assommer par mon air important.

Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait tiré de sa poche huit ou dix rapports d’élections qu’il avait fourrés dans la dépêche, et la portait comme un saint-sacrement. M. de Séranville avait repris connaissance, il avait eu le mal de mer, et au milieu de ses angoisses regardait Leuwen et Coffe d’un air mourant. L’état de ce méchant homme toucha Leuwen, il vit en lui un homme souffrant.

« Il faut le soulager de notre présence », et après quelques mots polis [il] se retira.

Le courrier lui courut après sur l’escalier pour lui demander ses ordres.

— M. le maître des requête vous réexpédiera demain, dit Coffe avec une gravité parfaite.

Le lendemain 17 était le grand jour.

Dès sept heures, le 17, le grand jour des élections, Leuwen était chez M. l’abbé Disjonval. Il fut frappé du changement de manières du bon vieillard, il était tout empressement ; la moindre insinuation de Leuwen ne passait pas sans réponse.

« Les cent mille francs font effet », se dit Leuwen.

Mais l’abbé Disjonval lui fit entendre plusieurs fois, avec une finesse et une politesse qui l’étonna, que tout ce qu’on pouvait dire en l’absence de la condition principale n’était qu’un futur contingent.

— C’est bien ainsi que je l’entends, répondait Leuwen. Si je n’ai pas aujourd’hui, et de bonne heure, un crédit de 100.000 francs sur M. le receveur général, j’aurai eu l’honneur de vous être présenté, j’aurai eu avec le respectable abbé Le Canu une conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, j’aurai appris à redoubler l’estime que j’avais déjà pour des hommes qui voient le bonheur de notre chère patrie dans une autre route que celle que je crois la plus sûre, et…

Nous ferons grâce au lecteur de toutes les phrases polies qu’inspirait à Leuwen le vif désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu’à l’arrivée de la dépêche diplomatique. Le bruit insolite que le grand événement du jour causait dans la rue et que Leuwen entendait de l’appartement de M. l’abbé Disjonval, quoique situé au fond d’une cour, retentissait dans sa poitrine. Que n’eût-il pas donné pour que l’élection pût être retardée d’un jour !

À neuf heures, il rentra à son auberge, où Coffe avait préparé deux immenses lettres narratives et explicatives.

— Quel drôle de style ! dit Leuwen en les signant.

— Emphatique et plat, et surtout jamais simple, c’est ce qu’il faut pour les bureaux.

Le courrier fut renvoyé à Paris.

— Monsieur, dit le courrier, seriez-vous assez bon pour me permettre de me charger des dépêches du préfet, je veux dire de M. de Séranville ? Je ne cacherai pas à monsieur qu’il m’a fait offrir un cadeau assez joli si je veux prendre ses lettres. Mais je suis expédié et je connais trop les convenances…

— Allez de ma part chez M. le préfet, demandez-lui ses lettres et paquets, attendez-les- une demi-heure s’il le faut. M. le préfet est la première autorité administrative du département, etc., etc.

« Le plus souvent que j’irai chez le préfet par son ordre ! Et mon cadeau, donc ! On dit ce préfet cancre… etc., etc. »