Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 57

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 239-246).
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CHAPITRE LVII[1]


En arrivant à Paris, Du Poirier fut jeté dans une profonde admiration par le luxe étonnant. Il lui vint bientôt une envie désordonnée, terrible, de jouir de ce luxe. Il voyait M. Berryer en possession de l’admiration de la noblesse et des grands propriétaires, M. Passy était profond dans les affaires et les chiffres du budgets ; l’immense majorité de la France, celle qui veut un roi soliveau et peu payé ou un président, n’était pas représentée.

« Elle ne le sera pas de longtemps, car elle ne peut pas nommer un député. Me voici ici pour cinq ans… Je veux être l’O’Connell et le Corbett de la France. Je ne ménagerai rien, et je me ferai une place originale et grande. Je ne pourrai me voir arriver un rival que quand tous les officiers de la garde nationale seront électeurs…, dans dix ans peut-être. J’en ai cinquante-deux, alors comme alors… Je dirai qu’ils vont trop loin, je me vendrai pour une belle place inamovible, et je me reposerai sur mes lauriers[2]. »

En deux jours, la conversion de ce nouveau saint Paul fut arrêtée, mais le comment était difficile ; il y rêva plus de huit jours. L’essentiel était de ne pas sacrifier la religion.

À la fin, il trouva un drapeau facilement compris du public : les Paroles d’un Croyant venaient d’avoir un très grand succès l’année précédente, il en fit son évangile, se fit présenter à M. de Lamennais, et joua l’enthousiasme le plus vif. Je ne sais si ce disciple de mauvais ton ne fit pas déplorer sa célébrité à l’illustre Breton, mais enfin lui aussi d’adorateur du pape s’était fait amant de la liberté. Elle a une grande âme, et un peu étourdie, et oublie souvent de dire aux gens : « D’où venez-vous ? »

La veille, attaqué à la Chambre par les rires de tout le côté droit et les sarcasmes lourds de toute l’aristocratie bourgeoise, il avait eu l’adresse de faire passer par ses gestes et ses mines cet étonnant morceau d’égotisme :

« J’entends qu’on m’attaque sur mes façons de dire ma pensée, de gesticuler, de monter à cette tribune. Tout cela est de mauvaise guerre. Oui, messieurs, j’ai vu Paris pour la première fois à l’âge de cinquante-deux ans. Mais où avais-je passé ces cinquante-deux ans ? Dans le fond d’un château, en province, flatté par mes laquais, par mon notaire, et donnant à dîner au curé du lieu ? Non, messieurs, j’ai passé ces longues années à connaître les hommes de tous les rangs et à secourir le pauvre. Né avec quelques mille francs, je les ai sacrifiés hardiment pour faire mon éducation.

« En quittant l’université à vingt-deux ans, j’étais docteur, mais je n’avais pas cinq cents francs de capital. Aujourd’hui, je suis riche, mais j’ai disputé cette fortune à des rivaux pleins de mérite et d’activité. J’ai gagné cette fortune, messieurs, non pas en me donnant la peine de naître, comme mes jolis adversaires, mais à force de visites, payées trente sous d’abord, puis trois francs, puis dix francs, et, je l’avoue à ma honte, je n’ai pas eu le temps d’apprendre à danser. Maintenant, que messieurs les orateurs beaux danseurs attaquent le manque de grâces du pauvre docteur de campagne. En vérité, ce sera là une belle victoire ! Pendant qu’ils prenaient des leçons de beau langage et d’art de parler sans rien dire à l’Athénée ou à l’Académie française, moi je visitais des chaumières dans la montagne couverte de neige, et j’apprenais à connaître les besoins et les vœux du peuple. Je suis ici le représentant de cent mille Français non électeurs auxquels j’ai parlé dans ma vie, mais ces Français ont grand tort, ils sont peu sensibles aux grâces. »

……………………

Un jour, Lucien fut bien surpris en voyant entrer dans son bureau M. Du Poirier, dont il avait remarqué le nom parmi les députés élus. Lucien lui sauta au cou et les larmes lui vinrent aux yeux.

Du Poirier était décontenancé. Il avait hésité pendant trois jours à venir au bureau de Lucien ; il avait peur, le cœur lui avait battu violemment avant de se faire annoncer chez Leuwen. Il tremblait que le jeune officier ne sût l’étrange tour qu’il lui avait joué pour le faire déguerpir de Nancy.

« S’il le sait, il me tue. » Du Poirier avait de l’esprit, de la conduite, du talent pour l’intrigue, mais il avait le malheur de manquer de courage de la façon la plus pitoyable. Sa profonde science médicale s’était mise au service d’une lâcheté rare en France, son imagination lui représentait les suites chirurgicalement tragiques d’un coup de poing ou d’un coup de pied au cul bien assenés. Or, c’est précisément le traitement qu’il redoutait de la part de Lucien. C’est pour cela que, depuis dix jours qu’il était à Paris, il n’avait pas osé venir le chercher. C’est pour cela qu’il se présentait à lui plutôt dans son bureau, dans une sorte de lieu public, et où il était entouré de garçons de bureau et d’huissiers, que chez lui. L’avant-veille, il avait cru apercevoir Lucien dans une rue et avait à l’instant rebroussé chemin et pris une rue transversale.

« Enfin, lui avait suggéré son esprit, il vaut mieux, si un malheur doit arriver (il entendait un soufflet ou un coup de pied), qu’il arrive sans témoins et dans une chambre, qu’au milieu de la rue. Je ne puis, étant à Paris, ne pas le rencontrer tôt ou tard. »

Pour tout dire, malgré son avarice et la peur qu’il avait des armes à feu, le malin Du Poirier avait acheté une paire de pistolets, qu’il avait actuellement dans ses poches.

« Il est fort possible, se disait-il, qu’à l’époque des élections, où tant de haines se sont soulevées, M. Leuwen ait reçu une lettre anonyme, et alors… »

Mais Lucien l’embrassait les larmes aux yeux.

« Ah ! il est bien toujours le même », pensa Du Poirier ; et dans ce moment il éprouva pour notre héros un sentiment de mépris inexprimable.

En le voyant, Lucien crut être à Nancy, à deux cents pas de la rue habitée par madame de Chasteller. Du Poirier lui avait peut-être parlé depuis peu. Il le regarda avec une attention tendre.

« Mais quoi ! se dit Lucien, il n’est plus sale ! Un habit neuf, des pantalons, un chapeau neuf, des bottes neuves ! cela ne s’est jamais vu ! Quel changement ! Mais comment a-t-il pu se résoudre à cette dépense effroyable ? »

……………………

Comme les provinciaux, Du Poirier s’exagérait la pénétration et les crimes de la police.

— Voilà une rue bien solitaire. Si le ministre dont je me suis moqué ce matin me faisait saisir par quatre hommes et jeter dans la rivière ? Je ne sais pas nager, d’ailleurs une fluxion de poitrine est bientôt prise.

— Mais ces quatre hommes ont des femmes, des maîtresses, des camarades s’ils sont soldats ; ils bavarderaient. D’ailleurs, croyez-vous les ministres assez coquins ?…

— Ils sont capables de tout, reprit Du Poirier avec chaleur.

— On ne guérit pas de la peur », pensa Lucien ; et il accompagna le docteur.

Quand ils furent le long du mur d’un grand jardin, la peur du docteur redoubla. Lucien sentait trembler son bras.

— Avez-vous des armes ? dit Du Poirier.

« Si je lui dis que je n’ai que ma petite canne, il est capable de tomber de peur et de me tenir ici une heure. »

— Rien que des pistolets et un poignard », répondit Lucien avec la brusquerie militaire.

La peur du docteur redoubla, Lucien entendit ses dents claquer.

« Si ce jeune officier sait le tour que je lui ai joué dans l’antichambre de madame de Chasteller, lors de l’affaire du faux enfant, quelle vengeance il peut prendre ici ! »

En passant un fossé un peu large à cause de la pluie récente, Lucien fit un mouvement un peu brusque.

— Ah ! Monsieur, s’écria le docteur d’un ton déchirant, pas de vengeance contre un vieillard !

« Décidément, il devient fou. »

— Mon cher docteur, vous aimez bien l’argent, mais à votre place je prendrais une voiture, ou je me priverais d’être éloquent.

— Je me le suis dit cent fois, reprit le docteur, mais c’est plus fort que moi ; quand une idée me vient, je me sens comme amoureux de la tribune, je lui fais les yeux doux, je suis furieux de jalousie contre celui qui l’occupe. Quand ils font silence, quand les tribunes, toutes ces jolies femmes surtout, sont attentives, je me sens un courage de lion, je dirais son fait à Dieu le Père. C’est le soir, après dîner, que les transes me prennent. Je veux louer une chambre dans le Palais-Royal. Pour la voiture, j’y ai pensé : ils séduiraient mon cocher pour me faire verser. J’en ferais bien venir un de Nancy, mais M. Rey, en partant, ou M. de Vassignies, lui promettront vingt-cinq louis pour me casser le cou…

Un homme ivre s’approcha d’eux, le docteur serra le bras de Lucien outre mesure.

— Ah ! mon cher ami, lui dit-il un instant après, que vous êtes heureux d’avoir du courage !

……………………

  1. Du Poirier.
        Ce chapitre et les deux suivants que je maintiens ici en suivant l’ordre du manuscrit, relatent quelques épisodes que Stendhal voulait introduire dans son roman, mais auxquels il n’a pas eu le temps de donner leur complet développement. N. D. L. E.
  2. Pilotis. — Il compte sans la peur. Il faut du courage personnel pour ce rôle, de là le comique.