Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 61

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 288-309).
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CHAPITRE LXI


Tout le monde voyait de plus en plus que M. Leuwen allait représenter la Bourse et les intérêts d’argent dans la crise ministérielle que tous les yeux voyaient s’élever rapidement à l’horizon et s’avancer. Les disputes entre le maréchal ministre de la Guerre et ses collègues devenaient journalières et l’on peut dire violentes. Mais ce détail se trouvera dans tous les mémoires contemporains et nous écarterait trop de notre sujet. Il nous suffira de dire qu’à la Chambre M. Leuwen était plus entouré que les ministres actuels.

L’embarras de M. Leuwen croissait de jour en jour. Tandis que tout le monde enviait sa façon d’être, son existence à la Chambre, dont il était fort content aussi, il voyait clairement l’impossibilité de la faire durer. Tandis que les députés instruits, les gros bonnets de la banque, les diplomates en petit nombre qui connaissent le pays où ils sont, admiraient la facilité et l’air de désoccupation avec lequel M. Leuwen conduisait et ménageait le grand changement de personnes à la tête duquel il s’était placé, cet homme d’esprit était au désespoir de ne point avoir de projet.

— Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, je fais dire au maréchal qu’il pourrait bien amener une enquête sur les quatre ou cinq millions d’appointements qu’il se donne, j’empêche le de Vaize, qui est hors de lui, de faire des folies, je fais dire à ce gros ministre des Finances que nous ne dévoilerons que quelques-unes des moindres bourdes de son budget, etc., etc. Mais au milieu de tous ces retards il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la charité d’une idée ?

— Vous ne pouvez pas prendre votre glace, et vous avez peur qu’elle ne se fonde, dit madame Leuwen. Quelle situation pour un gourmand !

— Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue.

Ces conversations se renouvelaient tous les soirs autour de la petite table où madame Leuwen prenait son lichen.

Toute l’attention de M. Leuwen était appliquée maintenant à retarder la chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu’il dirigea les trois ou quatre dernières conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre, il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère était fait sans lui, il perdait sa position.

Depuis deux mois, M. Leuwen était extraordinairement ennuyé par M. Grandet qui, à bon compte, s’était mis à se souvenir tendrement qu’ils avaient autrefois travaillé ensemble chez M. Perregaux. M. Grandet lui faisait la cour et semblait ne pas pouvoir vivre sans le père ou le fils.

— Ce fat-là voudrait être receveur général à Paris ou à Rouen, ou vise-t-il à la pairie ?

— Non, il veut être ministre.

— Ministre, lui ? Grand Dieu ! répondit M. Leuwen en éclatant de rire. Mais ses chefs de division se moqueraient de lui !

— Mais il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des députés. Au fond, ces messieurs abhorrent l’esprit. Ce qui leur déplaisait en MM. Guizot et Thiers, qu’était-ce, sinon l’esprit ? Au fond, ils n’admettent l’esprit que comme mal nécessaire. C’est l’effet de l’éducation de l’Empire et des injures que Napoléon adressa à l’idéologie de M. Tracy à son retour de Moscou.

— Je croyais que la Chambre ne voudrait pas descendre plus bas que le comte de Vaize. Ce grand homme a juste le degré de grossièreté et d’esprit cauteleux à la Villèle pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l’immense majorité de la Chambre. Mais ce M. Grandet, tellement plat, tellement grossier, le supporteront-ils ?

— La vivacité et la délicatesse de l’esprit seraient un défaut certainement mortel pour un ministre, la Chambre de gens de l’ancien régime à laquelle M. de Martignac avait affaire eut bien de la peine à lui pardonner un joli petit esprit de vaudeville, qu’eût-ce été s’il eût joint à ce défaut cette délicatesse qui choque tant les marchands épiciers et les gens à argent ? S’il doit y avoir excès, l’excès de grossièreté est bien moins dangereux ; on peut toujours y remédier.

— Mais ce Grandet ne conçoit pas d’autre vertu que de s’exposer au feu d’un pistolet ou d’une barricade d’insurgés. Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un bénéfice d’argent, à une place dans sa famille ou à quelques croix, il criera à l’hypocrisie. Il dit qu’il n’a jamais vu que trois dupes en France : MM. de Lafayette, Dupont de l’Eure et Dupont de Nemours qui entendait le langage des oiseaux. S’il avait encore quelque esprit, quelque instruction, quelque vivacité pour ferrailler agréablement dans la conversation, il pourrait faire quelque illusion ; mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi qui veut se faire duc.

C’était un homme bien autrement commun encore que M. de Vaize.

— M. le comte de Vaize est un Voltaire pour l’esprit et un Jean-Jacques pour le sentiment romanesque, si on le compare à Grandet.

C’était un homme qui, comme le M. de Castries du siècle de Louis XVI, ne concevait pas que l’on pût tant parler d’un d’Alembert ou d’un Diderot, gens sans voiture. De telles idées étaient de bon ton en 1780, elles sont aujourd’hui au-dessous d’une gazette légitimiste de province et elles compromettent le parti.

Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait procuré à M. Leuwen, Lucien remarqua qu’il était un tout autre personnage dans le salon de madame Grandet. Il tâchait de profiter de cette nouvelle fortune et parlait de son amour, mais au milieu de toutes les recherches du luxe le plus cher, Lucien n’apercevait que le génie de l’ébéniste ou du tapissier. La délicatesse de ces artisans ne lui faisait voir que plus clairement les traits moins délicats du caractère de madame Grandet. Il était poursuivi par une image funeste qu’il faisait de vains efforts pour éloigner : la femme d’un marchand mercier qui vient de gagner le gros lot à une de ces loteries de Vienne que les banquiers de Francfort se donnent tant de peine pour faire connaître.

Madame Grandet n’était point ce qu’on appelle une sotte, et s’apercevait fort bien de ce peu de succès.

— Vous prétendez avoir pour moi un sentiment invincible, lui dit-elle un jour avec humeur, et vous n’avez pas même ce plaisir à voir les gens qui précède l’amitié !

« Grand Dieu ! Quelle vérité funeste ! se dit Lucien. Est-ce qu’elle va avoir de l’esprit à mes dépens ? »

Il se hâta de répondre :

— Je suis d’un caractère timide, enclin à la mélancolie et ce malheur est aggravé par celui d’aimer profondément une femme parfaite et qui ne sent rien pour moi.

Jamais il n’avait eu plus grand tort de faire de telles plaintes : c’était désormais madame Grandet qui faisait pour ainsi dire la cour à Lucien. Celui-ci semblait profiter de cette position, mais il y avait cela de cruel qu’il semblait s’en prévaloir surtout quand il y avait beaucoup de monde. S’il trouvait madame Grandet environnée seulement par ses complaisants habituels, il faisait des efforts incroyables pour ne pas les mépriser.

« Ont-ils tort de sentir la vie d’une façon opposée à la mienne ? Ils ont la majorité pour eux ! »

Mais, en dépit de ces raisonnements fort justes, peu à peu il devenait froid, silencieux, sans intérêt pour rien.

« Comment parler de la vraie vertu, de la gloire, du beau, devant des sots qui comprennent tout de travers et cherchent à salir par de bonnes plaisanteries tout ce qui est délicat ? »

Quelquefois, à son insu, ce dégoût profond le servait et rachetait les mouvements qu’il avait encore quelquefois et que la société de Nancy avait fortifiés en lui au lieu de les corriger.

« Voilà bien l’homme de bon ton, se disait madame Grandet en le voyant debout devant sa cheminée, tourné vers elle et ne regardant rien. Quelle perfection pour un homme dont le grand-père peut-être n’avait pas de carrosse ! Quel dommage qu’il ne porte pas un nom historique ! Les moments vifs qui forment une sorte de tache dans ses manières seraient de l’héroïsme. Quel dommage qu’il n’arrive pas quelqu’un dans le salon pour jouir de la haute perfection de ses manières !… »

Elle ajoutait cependant :

« Ma présence devrait le tirer de cet état normal de l’homme comme il faut, et il semble que c’est surtout quand il est seul avec moi… et avec ces messieurs (madame Grandet eût presque dit en se parlant à soi-même : « avec ma suite » ) qu’il étale le plus de désintérêt et de politesse… S’il ne montrait jamais de chaleur pour rien, disait madame Grandet, je ne me plaindrais pas. »

Il est vrai que Lucien, désolé de s’ennuyer autant dans la société d’une femme qu’il devait adorer, eût été encore plus désolé que cet état de son âme parût ; et, comme il supposait ces gens-là très attentifs aux procédés personnels, il redoublait de politesse et d’attentions agréables à leur égard.

Pendant ce temps, la position de Lucien, secrétaire intime d’un ministre turlupiné par son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, M. de Vaize et Lucien ne se parlaient presque plus que pour s’adresser des choses polies ; un garçon de bureau portait les papiers d’un bureau à l’autre. Pour marquer confiance à Lucien, le comte de Vaize l’accablait pour ainsi dire des grandes affaires du ministère.

« Croit-il pouvoir me faire crier grâce ? » pensait Lucien, et il travailla au moins autant que trois chefs de bureau. Il était souvent à son bureau dès sept heures du matin, et bien des fois pendant le dîner faisait faire des copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère pour les faire placer sur la table de Son Excellence. Au fond, l’excellence recevait avec toute l’humeur possible ces preuves de ce qu’on appelle dans les bureaux du talent.

— Ceci est plus hébétant au fond, disait [Lucien] à Coffe, que de calculer le chiffre d’un logarithme qu’on veut pousser à quatorze décimales.

— M. Leuwen et son fils, disait M. de Vaize à sa femme, veulent apparemment me prouver que j’ai mal fait de ne pas lui offrir une préfecture à son retour de Caen. Que peut-il demander ? Il a eu son grade et sa croix, comme je le lui avais promis s’il réussissait, et il n’a pas réussi.

Madame de Vaize faisait appeler Lucien trois ou quatre fois la semaine, et lui volait un temps précieux pour ses paperasses.

Madame Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents pour le voir dans la journée ; et, par amitié et reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les apparences d’un amour vrai. Il supputait qu’il voyait madame Grandet au moins douze fois la semaine.

« Si le public s’occupe de moi, il doit me croire bien épris et je suis à jamais lavé du soupçon de saint-simonisme. »

Pour plaire à madame Grandet, il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à leur toilette[1].

— Tu as tort de te rajeunir, lui disait son père. Si tu avais trente-six ans, ou du moins la mine revêche d’un doctrinaire, je pourrais te donner la position que je voudrais.

Tout cet ensemble de choses durait depuis six semaines, et Lucien se consolait en voyant que cela ne pouvait guère durer six semaines encore, quand, un beau jour, madame Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure de conversation le lendemain, à dix heures, chez madame de Thémines.

« On me traite déjà en ministre, ô position favorable ! » dit M. Leuwen.

Le lendemain, madame Grandet commença par des protestations infinies. Pendant ces circonlocutions bien longues, M. Leuwen restait grave et impassible.

« Il faut bien être ministre, pensait-il, puisqu’on me demande des audiences ! »

Enfin, madame Grandet passa aux louanges de sa propre sincérité… M. Leuwen comptait les minutes à la pendule de la cheminée.

« Surtout, et avant tout, il faut me taire ; pas la moindre plaisanterie sur cette jeune femme si fraîche, si jeune, et déjà si ambitieuse. Mais que veut-elle ? Après tout, cette femme manque de tact, elle devrait s’apercevoir que je m’ennuie… Elle a l’habitude de façons plus nobles, mais moins de véritable esprit, qu’une de nos demoiselles de l’Opéra. »

Mais il ne s’ennuya plus quand madame Grandet lui demanda tout ouvertement un ministère pour M. Grandet.

— Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajoutait-elle, et sera fort content de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons de cette bienveillance du Château des preuves que je vous détaillerai si vous le souhaitez et m’en accordez le loisir.

À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid. La scène commençait à l’amuser, il valait la peine de jouer la comédie. Madame Grandet, alarmée et presque déconcertée, malgré la ténacité de son esprit qui ne s’effarouchait pas pour peu de chose, se mit à parler de l’amitié de lui, Leuwen, pour elle…

À ces phrases d’amitié qui demandaient un signe d’assentiment, M. Leuwen restait silencieux et presque absorbé, madame Grandet vit que sa tentative échouait.

« J’aurai gâté nos affaires », se dit-elle. Cette idée la prépara aux partis extrêmes et augmenta son degré d’esprit.

Sa position empirait rapidement : M. Leuwen était loin d’être pour elle le même homme qu’au commencement de l’entrevue. D’abord, elle fut inquiète, puis effrayée. Cette expression lui allait bien et lui donnait de la physionomie. M. Leuwen fortifia cette peur.

La chose en vint au point de gravité que madame Grandet prit le parti de lui demander ce qu’il pouvait avoir contre elle. M. Leuwen, qui depuis trois quarts d’heure gardait un silence presque morne, de mauvais présage[2], avait toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire.

« Si je ris, pensait-il, elle voit l’abomination de ce que je vais lui dire, et tout l’ennui qui m’assomme depuis une heure est perdu. Je manque l’occasion d’avoir le vrai tirant d’eau de cette vertu célèbre. »

Enfin, comme par grâce, M. Leuwen, qui était devenu d’une politesse désespérante, commença à laisser entrevoir que bientôt peut-être il daignerait s’expliquer. Il demanda des pardons infinis de la communication qu’il avait à faire, et puis du mot cruel qu’il serait forcé d’employer. Il s’amusa à promener la terreur de madame Grandet sur les choses les plus terribles.

« Après tout, elle n’a pas de caractère, et ce pauvre Lucien aura là une ennuyeuse maîtresse, s’il l’a. Ces beautés célèbres sont admirables pour la décoration, pour l’apparence extérieure, et voilà tout. Il faut la voir dans un salon magnifique, au milieu de vingt diplomates garnis de leurs crachats, croix, rubans. Je serais curieux de savoir si, après tout, sa madame de Chasteller vaut mieux que cela. Pour la beauté physique, si j’ose ainsi parler, la magnificence de la pose, la beauté réelle de ces bras charmants, c’est impossible. D’un autre côté, il est parfaitement exact que, quoique j’aie le plaisir de me moquer un peu d’elle, elle m’ennuie, ou du moins je compte les minutes à la pendule. Si elle avait le caractère que sa beauté semble annoncer, elle eût dû me couper la parole vingt fois et me mettre au pied du mur. Elle se laisse traiter comme un conscrit qu’on mène battre en duel. »

Enfin, après plusieurs minutes de propositions directes qui portèrent au plus haut point l’anxiété pénible de madame Grandet, M. Leuwen prononça ces mots d’une voix basse et profondément émue :

— Je vous avouerai, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez cause que mon fils mourra de la poitrine.

« Ma voix m’a bien servi, pensa M. Leuwen. Cela est juste de ton et expressif. »

Mais M. Leuwen n’était pas fait, après tout, pour être un grand politique auprès de personnages graves. L’ennui lui donnait de l’humeur, et il n’était pas sûr de pouvoir résister à la tentation de se distraire par une sortie plaisante ou insolente.

Après ce grand mot prononcé, M. Leuwen se sentit saisi d’un tel besoin d’éclater de rire qu’il s’enfuit[3].

Madame Grandet, après avoir remis le verrou à la porte, resta immobile près d’une heure sur son fauteuil. Son air était pensif, elle avait les yeux tout à fait ouverts, comme la Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieux tourmenté par dix ans d’attente n’a désiré le ministère comme elle le souhaitait en ce moment.

« Quel rôle à jouer que celui de madame Roland au milieu de cette société qui se décompose ! Je ferai toutes les circulaires de mon mari, car il n’a pas de style.

« Je ne puis arriver à une belle position sans une passion grande et malheureuse, dont l’homme le plus distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Ce fanal embrasé m’élèverait bien haut. Mais je puis vieillir dans ma position actuelle sans que je voie cet événement devenir un peu probable, tandis que les gens de cette sorte, non pas à la vérité de la nuance la plus noble, mais d’une couleur encore fort satisfaisante, [fort suffisante], m’environneront dès que M. Grandet sera ministre… madame de Vaize n’est qu’une petite sotte, et elle en regorge. Les gens sages en reviennent toujours au maître du budget. »

Les raisons se présentaient en foule à l’esprit de madame Grandet pour la confirmer dans le sentiment du bonheur d’être ministre[4]. Or, c’est ce qui n’était point en question. Ce n’étaient pas précisément ces pensées-là qui enflammaient la grande âme de madame Roland à la veille du ministère de son mari. Mais c’est ainsi que notre siècle imite les grands hommes de 93, c’est ainsi que M. de Polignac a eu du caractère ; on copie le fait matériel : être ministre, faire un coup d’État, faire une journée, un 4 prairial, un 10 août, un 18 fructidor ; mais les moyens de succès, mais les motifs d’action, on ne creuse pas si avant.

Mais quand il s’agissait du prix par lequel il fallait acheter tous ces avantages, l’imagination de madame Grandet le désertait, elle n’y voulait pas penser : son esprit était aride. Elle ne voulait pas y consentir ouvertement, mais bien moins encore s’y refuser, elle avait besoin d’une discussion oiseuse et longue pour y accoutumer son imagination. Son âme enflammée d’ambition n’avait plus d’attention à donner à cette condition désagréable, mais d’un intérêt secondaire. Elle sentait qu’elle allait avoir des remords, non pas de religion, mais de noblesse.

« Est-ce qu’une grande dame, une duchesse de Longueville, une madame de Chevreuse, eussent donné aussi peu d’attention à la condition désagréable ? » se répétait-elle à la hâte. Et elle ne se répondait pas, tant elle pensait peu à ce qu’elle se demandait, toute absorbée qu’elle était dans la contemplation du ministère. « Combien me faudra-t-il de valets de pied ? Combien de chevaux ? »

Cette femme d’une si célèbre vertu avait si peu d’attention au service de l’habitude de l’âme nommée pudeur, qu’elle oubliait de répondre aux questions qu’elle se faisait à cet égard et, il faut l’avouer, presque pour la forme. Enfin, après avoir joui pendant trois grands quarts d’heure de son futur ministère, elle prêta quelque attention à la demande qu’elle se répétait pour la cinq ou sixième fois :

« Mesdames de Chevreuse ou de Longueville y eussent-elles consenti ! — Sans doute, elles y eussent consenti, ces grandes dames. Ce qui les place au-dessous de moi sous le rapport moral, c’est qu’elles consentaient à ces sortes de démarches par une sorte de demi-passion, quand encore ce n’était pas par suite d’un penchant moins noble. [Plus physique.] Elles pouvaient être séduites, moi je ne puis l’être. (Et elle s’admira beaucoup[5].) Dans cette démarche, il n’y a que de la haute sagesse, de la prudence ; je n’y attache certes l’idée d’aucun plaisir. »

Après s’être sinon rassérénée tout à fait, du moins bien rassurée de ce côté féminin, madame Grandet s’abandonna de nouveau à la douce contemplation des suites probables du ministère pour sa position dans le monde…

« Un nom qui a passé par le ministère est célèbre à jamais. Des milliers de Français ne connaissent des gens qui forment la première classe de la nation que les noms qui ont été ministres. »

L’imagination de madame Grandet pénétrait dans l’avenir. Elle peuplait sa jeunesse des événements les plus flatteurs.

« Être toujours juste, toujours bonne avec dignité, et avec tout le monde, multiplier mes rapports de toutes sortes avec la société, remuer beaucoup, et avant dix ans tout Paris retentira de mon nom. Les yeux du public sont déjà accoutumés, il y a du temps, à mon hôtel et à mes fêtes. Enfin, une vieillesse comme celle de madame Récamier, et probablement avec plus de fortune. »

Elle ne se demanda qu’un instant, et pour la forme :

« Mais M. Leuwen aura-t-il assez d’influence pour donner un portefeuille à M. Grandet ? Mais, une fois que j’aurai payé le prix convenu, ne se moquera-t-il point de moi ! Sans doute il faut examiner cela, les premières conditions d’un contrat sont la possibilité de livrer la chose vendue. »

La démarche de madame Grandet était combinée avec son mari, mais elle s’abstint de rendre compte de la réponse avec la dernière exactitude. Elle entrevoyait bien qu’il n’eût pas été décidément impossible de l’amener à une façon raisonnable, et philosophique, et politique, de voir les choses, mais c’est toujours une discussion terrible, pour une femme qui se respecte. « Et, se dit-elle, il vaut bien mieux la sauter à pieds joints. »

Tout ne fut pas plaisir quand Lucien entra le soir chez elle ; elle baissa les yeux d’embarras. Sa conscience lui disait :

« Voilà l’être par lequel je puis être la femme du ministre de l’Intérieur. »

Lucien, qui n’était point dans la confidence de la démarche faite par son père, remarqua bien quelque chose de moins guindé et de plus naturel, et ensuite quelques lueurs de plus d’intimité et de bonté, dans la façon d’être de madame Grandet avec lui. Il aimait mieux cette façon d’être, qui rappelait, de bien loin il est vrai, l’idée de la simplicité et du naturel, que ce que madame Grandet appelait de l’esprit brillant. Il fut beaucoup auprès d’elle ce soir-là.

Mais décidément sa présence gênait madame Grandet, car elle avait bien plus les théories que la pratique de la haute intrigue politique qui, du temps du cardinal de Retz, faisait la vie de tous les jours des Chevreuse et des Longueville. Elle congédia Lucien, mais avec un petit air d’empire et de bonne amitié qui augmenta le plaisir que celui-ci trouvait à se voir rendre sa liberté dès onze heures.

Pendant cette nuit, madame Grandet ne put presque pas dormir. Ce ne fut qu’au jour que le bonheur d’être la femme d’un ministre la laissa reposer. Elle eût été dans l’hôtel de la rue de Grenelle que ses sensations de bonheur eussent été à peine aussi violentes. C’était une femme attentive au réel de la vie.

Pendant cette nuit, elle eut cinq ou six petites contrariétés, par exemple elle calculait le nombre et le prix des livrées. Celle de M. Grandet était composée en partie de drap serin, lequel, malgré toutes ses recommandations, ne pouvait guère conserver sa fraîcheur plus d’un mois. Combien cette dépense, combien surtout cette surveillance allait être augmentée par le grand nombre d’habits nécessaires ! Elle comptait : le portier, le cocher, les valets de pied… Mais elle fut arrêtée dans son calcul, elle avait des incertitudes sur le nombre de valets de pied.

« Demain, j’irai faire une visite adroite à madame de Vaize. Il ne faudrait pas qu’elle se doutât que je viens relever l’état de sa maison ; si elle pouvait faire une anecdote de cette visite, cela serait du dernier vulgaire. Ne pas savoir quel doit être l’état de maison d’un ministre ! M. Grandet devrait savoir ces choses-là, mais il a réellement bien peu de tête ! »

Ce ne fut qu’en s’éveillant, à onze heures, que madame Grandet pensa à Leuwen ; bientôt elle sourit, elle trouva qu’elle l’aimait, qu’il lui plaisait beaucoup plus que la veille : c’était par lui que toutes ces grandeurs qui lui donnaient une nouvelle vie pouvaient lui arriver.

Le soir[6], elle rougit de plaisir à son arrivée. « Il a des façons parfaites, pensait-elle. Quel air noble ! Combien peu d’empressement ! Combien cela est différent d’un grossier député de province ! Même les plus jeunes, devant moi ils sont comme des dévots à l’église. Les laquais dans l’antichambre leur font perdre la raison[7]. »

  1. Dire : c’est un homme à la mode du jour.
  2. Dogged.
  3. Il faut laisser le demi-jour. La peine de comprendre ôtera l’indécence pour les sots. Autrement, je dirais : Après avoir fait comprendre en des termes si honnêtes que si elle voulait courir la chance de voir son mari ministre, il fallait commencer par faire le bonheur de Lucien, M. Leuwen n’y put tenir : il s’enfuit.
  4. Elle se dit de Lucien : C’est un être bon, fort amoureux, mais qui a peur de moi.
  5. Elle se glorifie de ce qui fait la pauvreté de son âme.
  6. C’est le second soir.
  7. Donner quelque chose d’humain, quelques détails vrais (Et les placer près du commencement) aux personnages odieux, comme le comte de Vaize et Mme Grandet ; autrement, j’en ferai, ils seront, sans que je m’en doute, de simples mannequins à abominations ministérielles, comme les personnages de M. le Préfet de M. Lamothe-Langon.