Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 60

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 263-287).
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CHAPITRE LX[1]


Le roi fit appeler M. Leuwen à l’insu de ses ministres. En recevant cette communication de M. de N…, officier d’ordonnance du roi, le vieux banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté tomba, en 1793.) Toutefois, s’apercevoir de son trouble et le dominer ne fut qu’un instant pour cet homme vieilli dans les salons de Paris. Il fut avec l’officier d’ordonnance d’une froideur qui pouvait passer également pour du respect profond ou pour un manque complet d’empressement.

En effet, l’officier se disait en remontant en cabriolet :

« Cet homme, malgré tout son esprit, est-il un jacobin, ou un nigaud ébahi devant un serrement de main ? »

M. Leuwen regarda le cabriolet s’éloigner ; au même instant le sang-froid lui revint.

« Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard promené par Louis XIV dans les jardins de Versailles. »

Cette idée suffit pour rendre à M. Leuwen tout le feu de la première jeunesse. Il ne se dissimula point le petit moment de trouble qu’avait causé le message de Sa Majesté, et moins encore le ridicule que lui eût donné ce trouble s’il eût été coté au foyer de l’Opéra.

Jusque-là, il n’y avait eu entre le roi et M. Leuwen que des phrases polies au bal ou à dîner. Il avait dîné deux ou trois fois avec le roi dans les premiers temps qui suivirent la révolte de Juillet. Elle portait alors un autre nom, et Leuwen, difficile à tromper, avait été un des premiers à discerner la haine qu’inspirait un exemple aussi pernicieux. Alors, il avait lu dans ce regard auguste :

« Je vais faire peur aux propriétaires et leur persuader que c’est la guerre des gens qui n’ont rien contre ceux qui ont quelque chose. »

Afin de ne pas passer pour aussi bête que quelques députés campagnards invités avec lui, Leuwen avait dirigé quelques plaisanteries enveloppées contre cette idée, que personne n’exprimait.

Leuwen craignit un instant qu’on ne voulût compromettre le petit commerce de Paris en lui faisant répandre du sang. Il trouva l’idée de mauvais goût et donna sans balancer sa démission de chef de bataillon, où l’avait porté le petit commerce en boutique, auquel il prêtait assez généreusement quelques billets de mille francs que même on lui rendait, et n’avait plus dîné chez les ministres sous prétexte qu’ils étaient ennuyeux.

Le comte de Beausobre, ministre des Affaires étrangères, lui disait pourtant : « Un homme comme vous… » et le poursuivait d’invitations à dîner. Mais Leuwen avait résisté à une éloquence aussi adroite.

En 1792, il avait fait une campagne ou deux, et le nom de République française était pour lui le nom d’une maîtresse autrefois aimée, et qui s’est mal conduite. Enfin, son heure n’avait pas sonné.

Le rendez-vous indiqué par le roi bouleversa toutes ses idées, il était d’autant plus attentif sur lui-même qu’il ne se sentait pas de sang-froid.

Au Château, M. Leuwen fut parfaitement convenable, mais d’un sang-froid parfait en apparence. L’esprit cauteleux et fin du premier personnage saisit bientôt cette nuance, et en fut fort mécontent. Il essaya en vain du ton amical, même de l’intérêt particulier, pour donner des ailes à l’ambition de ce bourgeois, rien n’y fit.

Mais n’outrageons point la réputation de finesse cauteleuse de cet homme célèbre. Que voulait-on qu’il fût sans victoires militaires et en présence d’une presse si méchante et si spirituelle ? Nous faisons observer d’ailleurs que ce personnage célèbre voyait Leuwen pour la première fois, [jusque-là, il n’y avait eu que des phrases polies à dîner].

Le procureur de Basse-Normandie, qui occupe le trône, commença par dire à Leuwen, comme son ministre : « Un homme tel que vous… » Mais, trouvant ce plébéien malin endurci contre ces douces paroles, voyant qu’il perdait le temps inutilement et ne voulant pas, par la longueur de l’entrevue, donner à Leuwen une idée exagérée du service qu’on lui demandait, le roi, en moins d’un quart d’heure, fut réduit à la bonhomie.

En observant ce changement de ton chez un homme si adroit, Leuwen fut content de soi, et ce premier succès lui rendit enfin la confiance en soi-même.

« Voilà, se dit-il, que Sa Majesté renonce aux finesses bourboniennes. »

On lui disait de l’air le plus paterne et comme si dans ce qu’on disait de décisif marqué l’on était poussé et comme contraint par les évènements :

— J’ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l’insu de mes ministres qui, je le crains, à l’exception du maréchal (le ministre de la Guerre) ne vous ont pas donné à vous et au lieutenant Leuwen, de grands sujets d’être contents d’eux. Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi de…

Et je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un intérêt tout personnel. Je suis bien sûr qu’elle passera par assis et levés. N’est-ce pas votre avis ?

— Oui, sire.

— Mais au scrutin j’aurai un bel et bon rejet par huit ou dix boules noires. N’est-ce pas ?

— Oui, sire.

— Eh bien ! rendez-moi un service : parlez contre (vous le trouverez nécessaire à votre position), mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C’est un service personnel que j’ai voulu vous demander moi-même.

— Sire, je n’ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne.

— Ces pauvres têtes (le roi parlait de ses ministres) se sont effrayées, ou plutôt piquées, parce que vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’approuve d’avance cette liste, et je vous engage, puisque nous trouvons une bonne occasion, à y joindre quelque chose pour vous, monsieur, ou pour le lieutenant Leuwen…

Heureusement pour M. Leuwen, le roi parla trois ou quatre minutes dans ce sens ; M. Leuwen reprit presque tout son sang-froid.

— Sire, lui dit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien signer pour moi ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes vingt-sept voix pour demain.

— Parbleu ! vous êtes un brave homme ! dit le roi, jouant, et pas trop mal, la franchise à la Henri IV ; il était nécessaire de se rappeler de son nom pour n’y être pas pris.

Sa Majesté parla un bon demi-quart d’heure dans ce sens.

— Sire, il est impossible que M. de Beausobre pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu que Votre Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne jamais croire un mot des rapports que M. de Beausobre fera faire sur mon fils par sa police particulière ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.

Et que vous servez avec tant de probité, dit le roi. Son œil brillait de finesse.

M. Leuwen se tut ; le roi répéta la question avec l’air étonné du manque de réponse.

— Sire, je craindrais en répondant de céder à mes habitudes de franchise.

— Répondez, monsieur, exprimez votre pensée, quelle qu’elle soit.

L’interlocuteur parlait en roi.

— Sire, personne ne doute des correspondances directes du roi avec les cours du Nord, mais personne ne lui en parle.

Cette obéissance si prompte et si entière eut l’air d’étonner un peu ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n’avait aucune grâce à lui demander. Comme il n’était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix devaient lui coûter 27.000 francs. « Et ce serait marché donné », pensait le barème couronné.

Il reconnut chez M. Leuwen cette physionomie ironique dont le rapport de son général Rumigny lui avait parlé si souvent.

— Sire, ajouta M. Leuwen, je me suis fait une position dans le monde en ne refusant rien à mes amis et en ne me refusant rien contre mes ennemis. C’est une vieille habitude, je supplie Votre Majesté de ne pas me demander de changer de caractère envers vos ministres. Ils ont pris des airs de hauteur avec moi, même ce bon ministre des Finances, qui m’a dit gravement à la Chambre, en parlant de mes huit places de 1.800 francs : « Cher ami, il ne faut pas être insatiable. » Je promets à Votre Majesté mes voix, qui seront vingt-sept au plus, mais je la supplie de me permettre de me moquer de ses ministres.

C’est ce dont M. Leuwen s’acquitta le lendemain avec une verve et une gaieté admirables. Après tout, son éloquence prétendue n’était qu’une saillie de caractère, c’était un être plus naturel qu’il n’est permis de l’être à Paris. Il était excité par l’idée d’avoir réduit le roi à être presque sincère avec lui.

La loi à laquelle le roi prétendait tenir passa à une majorité de treize voix, dont six ministres. Quand on proclama ce résultat, M. Leuwen, placé au second banc de la gauche, à trois pas des ministres, dit tout haut :

— Ce ministère s’en va, bon voyage !

Ce mot fut à l’instant répété par tous les députés voisins du banc. M. Leuwen se trouvant seul dans une chambre avec un laquais était heureux de l’approbation de ce laquais ; on peut juger combien il était sensible au succès de ses mots les plus simples tels que celui-ci.

« Ma réputation jure pour moi », se dit-il en passant la revue de ces yeux brillants fixés sur les siens.

D’abord, tout le monde voyait bien qu’il n’était passionnément pour aucune opinion. Il n’était peut-être que deux choses auxquelles il n’eût jamais consenti : le sang, et la banqueroute.

Trois jours après cette loi, emportée par treize voix dont six de ministres, M. Bardoux, le ministre des Finances, s’approcha, à la Chambre, de M. Leuwen, et lui dit d’un air fort ému (il avait peur d’une épigramme, et parlait à mi-voix :

— Les huit places étaient accordées.

— Fort bien, monsieur Bardoux, lui dit-il, mais vous vous devez à vous-même de ne pas contresigner ces grâces-là. Laissez cela à votre successeur aux Finances. J’attendrai, monseigneur[2]. »

M. Leuwen parlait fort clairement, tous les députés voisins furent émerveillés : se moquer d’un ministre des Finances, d’un homme qui peut faire un receveur général !

Il eut bien quelque peine à faire agréer ce succès aux huit membres de sa Légion du Midi à la famille desquels étaient destinées les huit places.

— Dans six mois, nous avons deux places au lieu d’une, il faut savoir faire des sacrifices.

— Voilà de belles calembredaines, lui dit un de ses députés plus hardi que les autres.

L’œil de M. Leuwen brilla, il lui vint deux ou trois réponses, mais il sourit agréablement. « Il n’y a qu’un sot, pensa-t-il, qui coupe la branche de l’arbre sur laquelle il est à cheval. »

Tous les yeux étaient fixés sur M. Leuwen. Un autre député enhardi, s’écria :

— Notre ami Leuwen nous sacrifie tous à un bon mot !

— Si vous voulez rompre mes relations, vous en êtes bien les maîtres, messieurs, dit Leuwen d’un ton grave. Auquel cas, je serai obligé de faire agrandir ma salle à manger pour recevoir les nouveaux amis qui me demandent chaque jour de voter avec moi.

— Là ! Là ! la paix ! s’écria un député rempli de bon sens. Que serions-nous sans M. Leuwen ? Quant à moi, je l’ai choisi pour général en chef pour toute ma carrière législative, je ne lui serai jamais infidèle.

— Ni moi.

— Ni moi.

Les deux députés qui avaient parlé hésitant, M. Leuwen alla leur prendre la main et voulut bien essayer de leur faire entendre qu’en acceptant ces huit places la société était ravalée à l’état des Trois-cents de M. de Villèle.

— Paris est un pays dangereux. Tous les petits journaux, dans huit jours, auraient été acharnés après vos noms.

À ces mots, les deux opposants frémirent.

« Le moins épais, se dit l’inexorable Leuwen, aurait bien pu fournir des articles. »

Et la paix fut faite.

Le roi faisait souvent inviter à dîner M. Leuwen et après dîner le tenait une demi-heure ou trois quarts d’heure dans l’embrasure d’une fenêtre.

« Ma réputation d’esprit est enterrée si je ménage les ministres. » Et il affectait de se moquer sans retenue de quelqu’un de ces messieurs, le lendemain de chaque dîner au Château. Le roi lui en parla.

— Sire, j’ai supplié Votre Majesté de me laisser carte blanche à cet égard. Je ne pourrai accorder quelque trêve qu’aux successeurs de ceux-ci. Ce ministère manque d’esprit, or, c’est ce que dans des temps tranquilles Paris ne peut pas pardonner. Il faut aux bonnes têtes de ce pays du prestige, comme Bonaparte revenant d’Égypte, ou de l’esprit. (À ce nom redouté, le roi fit la mine d’une jeune femme nerveuse devant laquelle on a nommé le bourreau.)

Peu de jours après cette conversation avec le roi, il vint une affaire à la Chambre à l’énoncé de laquelle tous les yeux cherchèrent M. Leuwen. Madame Destrois, ex-directrice de la poste aux lettres à Torville, se plaignait d’avoir été destituée comme accusée et convaincue d’une infidélité qu’elle n’avait pas commise. Elle voulait, en faisant une pétition, justifier son caractère. Quant à avoir justice, elle n’y songerait pas tant que M. Bardoux aurait la confiance du roi. La pétition était piquante, toujours sur le bord de l’insolence, mais point insolente ; on l’eut dite rédigée par feu M. de Martignac.

M. Leuwen parla trois fois, et à la seconde fut littéralement couvert d’applaudissements. Ce jour-là, l’ordre du jour demandé à deux genoux par M. le comte de Vaize fut obtenu à la majorité de deux voix, et encore par assis et levés, la majorité du ministre avait été de quinze ou vingt voix. M. Leuwen dit à ses voisins, formant groupe autour de lui, comme à l’ordinaire :

— M. de Vaize change les habitudes des gens timides : ordinairement on se lève pour la justice et l’on vote pour le ministère. Moi, j’ouvre une souscription en faveur de la veuve Destrois, ex-directrice de poste et qui sera toujours ex, et je m’inscris pour trois mille francs.

Autant M. Leuwen était tranchant avec les ministres, autant il était attentif à être le très humble serviteur de sa Légion du Midi. Il n’invitait à dîner chez lui que ses vingt-huit députés ; s’il eût voulu, son parti personnel, car ses opinions étaient fort accommodantes, se fût élevé à cinquante ou soixante.

« Les ministres donneraient bien les cent mille francs qu’ils ont envoyés trop tard à mon fils pour scinder ma bonne petite troupe. »

Assez ordinairement il avait tous ces messieurs à dîner le lundi pour convenir du plan de la campagne parlementaire pendant la semaine.

— Lequel de vous, messieurs, aurait pour agréable de dîner au Château ?

À ce mot, ces bons députés le virent ministre. Ces messieurs convinrent que M. Chapeau, l’un d’entre eux, devait avoir cet honneur le premier, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait le même honneur pour M. Cambray.

— J’ajouterai à ces noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont voulu nous quitter.

Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.

M. Leuwen alla solliciter l’aide de camp de service de Sa Majesté, et moins de quinze jours après ces quatre députés, plus obscurs qu’aucun de la Chambre, furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement comblé de cette faveur inespérée qu’il tomba malade et ne put en profiter.

Le lendemain du dîner chez le roi, M. Leuwen pensa qu’il devait profiter de la faiblesse de ces bonnes gens, auxquels l’esprit seul manquait pour être méchants.

— Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m’accordait une croix, lequel de vous devrait être l’heureux chevalier ?

Ces messieurs demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent tomber d’accord. On alla au scrutin après dîner, suivant un usage que M. Leuwen laissait exprès tomber un peu en désuétude. On était vingt-sept. M. Cambray, malade et absent, eut treize voix, M. Lamorte quatorze, y compris celle de M. Leuwen. M. Lamorte fut désigné.

Il n’y avait pas la moindre apparence qu’il pût obtenir une croix. « Mais, pensa-t-il, cette idée les empêchera de se révolter. »

M. Leuwen allait assez régulièrement chez le maréchal N…, depuis que ce ministre avait nommé Lucien lieutenant. Le maréchal lui témoignait beaucoup de bienveillance, et ces messieurs finirent par se voir trois fois la semaine. Le maréchal finit par lui faire entendre, mais de façon à ne pas s’attirer de réponse, que si le ministère tombait et que lui maréchal fût chargé d’en former un autre, il ne se séparerait pas de M. Leuwen. M. Leuwen fut très reconnaissant, mais évita soigneusement de prendre un engagement analogue.

Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer ses lueurs d’ambition à madame Leuwen.

— Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me chercher ; moi être éloquent, comme [disent] les journalistes amis, cela me paraît plaisant : je parle à la Chambre comme dans un salon. Mais [si] ce ministère, qui ne bat plus que d’une aile, vient à tomber, je ne saurai plus que dire, car enfin je n’ai d’opinion sur rien, et certainement, à mon âge, je n’irai pas étudier pour m’en former une.

— Mais, mon père, vous possédez parfaitement les questions de finances ; vous comprenez le budget avec tous ses leurres, et il n’y a pas cinquante députés qui sachent exactement comment le budget ment, et ces cinquante députés sont achetés avec soin et avant tous les autres. Avant-hier, vous avez fait frémir M. le ministre des Finances dans la question du monopole des tabacs. Vous avez tiré un parti prodigieux de la lettre du préfet Noireau, qui refuse la culture à un homme qui pense mal.

— Ceci n’est que du sarcasme. Un peu fait bien, mais toujours du sarcasme finira par révolter la minorité stupide de la Chambre, qui au fond ne comprend rien à rien, et est presque la majorité. Mon éloquence et ma réputation sont comme une omelette soufflée ; un ouvrier grossier trouve que c’est viande creuse.

— Vous connaissez parfaitement les hommes en général, et surtout tout ce qui a paru dans les affaires à Paris depuis le consulat de Napoléon en 1800, cela est immense.

— La Gazette vous appelle le Maurepas de cette époque, dit madame Leuwen. Je voudrais bien avoir sur vous le crédit que madame de Maurepas avait sur son mari. Amusez-vous, mon ami, mais, de grâce, ne vous faites pas ministre, vous en mourriez. Vous parlez déjà beaucoup trop ; j’ai mal à votre poitrine.

— Il y a un autre inconvénient à être ministre : je me ruinerais. La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été pincés dernièrement dans deux banqueroutes d’Amsterdam, uniquement parce que depuis qu’il nous manque je ne suis pas allé en Hollande. Cette maudite Chambre en est la cause, et le maudit Lucien que voilà est la cause première de tous mes embarras. D’abord, il m’a enlevé la moitié de votre cœur. Ensuite, il devrait connaître le prix de l’argent et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né riche qui ne songe pas à doubler sa fortune ? Il mériterait d’être pauvre. Ses aventures de Caen lors de la nomination de M. Mairobert m’ont piqué. Sans la sotte réception que lui fit le de Vaize, je n’aurais songé à me faire une position à la Chambre. J’ai pris goût à ce jeu. Maintenant, je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère, s’il tombe toutefois, que je n’en ai eu à sa formation.

« Mais une objection terrible se présente : que puis-je demander ? Si je ne prends rien de substantiel, au bout de deux mois le ministère que j’aurai aidé à naître se moque de moi, et je suis dans une position ridicule. Me faire receveur général, cela ne signifie rien pour moi comme argent et d’ailleurs c’est un avantage trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire Lucien préfet malgré lui, c’est ménager à celui de mes amis qui sera ministre de l’Intérieur le moyen de me jeter dans la boue en le destituant, ce qui arriverait avant trois mois.

— Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien prendre ? dit madame Leuwen.

— C’est ce que notre public ne croira jamais. M. de Lafayette a joué ce rôle pendant quarante ans, et a toujours été sur le point d’être ridicule. Ce peuple-ci est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour les trois quarts des gens de Paris, M. de Lafayette eût été un homme admirable s’il eût volé quatre millions. Si je refusais le ministère et montais ma maison de façon à dépenser cent mille écus par an, tout en achetant des terres (ce qui montrerait que je ne me ruine pas), on ajouterait foi à mon génie, et je garderais la supériorité sur tous ces demi-fripons qui vont se disputer le ministère.

Si tu ne me résous pas cette question-ci : Que puis-je prendre ? dit-il à son fils en riant, je te regarde comme un être sans imagination et je n’ai d’autre parti à suivre que de jouer la petite santé et d’aller passer trois mois en Italie pour laisser faire un ministère sans moi. Au retour, je me trouverai bien effacé, mais je ne serai pas ridicule.

En attendant que je trouve les moyens d’user de cette faveur combinée du roi et de la Chambre qui fait de moi l’un des représentants de la haute banque, il faut constater cette faveur et l’augmenter.

J’ai à vous demander une grande corvée, ma chère amie, ajouta-t-il en s’adressant plus particulièrement à sa femme ; il s’agirait de donner deux bals. Si le premier n’est pas well attended, nous nous dispenserons du second, mais je suppose qu’au second nous aurons toute la France, comme on disait dans ma jeunesse.

Les deux bals eurent lieu et avec un immense succès, ils furent pleinement favorisés par la mode. Le maréchal vint au premier, où la Chambre des députés afflua en masse, l’on peut dire ; le prince ne manqua pas ; mais, ce qui fut plus réel, le ministre de la Guerre affecta de prendre à part M. Leuwen pendant vingt minutes au moins ; ce qu’il y avait de singulier, c’est que pendant cet aparté, qui faisait ouvrir de grands yeux aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement parlé d’affaires à M. Leuwen.

— Je suis bien embarrassé d’une chose, avait dit le ministre de la Guerre. En choses raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour monsieur votre fils ! Le voulez-vous préfet ! Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d’ambassade ? Il y a une hiérarchie gênante. Je le ferais second, et dans trois mois premier.

Dans trois mois ?, dit M. Leuwen avec un air naturellement dubitatif et bien loin d’être exagéré.

Malgré cet air le maréchal eût pris ce mot pour une insolence dans tout autre. À M. Leuwen il répondit de l’air de la plus grande bonne foi et d’un embarras réel :

— Voilà une difficulté. Donnez-moi un moyen de la lever.

M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre, se rejeta dans la reconnaissance, dans l’amitié la plus réelle, la plus simple, la plus…[3].

Ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Ce fut la réflexion de madame Leuwen quand M. Leuwen lui répéta le dialogue de son aparté avec le maréchal.

Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre petite madame de Vaize pleura presque en disant à Lucien :

— Aux bals de la saison prochaine, c’est vous qui serez ministres, et c’est moi qui viendrai chez vous.

— Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu’aujourd’hui, parce que c’est impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison ? Ce n’est pas moi, ce serait encore moins mon père, s’il est possible.

— Vous n’en êtes que plus méchants : vous nous renversez, et ne savez que mettre à la place. Tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas fait assez la cour à vous, monsieur, quand vous reveniez de Caen.

— Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous donnant mon cœur ! Mais vous savez bien qu’il est vôtre depuis longtemps, ce qui fut dit avec assez de sérieux pour n’être pas une impertinence.

La pauvre petite madame de Vaize n’avait pas assez d’esprit pour voir la réponse à faire, et était encore bien plus loin d’avoir assez d’esprit pour faire cette réponse. Elle se contenta de la sentir confusément. C’était à peu près :

« Si j’étais parfaitement sûre que vous m’aimez, si j’avais pu prendre sur moi d’accepter votre hommage, le bonheur d’être à vous serait peut-être la seule consolation possible au malheur de perdre le ministère. »

« Voilà encore un des malheurs de ce ministère que mon père côtoie. Il ne fut point un bonheur pour cette pauvre petite femme quand M. de Vaize y arriva. Le seul sentiment qu’il produisit probablement chez elle, autant que j’ai pu en juger, fut l’embarras, la crainte, etc., et voilà qu’elle va être au désespoir de le perdre, si elle le perd. C’est une âme qui ne demande qu’un prétexte pour être triste. Si le de Vaize est chassé, elle prendra peut-être le parti d’être triste pendant dix ans. Au bout de ces dix ans, elle sera au commencement de l’âge mûr, et si elle ne trouve pas un prêtre pour s’occuper d’elle exclusivement sous prétexte de diriger sa conscience, elle est ennuyée et malheureuse jusqu’à la mort. Il n’est aucune beauté, aucune élégance de manières qui puisse faire passer sur un caractère aussi ennuyeux. Requiescat in pace. Je serais bien attrapé si elle me prenait au mot et me donnait son cœur. Les temps sont maussades et tristes ; sous Louis XIV, j’eusse été galant et aimable auprès d’une telle femme, j’eusse essayé du moins. En ce XIXe siècle, je suis platement sentimental, c’est pour elle la seule consolation en mon pouvoir. »

Si nous écrivions des Mémoires de Walpole, ou tout autre livre de ce genre également au-dessus de notre génie, nous continuerions à donner l’histoire anecdotique de sept demi-coquins, dont deux ou trois adroits et un ou deux beaux parleurs, remplacés par le même nombre de fripons. Un pauvre honnête homme qui, au ministère de l’Intérieur, se fût occupé avec bonne foi de choses utiles eût passé pour un sot ; toute la Chambre l’eût bafoué. Il fallait faire sa fortune non pas en volant brutalement ; toutefois, avant tout, pour être estimé, il fallait mettre du foin dans ses bottes. Comme ces mœurs sont à la veille d’être remplacées par les vertus désintéressées de la république qui sauront mourir comme Robespierre, avec treize livres dix sous dans la poche, nous avons voulu en garder note.

Mais ce n’est pas même l’histoire des goûts au moyen desquels cet homme de plaisir écartait l’ennui que nous avons promise au lecteur. Ce n’est que l’histoire de son fils, être fort simple qui, malgré lui, fut jeté dans des embarras par cette chute de ministres, autant du moins que son caractère sérieux le lui permit.

Lucien avait un grand remords à propos de son père. Il n’avait pas d’amitié pour lui, c’est ce qu’il se reprochait souvent sinon comme un crime, du moins comme un manquement de cœur. Lucien se disait, quand les affaires dont il était accablé lui permettaient de réfléchir un peu :

« Quelle reconnaissance ne dois-je pas à mon père ? Je suis le motif de presque toutes ses actions ; il est vrai qu’il veut conduire ma vie à sa manière. Mais au lieu d’ordonner, il me persuade. Combien ne dois-je pas être attentif sur moi ! »

Il avait une honte intime et profonde à s’avouer, mais enfin il fallait bien qu’il s’avouât, qu’il manquait de tendresse pour son père. C’était un tourment pour lui, et un malheur presque plus âpre que ce qu’il appelait, dans ses jours de noir, avoir été trahi par madame de Chasteller.

Le véritable caractère de Lucien ne paraissait point encore. Cela est drôle à vingt-quatre ans. Sous un extérieur qui avait quelque chose de singulier et de parfaitement noble, ce caractère était naturellement gai et insouciant. Tel il avait été pendant deux ans après avoir été chassé de l’École, mais cette gaieté souffrait actuellement une éclipse totale depuis l’aventure de Nancy. Son esprit admirait la vivacité et les grâces de mademoiselle Raimonde, mais il ne pensait à elle que lorsqu’il voulait tuer la partie la plus noble de son âme.

Dans cette crise ministérielle vint se joindre à ce sujet de tristesse le remords cuisant de ne pas avoir d’amitié ou de tendresse pour son père. Le chasme[4] entre ces deux êtres était trop profond. Tout ce qui, à tort ou à raison, paraissait sublime, généreux, tendre à Lucien, toutes les choses desquelles il pensait qu’il était noble de mourir pour elles, ou beau de vivre avec elles, étaient des sujets de bonne plaisanterie pour son père et une duperie à ses yeux. Ils n’étaient peut-être d’accord que sur un seul sentiment : l’amitié intime consolidée par trente ans d’épreuves. À la vérité, M. Leuwen était d’une politesse exquise et qui allait presque jusqu’au sublime et à la reproduction de la réalité pour les faiblesses de son fils ; mais, ce fils avait assez de tact pour le deviner, c’était le sublime de l’esprit, de la finesse, de l’art d’être poli, délicat, parfait.

  1. Marche au ministère.
  2. Allusion à M. de Bernis. Est-elle bonne ?
  3. En blanc dans le texte. N. D. L. E.
  4. Séparation.