Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 66

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 375-388).
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CHAPITRE LXVI


Lucien avait encore[1] la mauvaise habitude et la haute imprudence d’être naturel dans l’intimité, même quand elle n’était pas amenée par l’amour vrai. Dissimuler avec un être avec lequel il passait quatre heures tous les jours eût été pour lui la chose la plus insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d’abord pris pour de la bêtise, et lui valut ensuite l’étonnement, et puis l’intérêt de madame Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s’il y avait dans madame Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là n’avait point aimé. Le naturel de Lucien était en apparence bien ridicule auprès d’une femme de vingt-six ans envahie par le culte de la considération et de l’adoration du privilège qui procure l’appui de l’opinion noble. Mais par hasard, de la part d’un homme dont l’âme naïve et étrangère aux adresses vulgaires donnait à toutes les démarches une teinte de singularité et de noblesse singulière, ce naturel était ce qu’il y avait de mieux calculé pour faire naître un sentiment extraordinaire dans ce cœur si sec jusque-là.

Il faut avouer qu’en arrivant à la seconde demi-heure d’une visite il parlait peu et pas très bien, et il n’osait pas se permettre de dire ce qui lui venait à la tête.

Cette habitude, antisociale à Paris, avait été voilée jusqu’à cette époque de sa vie parce que, à l’exception de madame de Chasteller, personne n’avait été intime avec Lucien, et de la vie on ne l’avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de vivre avec madame Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, celui de tous qui est le plus fait pour casser le cou à la fortune d’un homme. Malgré des efforts incroyables, Lucien était absolument hors d’état de dissimuler un changement d’humeur, et il n’y avait pas, au fond, de caractère plus inégal. Cette mauvaise qualité, en partie voilée par toutes les habitudes les plus nobles et les plus simples de politesse exquise données par une mère femme d’esprit, avait été jadis un charme aux yeux de madame de Chasteller. Ce fut une nouveauté charmante pour elle, accoutumée qu’elle était à cette égalité de caractère, le chef-d’œuvre de cette hypocrisie qui s’appelle aujourd’hui : une éducation parfaite chez les personnes trop nobles et trop riches, et qui laisse un fond d’incurable sécheresse dans l’âme qui la pratique comme dans celle qui est sa partner. Pour Lucien, le souvenir d’une idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle coquinerie, ou tel autre événement aussi peu rare, suffisait pour en faire un autre homme. Il n’avait rencontré dans sa vie qu’une ressource contre ce malheur, ridicule et si rare en ce siècle, de prendre les choses au sérieux : être enfermé avec madame de Chasteller dans une petite chambre, et avoir d’ailleurs l’assurance que la porte était bien gardée et ne s’ouvrirait pour aucun importun qui pût paraître à l’improviste.

Après toutes ces précautions, ridicules, il faut en convenir, pour un lieutenant de lanciers, il était alors peut-être plus aimable que jamais. Mais ces précautions délicates et faites pour un esprit malade et singulier, il ne pouvait les espérer auprès de madame Grandet, et elles lui eussent été importunes et odieuses. Aussi était-il souvent silencieux et absent. Cette disposition était redoublée par le genre d’esprit peu encourageant des personnes qui formaient la cour habituelle de cette femme célèbre.

Cependant, on l’attendait dans ce salon avec anxiété. Pendant la première heure de cette soirée qui faisait une révolution dans le cœur de Lucien, madame Grandet avait régné comme à l’ordinaire. Ensuite, elle avait été en proie d’abord à l’étonnement, puis à la colère la plus vive. Elle n’avait pu s’occuper un seul instant d’un autre être que de Lucien. Une telle constance d’attention était chose inouïe pour elle. L’état où elle se voyait l’étonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que la fierté seule ou l’honneur blessé était la cause unique de l’état violent où elle se voyait[2]. Elle interrogeait avec un parler bref, un sein haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui n’avaient jamais été en cet état que par l’effet de quelque douleur physique[3], chacun des députés, des pairs ou des hommes mangeant au budget qui arrivaient successivement dans son salon. Avec tous, madame Grandet n’osait pas également prononcer le nom sur lequel toute son attention était fixée ce soir-là. Elle était souvent obligée d’engager ces messieurs dans des récits infinis, espérant toujours que le nom de M. Leuwen fils pourrait se montrer comme circonstance accessoire.

M. le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la forêt de Compiègne, il s’agissait de forcer des chevreuils. Madame Grandet savait que Lucien avait parié vingt-cinq louis contre soixante-dix que le premier chevreuil serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Lucien avait été introduit en si haute société par le crédit du vieux maréchal ministre de la Guerre. Aucune distinction n’était plus flatteuse alors pour un jeune homme attaché au gouvernement. On pensait beaucoup à l’utile ; or, quelle part au budget ne pouvait pas espérer d’ici à dix ans l’homme qui chassait, lui dixième, avec le prince royal ! Le prince n’avait voulu absolument que dix personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir que monseigneur, fils de Louis XIV et dauphin de France, n’admettait que ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.

« Se pourrait-il, se disait madame Grandet, que le prince royal eût fait dire à l’improviste qu’il recevait ce soir les futurs chasseurs au chevreuil ? » Mais les pauvres députés et pairs qu’elle recevait songeaient au solide et étaient trop peu du monde avec lequel on essayait de refaire une cour pour se trouver au courant de ces choses-là. Après cette réflexion, elle renonça à savoir la vérité par ces messieurs.

« Dans tous les cas, se dit-elle, ne devrait-il pas paraître ici, ou au moins écrire un mot ? Cette conduite est affreuse. »

Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit. Lucien ne paraissait pas.

« Ah ! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là ! » se dit madame Grandet hors d’elle-même.

Cette nuit, le sommeil n’approcha pas de sa paupière, comme disent les gens qui savent écrire[4]. Dévorée de colère et de malheur, elle chercha une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études historiques ; sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de madame de Motteville qui, l’avant-veille encore, lui semblaient le manuel d’une femme du grand monde. Ces mémoires chéris lui semblèrent, cette nuit-là, dépourvus de tout intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, depuis huit ans, madame Grandet faisait dans son salon des phrases si morales.

Toute la nuit, madame Trublet, la femme de chambre de confiance, fut obligée de monter à la bibliothèque, située au second étage, ce qui lui semblait fort pénible. Elle en rapporta successivement plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en chute, la sublime madame Grandet, dont Rousseau était l’horreur, fut obligée d’avoir recours à la Nouvelle Héloïse. Tout ce qu’elle s’était fait lire dans le commencement de la nuit lui semblait froid, ennuyeux, rien ne répondait à sa pensée. Il se trouva que l’emphase un peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un peu délicats était justement ce qu’il fallait pour la sensibilité bourgeoise et commençante de madame Grandet.

Quand elle aperçut l’aube à travers les joints de ses volets, elle renvoya madame Trublet. Elle venait de penser que dès le matin elle recevrait une lettre d’excuses. « On me l’apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne encre. » Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s’endormit enfin en arrangeant les phrases de son billet de réponse.

Dès huit heures, madame Grandet sonna avec impatience, elle supposait qu’il était midi.

« Mes lettres, mes journaux ! » s’écria-t-elle avec humeur.

On sonna le portier, qui arriva n’ayant dans les mains que de sales enveloppes de journaux. Quel contraste avec le joli petit billet si élégant et si bien plié que son œil avide cherchait parmi ces journaux ! Lucien était remarquable pour l’art de plier ses billets, et c’était peut-être celui de ses talents élégants auquel madame Grandet avait été le plus sensible[5].

La matinée[6] s’écoula en projets d’oubli, et même de vengeance, mais elle n’en sembla pas moins interminable à madame Grandet. Au déjeuner, elle fut terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, elle lui raconta avec aigreur toute l’histoire de sa lourdise auprès du maréchal ministre de la Guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la promesse d’un secret éternel.

Une heure sonna, une heure et demie, deux heures. Le retour de ces sons, qui rappelaient à madame Grandet la nuit cruelle qu’elle avait passée, la mit en fureur. Pendant assez longtemps, elle fut comme hors d’elle-même.

Tout à coup (qui l’aurait imaginé d’un caractère dominé par la vanité la plus puérile ?), elle eut l’idée d’écrire à Lucien. Pendant une heure entière, elle se débattit avec cette horrible tentation : écrire la première. Elle céda enfin, mais sans se dissimuler toute l’horreur de sa démarche.

« Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi ! Et que de journées sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que la vue de mon billet va lui faire prendre à mon égard ! Mais enfin, dit l’amour se masquant en paradoxe, qu’est-ce qu’un amant ? C’est un instrument auquel on se frotte pour avoir du plaisir[7]. M. Cuvier me disait : « Votre chat ne vous caresse pas, il se caresse à vous. » Eh bien, dans ce moment le seul plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c’est celui de lui écrire, que m’importe sa sensation ? La mienne sera du plaisir, dit-elle avec une joie féroce, et c’est ce qui m’importe. »

Ses yeux dans ce moment étaient superbes.

Madame Grandet fit une lettre dont elle ne fut pas contente, une seconde, une troisième, enfin elle fit partir la sept ou huitième.

Lettre.

« Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons, et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.

« Recevez mes compliments.

« Augustine Grandet.

« P.S. — Venez avant trois heures. »

Or, quand cette lettre, qu’on avait trouvé la moins imprudente et surtout la moins humiliante pour la vanité partit, il était plus de deux heures et demie.

Le valet de chambre de madame Grandet trouva Lucien fort tranquille à son bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir il écrivit :

« Madame,

« Je suis doublement malheureux : je ne puis avoir l’honneur de vous présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve cloué à mon bureau par un travail pressé, dont j’ai eu la gaucherie de me charger. Vous savez que, comme un respectueux commis, je ne voudrais pas, pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement jamais toute l’étendue du sacrifice que je fais au devoir en ne me rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.

« Agréez avec bonté les nouvelles assurances du plus respectueux dévouement. »

Madame Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le temps absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait l’oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement, son domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.

À cette vue, toute la rage de madame Grandet se réveilla ; ses traits se contractèrent, et presque en même temps elle devint pourpre.

« L’absence de son bureau eût été une excuse. Mais quoi ! il a vu ma lettre, et au lieu de voler à mes pieds, il écrit !

« Sortez ! » dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui l’atterrèrent.

« Ce petit sot peut se raviser, il va venir dans un quart d’heure, se dit-elle. Il est mieux qu’il voie sa lettre non ouverte. Mais il serait encore mieux, pensa-t-elle après quelques instants, qu’il ne me trouvât pas même chez moi. »

Elle sonna et fit mettre les chevaux. Elle se promenait avec agitation ; le billet de Lucien était sur un petit guéridon à côté de son fauteuil, et à chaque tour elle le regardait malgré elle.

On vint dire que les chevaux étaient mis. Comme le domestique sortait, elle se précipita sur la lettre de Lucien et l’ouvrit avec un mouvement de fureur, et sans s’être pour ainsi dire permis cette action. La jeune femme l’emportait sur la capacité politique[8].

Cette lettre si froide mit madame Grandet absolument hors d’elle-même. Nous ferons observer, pour l’excuser un peu d’une telle faiblesse, qu’à vingt-six ans qu’elle avait elle n’avait jamais aimé. Elle s’était sévèrement interdit même ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l’amour. Maintenant, l’amour prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures l’orgueil le plus invétéré, le plus fortifié par l’habitude, lui disputait le cœur de madame Grandet, dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si haut placé dans les annales de la vertu contemporaine.

Jamais tempête de l’âme ne fut plus pénible ; à chaque reprise de cette affreuse douleur, le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop longtemps que madame Grandet lui obéissait en aveugle, elle était ennuyée de ce genre de plaisirs qu’il procure.

Tout à coup, cette habitude de l’âme et la passion cruelle, qui se disputaient le cœur de madame Grandet, réunirent leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi ! voir ses ordres éludés, désobéis, méprisés par un homme !

« Mais il ne sait donc pas vivre ? » se disait-elle.

Enfin, après deux heures passées au milieu de douleurs atroces et d’autant plus poignantes qu’elles étaient senties pour la première fois, elle, rassasiée de flatteries, d’hommages, de respects, et de la part des hommes les plus considérables de Paris, l’orgueil crut triompher. Dans un transport de malheur, forcée par la douleur à changer de place, elle descendit de chez elle et monta en voiture. Mais à peine y fut-elle qu’elle changea d’avis.

« S’il vient, il ne me trouvera pas », se dit-elle.

« Rue de Grenelle, au ministère de l’Intérieur ! » cria-t elle au valet de pied. Elle osait aller chercher elle-même Lucien à son bureau.

Elle se refusa à l’examen de cette idée. Si elle s’y fût arrêtée, elle se serait évanouie. Elle gisait comme anéantie par la douleur dans un coin de sa voiture. Le mouvement forcé imprimé par les secousses de la voiture lui faisait un peu de bien en la distrayant un peu[9].

  1. Première entrevue après la lettre de madame Grandet.
  2. Mme Grandet a la mauvaise habitude de se juger elle-même souvent. Habitude de Paris : timidité et vanité.
  3. J’arrangerai cela quand je serai sûr de le conserver.
  4. Stendhal ajoute en note : « Suivant Grandnez, Besan et autres… » On sait que le premier nom était le sobriquet de M. d’Argout et sous le second nous reconnaissons Besançon, c’est-à-dire le baron de Mareste. N. D. L. E.
  5. Modèle : Mme la duchesse de Massa et M. de Rigny.
  6. Scène où l’amour triomphe de l’orgueil.
  7. Mettre cela au moral. Style honnête.
  8. Exactement la matrice l’emportait sur la tête.
  9. Sans s’en douter Lucien fait tout ce qu’il faut pour faire naître l’amour dans ce cœur qui n’est qu’orgueil (et dont la matrice vient seulement de se réveiller.)
        … Il faut encore deux ou trois réponses fières puis elle s’humilie devant Lucien. Une fois qu’elle s’est humiliée devant lui, il est un homme unique pour elle. Il n’y a pas de raison pour qu’elle ne fasse pas tout au monde.