Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 67

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 389-407).
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CHAPITRE LXVII


Quand Lucien vit entrer dans son bureau madame Grandet, l’humeur la plus vive s’empara de lui.

« Quoi ! je n’aurai jamais la paix avec cette femme-là ! Elle me prend sans doute pour un des valets qui l’entourent ! Elle aurait dû lire dans mon billet que je ne veux pas la voir. »

Madame Grandet se jeta dans un fauteuil avec toute la fierté d’une personne qui depuis six ans dépense chaque année cent vingt mille francs sur le pavé de Paris. Cette nuance d’argent saisit Lucien, et toute sympathie fut détruite chez lui.

« Je vais avoir affaire, se dit-il, à une épicière demandant son dû. Il faudra parler clair et haut pour être compris. »

Madame Grandet restait silencieuse dans ce fauteuil, Lucien était immobile, dans une position plus bureaucratique que galante : ses deux mains étaient appuyées sur les bras de son fauteuil et ses jambes étendues dans toute leur longueur. Sa physionomie était tout à fait celle d’un marchand qui perd ; pas l’ombre de sentiments généreux, au contraire, l’apparence de toutes les façons de sentir âpres, strictement justes, aigrement égoïstes.

Après une minute, Lucien eut presque honte de lui-même.

« Ah ! si madame de Chasteller me voyait ! Mais je lui répondrais : la politesse déguiserait trop ce que je veux faire comprendre à cette épicière fière des hommages de ses députés du centre, [trop fière d’un bien mal acquis et gâtée par les lourds hommages de ces plats juste milieu, toujours à genoux devant l’argent, et fiers seulement devant le mérite pauvre. Je suis placé de façon à lui rendre son insolence pour tout ce qui n’est pas riche et bien reçu chez les ministres. » Lucien se rappela la façon dont elle avait reçu M. Coffe, quoique présenté par lui. Presque en même temps, son oreille fut comme frappée du son des paroles méprisantes avec lesquelles elle parlait, il y a huit jours, des pauvres prisonniers du Mont-Saint-Michel et blessait aigrement les gens qui donnaient à la quête. Ce dernier souvenir acheva de fermer le cœur de Lucien[1].]

« Faudra-t-il, monsieur, lui dit madame Grandet, que je vous prie de faire retirer votre huissier ? »

Le langage de madame Grandet ennoblissait les fonctions, suivant son habitude. Il ne s’agissait que d’un simple garçon de bureau qui, voyant une belle dame à équipage entrer d’un air si troublé, était resté par curiosité, sous prétexte d’arranger le feu qui allait à merveille. Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.

— Quoi ! monsieur, dit enfin madame Grandet, vous n’êtes pas étonné, stupéfait, confondu, de me voir ici ?

— Je vous avouerai, madame, que je ne suis qu’étonné d’une démarche très flatteuse assurément, mais que je ne mérite plus.

Lucien n’avait pu se faire violence au point d’employer des mots décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait presque froidement insultantes. L’insulte vint à propos renforcer le courage chancelant de madame Grandet. Pour la première fois de sa vie, elle était timide, parce que cette âme si sèche, si froide, depuis quelques jours éprouvait des sentiments tendres.

— Il me semblait, monsieur, reprit-elle d’une voix tremblante de colère, si j’ai bien compris les protestations, quelquefois longues, relatives à votre haute vertu, que vous prétendiez à la qualité d’honnête homme.

— Puisque vous me faites l’honneur de me parler de moi, madame, je vous dirai que je cherche encore à être juste, et à voir sans me flatter ma position et celle des autres envers moi.

— Votre justice appréciative s’abaissera-t-elle jusqu’à considérer combien ma démarche de ce moment est dangereuse ? Madame de Vaize peut reconnaître ma livrée.

— C’est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette démarche, que je ne sais comment la concilier avec l’idée que je me suis faite de la haute prudence de madame Grandet, et de la sagesse qui lui permet toujours de calculer toutes les circonstances qui peuvent rendre une démarche plus ou moins utile à ses magnanimes projets.

— Apparemment, monsieur, que vous m’avez emprunté cette prudence rare, et que vous avez trouvé utile de changer en vingt-quatre heures tous les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse et m’importunaient tous les jours ?

« Parbleu ! madame, pensa Lucien, je n’aurai pas la complaisance de me laisser battre par le vague de vos phrases. »

— Madame, reprit-il avec le plus grand sang-froid, ces sentiments, dont vous me faites l’honneur de vous souvenir, ont été humiliés par un succès qu’ils n’ont pas dû absolument à eux-mêmes. Ils se sont enfuis en rougissant de leur erreur. Avant que de partir, ils ont obtenu la douloureuse certitude qu’ils ne devaient un triomphe apparent qu’à la promesse fort prosaïque d’une présentation pour un ministère. Un cœur qu’ils avaient la présomption, sans doute déplacée, de pouvoir toucher, a cédé tout simplement au calcul d’ambition, et il n’y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu tout simplement qu’on me trompait, et c’est un éclaircissement, madame, que mon absence voulait essayer de vous épargner. C’est là ma façon d’être honnête homme.

Madame Grandet ne répondait pas.

« Eh bien ! pensa Lucien, je vais vous ôter tout moyen de ne pas comprendre. »

Il ajouta du même ton :

— Avec quelque fermeté de courage qu’un cœur qui sait aspirer aux hautes positions supporte toutes les douleurs qui viennent aux sentiments vulgaires, il est un genre de malheur qu’un noble cœur supporte avec dépit, c’est celui de s’être trompé dans un calcul. Or, madame, je le dis à regret et uniquement parce que vous m’y forcez, peut-être vous êtes-vous… trompée dans le rôle que votre haute sagesse avait bien voulu destiner à mon inexpérience. Voilà, madame, des paroles peu agréables que je brûlais de vous épargner, et en cela je me croyais honnête homme, je l’avoue, mais vous me forcez dans mes derniers retranchements, dans ce bureau…

Lucien eût pu continuer à l’infini cette justification trop facile. Madame Grandet était atterrée. Les douleurs de son orgueil eussent été atroces si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne fût venu l’aider à souffrir. Au mot fatal et trop vrai de présentation à un ministère, madame Grandet s’était couvert les yeux de son mouchoir. Peu après, Lucien crut remarquer qu’elle avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de position dans cet immense fauteuil doré du ministère. Malgré lui, Lucien devint fort attentif.

« Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiennes de Paris répondent aux reproches qui n’ont pas de réponse. »

Mais malgré lui il était un peu touché par cette image bien jouée de l’extrême malheur. Ce corps d’ailleurs qui s’agitait sous ses yeux était si beau[2].

Madame Grandet sentait en vain qu’il fallait à tout prix arrêter le discours fatal de Lucien, qui allait s’irriter par le son de ses paroles et peut-être prendre avec lui-même des engagements auxquels il ne songeait peut-être pas en commençant. Il fallait donc faire une réponse quelconque, et elle ne se sentait pas la force de parler.

Ce discours de Lucien que madame Grandet trouvait si long finit enfin, et madame Grandet trouva qu’il finissait trop tôt, car il fallait répondre, et que dire ! Cette situation affreuse changea sa façon de sentir ; d’abord, elle se disait, comme par habitude : « Quelle humiliation ! » Bientôt elle ne se trouva plus sensible aux malheurs de l’orgueil ; elle se sentait pressée par une douleur bien autrement poignante : ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis quelques jours allait lui manquer ! Et que ferait-elle après, avec son salon et le plaisir d’avoir des soirées brillantes, où l’on s’amusât, où il n’y eût que la meilleure société de la cour de Louis-Philippe !

Madame Grandet trouva que Lucien avait raison, elle voyait combien sa colère à elle était peu fondée, elle n’y pensait plus, elle allait plus loin : elle prenait le parti de Lucien contre elle-même.

Le silence dura plusieurs minutes ; enfin, madame Grandet ôta le mouchoir qu’elle avait devant les yeux, et Lucien fut frappé d’un des plus grands changements de physionomie qu’il eût jamais vus. Pour la première fois de sa vie, du moins aux yeux de Lucien, cette physionomie avait une expression féminine[3]. Mais Lucien observait ce changement, et en était peu touché. Son père, madame Grandet, Paris, l’ambition, tout cela en ce moment était frappé du même anathème à ses yeux. Son âme ne pouvait être touchée que de ce qui se passerait à Nancy.

— J’avouerai mes torts, monsieur ; mais pourtant ce qui m’arrive est flatteur pour vous. Je n’ai en toute ma vie manqué à mes devoirs que pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m’amusait, mais me semblait absolument sans danger. J’ai été séduite par l’ambition, je l’avoue, et non par l’amour ; mais mon cœur a changé (ici madame Grandet rougit profondément, elle n’osait pas regarder Lucien), j’ai eu le malheur de m’attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour changer mon cœur à mon insu. J’ai oublié le juste soin d’élever ma maison, un autre sentiment a dominé ma vie. L’idée de vous perdre, l’idée surtout de n’avoir pas votre estime, est intolérable pour moi… Je suis prête à tout sacrifier pour mériter de nouveau cette estime.

Ici, madame Grandet se cacha de nouveau la figure, et enfin de derrière son mouchoir elle osa dire :

— Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du ministère, mais ne vous séparez pas de moi.

Et en lui disant ces derniers mots madame Grandet lui tendit la main avec une grâce que Lucien trouva bien extraordinaire.

« Cette grâce, ce changement étonnant chez cette femme si fière, c’était votre mérite qui en était l’auteur, lui disait la vanité. Cela n’est-il pas plus beau que de l’avoir fait céder à force de talent ? »

Mais Lucien restait froid à ces compliments de la vanité. Sa physionomie n’avait d’autre expression que celle du calcul. La méfiance ajoutait :

« Voilà une femme admirablement belle, et qui sans doute compte sur l’effet de sa beauté. Tâchons de n’être pas dupe. Voyons : madame Grandet me prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour… Mais doucement ! Il faudra que cet amour résiste à des épreuves un peu plus décisives et d’une durée un peu plus longue que ce qui vient d’avoir lieu. Ce qu’il y a d’agréable, c’est que, si cet amour est réel, je ne le devrai pas à la pitié. Ce ne sera pas un amour inspiré par contagion, comme dit Ernest. »

Il faut avouer que la physionomie de Lucien n’était point du tout celle d’un héros de roman pendant qu’il se livrait à ces sages raisonnements. Il avait plutôt l’air d’un banquier qui pèse la convenance d’une grande spéculation.

« La vanité de madame Grandet, continua-t-il, peut regarder comme le pire des maux d’être quittée, elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation, même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas l’amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d’un triomphe d’une nature aussi douteuse. Il convient donc [d’]être rempli d’égards, de respect ; mais au bout du compte sa présence ici m’importune, je me sens incapable de me soumettre à ses exigences, son salon m’ennuie. C’est ce qu’il s’agit de lui faire entendre avec politesse. »

— Madame, je ne m’écarterai point avec vous du système d’égards les plus respectueux. Le rapprochement qui nous a placés pour un instant dans une position intime a pu être la suite d’un malentendu, d’une erreur, mais je n’en suis pas moins à jamais votre obligé. Je me dois à moi-même, madame, je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous unit un court instant l’aveu de la vérité. Le respect, la reconnaissance même remplissent mon cœur, mais je n’y trouve plus d’amour.

Madame Grandet le regarda avec des yeux rougis par les larmes, mais dans lesquels l’extrême attention suspendait les larmes.

Après un petit silence, madame Grandet se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle regardait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles :

— Tout ce que tu dis est[4] vrai, je mourais d’ambition et d’orgueil. Me voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une dame titrée, j’ose t’avouer ce ridicule amer. Mais ce n’est pas de cela que je rougis en ce moment. C’est par ambition uniquement que je me suis donnée à toi. Mais je meurs d’amour. Je suis une indigne, je l’avoue. Humilie-moi ; je mérite tous les mépris. Je meurs d’amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je te demande pardon, je n’ai plus d’ambition ni même d’orgueil. Dis-moi ce que tu veux que je fasse à l’avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant que tu voudras ; plus tu m’humilieras, plus tu seras humain envers moi. »

« Tout cela, est-ce encore de l’affectation ? » se disait Lucien. Il n’avait jamais vu de scène de cette force.

Elle se jeta à ses pieds. Depuis un moment, Lucien, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces derniers mots, il sentit ses bras faiblir dans ses mains qui les avaient saisis par le haut[5]. Il sentit bientôt tout le poids de son corps : elle était profondément évanouie.

Lucien était embarrassé, mais point touché. Son embarras venait uniquement de la crainte de manquer à ce précepte de sa morale : ne faire jamais de mal inutile. Il lui vint une idée, bien ridicule en cet instant, qui coupa court à tout attendrissement. L’avant-veille, on était venu quêter chez madame Grandet, qui avait une terre dans les environs de Lyon, pour les malheureux prévenus du procès d’avril, que l’on allait transférer de la prison de Perrache à Paris par le froid, et qui n’avaient pas d’habits[6].

— Il m’est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver votre demande singulière. Vous ignorez apparemment que mon mari est dans l’État, et M. le préfet de Lyon[7] a défendu cette quête. »

Elle-même avait raconté tout cela à sa société. Lucien l’avait regardée, puis avait dit en l’observant :

— Par le froid qu’il fait, une douzaine de ces gueux-là mourront de froid sur leurs charrettes ; ils n’ont que des habits d’été, et on ne leur distribue pas de couvertures.

— Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris », avait dit un gros député, héros de juillet[8].

L’œil de Lucien était fixé sur madame Grandet ; elle ne sourcilla pas.

En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur qui leur était naturelle, lui rappelèrent l’expression qu’ils avaient lorsqu’il lui présentait l’image des prisonniers mourant de froid et de misère sur leurs charrettes[9]. Et au milieu d’une scène d’amour Lucien fut homme de parti.

« Que ferai-je de cette femme ? se dit-il. Il faut être humain, lui donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix. »

Il la déposa doucement contre le fauteuil, elle était assise par terre. Il alla fermer la porte à clef. Puis, avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à l’eau de faïence, seul meuble culinaire d’un bureau, il humecta ce front, ces joues, ce cou, sans que tant de beauté lui donnât un instant de distraction.

« Si j’étais méchant, j’appellerais Desbacs au secours, il a dans son bureau toutes sortes d’eaux de senteur. »

Madame Grandet soupira enfin.

« Il ne faut pas qu’elle se voie assise par terre, cela lui rappellerait la scène cruelle. »

Il la saisit à bras-le-corps et la plaça assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps charmant lui rappela cependant un peu qu’il tenait dans ses bras et qu’il avait à sa disposition une des plus jolies femmes de Paris. Et sa beauté, n’étant pas d’expression et de grâce, mais une vraie beauté sterling et pittoresque, ne perdait presque rien à l’état d’évanouissement.

Madame Grandet se remit un peu, elle le regardait avec des yeux encore à demi voilés par le peu de force de la paupière supérieure.

Lucien pensa qu’il devait lui baiser la main. Ce fut ce qui hâta le plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.

— Viendrez-vous chez moi ? lui dit-elle d’une voix basse et à peine articulée.

— Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de danger. La porte est fermée, on peut frapper. Le petit Desbacs peut se présenter…

L’idée de ce méchant rendit des forces à madame Grandet.

— Soyez assez bon pour me soutenir jusqu’à ma voiture.

— Ne serait-il pas bien de parler d’entorse devant vos gens ?

Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif amour.

— Généreux ami, ce n’est pas vous qui chercheriez à me compromettre et à afficher un triomphe. Quel cœur est le vôtre !

Lucien se sentit attendri ; ce sentiment fut désagréable. Il plaça sur le dossier du fauteuil la main de madame Grandet qui s’appuyait sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d’un air effaré :

— Madame Grandet vient de se donner une entorse, peut-être elle s’est cassé la jambe. Venez vite !

Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet de pied accoururent et aidèrent madame Grandet à gagner sa voiture.

Elle serrait la main de Lucien avec le peu de force qui lui était revenu. Ses yeux reprirent de l’expression, celle de la prière, quand elle lui dit de l’intérieur de la voiture :

— À ce soir !

— Sans doute, madame ; j’irai savoir de vos nouvelles.

L’aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l’air ému de leur maîtresse. Ces gens-là deviennent fins à Paris, cet air-là n’était pas celui de la douleur physique pure.

Lucien se renferma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.

« Scène désagréable ! se dit-il enfin. Est-ce une comédie ? A-t-elle chargé l’expression de ce qu’elle sentait ? L’évanouissement était réel… autant que je puis m’y connaître… C’est là un triomphe de vanité… Ça ne fait aucun plaisir. »

Il voulut reprendre un rapport commencé, et il s’aperçut qu’il écrivait des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont de Grenelle, et bientôt se trouva dans les bois de Meudon. Là, il mit son cheval au pas et se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le remords d’avoir été attendri au moment où madame Grandet avait écarté le mouchoir qui cachait sa figure, et celui, plus fort, d’avoir été ému au moment où il l’avait saisie insensible, assise à terre devant le fauteuil, pour l’asseoir dans ce fauteuil.

« Ah ! si je suis infidèle à madame de Chasteller, elle aura une raison de l’être à son tour.

— Il me semble qu’elle ne commence pas mal, dit le parti contraire. Peste, un accouchement ! Excusez du peu !

— Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien piqué, il n’existe pas. Le ridicule a besoin d’être vu, ou il n’existe pas. »

En rentrant à Paris, Lucien passa au ministère ; il se fit annoncer chez M. de Vaize et lui demanda un congé d’un mois. Ce ministre, qui depuis trois semaines ne l’était plus qu’à demi, et vantait les douceurs du repos (otium cum dignitate, répétait-il souvent), fut étonné et enchanté de voir fuir l’aide de camp du général ennemi.

« Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? » pensait M. de Vaize.

Lucien, muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le ministre, alla voir sa mère, à laquelle il parla d’une partie de campagne de quelques jours.

— De quel côté ? demanda-t-elle avec anxiété.

— En Normandie, répondit Lucien, qui avait compris le regard de sa mère.

Il avait eu quelques remords de tromper une si bonne mère, mais la question : de quel côté ? avait achevé de les dissiper.

« Ma mère hait madame de Chasteller, » se dit-il. Ce mot était une réponse à tout.

Il écrivit un mot à son père, passa à cheval chez madame Grandet qu’il trouva bien faible, il fut très poli et promit de repasser dans la soirée.

Dans la soirée, il partit pour Nancy, ne regrettant rien à Paris et désirant de tout cœur d’être oublié par madame Grandet[10].

  1. Vrai mais longueur.
  2. Art. — N’expliquer au lecteur les mauvaises qualités, les qualités sèches de Mme Grandet, que lorsque le lecteur s’y sera un peu attaché, au moins comme à une compagne de voyage.
  3. [Cette tête si belle de Mme Grandet certes en ce moment ne manquait pas d’expression, charme si rare chez elle. Pour extrême augmentation de charmes, elle avait les cheveux un peu en désordre ; elle venait de jeter son chapeau avec distraction. Et toutefois cette tête si belle et si jeune, que Paul Véronèse eût voulu avoir pour modèle, faisait, exactement parlant, mal aux yeux de Lucien. Il n’y voyait plus qu’une catin triomphant d’être assez belle pour se vendre afin d’acheter un ministère. Plus elle réunissait de richesses, de considération et d’avantages sociaux, plus à ses yeux il était odieux de se vendre. « Elle est à cent piques au-dessous d’une pauvre fille du coin de la rue qui se vend pour avoir du pain ou acheter une robe. » ]
  4. Au fond sorte de courtisane amoureuse.
  5. À la région du deltoïde.
  6. Voir les journaux du commencement de mars 1835.
  7. Gasparrin.
  8. M. Chauven.
  9. Pilotis : car l’évanouissement relâche, détend les nerfs.
  10. Stendhal laisse ici de nombreuses pages blanches, mais ce nouveau voyage à Nancy ne fut jamais écrit. N. D. L. E.