Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 8

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume Ip. 149-176).
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CHAPITRE VIII


Une fois en calèche, Ménuel, au lieu de prendre le ton piteux, dit des choses plaisantes, moins par l’esprit que par l’accent dont elles étaient dites.

— Je vous demande votre parole d’honneur, mon camarade, de ne rien dire de ce que vous avez vu.

— Je vous donne toutes les paroles du monde, et, ce qui vaut un peu mieux, monsieur pourra se demander si je voudrais déplaire au Benjamin du lieutenant-colonel Filloteau. »

Ménuel alla chercher le chirurgien du régiment ; on ne le trouva pas ; il resta auprès du blessé, qui ne souffrait pas du tout. Lucien fut frappé de l’esprit naturel de Ménuel, espèce de pauvre diable, qui prenait tout gaiement et s’établit chez notre héros. Excédé d’ennui, entouré de gens empesés, et encore peu enthousiaste du caractère du simple soldat, Lucien, au lieu de se livrer à ses sombres pensées, écoutait volontiers les cent contes de Ménuel.

Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Bilars, comme il se faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des Hautes-Alpes, parut le lendemain de bonne heure. L’épée de l’adversaire avait passé près de l’artère. Le chevalier Bilars exagéra le danger, qui était nul, et vint deux ou trois fois pendant la journée. La bibliothèque du brave sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se trouvait fournie des meilleures éditions telles que kirsch-wasser de 1810, cognac de douze ans, anisette de Bordeaux de Marie Brizard, eau-de-vie de Dantzig chargée de paillettes d’or, etc., etc. Le chevalier Bilars, qui aimait la lecture, passait chez le blessé des journées entières, ce qui ennuyait fort Lucien ; mais, par compensation, Lucien avait Ménuel, qui, prisant aussi l’excellence de la bibliothèque de notre héros, s’était tout à fait établi chez lui. Lucien se le fit donner par le lieutenant-colonel Filloteau en qualité de garde-malade.

Ménuel contait à notre héros blessé certaines parties de sa vie[1] et se gardait bien de parler de certaines autres. Par forme d’épisode, nous conterons en passant cette vie d’un simple soldat. Si parfois les rôles d’un régiment contiennent des noms dont l’histoire est assez plate et toujours la même, d’autres fois aussi le simple habit de soldat recouvre des cœurs qui ont éprouvé de drôles de sensations.

Ménuel avait été ouvrier relieur à Saint-Malo, sa patrie. Amoureux de la soubrette d’une troupe de comédiens nomades, qui était venue donner des représentations à Saint-Malo, Ménuel avait déserté la boutique de son maître et s’était fait acteur. Un jour, à Bayonne, où il vivait depuis quelques mois, et où il s’était fait aimer et avait amassé quelque argent en donnant des leçons d’armes, Ménuel fut vivement pressé par un jeune homme de la ville auquel il devait cent cinquante francs prêtés par amitié. Son trésor était un peu supérieur à cette somme ; mais il se sentit une telle répugnance à l’entamer, ou, plutôt, à l’anéantir en payant sa dette, qu’il eut l’idée de faire un faux : c’était un reçu en deux mots, ainsi conçu : Reçu du porteur les cent cinquante francs. Perret fils. Quand un ami de M. Perret le créancier, qui était allé à Pau, vint le presser au nom de celui-ci, Ménuel eut l’audace de dire qu’il lui avait envoyé la somme avant son départ. Perret revint de son voyage et demanda ce qui lui était dû. Ménuel lui répondit mal ; Perret porta un défi à Ménuel, quoique celui-ci fût une sorte de maître d’armes.

Ménuel, déjà bourrelé par le remords, eut horreur de ce qu’il allait faire : tuer un homme pour voler cent cinquante francs ! Il offrit de payer. Perret lui dit qu’il était donc bien lâche. Ce mot rendit courage à Ménuel et lui fit du bien. Il se battit et se promit bien de chercher à ménager Perret. En allant au lieu du rendez-vous, Ménuel dit à Perret :

— Rompez toujours, ne vous fendez jamais, je ne pourrai vous tuer.

Il disait ces mots de très bonne foi ; il parlait en maître d’armes. Par malheur, Perret lui crut une profondeur de caractère et de scélératesse dont le pauvre Ménuel était bien loin.

Après deux ou trois reprises, Perret crut devoir prendre le contre-pied de ce que lui avait dit son adversaire ; il se précipita sur Ménuel et s’enferra de lui-même. La blessure était dangereuse. Ménuel fut au désespoir, et sa douleur passa pour de l’hypocrisie et de la lâcheté. Honni, bafoué dans toute la ville, il fut poursuivi par le père de Perret comme ayant fabriqué une pièce fausse. Tout Bayonne était en colère, et comme tout se fait par mode en France, même les déclarations du jury, Ménuel fut condamné aux galères.

Ménuel, dans sa prison, faisait venir du vin et était presque toujours en pointe de gaieté ; il avait des remords, et, se regardant comme un homme à jamais perdu, il voulait passer gaiement le peu de jours qui lui restaient.

Les geôliers, les porte-clefs de la prison, tous l’aimaient. Un jour il vit apporter dans la loge du portier huit ou dix gros paquets de cordes, destinées à renouveler celles de toutes les jalousies de la prison. Une idée le saisit ; il vola à l’instant un écheveau de ces cordes. Il eut le bonheur de n’être pas vu et, la nuit même, en escaladant deux murailles d’une hauteur très respectable, il parvint à se sauver. Il courut remettre à un ami de Perret les cent cinquante francs qu’il devait ; cet ami était un de ceux qui avaient le plus aidé le père de Perret à le faire condamner[2]. Mais à Bayonne, la mode changeant, on commençait à trouver sévère la condamnation de Ménuel. L’ami de Perret, en voyant Ménuel, eut pitié de lui, et à l’instant le plaça sur un bateau qui allait partir avant le jour pour la pêche.

Il y eut un coup de vent la nuit suivante ; le bateau de Bayonne fut jeté fort près de Saint-Sébastien. Ménuel héla un bateau espagnol et, le soir même, il errait sur le quai de Saint-Sébastien. Un recruteur lui proposa de se faire soldat de la légitimité et de don Carlos ; Ménuel accepta et, peu de jours après, arriva à l’armée du prétendant espagnol. Il prouva qu’il montait bien à cheval ; il avait du bagou, on en fit un cavalier.

Un mois après, Ménuel sortit avec sa compagnie pour protéger un convoi ; les Christinos l’attaquèrent : Ménuel eut une peur effroyable. Après quelques coups de fusil, il s’enfuit au galop dans la montagne. Quand son cheval ne put plus avancer au milieu de rochers trop rapides, Ménuel attacha ensemble les deux jambes de devant de son cheval, le laissa dans le lit d’un torrent desséché, et continua de fuir à pied. Enfin, son oreille ne fut plus offensée par le bruit des coups de fusil. Alors il réfléchit.

« Après ce beau trait, comment oserais-je reparaître à l’armée, où je me suis fait une réputation de bravoure à trois poils, au moyen de trois petits duels ?

« Je suis donc un grand misérable ! se disait Ménuel. Faussaire, condamné aux galères et lâche, pour terminer l’affaire ! » Il eut l’idée de se tuer, mais, quand il vint à penser aux moyens, cette idée lui fit horreur. Quand la nuit fut venue, notre homme, mourant de faim, songea que peut-être le mulet de quelque cantinière avait été blessé ou tué, en ce cas les paniers qu’il portait seraient restés sur le champ de bataille ; il y revint à pas de loup et non sans peur. À tous les instants, il faisait de longues haltes ; il se couchait et plaçait l’oreille contre terre ; il n’entendait aucun autre bruit que celui du petit vent de la nuit, qui agitait les broussailles de…[3] et les petits lièges.

Enfin il arriva, et, à son grand étonnement, il vit que cette grande affaire, après une fusillade de six heures, n’avait laissé sur le champ de bataille que deux morts. « Je suis donc un grand misérable, se dit-il, d’avoir eu une telle peur pour si peu de péril. » Il était au désespoir, quand il trouva une outre à demi pleine, et plus loin un pain tout entier. Par prudence, il alla souper à deux cents pas du champ de bataille ; ensuite il revint, toujours prêtant l’oreille.

Un des morts était un jeune Français nommé Ménuel, qui avait un portefeuille plein de lettres et renfermant un beau passe-port. Notre héros eut l’idée lumineuse de changer de nom ; il s’empara du passeport, des lettres, du portefeuille, des chemises, meilleures que les siennes, et enfin du nom de Ménuel : jusque-là son nom avait été tout autre.

Une fois qu’il eut ce nom : « Pourquoi ne rentrerais-je pas en France, se dit-il ? Je ne suis plus condamné aux galères et signalé à toutes les gendarmeries ; pourvu que j’évite Bayonne, où j’ai brillé d’un faux éclat, et Montpellier, où ce pauvre Ménuel est né, je suis libre dans toute la France. » L’aube commençait à paraître ; il avait trouvé une centaine de francs dans la poche des deux morts et continuait ses recherches, quand il vit deux paysans s’approcher. Il songea à se dire blessé, alla chercher son cheval et revint aux paysans ; mais il s’aperçut que, le croyant affaibli par sa blessure, ces paysans voulaient le traiter comme il avait traité les morts. À l’instant il se trouva guéri, et, les paysans étant revenus à des sentiments plus naturels, l’un d’eux s’engagea, moyennant une piastre payée chaque matin, et une autre piastre payée chaque soir, à le conduire à la Bidassoa, torrent qui, comme on sait, fait la limite de la France.

Ménuel fut bien heureux. Mais à peine en France, il s’imagina (c’était un homme à imagination) que les gendarmes qu’il rencontrait le regardaient d’une façon singulière. Il alla sur son cheval jusqu’à Béziers ; là, il le vendit et prit la diligence de Lyon ; mais ses fonds diminuaient rapidement. Partie en bateau à vapeur, partie à pied, il gagna Dijon, et quelques jours après Colmar. Arrivé dans cette jolie ville, il ne lui restait plus que cinq francs. Il réfléchissait beaucoup. « Je fais très bien des armes, se dit-il ; je me bats très bien, pour peu que je sois en colère ; je monte à cheval ; tous les journaux prétendent qu’il n’y aura pas de guerre de longtemps ; d’ailleurs, en cas de guerre, je puis déserter. Engageons-nous dans le régiment de lanciers[4] dont le dépôt est à Colmar. Je remettrai mon passeport au commandant, et je tâcherai ensuite de l’enlever. Si je puis détruire cette pièce indiscrète, je me dirai né à Lyon, que je viens de bien examiner ; je m’appellerai Ménuel, et, c’est bien le diable si on découvre un condamné ! »

Tout cela fut fait six mois après son entrée au dépôt. Ménuel, le modèle des soldats, avait lui-même brûlé son passeport, qu’il avait eu l’adresse de voler dans le bureau du capitaine de recrutement. Il était fort aimé et fameux maître d’armes ; il passait pour fort gai. Afin de se distraire de ses malheurs, il dépensait au cabaret tout l’argent qu’il gagnait le fleuret à la main. Il s’était promis deux choses : se faire beaucoup d’amis au régiment, en ne buvant jamais seul, et ne jamais s’enivrer tout à fait pour ne pas dire de parole indiscrète.

Depuis deux ans que Ménuel avait rejoint le régiment, sa vie était heureuse en apparence. S’il n’eût pas caché soigneusement qu’il savait écrire, les officiers de sa compagnie, qui étaient fort contents de sa tenue propre, et auxquels il cherchait à rendre service, l’auraient fait passer brigadier. Ménuel passait pour le loustic du régiment. Il eut un duel fort heureux contre un maître d’armes : sa bravoure, non moins que son adresse, avaient brillé aux yeux de toute la garnison. Mais toutes les fois qu’il voyait un gendarme, il frémissait malgré lui, et la rencontre de ces gens-là empoisonnait sa vie. Contre ce malheur il n’avait d’autre ressource que le cabaret le plus prochain.

Quand il eut le bonheur de s’attacher à Lucien, son sort changea. « Un homme si riche, se dit-il, aurait ma grâce, quand même j’aurais été reconnu : il faut seulement qu’il le veuille. Il est fou pour l’argent, et, dans un bon moment, mille écus ne lui coûteraient rien pour acheter ma grâce de quelque chef de bureau ! »


Lucien apprit par le chevalier Bilars qu’il y avait à Nancy un médecin célèbre par un rare talent, et, de plus, fort bien venu dans la société à cause de son éloquence et de ses opinions furibondes de légitimité : on l’appelait M. Du Poirier. Par tout ce que disait le chevalier Bilars, Lucien comprit que ce docteur pourrait bien être le factotum de la ville, et, dans tous les cas, un intrigant amusant à voir.

— Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m’ameniez demain ce monsieur Du Poirier ; dites-lui que je suis en danger.

— Mais vous n’êtes pas en danger !

— Mais n’est-il pas fort bien de commencer par un mensonge nos relations avec un fameux intrigant ? Une fois qu’il sera ici, ne me contredisez en rien ; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V, sur Louis XIX, et peut-être nous amuserons-nous un peu.

— Votre blessure est tout à fait chirurgicale, et je ne vois pas ce qu’un docteur en médecine, etc., etc. »

Le chevalier Bilars consentit enfin à aller chercher le docteur, parce qu’il comprit que, s’il ne l’amenait pas, Lucien pourrait bien lui écrire directement.

Le célèbre docteur vint le lendemain. « Cet homme a l’air sombre d’un énergumène », se dit Lucien. Le docteur n’eut pas été cinq minutes avec notre héros, qu’il lui frappa familièrement sur le ventre en lui parlant. Ce M. Du Poirier était un être de la dernière vulgarité, et qui semblait fier de ses façons basses et familières ; c’est ainsi que le cochon se vautre dans la fange avec une sorte de volupté insolente pour le spectateur. Mais Lucien n’eut presque pas le temps d’apercevoir ce ridicule extrême ; il était trop évident que ce n’était point par vanité, et pour se faire son égal ou son supérieur, que Du Poirier était familier avec lui. Lucien crut voir un homme de mérite, entraîné par le besoin d’exprimer vivement les pensées dont la foule et l’énergie l’oppriment. Un homme moins jeune que Lucien eût remarqué que la fougue de Du Poirier ne l’empêchait pas de se prévaloir de la familiarité qu’il avait usurpée et d’en sentir tous les avantages. Quand il ne parlait pas avec emportement, il avait autant de petite vanité que quelque Français que ce soit. Mais le chevalier Bilars ne vit point ces choses et trouva Du Poirier d’un mauvais ton à se faire chasser même d’un estaminet.

« Mais non, se dit Lucien, après avoir cru un moment à cette obsession d’un génie ardent, cet homme est un hypocrite ; il a trop d’esprit pour être entraîné ; il ne fait rien qu’après y avoir bien songé. Cet excès de vulgarité et de mauvais ton, avec cette élévation continue de pensée, doit avoir un but. » Lucien était tout oreille ; le docteur parlait de tout, mais notamment de politique, il prétendait avoir des anecdotes secrètes sur tout.

— Mais, monsieur, dit le docteur Du Poirier en interrompant tout à coup ses raisonnements infinis sur le bonheur de la France, vous allez me prendre pour un médecin de Paris qui fait de l’esprit et parle de tout à son malade, excepté de sa maladie.

Le docteur vit le bras de Lucien et lui conseilla une immobilité absolue pendant huit jours.

— Laissez de côté tous les cataplasmes du monde, ne faites aucun remède, et s’il n’y a rien de nouveau alors, ne pensez plus à cette piqûre.

Lucien trouva que, pendant que le docteur Du Poirier examinait sa blessure et observait les battements de l’artère, son regard était admirable. À peine sa blessure examinée, Du Poirier reprit le grand thème de l’impossibilité de la durée du gouvernement de Louis-Philippe[5].

Notre héros s’était figuré assez légèrement qu’il s’amuserait sans peine aux dépens d’une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier ; il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits vers. Loin de mystifier Du Poirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque position ridicule. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il fut complètement guéri de l’ennui par la vue d’un animal aussi étrange. Du Poirier pouvait avoir cinquante ans ; ses traits étaient grands et fort prononcés. Deux petits yeux gris-vert, fort enfoncés dans la tête, s’agitaient, se remuaient avec une activité étonnante et semblaient lancer des flammes : ils faisaient pardonner une longueur étonnante au nez qui les séparait. Dans beaucoup de positions, ce nez malheureux donnait au docteur la physionomie d’un renard alerte : c’est un désavantage pour un apôtre. Ce qui achevait la ressemblance, dès qu’on avait le malheur de l’apercevoir, c’était une épaisse forêt de cheveux d’un blond fort hasardé, qui hérissaient le front et les tempes du docteur. Au total, on ne pouvait oublier cette tête une fois qu’on l’avait vue ; à Paris, elle eût peut-être fait horreur aux sots ; en province, où l’on s’ennuie, tout ce qui promet une sensation est reçu avec empressement, et le docteur était à la mode.

Il avait une contenance vulgaire, et pourtant une physionomie extraordinaire et frappante. Quand le docteur croyait avoir convaincu son adversaire, et dès qu’il parlait à quelqu’un, il avait un adversaire à convaincre et un partisan à gagner, ses sourcils se relevaient d’une façon démesurée et ses petits yeux gris ouverts comme ceux d’une hyène semblaient prêts à lui sortir de la tête. « Même à Paris, se dit Lucien, cette physionomie de sanglier, ce fanatisme furieux, ces façons impertinentes, mais pleines d’éloquence et d’énergie le sauveraient du ridicule. C’est là un apôtre, c’est un jésuite. » Et il le regardait avec une extrême curiosité.

Pendant ces réflexions, le docteur abordait la plus haute politique ; on le voyait entraîné. Il fallait abolir les partages du patrimoine à la mort du père de famille ; il fallait, avant tout, rappeler les jésuites. Quant à la branche aînée, il n’était pas légitime de boire un verre de vin en France jusqu’à ce qu’elle fût rétablie dans sa chose, c’est-à-dire aux Tuileries, etc., etc. Rien n’était dit par M. Du Poirier pour adoucir l’éclat de ces grandes vérités, ou pour ménager les préjugés de son adepte.

— Quoi ! dit tout à coup le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l’ignoble juste-milieu ! Vous vous faites son soldat, vous ferez ses guerres, non pas la guerre véritable, dont même les misères ont tant de noblesse et de charmes pour les cœurs généreux, mais la guerre de maréchaussée, la guerre de tronçon de chou, contre de malheureux ouvriers mourant de faim : pour vous, l’expédition de la rue Transnonain[6] est la bataille de Marengo…

— Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Bilars, qui se scandalisait et se croyait obligé de défendre le juste-milieu ; mon cher chevalier, il me vient fantaisie de raconter au docteur quelques petits écarts de jeunesse qui sont tout à fait du ressort de la médecine et dont je vous ferai confidence, mais un autre jour ; il y a des choses qu’on n’aime à dire qu’à une seule personne à la fois, etc., etc. »

Malgré une déclaration aussi vive, Lucien eut toutes les peines du monde à faire déguerpir le chevalier Bilars, qui se sentait une extrême démangeaison de parler de politique, et que Lucien soupçonnait à tort de pouvoir bien être un espion.

L’éloquence de Du Poirier ne fut nullement démontée par l’épisode de l’expulsion du chirurgien ; il continua à gesticuler avec feu et à parler à tue-tête.

— Quoi, vous allez végéter dans l’ennui et les petitesses d’une garnison ? Un tel rôle est-il fait pour un homme comme vous ? Quittez-le au plus vite. Le jour où l’on tirera le canon, non le plat canon d’Anvers, mais le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français, le mien, monsieur, tout comme le vôtre, vous distribuerez quelques louis dans les bureaux et vous serez sous-lieutenant comme devant ; et qu’importe à un homme de votre sorte de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine ? Laissez la petite vanité de l’épaulette aux demi-sots ; l’essentiel, pour une âme comme la vôtre, est de payer noblement votre dette à la patrie ; l’essentiel est de diriger avec esprit vingt-cinq paysans qui n’ont que du courage ; l’essentiel, pour votre amour-propre, est de faire preuve, dans ce siècle douteux, du seul genre de mérite que l’on ne puisse pas accuser d’hypocrisie. L’homme que le feu du canon prussien ne fait pas sourciller ne peut point être un hypocrite de bravoure ; tandis que tirer le sabre contre des ouvriers qui se défendent avec des fusils de chasse, et qui sont quatre cents contre dix mille, ne prouve absolument rien, que l’absence de noblesse dans le cœur et l’envie de s’avancer. Remarquez l’effet sur l’opinion : dans cet ignoble duel, l’admiration pour la bravoure sera toujours, comme à Lyon, pour le parti qui n’a ni canon ni pétard. Mais raisonnons comme Barême ; même en tuant beaucoup d’ouvriers, il vous faudra six ans au moins, monsieur le sous-lieutenant, pour perdre ce sous fatal[7], etc., etc. »

« On dirait que cet animal-là me connaît depuis six mois » se disait Lucien. Ces choses, d’une nature si personnelle et qui peut-être paraissent offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les voir dire par un fanatique plein de fougue, mais qui savait avoir de la grâce, et même, quand il le fallait, du respect pour le juste amour-propre d’un jeune homme bien né. Le docteur savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins sollicités, et qui eussent été les plus impertinentes chez tout autre, un tour si vif, si amusant, si peu offensant, tellement éloigné de l’apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, qu’il fallait tout lui passer. D’ailleurs, les façons qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d’une vulgarité si plaisante, que Lucien, tout Parisien qu’il était, manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c’est sur quoi Du Poirier comptait bien. D’ailleurs, je pense qu’il n’eût pas été au désespoir d’être sévèrement remis à sa place : ces gens hasardeux ont la peau dure.

Délivré tout à coup et d’une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l’effroyable ennui qui l’accablait depuis deux mois, Lucien n’eut pas le courage de se priver d’une vision si amusante. « Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon, prêchant la croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent dans une première visite ; et, d’ailleurs, que gagnerais-je à l’effaroucher ? »

Tout ce que put faire Lucien, ce fut de frustrer l’attente de ce fougueux partisan des jésuites et de Henri V, qui voulait le confesser, et ne parvint tout au plus qu’à lui adresser, sans être interrompu ni contredit, une foule de phrases inconvenantes ; mais, comme un véritable apôtre, Du Poirier semblait accoutumé à cette absence de réponse, et n’en eut l’air nullement déferré.

Lucien ne put tromper ce savant médecin que dans ce qui avait rapport à sa santé. Il tint à ce que le docteur ne pût pas deviner qu’il ne l’appelait que par ennui. Il se prétendit fort tourmenté par la goutte volante, maladie qu’avait son père et dont il savait par cœur tous les symptômes. Le docteur l’interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis sérieux.

Cette seconde consultation finie, Du Poirier était debout, mais ne s’en allait point ; il redoublait de flatteries brusques et incisives ; il voulait absolument faire parler Lucien. Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire. « Si je ne prends pas position dès cette première visite, ce sycophante ne jouera pas tout son jeu, avec moi et sera moins amusant. »

— Je ne prétends point le nier, monsieur ; je ne me regarde point comme né sous un chou ; j’entre dans la vie avec certains avantages ; je trouve en France deux ou trois grandes maisons de commerce qui se disputent le monopole des faveurs sociales ; dois-je m’enrôler dans la maison Henri V et Cie, où dans la maison le National et Cie. En attendant le choix que je pourrai faire plus tard, j’ai accepté un petit intérêt dans la maison Louis-Philippe, la seule qui soit à même de faire des offres réelles et positives ; et moi, je vous l’avouerai, je ne crois qu’au positif : et même, en fait d’intérêt, je suppose toujours que la personne qui me parle veut me tromper, si elle ne me donne du positif. Avec le roi de mon choix j’ai l’avantage d’apprendre mon métier. Quelque respectable et considérable que soit le parti de la république, et celui de Henri V ou de Louis XIX, ni l’un ni l’autre ne peut me donner le moyen d’apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je saurai mon métier, je me trouverai probablement plein de respect, comme je le suis aujourd’hui, pour les avantages de l’esprit, ainsi que pour les belles positions acquises dans la société ; mais, dans le but d’arriver, moi aussi, à une belle position, je m’attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce qui me fera les meilleures conditions. Vous conviendrez, monsieur, qu’un choix précipité serait une grande faute ; car, pour le moment, je n’ai rien à désirer ; c’est de l’avenir qu’il me faudra, si toutefois quelqu’un me fait l’honneur de songer à moi. »

À cette sortie imprévue et dite avec une véhémence extraordinaire, car Lucien mourait de peur de tomber dans un rire fou, le docteur, un instant, eut l’air interdit. Il répondit enfin, d’une voix pénible et du ton d’un curé de village :

— Je vois avec la joie la plus vive, monsieur, que vous respectez tout ce qui est respectable.

Le changement du ton libre et satanique qui, jusque-là, avait été celui de la conversation, en cette manière paternelle et morale, fit rougir de plaisir Lucien. « J’ai été assez coquin pour cet homme-ci, se dit-il ; je le force à quitter le raisonnement politique et à faire un appel aux émotions. » Il se sentait en verve.

— Je respecte tout ou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien d’un ton léger, et, comme le docteur avait l’air étonné : je respecte tout ce que respectent mes amis, ajouta Lucien, comme expliquant sa pensée ; mais quels seront mes amis ?

À cette interrogation vive, le docteur tomba tout à coup dans le genre plat ; il fut réduit à parler d’idées antérieures à toute expérience dans la conscience de l’homme, de révélations intimes faites à chaque chrétien, de dévouement à la cause de Dieu, etc., etc.

— Tout cela est vrai, ou tout cela est faux, peu m’importe, continua Lucien de l’air le plus dégagé ; je n’ai pas étudié la théologie ; nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs ; si jamais nous avons du loisir nous pourrons nous enfoncer ensemble dans les profondeurs de la philosophie allemande, si aimable et si claire, aux yeux des privilégiés. Un savant de mes amis m’a dit que lorsqu’elle est à bout de raisonnements, elle explique fort bien, par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par la simple raison. Et, comme j’avais l’honneur de vous le dire, monsieur, je n’ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l’emploi avec la maison de commerce qui place la foi comme chose nécessaire dans sa mise de fonds.

— Adieu, monsieur ; je vois que vous serez bientôt des nôtres, reprit le docteur de l’air le plus satisfait ; nous sommes tout à fait d’accord, ajouta-t-il en frappant sur la poitrine de Lucien ; en attendant, je vais chasser pour quelque temps, j’espère, les attaques de votre goutte volante. »

Il écrivit une ordonnance et disparut.

« Il est moins niais, se disait le docteur en s’en allant, que tous ces petits Parisiens qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville ou la vallée du Rhin. Il récite avec intelligence une leçon qu’il aura apprise à Paris, de quelqu’un de ces athées de l’Institut. Tout ce machiavélisme si joli n’est heureusement que du bavardage, et l’ironie qui est dans ses discours n’a pas encore pénétré dans son âme ; nous en viendrons à bout. Il faut le faire amoureux de quelqu’une de nos femmes : madame d’Hocquincourt devrait bien se décider à quitter ce d’Antin, qui n’est bon à rien, car il se ruine », etc., etc.

Lucien se retrouvait avec une activité et sa gaieté de Paris ; il n’avait appris à songer à ces belles choses que depuis le vide affreux et le désintérêt universel qui l’avaient assailli à Nancy.

Le soir, très tard, M. Gauthier monta chez lui.

— Vous me voyez ravi de ce docteur, lui dit Lucien ; il n’y a pas au monde de charlatan plus amusant.

— C’est mieux qu’un charlatan, répondit le républicain Gauthier. Dans sa jeunesse, lorsqu’il avait encore peu de malades, il ordonnait un remède, et puis courait chez l’apothicaire le préparer lui-même. Deux heures après, il revenait chez le malade pour voir l’effet. Il est maintenant en politique ce qu’il fut jadis pour son métier ; c’est lui qui devrait être le préfet du département. Malgré ses cinquante ans, la base du caractère de cet homme est encore un besoin d’agir et une vivacité d’enfant. En un mot, il est amoureux fou de ce qui fait tant de peine au commun des hommes : le travail. Il a besoin de parler, de persuader, de faire naître des événements, et surtout de s’occuper à surmonter des difficultés. Il monte à un quatrième étage en courant, pour donner des conseils à un fabricant de parapluies sur ses affaires domestiques. Si le parti de la légitimité avait en France deux cents hommes comme celui-là et savait les placer, nous autres républicains, nous serions mieux traités par le gouvernement. Ce que nous ne savez pas encore, c’est que Du Poirier est vraiment éloquent ; s’il n’était pas peureux, mais peureux comme un enfant, peureux comme on ne l’est pas, ce serait un homme dangereux, même pour nous. Il mène, en se jouant, toute la noblesse de ce pays ; il balance le crédit de M. Rey, le grand vicaire jésuite de notre évêque ; et il n’y a pas huit jours encore que, dans une aventure que je vous conterai, il a eu l’avantage sur l’abbé Rey. J’éclaire ses démarches de près, parce que c’est l’ennemi acharné de notre journal L’Aurore. Aux prochaines élections, dont cette âme sans repos s’occupe déjà, il laissera passer un ou peut-être deux des candidats du gouvernement, si le préfet Fléron veut lui permettre de ruiner notre Aurore et de me mettre en prison : car il me rend justice, comme moi à lui, et nous argumentons ensemble dans l’occasion. Il a sur moi deux avantages incontestables ; il est éloquent et amusant, et il est premier dans son art ; il passe, avec raison, pour le plus habile médecin de l’Est de la France, et on l’appelle souvent de Strasbourg, de Metz, de Lille ; il est arrivé il y a trois jours de Bruxelles.

— Ainsi, vous le demanderiez si vous étiez dangereusement malade ?

— Je m’en garderais bien ; une bonne médecine donnée à contretemps ôterait à L’Aurore le seul de ses rédacteurs qui ait le diable au corps, comme il dit.

— Tous ont du courage, dites-vous ?

— Sans doute, plusieurs même ont plus d’esprit que moi ; mais tous n’ont pas pour unique amour au monde le bonheur de la France et de la république.

Lucien dut subir de la part du bon Gauthier ce que les jeunes gens de Paris appellent une tartine sur l’Amérique, la démocratie, les préfets choisis forcément par le pouvoir central parmi les membres des conseils généraux, etc.

En écoutant ces raisonnements imprimés partout, « quelle différence d’esprit, pensait-il, entre Du Poirier et Gauthier ! et cependant ce dernier est probablement aussi honnête que l’autre est fripon. Malgré ma profonde estime pour lui, je meurs de sommeil. Puis-je, après cela, me dire républicain ? Ceci me montre que je ne suis pas fait pour vivre sous une république ; ce serait pour moi la tyrannie de toutes les médiocrités, et je ne puis supporter de sang-froid même les plus estimables. Il me faut un premier ministre coquin et amusant, comme Walpole ou M. de Talleyrand. »

En même temps Gauthier finissait son discours par ces mots… Mais nous n’avons pas d’Américains en France.

— Prenez un petit marchand de Rouen ou de Lyon, avare et sans imagination, et vous aurez un Américain.

— Ah ! que vous m’affligez ! » s’écria Gauthier en se levant tristement et s’en allant comme une heure sonnait.

— Grenadier, que tu m’affliges[8] !

chanta Lucien quand il fut parti ; « et cependant je vous estime de tout mon cœur ». Après quoi il réfléchit : « La visite du docteur, se dit-il, est le commentaire de la lettre de mon père… Il faut hurler avec les loups. M. Du Poirier veut évidemment me convertir. Eh bien, je leur donnerai le plaisir de me convertir… Je viens de trouver un moyen simple de mettre ces fripons au pied du mur : je répondrai à leur doctrine sublime, à leurs appels hypocrites à la conscience par ce mot bien humble : Que me donnez-vous ? »

  1. Histoire de Jérôme Ménuel.
  2. Preuve : M. Clément de la Roncière.
  3. En blanc dans le manuscrit. N. D. L. E.
  4. Stendhal écrit chasseurs. N. D. L. E .
  5. C’est un légitimiste qui parle, comme plus haut, c’était un républicain.
  6. Allusion aux mesures répressives des troubles qui éclatèrent sur divers points de Paris, notamment dans le quartier Saint-Martin les 13 et 14 avril 1834. (Note de R. Colomb.)
  7. Dès 1835, et jusqu’à la Révolution du 24 février 1848, ce langage était aussi, à peu de chose près, celui du parti libéral. (Note de R. Colomb.)
  8. Du vaudeville les Cuisinières, que l’on donnait au théâtre des Variétés en 1822.