Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses poèmes, ses lettres/Témoignages

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TÉMOIGNAGES
SUR
LUCILE

TÉMOIGNAGES


I

LUCILE

Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.

Lucile et moi nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c’était de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j’avais peine à dissiper ; à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années ; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure ; une expression qu’elle cherchait, une chimère qu’elle s’était faite, la tourmentaient des mois entiers. Je l’ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête, rêver immobile et inanimée ; retirée vers son cœur, sa vie cessait de paraître au dehors ! Son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un génie funèbre. J’essayais alors de la consoler et l’instant d’après je m’abîmais dans des désespoirs inexplicables.

Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse. Son oratoire de prédilection était l’embranchement de deux routes champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier, dont le long style s’élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées Laures.

De la concentration de l’âme naissaient chez ma sœur des effets d’esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l’avenir. Sur un palier de l’escalier de la grande tour, battait une pendule qui sonnait le temps en silence ; Lucile, dans ses insomnies, s’allait asseoir sur une marche, en face de cette pendule ; elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l’heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains.

Se trouvant à Paris quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres sœurs dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit : « Je viens de voir entrer la mort. » Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott, douée de la seconde vue ; dans les bruyères armoricaines, elle n’était qu’une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur.

(Mémoires d’outre-tombe, édit. Penaud, p. 21 3 et suiv.)


II

PREMIER SOUFFLE DE LA MUSE

La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l’exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.

Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m’entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot me révéla la muse ; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c’eût été ma langue naturelle ; jour et nuit je chantais mes plaisirs, c’est-à-dire mes bois et mes vallons ; je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la nature. J’ai écrit longtemps en vers avant d’écrire en prose ; M. de Fontanes prétendait que j’avais reçu les deux instruments.

Ce talent que me promettait l’amitié, s’est-il jamais levé pour moi ? Que de choses j’ai vainement attendues ! Un esclave, dans l’Agamemnon d’Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d’Argos ; ses yeux cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux ; il chante pour solacier ses veilles, mais les heures s’envolent et les astres se couchent. et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l’esclave est courbé sous le poids du temps ; il ne lui reste plus qu’à recueillir des malheurs, et le chœur lui dit « qu’un vieillard est une ombre errante à la clarté du jour. » Οναρ ἡμεροφοντον ἀλοίνει.

(Ibid., p. 219 et suiv.)
III
MANUSCRIT DE LUCILE

Dans les premiers enchantements de l’inspiration, j’invitai Lucile à m’imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire. Nous entreprenions des ouvrages en commun ; guidés par notre instinct, nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie : le Tœdet animam meam vitœ meœ, l’homo natus de muliere, le Tum porro puer, ut sœvis projectis ab undis novita, etc.

Les pensées de Lucile n’étaient que des sentiments ; elles sortaient avec difficulté de son âme ; mais, quand elle parvenait à les exprimer, il n’y avait rien au-dessus.

Elle a laissé une trentaine de pages manuscrites ; il est impossible de les lire sans être profondément ému.

L’élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie germanique.

(Ibid.. p. 221 et suiv.)
IV SOUVENIRS D’ENFANCE

Timide et contraint devant mon père, je ne trouvois l’aise et le contentement qu’auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d’humeur et de goûts m’unissoit étroitement à cette sœur, elle étoit un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusions de l’enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs !…

Amélie avoit reçu de la nature quelque chose de divin ; son âme avoit les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentiments étoit infinie ; il n’y avoit rien que de suave et d’un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupiroient comme de concert ; elle avoit de la femme la timidité et l’amour, et de l’ange la pureté et la mélodie.

{René, édit. Ladvocat, t. XVI, p. 143 et 167.)


V
MORT DE LUCILE

Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres : dans quel cimetière fut-elle déposée ? dans quel flot immobile d’un océan de morts fut-elle engloutie ? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté des Dames de Saint-Michel ? Quand, en faisant des recherches, quand, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il ? Retrouverais-je le même gardien de l’enclos funèbre ? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée sans nom et sans étiquette ? Les mains rudes qui touchèrent les dernières une argile si pure, en auraient-elles gardé le souvenir ? Quel nomenclateur des ombres m’indiquerait la tombe effacée ? ne pourrait-il pas se tromper de poussière ? Puisque le ciel l’a voulu, que Lucile soit à jamais perdue ! Je trouve dans cette absence de lieu une distinction d’avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière dans ce monde et dans l’autre prie pour moi le Rédempteur ; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues : ainsi repose égarée, parmi les préférés de Jésus-Christ, la mère de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su reconnaître ma sœur, et elle qui tenait si peu à la terre, n’y devait point laisser de traces. Elle m’a quitté, cette Sainte de génie. Je n’ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher : je lui ai fait une solitude dans mon cœur : elle n’en sortira que quand j’aurai cessé de vivre.

Ce sont là les vrais, les seuls événements de ma vie réelle ! Que m’importaient, au moment où je perdais ma sœur, les milliers de soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l’écroulement des trônes et le changement de la face du monde ?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme : c’était mon enfance au milieu de ma famille, c’étaient les premiers vestiges de mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble à ces bâtisses fragiles, étayées dans le ciel, par des arcs-boutants ; ils ne s’écroulent pas à la fois, mais se détachent successivement, ils appuient encore quelque galerie, quand déjà ils manquent au sanctuaire ou au berceau de l’édifice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie encore des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu’une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous voulons être regrettés : la hauteur du génie et les qualités supérieures ne sont pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer dans la consolation de Madame de Chateaubriand.

(Mémoires d’outre-tombe, t. V. p. 20-22.)


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