Luxembourg et le prince d’Orange/02

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Luxembourg et le prince d’Orange
Revue des Deux Mondes5e période, tome 8 (p. 803-837).
Luxembourg et le prince d’Orange


II. L’EXPÉDITION DE BODEGRAVE — LE SÉJOUR A UTREGHT [1]


I

« Le prince d’Orange, — mandait le 21 décembre le Roi au duc de Luxembourg, — est occupé présentement au siège de Charleroi, assisté des troupes d’Espagne. J’espère, avec l’aide de Dieu, qu’encore que la garnison ne soit pas aussi forte qu’il serait à désirer, néanmoins, comme Montal s’est jeté dans la place avec quelque cavalerie, elle fera une si vigoureuse défense que les ennemis, qui s’attendaient à la pouvoir enlever en très peu de jours, se pourront repentir d’avoir entrepris une action si hardie. » Cette soudaine offensive pouvait passer pour un coup de génie. Dérobant ses mouvemens derrière l’épais rideau des régions inondées, Guillaume, avec une forte année, s’était échappé de Hollande, se portant à marches forcées d’abord vers Maastricht, puis sur la ville de Tongres, qu’il feignait d’investir. Mais, tout à coup, le 15 décembre, sans que rien eut pu faire soupçonner son dessein, il se jetait sur Charleroi, avec 10 000 hommes de renfort amenés par Monterey, gouverneur des Pays-Bas espagnols. Tout lui donnait l’espérance du succès, la brusquerie, l’imprévu de l’attaque, la faiblesse de la garnison, en grande partie composée de recrues, l’absence du gouverneur Montal [2] qui, sur une fausse alerte, avait couru vers Tongres. Or, Charleroi au pouvoir de l’ennemi, c’était pour nos armées la base d’opérations coupée, Luxembourg, Turenne et Duras sans communication entre eux, sans lien direct avec la France. Le cas était critique, et Louis XIV, comme il l’assure, en ressentit « une furieuse inquiétude. » L’énergie du comte du Montal sauva la partie compromise. Avec une bande de cavaliers d’élite, il passa par surprise au travers des troupes hollandaises et fit, le 20 décembre, une subite entrée dans la place, où son apparition releva tous les cœurs. Pendant ce temps, Duras, d’Humières, M. le Prince accouraient de divers côtés au secours de la ville. Voyant le coup manqué, Guillaume, deux jours plus tard, levait le siège de Charleroi, reprenait mélancoliquement, avec une armée fatiguée et par des chemins difficiles, la route de la Hollande, où le rappelaient en hâte les mouvemens agressifs du duc de Luxembourg. On connaît assez ce dernier pour ne s’étonner point que, du jour où il sut l’absence du stathouder, il en ait voulu profiter pour lui faire, comme il dit, « recevoir quelque déplaisir en Hollande, pendant qu’il se promenait ailleurs. » — « Il ne faut, écrit-il encore, qu’une bonne gelée de deux nuits pour prendre le parti de les aller visiter d’un côté ou d’un autre. J’ai disposé toutes choses pour cela ; mais ce qui dépend du temps, on n’en saurait répondre [3]. » Cinq jours plus tard, le matin de Noël, pour la première fois depuis bien des semaines, un froid sec et piquant relègue au loin les ondées et les brumes ; un pâle soleil éclaire les campagnes glacées ; sur les canaux, sur les plaines inondées, se forme et s’épaissit une couche unie et résistante ; la plus sérieuse barrière qui se soit dressée jusqu’alors devant nos armées victorieuses disparaît, s’effondre d’un bloc. Guillaume et son armée ont encore une longue marche à faire avant de regagner leurs postes de défense. Et Luxembourg, ivre de joie, semble enfin sur le point de cueillir le fruit de ses veilles, de réaliser le dessein depuis si longtemps poursuivi : prendre et détruire Leyde et La Haye, peut-être même, qui sait ? pousser aux portes d’Amsterdam, terminer d’un seul coup la conquête des Provinces-Unies. A moins d’un miracle du sort, la Hollande, cette fois, paraît bien perdue sans ressources.

La conservation des deux villes qui demeuraient comme le suprême asile de l’indépendance hollandaise, La Haye et Amsterdam, était depuis six mois le grand souci du prince d’Orange, l’objet principal de ses soins. Retranchemens, forts et palissades s’accumulaient sur les avenues, couvraient les « têtes » de toutes les digues ; pendant l’automne, « plus de 100 000 paysans, » recrutés de vive force, y avaient, disait-on, travaillé nuit et jour. Un seul chemin direct, par le fait de l’inondation, permettait à l’armée d’Utrecht de s’avancer vers ces régions : la large digue qui, de Woerden jusqu’à la petite ville d’Oudshorn, côtoyait le cours du Vieux-Rhin. Aussi là se dressaient les plus redoutables obstacles. Trois grands camps retranchés en défendaient l’accès. Le plus voisin d’Utrecht était le fort de Nieuwerbrug, que l’on nommait « le fort d’Orange, » construit et protégé selon toutes les règles de l’art, triple enceinte de remparts, palissades « d’une grosseur énorme, » fortins, bastions, fossés, chemins couverts ; un ensemble d’ouvrages si savant, si bien entendu, que Luxembourg, lorsqu’il y pénétra, « en fut frappé d’admiration. » A quelques milles plus loin, et sur la même chaussée, se dressait la ville de Bodegrave, que Guillaume avait prise longtemps comme quartier général, et dont l’épaisse muraille cachait une nombreuse garnison ; enfin, en remontant encore « une demi-lieue, » on rencontrait le bourg de Swammerdam, entouré d’une ceinture de canaux larges et profonds, qui en faisait, dit Luxembourg, « le plus beau poste du monde, » capable, avec un bataillon, « d’arrêter une armée entière [4]. »

Le commandement en chef de ces points fortifiés et la défense générale du pays étaient confiés, pendant l’absence du stathouder, au comte de Kœnigsmarck, gentilhomme d’origine suédoise, vieil homme de guerre blanchi sous le harnais, et qu’on disait « habile en son métier. » L’arrivée redoutée du froid et de la glace l’avertit que l’heure était proche où il allait falloir déployer ses talens, et, dès le premier jour, il disposa toutes choses en vue d’une sérieuse résistance. « Le bruit, écrit-on de La Haye à la date du 27 décembre [5], est que le duc de Luxembourg a dessein d’attaquer, à la faveur des glaces, Bodengrave ou Swammerdam ; mais le comte de Kœnigsmarck est à son poste pour lui tenir tête, et l’on a renforcé les quartiers avec plus de 150 compagnies d’infanterie. » La mesure était opportune ; ce même jour, en effet, l’armée du Roi se mettait en campagne.


II

« M. le duc de Luxembourg, mande de la ville d’Utrecht l’intendant Robert à Louvois [6] est parti il y a environ deux heures, et a rassemblé un corps de 7 800 hommes d’infanterie, 900 chevaux et 300 dragons. Il fait état d’être ce soir avec tout ‘ce corps à Woerden, et d’en partir cette nuit pour aller par Zeyweldt gagner la chaussée de Mije, arriver à la pointe du jour à Swammerdam, se saisir de ce poste en plein midi, et attaquer les ennemis dans le camp de Bodegrave… Selon que réussira cette action, et selon les nouvelles que l’on aura des ennemis, M. de Luxembourg prendra sa résolution s’il devra aller à Leyde ou à La Haye, ou se tourner de quelque autre côté. Il m’a donné ordre de demeurer ici. » Ces quelques lignes résument exactement le plan de Luxembourg. En couvrant, comme nous avons vu, de façon formidable les débouchés des routes qui venaient du côté d’Utrecht, le stathouder avait omis d’en faire autant vers la face opposée ; du moins l’accès des trois camps retranchés, pour qui venait « de la Hollande [7], » n’était-il protégé que d’une manière « faible et médiocre. » Profiter des gelées pour tourner les plus proches obstacles, assaillir tout d’abord le poste le plus éloigné, se rabattre sur les deux autres en les attaquant à revers ; puis, la grande chaussée nettoyée, se frayer un passage vers Leyde, Amsterdam ou La Haye : telle fut, dans ses lignes essentielles, la conception ingénieuse et hardie dont le succès semblait presque assuré. C’est le programme qu’a la veille du départ le duc, en termes brefs, prit le soin d’exposer à ses principaux officiers, et que tous acclamèrent avec une ardeur unanime.

Le mardi 27 décembre, à dix heures du matin, le mouvement commença. C’était le troisième jour du froid ; la glace, soigneusement éprouvée, présentait toute sécurité : « Je ne m’embarquai, mande Luxembourg au Roi, que lorsque je sus qu’un escadron était demeuré posté plus de deux heures sur le plus profond des canaux de ce pays. » Les soldats se montraient joyeux, confians, d’un bel entrain : « Toutes les troupes de Hollande ne m’eussent pas arrêté, mande leur général à Condé [8], ayant avec moi un détachement de 8 000 hommes aussi bons qu’il y en ait au monde ! » Pourtant, dès cette première journée, apparurent de dangereux symptômes. Brusquement, dans l’après-midi, le vent sauta du nord au sud ; une neige serrée tomba, rendant la marche difficile. Malgré tout, vers quatre heures, on atteignit Woerden, et l’on y fit halte un moment. Mélac, envoyé sonder la solidité de la glace, rapporta, peu après, qu’elle semblait encore résistante ; et Luxembourg, en dépit d’inquiétans pronostics, se résolut à pousser l’aventure : « Je ne croyais pas, assure-t-il, que le dégel pût être assez violent pour m’empêcher de faire deux lieues sur l’inondation… Outre cela, je voulais profiter de l’absence du prince d’Orange ; et, sachant le siège de Charleroi levé, je voyais bien que je n’avais pas de temps à perdre. »

L’entreprise, dans ces circonstances, devenait, à vrai dire, quelque peu hasardeuse. Pour gagner Swammerdam, son premier objectif, en évitant la chaussée du Vieux-Rhin, et tourner, sans être aperçu, les autres postes hollandais, Luxembourg avait à franchir un vaste espace de terrains inondés, recouverts d’un plancher de glace où s’étendait maintenant une épaisse couche de neige. Si l’infanterie pouvait, à la rigueur, se lancer sur ce sol instable, il n’y fallait risquer ni canons ni chevaux ; et le dégel, pour peu qu’il s’accentuât, couperait la communication avec les troupes demeurées en réserve. Aussi le général en chef, avant de donner le signal, jugea-t-il nécessaire d’animer les soldats, de hausser leur courage au niveau d’une si rude besogne. Il assembla ses bataillons, leur adressa, dit un témoin, un bref discours « d’une force merveilleuse, » leur montrant le but à atteindre et le profit qu’ils en allaient tirer. De cette harangue improvisée, l’auteur de l’Advis fidèle prétend nous restituer, sinon le texte entier, tout au moins la péroraison : « Allez, mes enfans ; pillez, tuez, violez et brûlez, afin que je voie si je ne me suis point trompé au choix que j’ai fait de l’élite des troupes du Roi ! » Sans accepter pour authentique un langage si barbare, force est de confesser que l’espoir prochain du pillage, dans une contrée qu’on leur représentait comme « la plus opulente de l’Europe, » échauffa puissamment l’enthousiasme des troupes. On put les voir, sur l’heure, « faire provision de bottes d’allumettes, dont les uns emplissaient leurs chapeaux, les autres leurs pochettes ; et ils partirent aussi gaiement que s’ils fussent allés à des noces [9]. »

Dix heures du soir sonnaient quand on reprit la marche. Le détachement comptait environ 8 000 hommes de pied, qui formaient deux brigades commandées par MM. de Sourches et de la Meilleraye. La cavalerie entière et un bataillon d’infanterie furent laissés à Woerden sous M. de Gassion, avec ordre de s’avancer le long de la digue du Vieux-Rhin, si le bruit de la mousqueterie indiquait que les retranchemens fussent attaqués par derrière. Luxembourg ordonna que tous les officiers, sans aucune exception, abandonnassent leurs chevaux à Woerden. Lui-même donna l’exemple ; il se plaça à l’avant-garde avec le comte de Sault, « allant à pied et constamment en tête. » Il ne fallait pas moins pour maintenir le moral des troupes. Le temps, avec la nuit, était devenu « effroyable. » La neige tombait avec une nouvelle violence, s’amoncelait en couche molle, où les hommes s’enlizaient « au-dessus du genou. » Pliant sous le poids de cette masse, amincie au surplus par le radoucissement de la température, la glace, écrit Louvois [10], « faisait un bruit fort fastidieux (sic), en craquant perpétuellement, et enfonçant en certains endroits. » L’obscurité complète ajoutait à l’horreur de la situation. Par instans, une fissure s’ouvrait, engloutissait une forme humaine ; le sauvetage s’opérait à travers mille difficultés. Les marquis de Cœuvres et de Conflans furent « retirés par les cheveux. » M. de Douglas, lieutenant-colonel, ne dut son salut qu’à lui-même : « Il enfonça, dit Luxembourg, dans un trou où il eut de l’eau par-dessus la tête, et fut perdu sous la glace ; mais, ayant touché du pied la terre, elle le repoussa en haut. De sa tête, il perça la glace qui était au-dessus, et fut sauvé. » Il ne se noya, tout compte fait, qu’une douzaine de soldats. La nuit entière on marcha de la sorte, sans s’arrêter et sans reprendre haleine. Vers sept heures du matin, on lut sur les bords d’un canal, « large, profond, entièrement dégelé, et dont le cours était aussi rapide que celui d’une rivière. » Il fallut, avec quelques planches, construire un pont improvisé ; sur ce fragile support, Luxembourg « passa le premier ; » tout le reste suivit, défilant « un par un ; » cet obstacle imprévu retarda de trois heures. Chaque minute écoulée ajoutait au péril ; la pluie, avec le jour, succédait à la neige ; le dégel se précipitait. Les derniers milles, jusqu’à la digue de Mije, se firent dans la boue et dans l’eau jusqu’au-dessus de la ceinture, au milieu d’un « amas de glaçons rompus et flottans. » Les souffrances furent atroces ; mais l’exemple du général, allègre, plaisantant au milieu des dangers, payant de sa personne comme le plus humble des soldats, relevait les cœurs hésitans, et « les plus las retrouvaient de la force, à le voir si infatigable [11]. »

Enfin, à l’horizon brumeux, se profilèrent, vaguement encore, les toits du bourg de Swammerdam ; cette vue acheva de ranimer les troupes. C’était une grosse bourgade d’environ 3000 habitans, où les plus riches citoyens de La Haye et d’Amsterdam avaient leurs maisons de plaisance. Doux grands canaux l’entouraient complètement et lui tenaient lieu de remparts. Le jointe de Koenigsmarck y avait mis cinq régimens, dont la présence rassurait les bourgeois contre toute agression subite. La défense pourtant fut médiocre ; et Luxembourg, huit jours plus tard, s’étonnait à bon droit qu’un général, « qui avait été capable de choisir un si beau poste, ne l’eût pas été d’y faire une meilleure résistance. » La vigueur de l’attaque déconcerta le comte de Koenigsmark au point de lui faire perdre la tête. Quand il se vit, à l’improviste, assailli furieusement sur trois points à la fois, Moussy par le canal de droite, le comte de Sault à gauche, Luxembourg entre doux, officiers et soldats se jetant à la nage, les uns prenant les ponts-levis, d’autres construisant une passerelle avec des planches, des claies, des « débris » de toutes sortes, tous se précipitant au-devant des arquebusades avec une ardeur enragée, il fut saisi d’une soudaine épouvante. Sans essayer de prolonger la lutte, il évacua les retranchemens et se retira par derrière, dans la direction de Bodegrave, avec la moitié de ses troupes. Les vainqueurs entrèrent sur ses pas, se répandirent dans les rues de la ville, massacrant les fuyards, et ne donnant guère de quartier : « Le nombre des prisonniers est petit, écrit Luxembourg à Louvois, parce qu’on en tua plus qu’on ne s’amusa à en prendre. »

Quelques minutes suffirent pour ce succès, qui nous coûtait à peine une centaine d’hommes hors de combat. Le premier soin de Luxembourg fut de faire réparer le pont sur le Vieux-Rhin et de s’en assurer la garde. Le second ordre qu’il donna fut de livrer aux flammes les plus belles demeures du pays, pour imprimer « un salutaire effroi » dans l’âme du peuple de Hollande. Il ne cache point, d’ailleurs, le divertissement qu’il y trouve : « Je vous avoue, dit-il [12], que je pris plaisir à faire brûler devant moi la maison du prince d’Orange, et celle de son favori le Rhingrave, qui étaient deux petits châteaux les plus jolis du monde… Par malheur, l’une des maisons appartient à une fille, dont nous faisons la guerre à M. Stoppa, parce que c’est la seule qu’il ait vue, — et peut-être une fois ou deux, — depuis que nous sommes à Utrecht. Mais, au lieu que cela m’ait fait une affaire avec lui, il veut donner pourboire à celui qui l’a grillée. » Louvois, contant cette histoire à Condé, ne bouffonne pas moins agréablement : « On mit, lui écrit-il, le feu dans tout le village, et l’on grilla tous les Hollandais qui y étaient, dont on ne laissa pas sortir un seul des maisons. » Ce que Luxembourg, au surplus, confirme peu après dans les termes suivans : « Voici deux tambours des ennemis qui viennent répéter [13] un colonel de grande considération parmi eux. Je le tiens en cendres, à cette heure, aussi bien que plusieurs officiers que nous n’avons point et qu’on nous redemande, qui, je crois, ont été tués à l’entrée du village, où j’en vis d’assez jolis petits tas, consumés par les flammes, qui brûlèrent aussi bien des gens cachés dans les maisons. »

Ainsi dirait-on qu’à plaisir il s’amuse à ternir sa gloire, à souiller cyniquement l’éclat d’une action héroïque. Il met à étaler sa rigueur et sa dureté d’âme la complaisance que d’autres, à sa place, mettraient à les dissimuler. Reconnaissons, d’ailleurs, que ce n’est pas une simple forfanterie ; trop fréquemment, dans ce récit, d’effroyables excès, des cruautés impardonnables troubleront l’âme du narrateur, décourageront l’admiration qu’on voudrait éprouver pour tant de vaillance et d’audace. Cette fois d’ailleurs, Luxembourg, comme il dit, ne « s’amusa » que peu de temps à ces exécutions terribles. On était à l’après-midi ; de courtes heures, en cette saison, restaient avant la tombée de la nuit. Il importait de pousser vivement l’entreprise, et de mettre à profit le désarroi des Hollandais, sans laisser à leurs chefs le loisir de se reconnaître. « Bien que les troupes, écrit-il à Condé, eussent marché dix-neuf heures de suite, le tout à pied, et votre petit serviteur comme les autres, » il prit un corps de 1500 mousquetaires, les plus agiles et les plus résolus, et, suivant la chaussée du Rhin, continua sa route sur Bodegrave, confiant au marquis de Sourches le commandement du reste, avec ordre de joindre aussitôt que faire se pourrait. « M. de Luxembourg, lit-on dans la relation de Louvois [14], arriva à Bodegrave à trois heures de l’après-midi ; il la trouva abandonnée, mais avec tant de désordre que tout l’équipage de l’armée hollandaise y était encore, avec tous leurs canons et leurs munitions, parce que les canaux étaient encore trop gelés pour qu’ils pussent les recharger dans leurs bateaux. » Kœnigsmarck, en effet, hanté par l’inquiétude de se voir pris entre deux feux, n’avait fait que rallier les régimens restés au quartier général et fuyait par la route de Leyde, laissant « un si bon poste » à la discrétion des Français. « Ne trouvant plus personne, écrit le duc, je logeai dans le bourg toute mon infanterie,… et j’employai mon temps à visiter les forts et à voir ce qu’il y aurait à faire, » attendant avec impatience que le marquis de Sourches amenât de Swammerdam le gros du détachement.


III

La tâche de cet officier général avait été fort malaisée. Les troupes, exaspérées par la fatigue et les souffrances, aussitôt Luxembourg parti, perdirent toute discipline. Elles se dispersèrent dans le bourg, où l’ombre de la nuit voilà le plus affreux pillage. Les chroniques hollandaises, les images populaires et les estampes, — d’un art plus relevé, — du maître graveur Romain [15]. de Hooghe, ne laissent rien ignorer du détail de ces scènes d’horreur : massacres et viols, dévastations faites à plaisir, double ivresse du vin et du sang, tout ce que la guerre peut offrir de plus sinistre et de plus lamentable. Pour terrifians qu’ils soient, ces tableaux ne sont point chargés. Le jour, en se levant, n’éclaira que maisons en cendres, débris rouges et fumans, cadavres calcinés épars parmi les ruines. Il s’en fallut de peu que les auteurs-de ces excès n’en devinssent les premières victimes. Quelques soldats, inconsciens du danger, mirent le feu aux maisons qui bordaient le canal du Rhin ; les flammes se propagèrent, gagnèrent le pont de bois qui reliait ce canal à la grande chaussée de Bodegrave. Vainement, dès qu’on s’en aperçut, s’efforça-t-on d’arrêter l’incendie : une des piles du pont s’effondra, et Sourches, avec ses 5 000 hommes, se vit, en un clin d’œil, coupé du corps d’avant-garde, « sans aucune nouvelle du général ni des maréchaux de camp qui étaient passés avec lui, les deux tiers de l’armée groupés autour de lui dans une extrême confusion, » lui-même ne sachant que résoudre pour sortir de ce mauvais pas. Comme il délibérait, on vit à l’horizon, sur le large canal du Rhin, quatre grandes frégates hollandaises « qui venaient à toutes voiles. » Leurs canons, une fois à portée, allaient balayer cette masse d’hommes postés à découvert, sans artillerie pour donner la réplique.

Sourches, en cette passe critique, fit preuve de cœur et de sang-froid. Une estafette franchit le canal à la nage, courut avertir Luxembourg de ce qui se passait. Pendant ce temps, cent grenadiers, pris parmi les plus forts tireurs, occupaient un moulin surplombant le canal, arrêtaient par un feu nourri la marche des frégates. D’autres furent employés à réparer, tant bien que mal, le pont à demi consumé, à jeter des planches et des claies sur l’intervalle béant. L’ordre du général en chef fut apporté sur l’entrefaite. Luxembourg commandait de passer coûte que coûte, « fût-ce au milieu des flammes, » et de le rejoindre à Bodegrave. Devant cette injonction, Sourches n’hésita plus. Le premier, pour servir d’exemple, il traversa « la route de feu ; » l’armée s’ébranla sur ses pas, et tous défilèrent en bon ordre sur les poutres brûlantes qui craquaient sous leurs pas, dans le fracas des débris enflammés qui pleuvaient autour de leurs têtes. Sauf une cinquantaine d’hommes noyés, écrasés ou brûlés, le corps arriva sain et sauf de l’autre côté du canal, et Luxembourg, peu d’heures après, eut de nouveau tout son monde sous la main.

L’expédition, pourtant, n’était pas terminée, et le plus dur était encore à faire. La pluie, depuis trente heures, tombait d’une violence inouïe et, sous l’action de ce déluge, les glaces se dissolvaient avec rapidité. Marcher sur Leyde ou sur La Haye, détruire la capitale « à la barbe » du stathouder, — tandis que ce dernier accourait, doublant les étapes, — il n’y fallait plus songer désormais ; et Luxembourg, en voyant s’évanouir son rêve, avait peine à contenir sa colère et sa déception : « Il serait inutile, écrit-il à Louvois [16], devons faire des lamentations sur le dégel ; je ne puis cependant me consoler, quand je songe que M. le prince d’Orange serait arrivé d’un côté à La Haye et que nous l’aurions brûlé de l’autre ! » Mais il n’avait guère le loisir de se livrer à la mélancolie. La grande affaire maintenant était de regagner Utrecht, nécessité pressante, non moins que problème redoutable. Suivre au retour la même voie qu’à l’aller était impraticable. Les glaces partout fondues, la hauteur effrayante des eaux, y opposaient un obstacle invincible. La main de l’homme achevait l’œuvre de la nature ; les Hollandais, sur tous les points, au mépris des pires catastrophes, avaient coupé les digues de mer, dans l’espoir de noyer l’adversaire qu’ils ne pouvaient battre. Les chaussées mêmes, en de certains endroits, étaient englouties sous les flots « jusqu’à la hauteur de trois pieds. » Ces régions ainsi sacrifiées offraient un aspect lamentable. « Il faut que vous sachiez, dit encore Luxembourg, que tout le pays enclavé entre les villes de Delft, Muyden, Vesep, Utrecht, Woerden, Oudewater, est submergé entièrement, tous les villages entièrement remplis d’eau, en sorte qu’il y a une furieuse quantité de bestiaux noyés… Les paysans se sont retirés au plus haut étage de leurs maisons et dans leurs greniers, où beaucoup meurent de faim, et sont tous dans une désolation la plus grande du monde. C’est une espèce de petit déluge, qui pourrait faire dire avec raison : Omnia pontus erat ! »

Un seul chemin restait ouvert, la grande digue du Vieux-Rhin, qui aboutissait à Woerden. Mais là, — et non loin de Bodegrave, — se dressaient Nieuwerbrug, le fort d’Orange, les retranchemens « où l’ennemi avait travaillé tout l’été, » hérissés d’artillerie, défendus, comme on le savait, par une solide et nombreuse garnison. Comment pourrait-on, sans canons, avec des troupes fatiguées, affaiblies, trempées d’eau et de boue, forcer une semblable barrière, où « cent hommes bien déterminés eussent pu tenir contre une armée ? » Tel est cependant le parti auquel s’arrêta Luxembourg : « Je résolus, écrit-il à Condé, de me faire jour l’épée à la main, ne pouvant plus me retirer autrement. » Il envoya quelques hommes de confiance reconnaître la position et, jusqu’à leur retour, il s’assit devant un grand feu, « pour tâcher de se réchauffer, car il était tombé dans l’eau, » ruminant en sa tête comment il se tirerait de ce pas difficile. Un message que l’on apportait l’interrompit dans sa rêverie ; la nouvelle était si étrange que Luxembourg, dans le premier moment, « ne pouvait en croire ses oreilles. » Le fort d’Orange était abandonné ; les retranchemens de Nieuwerbrug désertés, vides de défenseurs ! La veille au soir, M. de Gassion, demeuré à Woerden avec la cavalerie, ayant appris la chute de Swammerdam et de Bodegrave, avait, au prix de mille difficultés, aventuré sur la chaussée du Rhin un capitaine avec une centaine de chevaux. Le colonel Moïse Paynwin, chargé par Kœnigsmarck de la défense de Nieuwerbrug, voyant de loin venir cette avant-garde, avait été saisi d’une terreur inconcevable. S’attendant à être assailli par deux points opposés, pris entre des feux convergens, il s’était enfui honteusement, emmenant la garnison, et s’était réfugié dans les murs de la ville de Goude. Si prompte avait été sa fuite qu’il avait négligé d’enclouer ses canons et de détruire ses munitions. M. de Sourches, envoyé sur-le-champ, s’empara de trois étendards, de vingt et une pièces d’artillerie, et d’immenses approvisionnemens en poudre, en blé et en farine que, faute de moyens de transport, on fut obligé de brûler. Le chemin, par cette chance inouïe, devint libre jusqu’à Woerden, et Luxembourg, soulagé d’un grand poids, donna pour le lendemain l’ordre du retour à Utrecht.

Il voulut cependant, avant d’évacuer sa conquête, se venger de sa déconvenue, laisser de son passage un terrible souvenir. Non content de raser les remparts et les forts, il ordonna la destruction de tout ce que la flamme avait jusqu’alors épargné. Ni pleurs, ni supplications, ni offres de rachat, rien ne put l’attendrir. Des compagnies, la torche en main, se répandirent dans toutes les rues de Swammerdam et de Bodegrave, brûlèrent méthodiquement, et quartier par quartier, tout ce qui restait debout. « Plus de deux mille maisons, » au témoignage de Luxembourg lui-même, furent ainsi réduites en cendres, avec ce qu’elles contenaient de richesses de toutes sortes. De ces bourgs florissans, hier tranquille séjour de la vieille bourgeoisie batave, « une seule demeure, » dit-on, fut respectée par l’incendie, et se dressa parmi les ruines, tragique témoin d’une si grande catastrophe. Au cours de cette exécution, raconte encore Luxembourg à Louvois [17], « j’aperçus de l’autre côté du Vieux-Rhin force vaisseaux qui étaient tout près des écluses. Je ne voulus pas les laisser dans leur entier, et j’y fis marcher des hommes détachés, qui brûlèrent vingt-six grands vaisseaux chargés de marchandises. Je ne me retirai point que je ne les visse tous consumés. » Cinq belles frégates de guerre, arrêtées par les glaces, subirent un sort pareil. Vingt millions de florins, ce fut le chiffre auquel on évalua les pertes hollandaises.

Le 30 décembre, à quatre heures du matin, commença le mouvement de retraite. Le retour à Woerden ne fut guère plus aisé que la marche en avant. Les digues, sur certains points, étant entièrement submergées, il fallut cheminer avec de l’eau « jusqu’à mi-corps et quelquefois jusqu’aux aisselles. » Plusieurs hommes s’y noyèrent ; soldats, officiers, généraux, tous n’atteignirent au but qu’à force d’énergie et parmi de cruelles souffrances. Vingt-quatre heures de retard, et le passage n’était plus praticable. Le bruit courut à Amsterdam que Luxembourg, étant tombé dans l’eau, s’était « cassé une jambe et blessé en divers endroits du corps, » et que Ion avait dû « le rapporter sur un brancard [18]. » Sa blessure, en tout cas, fut légère et n’eut point de suites, car nous le voyons le lendemain, à peine arrivé à Woerden, s’embarquer sur un frêle canot et, dans cet équipage, voguer jusqu’à Utrecht, où sa rentrée eut un air de triomphe. De son expédition il rapportait quelques drapeaux, une vingtaine de canons, quatre cents prisonniers. Deux mille cadavres hollandais gisaient sur les lieux dévastés. Tout le pays, aussi bien que l’armée ennemie, mande le grand Condé à Louvois, étaient « consternés d’épouvante. »
IV

Il était impossible qu’une telle expédition, dans la saison glacée dont un usage immémorial faisait une saison de repos, ne produisît une profonde impression sur l’opinion publique. Le premier effet fut, en France, une admiration sans mélange pour la témérité, l’endurance surprenante du chef et des soldats. « Les choses que M. de Luxembourg fil sur les glaces, — consigne le comte d’Aligny dans son journal intime [19] — sont si extraordinaires, que je n’ose même pas me hasarder à les écrire, quoique j’en aie été le témoin ! » Le comte de Bussy-Rabutin retrouve tout à coup dans son cœur des sentimens mis en oubli depuis nombre d’années : « Il n’est bruit que des hauts faits de notre cousin de Luxembourg. J’en suis fort aise, car je l’ai toujours estimé et aimé [20]. » Quelques semaines plus tard, s’élèvent toutefois certaines critiques, qui piquent au vif l’orgueil de Luxembourg. Il apprend de Paris, écrit-il à Louvois, que « les causeurs le daubent de terrible façon, » sur le nombre de gens « qu’il a fait tuer sans nulle nécessité, et pour prendre des postes qu’il a fallu ensuite abandonner. » Le Roi lui-même, d’après les bruits qui courent, mieux instruit des détails, aurait montré quelque mécontentement des terribles exécutions, des incendies impitoyables, de la destruction radicale des deux villes conquises en son nom. Aussi, malgré le mépris qu’il affiche pour la malveillance des « cabales » et les criailleries des « faquins, » Luxembourg juge-t-il nécessaire de tenter une apologie auprès de son ami Louvois. Sur le reproche d’avoir hasardé son armée sans en tirer de durable avantage, il a beau jeu sans doute d’invoquer le changement, impossible à prévoir, de la température, et de railler les tacticiens en chambre qui, s’ils eussent été en sa place, s’en seraient peut-être tirés avec moins de bonheur. « Je vous assure, monsieur, ajoute-t-il justement, que nous avons fait tout ce qui a été possible, et peut-être plus qu’il n’y avait apparence. » Mais on le sent moins à son aise sur le sujet des cruautés exercées par son ordre. Il cherche à atténuer d’abord l’importance de ces destructions. Tout se réduit, d’après ses premières assurances, à certaines représailles des dégâts et pillages commis par le prince d’Orange dans sa récente expédition : « Ceux qui ont été brûlés, prétend-il, savent bien, par le soin que j’ai pris de le leur apprendre, que, si M. le prince d’Orange n’eût point fait de mal dans la prévôté de Binche [21], nous n’aurions point mis le feu à une seule maison, et que nous aurions vécu en Hollande comme des capucins. » Mais il n’insiste guère sur cette médiocre excuse, et se rejette plus adroitement sur des raisons tirées de la politique générale. Il importait, dit-il, de ruiner dans l’esprit public le prestige de Guillaume, « qui assurait les peuples de nous manger avec un grain de sel, » de le représenter à tous, tant en Hollande que dans le reste de l’Europe, comme incapable de défendre ceux qui se confieraient à la protection de son bras, et de frapper d’un coup brutal l’imagination populaire.

L’allégation fût-elle sincère, sur ce point il faisait fausse route ; l’événement démontra l’erreur de ce calcul. Il est vrai qu’au premier moment, la Hollande parut affolée. Dans les grands centres populeux régnèrent un trouble extrême, une terreur indicible. A Leyde, Amsterdam et La Haye, quelques matelots échappés de leur bord apportèrent, le 29 décembre, la nouvelle du désastre. Luxembourg, disaient-ils, était sur leurs talons ; dans quelques heures, avec ses soldats enragés, il arriverait aux portes de la ville. Une panique générale se déclara chez les malheureux habitans. Les canaux, sur l’heure même, se couvrirent de bateaux sur lesquels les plus riches embarquaient leurs enfans et leurs femmes, avec leurs biens les plus précieux. A Leyde, la foule refusa d’accueillir les soldats fugitifs, et fit sortir le magistrat pour présenter à Luxembourg, dès qu’on le verrait approcher, les clés des portes de la ville. A Amsterdam, la bourgeoisie « passa toute la nuit sous les armes, à la clarté d’une infinité de lanternes qui éclairaient comme en plein jour ; » les gens valides furent expédiés couper les arbres des avenues, en les faisant choir sur les routes pour retarder la marche de l’ennemi ; cette destruction se fit « au son des cloches et au bruit des tambours, » dont « le tintamarre incessant » jetait l’alarme aux environs dans les faubourgs et les villages. « Ce fut, dit un témoin, une [22] nuit de confusion et d’épouvante telle qu’on ne la saurait décrire ! » A La Haye, tous les citoyens furent armés et embrigadés, artisans, négocians, avocats, procureurs, notaires, gens de justice, « de manière, écrit le gazetier, que nous aurons la milice la plus belle et la plus vaillante du monde. » Six cents hommes de marine furent chargés de briser les glaces si le froid venait à reprendre. L’illustre Tromp, au dire de Luxembourg, fut nommé « amiral d’eau douce, » c’est-à-dire commandant d’une flottille de barques légères, qui circuleraient sur les canaux pour contribuer à la défense.

Malgré ces apprêts belliqueux et la nouvelle qu’on sut de l’évacuation de Bodegrave, Guillaume d’Orange, quand, le 4 janvier, il rentra dans sa capitale, trouva la population dans un état inouï d’effervescence. La colère, l’exaspération, la peur aussi, touchaient à la folie. On n’entendait que plaintes, imprécations, menaces, tant contre les Français, auteurs de tant de maux, que contre les chefs de l’armée, dont « l’impardonnable lâcheté » n’avait même point tenté quelque semblant de résistance, contre le stathouder lui-même, qui les abandonnait pour chercher au loin aventure, et dont les mécontens « disaient le diable à haute voix par les rues. »

Cette fois encore, la tactique savante de Guillaume, mélange d’énergie et d’astuce, calma l’indignation publique et fit tourner l’orage à son profit. Pour apaiser les premières fureurs de la foule, il sacrifia le commandant du fort de Nieuwerbrug, ce colonel Moïse Paynwin, qui, somme toute, avait imité l’exemple de son chef, le comte de Kœnigsmarck. Le jour même de son arrivée, il le fit arrêter et jeter en prison, avec deux capitaines, et l’on entama son procès. Le colonel, quinze jours plus tard, fut traduit en conseil de guerre, et condamné à mort pour avoir déserté son poste. Il fut décapité, le 20 janvier, à Alfen, et mourut, disent les Relations, « avec une grande constance, ayant fait une assez longue harangue pour se justifier envers le peuple des choses dont il était accusé. » Peu s’en fallut que Kœnigsmarck ne subît un sort analogue. Poursuivi, assiégé dans sa propre maison par une populace en délire, il plaça sur le seuil quelques barils de poudre, et défia les plus acharnés de continuer leur chasse. Cette hardiesse le sauva ; la police de Guillaume eut le temps d’arriver ; on ouvrit une enquête, que l’on fit traîner en longueur. Le stathouder, avec le temps, vint à bout de l’innocenter, lui rendit même un commandement lors de la campagne suivante, où sa mort intrépide fit oublier une heure de défaillance.

Mais le chef-d’œuvre de Guillaume fut le parti qu’il sut tirer des excès de son adversaire. A son instigation, la République entière fut inondée, en un clin d’œil, de libelles, de pamphlets, de complaintes en prose et en vers, racontant, amplifiant les massacres de Swammerdam et les incendies de Bodegrave, mêlant le faux au vrai avec un art perfide, représentant l’armée française comme l’assemblage de tous les vices, et Luxembourg, son chef, comme le génie du mal, un « suppôt de l’enfer [23]. » Une brochure éloquente, l’Advis fidèle aux véritables Hollandais touchant ce qui s’est passé dans les villages de Bodegrave et de Swammerdam, véritable réquisitoire fortifié de pièces authentiques, parut en double édition, l’une de luxe, l’autre à bon marché. Romain de Hooghe, le célèbre graveur, y adjoignit huit grandes eaux-fortes, reproduisant les scènes les plus atroces de tueries, de viols, d’orgies de toute espèce, sans reculer devant l’horreur, sans craindre les détails obscènes. D’innombrables imitations, moins véridiques, mais plus brutales encore, se répandirent dans les moindres bourgades, et détournèrent contre l’envahisseur le ressentiment sourd qui s’amassait contre le stathouder dans les simples âmes villageoises. Traduites dans toutes les langues, ces accusations virulentes passèrent de Hollande en Europe. L’Allemagne notamment les accueillit avec une faveur incroyable. Les brochures en langue germanique furent, à partir de l’an 1674, « imprimées et réimprimées tous les ans, » portèrent au loin l’effroi du nom français, vouèrent à l’exécration « l’ennemi mortel » des populations innocentes, le « bourreau » des Provinces-Unies. « Il n’y a pas de doute, écrit un moderne érudit [24], que le duc de Luxembourg, considéré comme l’instigateur de ces forfaits, ne fît dès cette époque l’entretien de tout le peuple allemand. » Et l’indignation populaire, habilement exploitée, seconda, dit-on, utilement l’effort du prince d’Orange pour réveiller ses alliés indolens, secouer la molle apathie de l’Empire. C’est peut-être la première fois qu’apparaît nettement dans l’histoire le rôle politique de la presse, que l’on prend sur le vif la redoutable action de cette puissance nouvelle, qui, un siècle plus tard, changera la face du monde.

La légende créée de la sorte, ravivée par l’étrange procès dont j’aurai par la suite à scruter le mystère, prit corps, et survécut aux circonstances qui lui avaient donné l’essor. Dans les simples récits qui se transmettent de bouche en bouche, dans les naïves chansons que l’on murmure le soir à la veillée, Luxembourg demeura, longtemps après sa mort, pour les populations d’Allemagne et de Hollande, comme l’effrayant symbole de ce que l’invasion, la conquête et la guerre ont de plus exécrable ; et l’on verra plus tard, par un singulier phénomène, l’imagination germanique confondre peu à peu le personnage de Faust avec le destructeur de Swammerdam et de Bodegrave, et forger enfin de toutes pièces un héros fantastique, à la fois serviteur et mystificateur du diable.


V

L’expédition de Bodegrave clôt pour quelques mois la série des opérations militaires ; et, dans les deux camps, s’inaugure une ère de calme et de repos forcé. La douceur constante de l’hiver, — douceur, au dire des Hollandais, « quasi miraculeuse, » et où beaucoup crurent voir une protection divine — interdit aux Français toute nouvelle tentative pour achever la conquête à la faveur des glaces. Le prince d’Orange, de son côté, instruit par de cuisans échecs, recueille et organise ses forces avant de reprendre la lutte. Vainement, pour « amuser » l’espoir de ses compatriotes, fait-il courir le bruit, comme écrit Luxembourg, qu’il « se prépare à faire le diable à quatre, » à marcher sur Utrecht avec une grosse armée et à « couper la gorge » à sa médiocre garnison. Son adversaire, sans s’émouvoir, traite ces menaces de « pure folie » et de « visions de don Quichotte. » Les Hollandais, dit-il ailleurs, « font de grandes démonstrations apparentes de vouloir faire quelque entreprise ; je pense qu’on pourra dire sur cela : parturiunt montes, et attendre sans s’alarmer le ridiculus mus. »

Aussi, tout en demeurant sur ses gardes, — « car les gens sages, écrit-il, nous apprennent qu’il ne faut point mépriser ses ennemis, » — Luxembourg n’hésite pas à mettre ses troupes en quartiers, sa cavalerie « dans la paille jusqu’au ventre, » s’emploie du mieux qu’il peut à « rafraîchir » l’armée, épuisée par une longue et laborieuse campagne. Mais sa nature active, sa remuante ambition s’accommodent mal de cette oisiveté relative. Dans cette région perdue, coupée, grâce aux inondations, de tout commerce avec le monde, îlot mélancolique au sein d’un marécage, il ronge son frein, bouillonne d’irritation fiévreuse, et s’épanche en malédictions moitié plaisantes, moitié sérieuses. « Il faut donc, mande-t-il à Louvois, que je prenne patience dans Utrecht, en enrageant de me voir inutile au service du Roi. Je n’oserais vous faire mes doléances là-dessus ; car, tendre comme vous êtes, vous en seriez fâché, — ou plutôt, rocher que vous êtes, vous n’en seriez point touché, dont je vous veux tant de mal que je ne vous saurais plus dire une parole ! » Un mois plus tard : « Nous n’avons ici d’autre occupation que d’écrire ; et, pour vous apprendre à m’y avoir laissé, je vous fatiguerai de mille missives. Je sais pourtant encore une chose à quoi nous pourrions nous employer : ce serait de nous baigner, car il n’y a endroit ici ou aux environs où l’on ne le puisse faire le plus aisément du monde, avec de la boue jusqu’au cou et de l’eau par-dessus la tête. Voilà à quoi l’on est réduit [25] ! »

Certains documens d’ordre intime nous renseignent encore sur quelques autres de ses ennuis. L’âge mûr, les « cheveux gris » dont il fait volontiers parade, n’ont pas éteint chez lui la chaleur des passions, du moins le goût des distractions galantes. L’amour, les amourettes plutôt, — car il ne comprend guère que le plaisir sans peine, — l’occupent et l’occuperont jusqu’au dernier jour de sa vie. Utrecht, à cet égard, est de maigre ressource. Un voyageur français qui, trois années auparavant, y fit un long séjour et cultiva, dit-il, « la société des dames, » trace de leurs mœurs un édifiant tableau : « Elles y sont civiles, écrit-il [26], assez sociables pour faire l’amusement d’un honnête homme, et trop peu animées pour en troubler le repos. Ce n’est pas qu’il n’y en ait de fort aimables. J’en connais qui ont de la bonne mine, de la beauté, le procédé raisonnable et l’esprit fort bien fait. Mais il n’y a rien à en espérer davantage, ou par leur sagesse, ou par une froideur qui leur tient lieu de vertu. On y voit un certain usage de prudence quasi généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de continence, qui passe de femme en femme comme une espèce de religion. » Mme de La Fayette, d’après les confidences envoyées par le duc d’Enghien, — qui rejoignit en mai Luxembourg à Utrecht, — brode aussi sur ce thème, avec une verve un peu plus crue : « M. le duc s’ennuie beaucoup à Utrecht, mande-t-elle à la marquise de Sévigné. Les femmes y sont horribles. Voici un petit conte à ce sujet : il se familiarisait avec une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment ; et, comme les familiarités étaient sans doute un peu grandes, elle lui dit : « Pour Dieu, monseigneur, Votre Altesse a la bonté d’être trop insolente ! »

Luxembourg n’est guère plus heureux dans les entreprises du même genre. Louvois, qui connaît son penchant, ne se prive point de railler sans pitié les déceptions de son ami : « Quand j’ai reçu votre billet séparé, je me suis attendu à y apprendre quelques nouvelles de vos plaisirs à Utrecht, et je suis fort scandalisé que vous ne m’en ayez rien dit… Mais, ajoute-t-il obligeamment, si vous avez quelque petite commission sur cela à me donner ici ou aux environs, vous le pouvez, et je m’en acquitterai avec beaucoup de soin. » Rapprocherons-nous de cette proposition l’aveu plus que familier que le marquis de La Vallière [27], — grand favori de Luxembourg et sou compagnon de plaisirs, — adressait d’Utrecht à Louvois, quelques semaines plus tard ? « Deux raisons, écrit-il au bas de son épître, me font finir promptement cette lettre : la première est que je ne la veux pas faire plus longue ; et la meilleure est qu’il arrive tout présentement une voiture de deux très belles personnes, que monseigneur le duc a fait venir de Paris. Il y en a une blonde fort jolie, et une brune qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Espagnole qui était venue dans un caisson de Douai à Lille… Si monseigneur le duc savait ce que je vous ai mandé, il me dévisagerait ! »

La Vallière ne s’en tient pas là, et sa plume indiscrète divertit le ministre du récit des fredaines, des « bonnes fortunes » de Luxembourg : « Je le surpris hier dans le plus vilain flagrant délit que l’on ait jamais trouvé un homme. Sa maîtresse est à peu près aussi grosse, aussi grande, et aussi vilaine que Mme de Toussy. En récompense, elle a le plus beau teint du monde, et je ne peux mieux vous en dépeindre la perfection qu’en vous disant qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Mme de Colbert. » Louvois en profite aussitôt pour s’égayer aux frais de l’amoureux et de son « extraordinaire » conquête : « Puisque cet homme, dit-il, est de si méchant goût, je ne veux de ma vie avoir commerce avec lui. Ne manquez pas de le lui dire, et tout ce qui pourra le fâcher, sur quoi je vous donne un très ample pouvoir. » Luxembourg, s’il ne se « fâche » pas, goûte peu ces médisances : « Je ne savais pas, réplique-t-il, que M. de La Vallière fût votre espion dans cette armée. Mais je viens d’approfondir qu’il y sert dans ce noble emploi, l’ayant surpris vous écrivant mille gentillesses sur mon chapitre. »

Ce sont là passe-temps, à tout prendre, assez inoffensifs : il en est d’autres, par malheur, dont on n’en saurait dire autant. Pour contraindre à la soumission les populations hollandaises, Luxembourg reconnut promptement que la seule persuasion était une arme insuffisante ; il voulut faire trembler ceux qu’il ne pouvait pas convaincre. Cette politique, d’ailleurs, s’accordait bien avec ses sentimens. Plus les mois se succèdent, plus l’occupation se prolonge, plus s’avive au fond de son âme une exaspération sincère contre ces gens qui le retiennent dans leur misérable pays, qui persistent froidement, malgré tous les sévices, à sacrifier leurs fortunes et leurs vies pour le maintien de leur indépendance. Le flegme hollandais, l’insensibilité apparente de ce peuple, l’obstination vaillante cachée sous des dehors épais, répugnent étrangement à sa vivacité française. Il méconnaît la vraie grandeur de cette résistance opiniâtre, et couvre de dédain ce stoïcisme silencieux. Cette injustice lui est d’ailleurs commune avec la plus grande part de ses compatriotes. « Le Roi m’a commandé de vous dire, — lui écrivait Louvois, en lui annonçant le passage des plénipotentiaires qui se rendaient au congrès de Cologne, — que, nonobstant le mépris que l’on doit avoir pour les gens de cette nation, il faut les traiter comme des ambassadeurs. » Stoppa lui-même, l’honnête et modéré Stoppa, se : laisse parfois gagner par l’opinion courante, s’impatiente de cet entêtement à ne point implorer la paix : « Je vous ai déjà mandé [28], écrit-il d’Utrecht à Louvois, qu’il y avait ici une fort méchante canaille. Mais, outre cela, je n’ai jamais vu de semblables brutaux ; et je ne fais pas de difficulté de vous dire qu’après le séjour que j’ai fait en Suisse, il me fallait ce séjour-ci pour me consoler, et me donner une meilleure opinion de ma nation. »

Ce mépris, au surplus, eût-il été mieux justifié, rien n’excuserait les moyens employés pour décourager la Hollande et briser sa persévérance. Le système de la destruction et des incendies méthodiques, dans les villages qui avoisinent Utrecht, sévit avec une nouvelle violence. Tout y sert de prétexte : refus ou impuissance de s’acquitter des taxes, soupçon de « mauvais sentimens » à l’égard des envahisseurs, ou simple amusement de vengeance contre les chefs du parti de la guerre. La maison de l’amiral Tromp est incendiée par jeu, pour le plaisir d’irriter sa colère : « Je ne me contenterai pas de cela, dit allègrement Luxembourg ; car j’enverrai couper ses arbres, qui est ce qui lui tient le plus au cœur. » Si d’aventure les habitans, au cours de ces exécutions, sont « grillés » avec leur logis, on ne se trouble pas pour un aussi mince incident. Le terrible Mélac est un jour envoyé pour châtier un village, où l’on avait tiré sur un parti français. Il ne trouve rien de mieux que de mettre le feu aux quatre coins du bourg : « Comme ce fut la nuit qu’il y arriva et que les maisons de ce pays sont fort combustibles, rien ne s’est sauvé de ce qui était dedans, chevaux, vaches, et, à ce qu’on dit, assez de paysans, femmes et petits enfans. » Une autre fois, dans le bourg de Verden, le même Mélac « brûle cinq génisses et plus de cinquante bestiaux, aussi bien que les gens du logis. » Et l’on arrive au point que Ton se trouve, dit Luxembourg, « embarrassé pour avoir de quoi brûler, car il n’y a plus que les endroits dont les chemins sont inaccessibles. »

Les citoyens des villes ne sont guère plus favorisés. Par un étrange abus de pouvoir, sous prétexte que la province s’était soumise à Louis XIV, les habitans en sont considérés comme sujets du Roi Très Chrétien, obligés à la résidence dans leur lieu d’origine, sous peine d’être punis comme traîtres et comme déserteurs. L’aventure du sieur d’Amerongen [29], ambassadeur des Etats Généraux auprès de l’Electeur de Brandebourg, offre de ce système un caractéristique exemple. Le grand crédit dont il jouissait auprès de l’Electeur, auquel il donnait, disait-on, « des conseils opposés aux intérêts de la France, » détermina Luxembourg à le sommer de regagner Utrecht, dont il était originaire : « Monsieur, lui écrivit le duc [30], j’ai su, par une voie aussi publique que celle de la Gazette d’Amsterdam, que votre nom paraissait dans les chimères dont les Etats Généraux veulent amuser les peuples qui restent sous leur obéissance, et, par une de vos lettres, que vous préfériez suivre leurs ordres à exécuter ceux que vous avez reçus de la part du Roi, votre Majesté à cette heure aussi bien que la nôtre. Sur quoi, j’ai bien voulu vous dire que, dans l’emploi que Sa Majesté m’a donné en cette province, je crois être obligé de ne pas souffrir qu’un homme, qui en est comme vous, ait d’autres attachemens que ceux de Sa Majesté, sans en faire un exemple qui corrige les gens tombés dans de pareilles fautes. C’est ce que je ferai à regret, mais dont néanmoins je ne puis me dispenser, si vous ne rentrez bientôt dans le devoir de sujet de Sa Majesté… J’attendrai pourtant votre réponse avant que de rien ordonner sur ce qui vous regarde ; mais je vous prie qu’elle soit prompte. » La réplique de l’ambassadeur fut courageuse et noble : « Le sacrifice de mes biens au roi de France, dit-il, est peu de chose pour un si grand prince. Je lui sacrifierais volontiers ma vie, pour le bien de ma patrie. » Cette « rébellion, » comme l’appela Luxembourg, fut cruellement punie. Un détachement de cavalerie reçut mission de raser sa maison, brûler ses fermes, couper ses bois [31], détruire de fond en comble toutes ses propriétés, violer même, dit-on, la sépulture de ses ancêtres. « Hoc quidem durum est, sed levins fit patientiâ qnod corrigere nefas est. — Cela est dur, mais la patience rend plus légers les maux qu’on ne peut empêcher. » C’est la seule plainte que ce traitement put arracher au placide Hollandais.

Au reste ces républicains, élevés, quoi qu’ils en eussent, au rang de « sujets » du roi de France, ne recueillaient de leur nouvel état que les charges sans les profits ; rien n’était fait pour concilier leurs cœurs à cette patrie imposée par contrainte. C’est une véritable Terreur qui règne dans la ville d’Utrecht. En dépit du désarmement opéré dans les premiers temps, des perquisitions ordonnées dans les greniers et dans les « caches » secrètes, les habitans sont surveillés de près, assujettis à des prescriptions vexatoires, épiés dans leurs mouvemens, dans leurs moindres propos. Ils reçoivent la défense de « fermer leurs portes à clés, » de sortir de chez eux la nuit. « Ils ne font point d’assemblées chez leurs parens et amis qui ne soient suspectes ; à peine osent-ils s’arrêter ensemble dans la rue, de peur de donner de l’ombrage. » Tous les arbres sont abattus et toutes les terres en friche, « à plus de trois lieues à la ronde. » Les environs d’Utrecht offrent l’image d’un « désert désolé. »

La ruine est bientôt telle dans ces régions infortunées qu’elle décourage enfin les exécuteurs de Louvois. Le plus dur, l’intendant Robert, se proclame impuissant à les pressurer davantage : « Je suis tellement accablé des crieries de la populace sur les cruautés que je fais pour tirer de l’argent, avoue-t-il le 3 février [32], et tellement occupé avec messieurs des Etats à raisonner et à prendre des mesures là-dessus, qu’il m’est impossible de vous écrire cet ordinaire. Je ne puis tantôt plus rien tirer, quelques violentes exécutions que je fasse, tant je trouve de misère dans la plupart des maisons. » Stoppa, de son côté, trace un tableau navrant de l’aspect des campagnes, dépeint les paysans « obligés de quitter leurs chambres à cause quelles sont remplies par l’eau, » de camper « sur les toits » de leurs misérables chaumières, où la famine, les maladies les font périr par centaines [33]. Et Luxembourg lui-même, malgré le soin qu’il a d’étouffer dans son cœur toute sensibilité, prend involontairement un accent pathétique en parlant de ces « pauvres plaines, » où succombe journellement « une furieuse quantité de peuple, » où les eaux empestées roulent « des millions de bestiaux morts ou noyés, » foyer d’épidémies pour les villageois épuisés. Mais cet attendrissement dure peu ; il se reprend bien vite, pour assaisonner son discours de quelques grains d’ironie : « J’ai pensé ne vous point mander tout cela, pitoyable comme je vous connais, de peur de vous faire de la peine ; mais je n’ai pu m’en dispenser, puisqu’il faut dire les choses comme elles sont [34]. »

C’est qu’il connaît Louvois, plus rigoureux qu’eux tous ; Louvois qui écrit à Robert : « Je vous prie de ne vous lasser point d’être méchant ; » Louvois qui riposte gaîment aux descriptions de Luxembourg : « Je vous sais le plus méchant gré du monde de m’avoir si bien instruit de toutes les misères de la Hollande, parce que j’en ai été touché au dernier point. Si j’avais ici des casuistes, je les consulterais pour savoir si je puis, en conscience, continuer à faire une charge dont l’unique but est la désolation de mon prochain ; par bonheur pour moi, il n’y en a pas à la suite de l’armée [35]. » Comment s’étonnerait-on qu’avec de tels encouragemens, les incendies, les exactions, les violences de toute nature aient continué de désoler les territoires occupés par nos armes ?


VI

Je ne puis passer sous silence, comme un trait des mœurs de l’époque, certaines « pilleries » particulières, qui de nos jours sans doute seraient jugées fort scandaleuses, mais que l’usage autorisait alors, comme un dédommagement des dépenses causées par la guerre. Je veux parler des prélèvemens opérés par les généraux sur les meubles de prix, les objets d’art, les diverses « raretés » dont se paraient, chez les peuples conquis, les demeures opulentes. Quand Condé, au printemps de 1673, rejoint Luxembourg à Utrecht, tous deux partagent en frères les beaux tableaux, les antiques tapisseries, les précieuses porcelaines qui abondent dans la ville. A Luxembourg incombe le soin, après le départ de Condé, d’expédier ce butin en France, dans leurs résidences respectives ; il s’établit à ce propos, entre les associés, une correspondance édifiante. Le voyage de tant de trésors au travers des régions ennemies n’est pas sans offrir bien des risques : « Le menu peuple en Hollande fait ce qui lui plaît, mande Luxembourg à son cousin. Il menace les magistrats ; il ne s’en faut de rien qu’il ne les pille, et tout cela sans punition. S’il prenait fantaisie à un Hollandais brûlé de dire : « Ceci est aux Français, il faut le prendre, » il pourrait être soutenu de bien du monde. Et ce serait pis que la grêle sur le persil, si Ion piétinait seulement sur nos porcelaines [36] ! » C’est pourquoi, après réflexion, il expose l’ingénieux système auquel il s’est déterminé, tant pour son propre compte que pour le compte du prince — « car je dois, dit-il courtoisement, prendre les mêmes sûretés pour vos marchandises que pour les miennes. » — Il les enverra par la Meuse, en informant le comte de Horn, premier lieutenant du prince d’Orange, qu’il s’en remet à lui de leur sécurité. Je l’ai prié, explique-t-il à Condé, de faire monter sur nos vaisseaux « des soldats hollandais, avec d’honnêtes officiers, » lui promettant en récompense que les embarcations « qui porteront les porcelaines à Rouen en rapporteront du bon vin pour M. le prince d’Orange. » Le général du stathouder accepte le marché ; les précieuses « marchandises » circulent paisiblement sur tous les canaux de Hollande, escortées et gardées, pour comble d’ironie, par les compatriotes de ceux auxquels elles ont été soustraites. Reconnaissons, d’ailleurs, que Luxembourg n’a pas l’âme égoïste ; s’il pille quelque peu pour soi-même, il n’aurait garde de manquer à faire la part du maître : « Si je ne fais pas tout ce que je voudrais, écrit-il à Louvois [37], pour un aussi bon maître que le nôtre, j’ai du moins fait pour lui une conquête : c’est-à-dire que je donnerai au Roi une croix, de la vraie croix de Notre Seigneur, gardée ici depuis un temps infini, et donnée par un Empereur à la fondation du chapitre, avec tous les certificats. »

Tous ces faits publiquement connus rendaient difficile d’imposer aux soldats comme aux officiers subalternes une retenue, une « sagesse » exemplaires. C’est ce que Louvois néanmoins s’obstinait à ne pas admettre. Aussi le vif débat de la campagne précédente se renouvelle-t-il plus d’une fois entre l’administrateur sévère et le grand seigneur orgueilleux, l’un faisant rudement la leçon sur la discipline qu’il exige, l’autre se rebiffant d’un ton plein de hauteur, répondant, ainsi qu’il l’annonce, « par un volume de justifications à un mot de reproche, » et concluant, en fin de compte, qu’il commande des « soldats et non des capucins. » La seule chose qui l’étonne, ajoute-t-il railleusement, est « qu’on n’ait pas pillé encore bien davantage, » car « les Hollandais sont si sots qu’ils ne songent qu’à se plaindre et point à se garder. » Certains propos qu’on lui rapporte, tenus à la cour de Versailles sur la licence qu’il tolère chez ses hommes, sur « la ruine générale » où il a réduit la Hollande, le mettent dans une furieuse colère : « Je ne sais, s’écrie-t-il, ce que je ne serais point capable de faire contre telle canaille ! » En revanche, il n’est soin qu’il ne prenne pour se faire bien venir de ses subordonnés, veillant au bien-être des troupes avec sollicitude, rendant aux officiers tous les services qui sont en son pouvoir, vantant avec chaleur toutes les actions d’éclat, tous les traits de bravoure, sollicitant pour ceux qu’il en croit dignes l’avancement et les récompenses. Un seul manquement le trouve impitoyable : le défaut de courage au feu. Certain lieutenant du régiment d’Auvergne s’étant montré timide au cours d’une escarmouche : « C’est peut-être le seul de tous ceux qui sont ici, s’exclame-t-il avec indignation [38], qui n’ait point voulu profiter d’une occasion avantageuse. Je l’ai fait mettre dans un cachot ; j’aurais bien envie de le faire pendre ; mais, outre que je ne le puis sans ordre, je n’aimerais pas que les ennemis mettent dans leurs gazettes qu’on avait puni un officier pour n’avoir pas fait son devoir. C’est pourquoi je suis d’avis d’étouffer celui-ci, comme un enragé, entre deux matelas. »

La mauvaise saison s’écoula parmi ces préoccupations diverses, sans que le temps permît nulle sérieuse entreprise. À l’hiver tiède et mou, brumeux, mélancolique, succédait un printemps guère moins pluvieux et presque aussi maussade. C’était pourtant l’époque où, par tradition séculaire, les combattans se réveillaient de leur torpeur annuelle et périodique, fourbissaient leurs armes rouillées, s’apprêtaient à tenir de nouveau la campagne. « Comme les animaux ont une saison, toutes les années, pendant laquelle ils font de certaines choses, les Hollandais aussi ne manquent point de se donner du mouvement dans celle où nous sommes » : c’est le langage dont se sert Luxembourg pour informer Louvois des préparatifs belliqueux qu’il voit faire à Guillaume d’Orange. Du côté des Français, l’activité n’était pas moindre. Le plan longuement étudié par Louvois paraissait à la veille de se réaliser. L’armée d’Allemagne, aux ordres de Turenne, était destinée à prévenir l’offensive des troupes de l’Empire. Une autre armée, aussi nombreuse, allait être employée au siège de Maastricht. Enfin, une trentaine de mille hommes, composant l’armée de Hollande, auraient pour mission essentielle de s’opposer au stathouder, de le retenir en Hollande pour l’empêcher de joindre ses alliés, et de l’affaiblir en détail, en le tenant constamment en alerte. C’était la tâche jusqu’à présent confiée au duc de Luxembourg ; mais Louvois jugea bon, pour cette nouvelle campagne, de lui donner ce « supérieur » qu’assez imprudemment il avait réclamé naguère. Au moins, pour dorer la pilule, lui choisit-il pour chef son plus ancien ami et son plus cher parent, le protecteur de ses débuts, le compagnon de sa jeunesse, M. le prince de Condé, qu’accompagnait son fils, le duc d’Enghien.

Au mois d’avril seulement, le ministre informa le vainqueur de Wœrden qu’il ne serait plus seul en face du prince d’Orange. C’est entre eux l’occasion d’une de ces petites guerres de plume, comme on en rencontre souvent dans leur correspondance, guerres où Louvois, confessons-le, remporte rarement l’avantage. Sa main noueuse et robuste est faite pour manier la massue plus que les menues flèches barbelées ; il déploie, à ce jeu léger, des grâces de procureur, des élégances de pédagogue, qui font contraste avec l’aisance de son spirituel adversaire. « M. le Prince, écrit Louvois [39], étant présentement à Utrecht, c’est à lui que je dois écrire dorénavant, et ne plus avoir commerce avec un petit subalterne comme vous… Je l’ai fort assuré que vous auriez grand’peine à le reconnaître, et que vous craigniez fort de ne pouvoir servir sous lui, à cause de l’obscurité de ses commandemens. » A quoi l’autre répond, sans aigreur apparente : « Si [40] vous ne devez point vous rabaisser à avoir commerce avec un petit subalterne comme moi, il me semble aussi que la chose doit être, ainsi que le disait le général Roze, armafrodite, qui est ce que nous appelons réciproque eu langue française. Et, par cette raison, je n’aurai plus assez d’outrecuidance pour m’émanciper de vous écrire. Vous y gagnerez beaucoup, car vous serez défait de mes méchantes lettres, et vous n’en recevrez que de bonnes à leur place. » Puis, laissant là le persiflage, il se fait un mérite de l’empressement qu’il met à faire « un petit sacrifice, qui marque le dévouement et la résignation qu’on a aux volontés du maître… Ce qui, dit-il encore, m’aurait comblé de joie et d’honneur, c’aurait été que j’eusse servi sous Sa Majesté [41]. Mais on ne peut, en ce monde, avoir tout d’un coup ce que l’on désire ; et, hors cela, j’aime beaucoup mieux que ce soit sous M. le Prince que partout ailleurs. » Le voyage de Condé se fit à petites journées. Le 20 avril, il était à Nimègue, où Luxembourg, deux jours après, vint lui souhaiter la bienvenue. L’entretien fut cordial, chaleureux même, de part et d’autre. L’affection constante et mutuelle de ces durs hommes de guerre est un côté touchant de leur histoire, un trait d’humanité parmi tant d’actions terrifiantes. Ils revinrent ensemble à Utrecht, et s’y fixèrent aux premiers jours de mai. « M. le Prince arriva hier ici, écrit Luxembourg le 3 mai. Il y ordonna mieux toutes choses que je ne pourrais seulement vous le dire. C’est pourquoi je ne vous écrirai plus que pouf vous demander la continuation de votre amitié, et vous assurer de mes très humbles services. » L’arrivée du grand capitaine inaugure une période d’activité fébrile. Le « génie agressif » du héros de Rocroi répugnait à l’attente comme à la défensive ; la seule idée de demeurer, les bras croisés, prisonnier des inondations, sans autre chose à faire que surveiller l’ennemi, le remplissait d’une mortelle impatience. Pendant plusieurs semaines, Luxembourg et le duc d’Enghien furent expédiés par lui dans toutes les directions sonder la profondeur des eaux, étudier les défenses des digues, chercher de mille façons par quelle voie pénétrante on pourrait débusquer Guillaume de ses postes inaccessibles, atteindre le réduit où il tenait notre armée en échec. Tous deux s’y acharnèrent, ne reculant devant aucune fatigue, s’avançant « dans l’eau jusqu’aux sangles. » Ils tentèrent également de pratiquer des « coupures » dans les digues, pour provoquer un écoulement et diminuer la hauteur de la nappe. Rien n’y fit ; tout fut inutile. Condé dut à son tour se résigner à l’immobilité qui avait mis à une si rude épreuve l’ardeur non moins fougueuse de son prédécesseur. Le dépit de cette impuissance et son énervement furent tels qu’il en tomba malade, moins de la goutte, assurent les Relations, que « du chagrin de voir qu’il n’était rien à faire, et qu’il ne pouvait pas exercer son courage. »

C’est au milieu de cette phase de langueur que Luxembourg et M. le Prince eurent la joie imprévue de voir débarquer à Utrecht, l’un sa sœur préférée, la seule personne de sa famille qui semble avoir quelque place en sa vie ; l’autre, la compagne admirée de son adolescence, la première femme, dit-on, qui fit battre son cœur, l’objet, dans son âge mûr, de sa plus durable passion, celle dont ni les fréquens rebuts, ni l’infidélité notoire, ni la perfidie reconnue, ne purent jamais le détacher, celle enfin, disait Mazarin, que « le plus grand homme de son temps aima le plus au monde. » Peut-être les lecteurs d’un récent volume ont-ils reconnu à ces traits Isabelle de Montmorency [42], la « belle Boutteville » de l’hôtel de Coudé, l’artificieuse duchesse de Châtillon de la Régence et de la Fronde, remariée aujourd’hui au duc régnant de Mecklembourg-Schwerin, et femme très capricieuse d’un époux très extravagant. C’est aux démêlés du ménage que se rattache la visite à Utrecht de la célèbre sieur du duc de Luxembourg, à la suite d’incidens dont on me permettra de dire quelques mots en passant.


VII

La mésintelligence de ce couple orageux datait, pour ainsi dire, du lendemain de leurs noces. Leurs différends, depuis huit ans, n’avaient cessé de défrayer l’entretien de la Cour. Leurs parens, leurs amis, les plus hauts personnages, chacun s’en mêle tour à tour et cherche à les raccommoder. Louis XIV, lui-même, daigne s’en occuper, propose à la duchesse « les bons offices d’un Roi qui la considère beaucoup, » et qui ne veut, dit-il, « tenir d’autre parti que celui que les véritables amis ont accoutumé de prendre en de semblables affaires, qui est d’essayer avant toutes choses de les terminer à l’amiable [43]. » Quant à Condé, c’est à toute heure qu’il intervient dans ces querelles, quelquefois seul, le plus souvent de concert avec Luxembourg ; leurs efforts combinés ne tendent qu’à procurer « une réconciliation durable. » Vers la fin de l’année 1671, ces laborieux pourparlers semblent enfin sur le point d’aboutir. La duchesse se résout, non sans résistance et sans peine, à quitter ses châteaux de France pour résider avec le duc dans sa principauté. « Le 31 du mois d’octobre, annonce le rédacteur de la Gazette de France, la duchesse de Mecklemhourg partit de Paris pour aller en Allemagne trouver le duc son époux, avec un équipage des plus magnifiques. » Cet accord, néanmoins, n’est pas de longue durée. Trois mois après, le duc, à bout de force et de patience, abandonne ses Etats, revient se fixer à Paris, laissant, au mépris des risées, sa femme s’installer sur son trône et gouverner ses sujets à sa place. « Madame la Palatine, écrit Mme de La Fayette à la marquise de Sévigné, se mit sur le ridicule de M. de Mecklembourg d’être à Paris présentement ; et je vous assure que l’on ne peut mieux dire ! »

C’est alors que le Roi conçut l’idée d’utiliser l’influence de la belle duchesse, ses dangereuses séductions, son rare talent d’intrigue, pour agir sur l’esprit des petits princes allemands, ses parens et voisins, et les détourner de se joindre à la coalition qui se formait contre la France. Ceux qui furent notamment désignés à ses soins furent le prince-évêque d’Osnabrück, le duc de Zell, et, — le plus puissant de beaucoup, — l’Electeur de Brandebourg, « dont la femme, écrit Isabelle, est la belle-sœur du duc de Zell et prend son conseil sur toutes choses. » Les Archives de la Guerre contiennent, à ce propos, toute une correspondance entre Louvois et la duchesse [44]. On y trouve le détail des mille ressorts qu’elle met en jeu, des artifices surprenans qu’elle emploie, des peines qu’elle prend pour démontrer, comme le lui dit Louvois, « qu’elle est demeurée bonne Française, » pour servir en un mot les intérêts du Roi, tout en ménageant les siens propres. Cette période compte assurément parmi les plus brillantes de son étrange et diverse carrière. Son ambition triomphe ; elle jouit délicieusement de son pouvoir et de son importance, se pose en chef d’Etat, et même à l’occasion en général d’armée. Il faut entendre de quel ton elle parle de « sa cavalerie, » des douze cents hommes bien montés et bien équipés, qu’elle « conserve, dit-elle, avec tous les soins imaginables. » Elle espère « faire plaisir au Roi en les employant à son service, » et fait sonner haut son relus de « les prêter à des princes qui les pourraient tourner pour le service des Hollandais. » Au fond, son but secret est de les vendre à Louis XIV au plus haut prix possible ; et c’est à quoi elle réussit au mieux, malgré les lointaines remontrances, les vaines colères de son époux. Bref, son orgueil et sa cupidité trouvent également leur compte en cette nouvelle fortune ; elle se croit déjà pour de bon maîtresse à vie et souveraine absolue de la principauté de Mecklembourg-Schwerin ; et plus le rêve est beau, plus la déception sera grande quand un incident humiliant la ramènera soudain à la réalité. Le duc de Zell, au cours des négociations dont j’ai parlé plus haut, avait annoncé l’intention de venir trouver la duchesse en sa résidence de Schwerin, pour causer avec elle des affaires politiques. Celle-ci, sachant, que son époux, — fût-il à trois cents lieues de distance, — « n’aimait pas fort dans ses Etats la compagnie de ses voisins, » et craignant charitablement, assure-t-elle à Louvois, « de causer de la peine à un aussi grand prince, » chercha quelque expédient pour organiser l’entrevue sans bruit ainsi que sans dépenses [45]. Elle proposa comme lieu de rendez-vous un village sis « à une lieue de Deneberg, » près des frontières de la principauté. L’offre fut agréée ; et, le lundi 19 avril 1673, la duchesse se mit en chemin avec une faible escorte. Mais, au premier relais, elle apprit, non sans étonnement, qu’un ministre de ses Etats, « avec deux conseillers, » étaient arrivés avant elle et « demandaient audience. » Sa surprise redoubla quand ils lui dirent, quelques instans plus tard, qu’ils avaient l’ordre exprès du duc de Mecklembourg d’arrêter son voyage et de la retenir dans la principauté. Vainement, folle de colère, mande-t-elle « son écuyer, » ordonne-t-elle à voix haute que l’on fasse venir « ses carrosses. » L’écuyer lui répond « que cela lui est défendu, et qu’il y avait un lieutenant venu de l’armée qui ferait sa charge, s’il y manquait, d’après ce qui lui avait été ordonné du Conseil… » — « Je dis alors, continue le récit, que je voulais descendre pour commander moi-même à mes gens ; mais Ton me retint, en me disant de ne me pas exposer à des brutaux qui étaient en bas. Enfin, monsieur, je suis prisonnière ! Je vous supplie de le faire savoir à mon frère, car je n’ai nulle voie pour cela… Je crois que, si M. le duc de Mecklembourg passe par ou près de Ligny, mon frère ne ferait pas mal de l’y retenir jusqu’à ce que je sois libre ; car c’est une injustice et une extravagance trop grandes !… J’espère un peu de votre bonté, quoique je ne sois pas d’humeur à me flatter ni à croire que personne songe à moi, étant trop inutile dans le monde. »

Luxembourg fut vite informé des tribulations de sa sœur, et manifesta sur-le-champ une irritation violente : « J’apprends, écrit-il à Louvois [46], que ma sœur est fort bien traitée en Mecklembourg, que son mari ne veut pas qu’elle en parle, et même que cela ne lui est point permis. Je ne sais si le Roi trouverait bon que j’usasse de la même représaille, et que je trouvasse moyen de le faire aller dans une terre de sa femme, où on lui ferait bonne chère, mais d’où il ne sortirait point ? Faites-moi le plaisir de me faire savoir les intentions de Sa Majesté là-dessus. » Le Roi n’avait pas attendu cette espèce de mise en demeure pour s’occuper de « mettre à la raison » l’époux récalcitrant ; et Louvois, quelques jours plus tard, pouvait mander à la duchesse : « Vous devez avoir appris [47] ce que le Roi a fait pour vous, dont vous avez assurément sujet d’être contente. L’expérience vous fera connaître que vous avez eu raison d’espérer en la protection de Sa Majesté. » Le duc de Luxembourg se montra fort touché de cette intervention : « Je ne saurais tarder davantage, écrit-il à Louvois [48], à vous remercier de la bonté que vous avez eue d’expliquer si bien à M. de Meckelbourg les intentions de Sa Majesté, que cela l’a rendu sage et a procuré le retour de ma sœur. Sérieusement, monsieur, vous m’avez fait un fort grand plaisir, et c’est une obligation que je mets sur le compte de celles qui m’engagent à être parfaitement à vous. »

La première pensée d’Isabelle, dès qu’elle se vit en liberté, fut de revenir à Paris, « dans l’espérance, dit-elle, de savoir de M. le duc de Meckelbourg ce qui l’a pu obliger à donner des ordres si peu conformes aux services que je lui ai rendus. » Son départ de Schwerin se fit avec la pompe dont elle aimait à s’entourer : « M. le duc de Güstrow [49], raconte-t-elle à Louvois, a fait plus de cinquante lieues pour m’offrir une réparation au nom de toute sa maison. MM. les ducs de Brunswick et de Lunebourg, avec Mme la duchesse d’Osnalniick, m’ont accompagnée fort près de Munster, après m’avoir fait les réceptions les plus magnifiques du monde dans tous leurs Etats… » Le 1er juin, elle était à Wesel, où l’attendait un message de Gondé, apporté par un gentilhomme arrivé de la veille. « M. le Prince, dit-elle, me presse fort de le venir voir à Utrecht, faisant valoir que sa santé ne lui permettait pas de venir lui-même, non plus qu’à mon frère ses occupations. C’est pourquoi je m’embarquerai demain à quatre heures du matin ; et j’envoie mon équipage prendre les devans, afin de ne pas perdre un moment pour me rendre à Paris. » Par l’ordre de Condé, elle reçut de nouveau, au cours de ce trajet, des honneurs extraordinaires, pareils à ceux qu’on rend à une puissante souveraine : « On lui a tiré le canon, écrit le comte d’Estrades [50], donné une garde avec un capitaine, et haranguée par le magistrat. Je lui ai fait accommoder deux bateaux, — dont l’un est couvert, pour sa personne, — qui la conduiront jusqu’à Utrecht, avec une escorte d’infanterie qui se relaiera en passant par les villes. »

Sur le séjour d’Isabelle à Utrecht, les détails précis font défaut. Ce que nous en apprennent ses lettres et celles de Luxembourg est que, le premier jour, elle trouva Condé languissant, changé, « tout abattu, » rongé par la goutte et la fièvre, et que, dès le lendemain, par l’effet de cette chère présence, il parut retrouver l’entrain, la vigueur d’autrefois. Le charme de Circé avait opéré ce miracle. C’est que sa robuste beauté gardait, en dépit des années [51], un éclat rayonnant qui faisait tout pâlir et s’éteindre auprès d’elle. Un portrait que l’on garde encore à l’hospice de Châtillon-sur-Loing la représente à peu près à cet âge. L’ovale délicat du visage, le brillant du regard, le sourire enchanteur de la bouche malicieuse et fine, justifient l’assertion de Mme de Scudéry, qui la vit quelques jours après son retour à Paris, et la trouva « en vérité plus charmante que tout ce qu’il y a de plus jeune à la Cour. » Vêtue, selon son habitude, des habits les plus magnifiques, étincelante de pierreries, gracieusement étendue « sur un lit de gaze bleue et blanche, » au pied duquel était le vieux maréchal de Gramont, « plus galant mille fois que tous nos jeunes gens, » elle continuait, comme en ses plus beaux jours, à gagner tous les cœurs par ses paroles de miel, par son art merveilleux à discerner le fort et le faible des gens. Mme de Scudéry, qui cependant ne l’aimait guère, eut, con-fesse-t-elle, peine à lui résister : « Elle me flatta si fort que j’eus peur, moi qui ne hais pas de l’être, de m’y laisser enjôler [52]. »

Toute cette première semaine de juin fut, pour Luxembourg et Condé, illuminée d’un rayon de soleil, qui fit paraître ensuite plus monotones et plus mélancoliques les journées qui lui succédèrent. « Faites-moi savoir, dit Luxembourg, le lendemain du départ de sa sœur, comme quoi l’on traite un officier général qui déserte ; car, selon la punition, je consulterai si je m’exposerai à commettre ce crime. » Le 7 juin, elle partit d’Utrecht et se rendit à Tongres, où venait d’arriver la Cour. L’accueil qu’elle y reçut acheva de la rasséréner. Louis XIV, en effet, la « combla » d’honneurs, d’attentions, de prévenances ; la « civilité » de Louvois y fit également des « merveilles ; » c’est elle qui l’apprend à Condé : « Le Roi, ajoutait-elle [53], m’a fort demandé des nouvelles de votre santé ; je lui ai dit que je vous avais trouvé fort abattu le premier jour, mais que, lorsque je suis partie, vous ne songiez qu’à voir cesser les pluies pour profiter de l’effet de vos coupures. Sur cela, le Roi s’est mis sur vos louanges, et j’y ai assurément répondu comme j’aurais fait du temps passé… » Ces derniers mots n’ont rien que de sincère. L’incontestable résultat de la visite d’Isabelle à Utrecht fut de resserrer étroitement le lien qui unissait ces amans vieillissans, de dissiper le nuage léger qui, depuis quelque temps, avait paru planer sur leur tendre commerce. Un an plus tard, écrivant à Condé [54], la duchesse se plaisait encore à évoquer ce cher souvenir : « Je finis en vous protestant que votre grand mérite me fait oublier ce brin d’ingratitude, dont je vous ai donné l’amnistie à Utrecht, pour recommencer comme de plus belle à vous honorer et à être à vous de tout mon cœur. »


PIERRE DE SEGUR.


  1. Voyez la Revue du 1er avril.
  2. , Charles de Montsaulain, comte du Montal, lieutenant général, 1620-1696.
  3. Lettre du 20 décembre. — Archives de la Guerre, t. 291.
  4. Lettre du 3 janvier 1673. — Archives de Dijon, F. Thiard.
  5. Relations véritables des Pays-Bas.
  6. Lettre du 27 décembre 1672. — Archives de Dijon, F. Thiard.
  7. On donnait spécialement ce nom de Hollande à la région comprise entre les bouches de la Meuse et le Zuyderzée, où étaient La Haye et Amsterdam.
  8. Luxembourg à Condé, 3 janvier 1673. — Archives de Chantilly.
  9. Lettre de Luxembourg à Louvois et à Condé. — Archives de la Guerre et de Chantilly. — Gazette de 1672. — Advis fidèle aux véritables Hollandais, etc.
  10. Lettre à Condé du 7 janvier 1673. — Archives de Chantilly.
  11. Relation de la prise de Bodegrave (Gazette de 1673).
  12. Lettre du 9 janvier 1673. — Archives de Dijon, F. Thiard.
  13. Réclamer.
  14. 3 janvier 1693. — Archives de Chantilly.
  15. Louis-François du Bouchet, marquis de Sourches, 1639-1716. C’est l’auteur des Mémoires si connus.
  16. Lettre du 6 janvier. — Archives de Dijon, F. Thiard.
  17. 6 janvier. — Archives de Dijon, F. Thiard.
  18. Lettre adressée d’Amsterdam an baron Lisola. — Affaires étrangères. Correspondance de Hollande, t. 93.
  19. Mémoires inédits du comte d’Aligny. — Mss. de l’Arsenal, 3723.
  20. Lettre du 13 janvier 1673, Correspondance générale de Bussy-Rabutin.
  21. Guillaume, en levant le siège de Charleroi, s’était en effet jeté sur la petite place de Binche, qu’il avait livrée au pillage.
  22. Lettres des 10 et 27 janvier 1673. — Archives de Dijon, F. Thiard, et Archives de la Guerre, t. 319.
  23. Un érudit allemand, le docteur Kippenberg, vient de publier à Leipzig un curieux volume, consacré tout entier à la légende du duc de Luxembourg en Allemagne et dans le reste de l’Europe. Je lui ai emprunté plus d’un renseignement précieux. — Die Sage vom Herzog von Luxembourg. — Leipsig, in-8°, 1901.
  24. Die Sage, etc., passim.
  25. Lettres de juin et juillet 1673. — Archives de la Guerre, t. 325 et 335.
  26. Relation d’un Français établi en Hollande. — Mss. de l’Arsenal, recueil Conrart, n° 5422.
  27. Jean-François de la Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, frère de la favorite du Roi, né en 1642 à Tours, mort à Paris en 1676.
  28. Lettre du 24 février 1673. — Archives de la Guerre, t. 320.
  29. Godard Adrian, baron van Heede, seigneur d’Amerongen, mort à Copenhague en 1691.
  30. Annales des Provinces-Unies, par Basnage, t. II.
  31. Lettre de Luxembourg, du 21 février. — Archivés de la Guerre, t. 320.
  32. Lettre à Louvois du 3 février 1673. — Archives de la Guerre, t. 319.
  33. Lettre du 24 mars 1673. — Archives de la Guerre, t. 321.
  34. Lettre du 28 avril 1673. — Archives de la Guerre, t. 334.
  35. 6 mai 1673. — Archives de la Guerre, t. 315.
  36. Luxembourg à Condé, 3 novembre 1673. — Archives de Chantilly.
  37. 13 janvier 1673. — Archives de la Guerre, t. 318.
  38. 17 janvier 1673. — Archives de la Guerre, t. 318.
  39. 28 avril 1673. — Archives de la Guerre, t. 313.
  40. 5 mai 1673. — Archives de la Guerre, t. 323.
  41. Au siège de Maëstricht.
  42. Voyez la Jeunesse du maréchal de Luxembourg, et notamment les chapitres II, V et XI.
  43. Lettre du Roi à Madame de Mecklemhourg, du 23 avril 1664. — Archives de la Guerre, t. 635.
  44. T. 273, 274, 279, 360, 361, etc.
  45. Lettre du 20 avril 1673. — Archives de la Guerre, t. 360.
  46. 2 mai 1673. — Archives de la Guerre, t. 323.
  47. 30 avril. — Recueil manuscrit de lettres de Louis XIV, communiqué par M. le comte de Kergorlay.
  48. Lettre du 14 mai 1673. — Archives de la Guerre, t. 304.
  49. Cousin germain du duc de Mecklembourg-Schwerin.
  50. Lettre à Condé, du 1er juin. — Archives de Chantilly.
  51. Elle avait alors quarante-six ans.
  52. Lettre du 10 juillet 1673. — Correspondance de Bussy-Rabutin.
  53. Lettre du 11 juin 1673. — Archives de Chantilly.
  54. La duchesse de Mecklembourg à Condé, 9 octobre 1674. — Archives de Chantilly.