Méched, la ville sainte, et son territoire, extraits d’un voyage dans le Khorassan/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 269-272).
Première livraison

Vue de Méched. — Dessin de A. de Bar d’après une photographie de l’album de M. de Khanikof.


MÉCHED, LA VILLE SAINTE, ET SON TERRITOIRE.

EXTRAITS D’UN VOYAGE DANS LE KHORASSAN,
PAR M. N. DE KHANIKOF[1].
1858. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


Nichapour et ses ruines. — Rapports sinon identité entre les Khirguisses et les Beloudjs. — Un gouverneur en herbe. — Visite à un saint.

Les poëtes persans ne tarissent point sur les louanges de la beauté du climat et des sites de Nichapour. Selon eux, rien ne peut égaler la fraîcheur de ses matinées, le parfum de ses roses, et l’abondance de ses eaux limpides. Mais je dois avouer qu’il m’a été impossible de conserver cette illusion poétique dans la chaude journée du 30 juin 1858, où je quittais les jardins ombragés du village de Khanlouk, pour descendre dans la plaine argileuse et monotone qui conduit à Nichapour. Deux rangées de montagnes arides et rocheuses la bornent à l’ouest et à l’est ; sur les pentes de la chaîne orientale, on apercevait çà et là des strates d’une blancheur éclatante, qu’on serait tenté de prendre, par un temps plus froid, pour de la neige, et qui provenaient des couches de sel gemme, très-fréquent dans cette partie du Khorassan. Malgré l’heure peu avancée de la journée et l’éblouissant éclat du ciel au-dessus de nos têtes, l’air des basses régions était déjà obscurci par le brouillard sec. Ce phénomène, presque journalier dans les plaines sablonneuses de l’Asie méridionale, contribue beaucoup à attrister le paysage de ces immenses solitudes. L’obscurcissement de l’atmosphère est produit par une quantité innombrable de parcelles terreuses enlevées du sol par les vents et les courants ascendants, et ce brouillard paraît s’épaissir au fur et à mesure que la clarté du jour et la chaleur augmentent. L’horizon se rétrécit, les objets les plus rapprochés perdent la netteté de leurs contours et paraissent éclairés par une lumière jaunâtre.

À droite et à gauche de la route on apercevait des villages considérables, mais le nombre des canaux à sec et des habitations ruinées était encore plus grand, et témoignait peu en faveur de la prospérité de cette contrée. Ici, comme partout en Perse, le manque de circulation sur les grandes routes était frappant ; ainsi, pendant six ou huit heures de marche à travers une plaine longue de quarante kilomètres, à peine avons-nous rencontré une dizaine d’individus, allant à la ville, ou se rendant d’un village à un autre.

Nous passâmes dans cette plaine par un campement de Beloudjs, retenus de force par le gouvernement persan dans le Khorassan septentrional, en punition des brigandages qu’ils commettaient sur le territoire de Kirman. Les nomades en général n’ont pas l’habitude de se vêtir avec propreté et élégance ; mais le dénûment des habits des Beloudjs, si l’on peut appeler ainsi les loques informes qui pendaient sur leur corps, surpassait tout ce que j’ai vu de plus extraordinaire dans ce genre. Les plus riches d’entre eux, seuls, portaient des chemises et étaient coiffés de bonnets à poil ou de petits turbans. Le chef de la tribu vint au-devant de nous pour nous engager à nous reposer sous sa tente. Pour accomplir cet acte de politesse officielle, le brave nomade passa à la hâte une robe persane très-râpée et planta de travers, sur sa tête, un chapeau pointu en peau d’agneau.

Comme les Kurdes, les Beloudjs restent toute l’année sous des tentes en gros drap noir, tendues sur des perches, enfoncées dans la terre dans tous les sens ; mais leur ménage m’a paru encore plus primitif que celui des nomades du Kurdistan. Une meute de chiens nous attaqua avec acharnement à notre approche du campement, et des enfants, complétement nus et noirs, avaient peine à contenir, à grands coups de bâtons, ces bêtes féroces qui paraissaient être beaucoup plus nombreuses que les moutons errants autour des tentes. À voir ces nomades d’une apparence humble et presque honnête, tranquillement campés entre des villages et des champs cultivés, on était tenté de rejeter comme fabuleux les récits des Persans sur la sauvage énergie que les Beloudjs apportent à l’exécution de leurs brigandages, et pourtant rien n’est plus vrai. Relégués par un cataclysme historique, inconnu jusqu’à présent, dans les brûlants déserts de la Gedrosic des anciens, jetés sur un sol absolument aride, ils n’ont aucune chance ni de se civiliser, ni même de pourvoir à leur existence, autrement qu’en demandant, à main armée, à des voisins favorisés par la nature, le nécessaire qui leur manque. Les anciens ne connaissaient pas ce peuple sous son nom actuel, et ce n’est que chez les Arabes, chez Istakhri le premier, si je ne me trompe, qu’il est question du pays des Balus. Yakout, d’après Er-Rohni, les confond avec les Qoufs, et prétend qu’ils sont d’origine arabe, descendant de Malek, fils de Fehm, tué par l’un de ses enfants qui s’enfuit de l’Arabie et vint se fixer d’abord à Mekran, puis dans les montagnes du Beloudjistan.

Les invasions des Seljoukides et des Monghols dans les provinces septentrionales de l’Inde, laissèrent sans aucun doute des traces parmi les Beloudjs, et de même que nous le voyons chez plusieurs tribus arabes de la Mésopotamie, leur extérieur reproduit quelques traits du type monghol. Presque tous d’une taille élevée, ils sont bâtis en hercules. Leurs pieds sont grands et à large plante, leur front est peu élevé et leur figure plate. Leurs cheveux sont durs, leur nez est plus souvent camus que proéminent et généralement large à la base. Leurs yeux, profondément logés dans l’orbite, sont moins étroits que ceux des Monghols, mais beaucoup plus qu’ils ne le sont chez tous les peuples voisins ; enfin, leur bouche est grande et armée d’une denture solide. Chaque fois que je rencontrais des Beloudjs, la phrase d’Er-Rohni sur les Qoufs me revenait à la mémoire ; « notamment, dit-il de ce peuple, il semble navoir rien de ce qui distingue l’homme de la brute. » De toutes les nations sauvages que j’ai eu l’occasion d’étudier, les Khirguises ressemblaient le plus à ces nomades d’origine problématique. Les uns comme les autres peuvent se passer de nourriture pendant des journées entières, mais à la première occasion, on les voit satisfaire leur faim avec la voracité d’une bête fauve. De même que les Khirguisses, les Beloudjs supportent impunément les intempéries de l’air, les fatigues et les souffrances physiques, et comme eux, ils mettent en œuvre une patience et une perspicacité admirables pour atteindre la proie qu’ils guettent, ou l’ennemi qu’ils poursuivent. Armés de vieux sabres ébréchés et rarement de fusils à mèche, n’ayant d’autre provision qu’une petite outre remplie d’eau et une bourse en cuir contenant de la farine, ils se lancent dans les brûlantes solitudes du désert de Lout. Là, cachés dans quelques ravins ou derrière une colline de sable mouvant, ils attendent avec une patience admirable le passage d’une caravane. Les femmes font presque toujours partie de ces expéditions, et c’est à elles que l’on confie la garde des chameaux, pendant que les hommes se rendent à pied dans les endroits favorables à l’accomplissement. de leurs brigandages. Dès que leur proie se présente, ils se ruent dessus le sabre à la main avec des rugissements sauvages, et mettent une telle énergie dans ces attaques que rarement des caravanes, même très-nombreuses, sont en état de leur résister. Quelquefois pourtant l’escorte, richement payée par les marchands, se décide à faire face et à poursuivre les brigands ; alors ces derniers, s’ils n’ont pas triomphé du premier coup, se retirent en toute hâte vers quelque endroit entouré de rochers et d’un accès difficile, et là leur défense est véritablement terrible. Les Persans qui font la garde de la lisière du désert, m’ont raconté que souvent, ces sauvages nomades, traqués par des forces considérables, restent trois jours et trois nuits sans boire ni manger, et, en cas d’assaut du lieu de leur refuge, ils roulent des blocs de pierre sur les assaillants, les repoussent à coups de sabre, les mordent à belles dents et leur enlèvent des lambeaux de chair avec les ongles de leurs doigts, durs comme des crampons de fer.

À deux ou trois kilomètres de Nichapour, le fils du gouverneur, un jeune homme de dix-huit ans, vint au-devant de nous, accompagné de nombreux cavaliers, pour nous complimenter et nous conduire dans la maison de son père, appelé pour affaires à Téhéran. L’aspect de la ville n’a rien de gai ; son mur en pisé tombe en ruine, et il n’y a que deux mosquées qui dominent la masse des maisons de chétive apparence, parmi lesquelles serpentent des rues étroites et tortueuses. Les bazars sont assez vastes, mais beaucoup de boutiques étaient fermées, et même celles qui ne l’étaient pas, ne brillaient ni par la richesse, ni par la variété des marchandises exposées en vente. De beaux fruits, abondamment apportés des villages avoisinants, témoignaient de la fertilité du sol des environs de la ville ; mais dans son intérieur, on voyait peu de verdure. La propreté des rues laissait aussi beaucoup à désirer, et aux portes même de la maison du gouverneur, un tas de fumier servait de rendez-vous à une dizaine de chiens qui s’y livraient au métier de chiffonniers, vaquant évidemment à une occupation habituelle et qui ne surprenait ni les passants ni les maîtres de l’endroit. Il paraît que cette indifférence des habitants de Nichapour pour la propreté de leurs rues est très-ancienne, car on connait le malicieux propos d’Ismaël Samani, souverain du dixième siècle, qui dit en entrant dans cette ville : « Par Dieu, cet endroit serait le plus beau de l’univers, si ses eaux coulaient à découvert, et si ses immondices étaient cachées sous terre. »

Obligé de rester deux jours à Nichapour, j’étais un peu embarrassé de l’emploi de mon temps. Le matin, le gouverneur en herbe vint me voir et me donna une leçon de statistique locale. Voulant contrôler l’exactitude des renseignements consignés dans le voyage de Conolly sur les revenus de cette province pendant l’administration du Khorassan par Hassan-Ali-Mirza, j’amenai la conversation sur ce sujet. D’après ce que l’on a dit au voyageur anglais, les douze districts de Nichapour rapportaient, au trésor du chah, soixante mille tomans d’impôts directs, vingt mille tomans perçus en blé, mille tomans payés pour l’exploitation des mines de turquoises et trois cents pour l’exploitation des carrières de sel gemme, ce qui faisait en tout quatre-vingt-un mille trois cents tomans, ou 975 600 francs ; mais, à ce qu’il paraît, ce sont des chiffres hyperboliques. Le gouverneur provisoire me dit qu’il ne savait pas à quelle époque du passé pouvait se rapporter ce brillant tableau des revenus de la province, car maintenant le district, administré par son père, ne donnait que vingt-sept mille tomans tout compris, et entretenait, en sus, un bataillon de troupes régulières, ce qui ne faisait pas 360 000 fr. par an. Il ajoutait que plus de la moitié de cette somme était appliquée aux besoins de l’administration locale, en sorte que le trésor ne pouvait compter bon an, mal an, que sur une centaine de milliers de francs. Cette diminution des revenus s’expliquait par le décroissement de la population fixe, obligée d’aller s’établir ailleurs à cause de la destruction de quelques conduits d’eau que personne ne songeait à réparer. La population nomade était aussi réduite par l’émigration d’un grand nombre de tribus dans le district de Kabouchan, dont le gouverneur, Sami-Khan, leur offrait une protection plus efficace, jouissant d’un crédit plus considérable auprès des ministres du chah. Le tableau que le fils du gouverneur me fit de l’état des grandes écoles qui faisaient jadis la gloire de Nichapour, n’était pas plus riant, et cette ville, si célèbre dans le passé par ses savants et ses professeurs, comptait à peine un seul docteur en théologie, jouissant de quelque réputation à cause du grand nombre de hadis qu’il savait par cœur et interprétait habilement. Ayant envie de voir ce saint personnage, je lui fis annoncer ma visite pour deux heures avant le coucher du soleil.

Le savant mollah, dont, à mon grand regret, je ne retrouve pas le nom dans mes notes, était propriétaire d’une maison située au centre du bazar, pour être plus à portée des marchands, obligés quelquefois de recourir à ses décisions. On me fit passer par une petite cour ayant un bassin à sec au milieu, puis, on m’introduisit dans une grande chambre stucquée avec de l’argile mêlée de paille hachée, tandis que l’albâtre, si commun en Perse, n’était employé que pour encadrer des niches arrangées dans les murs. Les grandes fenêtres étaient à demi ouvertes, assez pour laisser voir que les vitres étaient remplacées par des volets munis de quatre petits morceaux de glace au milieu. Les nattes tenaient place de tapis ; bref, tout témoignait qu’on mettait pour ainsi dire en parade une indigence difficile à supposer chez un personnage aussi marquant que l’était le propriétaire de la maison. Aussi, je m’attendais à rencontrer en lui un de ces hypocrites renforcés, si fréquents parmi les membres du clergé persan, et qui ne parlent qu’en exhalant des mots comme des soupirs, qui roulent de gros yeux en remuant les lèvres quand ils se taisent, comme s’ils récitaient mentalement des prières, ou les 99 noms de Dieu.

À mon grand étonnement je m’étais trompé ; le mollah était un bonhomme affublé d’un énorme turban bleu. Sa figure, maigre et allongée, n’avait rien de désagréable, et sa manière d’être était naturelle et bienveillante. La conversation roula d’abord sur sa science favorite, les traditions des paroles du prophète ; mais peu à peu, mon hôte s’empara de la parole et se mit à me prouver la perfection de la doctrine des chiites. Il me raconta à cette occasion une anecdote qui m’était encore inconnue.

Sous un des premiers khalifes abbassides, il se souleva à Baghdad une querelle entre les chiites et les sunnites. Pour mettre fin à ces altercations fâcheuses qui troublaient la tranquillité publique, le chef des vrais croyants résolut de convoquer en sa présence les docteurs des deux rites, pour qu’ils pussent discuter, en commun, les principes sur lesquels ils basaient leurs croyances. Le représentant des chiites entra dans le salon, en tenant d’une main ses pantoufles, au lieu de les déposer à la porte, comme l’avaient fait tous les autres. Cette excentricité attira l’attention du khalif, qui ne tarda pas à en demander l’explication au sectateur d’Aly, qui lui répondit qu'il agissait ainsi chaque fois qu’il se trouvait dans une réunion de savants sunnites, car, du temps du prophète, un docteur hanéfite avait volé les pantoufles d’un savant chiite. Le représentant de la secte nommée, présent à la conférence, s’empressa de dire que cela ne saurait être vrai, par la raison bien simple qu’il n’y avait pas de hanéfites du temps de Mahomet. Le chiite s’excusa en disant qu’il s’était trompé, et que l’auteur du larcin était un malékite. Le sectateur d’Ibn-Malek, invité à la réunion, imita l’exemple de son collègue hanéfite, et obligea le docteur chiite de rejeter ce crime sur un savant hambalite, et puis de l’attribuer à un chaféite. Les savants des deux derniers rites protestèrent comme les premiers, au grand contentement du chiite qui observa d’un air triomphant que c’était justement ce qu’il avait à prouver, car le khalife venait d’apprendre, par la bouche même des docteurs sunnites, que du temps du prophète il n’y avait ni hanéfites, ni malékites, ni hambalites, ni chaféites, donc le sunnisme n'existait pas, tous les musulmans étaient chiites, le prophète y compris. Là dessus il se leva et quitta l’assemblée.

N. de Khanikof.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Dans son assemblée générale du 23 mars 1861, la Société de Géographie de Paris, sur le rapport de M. Vivien Saint-Martin, a décerne un prix à M. Nicolas de Khanikof comme chef de la commission scientifique qui a exploré le Khorassan en 1858 et 1859. La relation complète du voyage et des travaux qui ont mérite cette honorable distinction ne sera probablement pas achevée et livrée à l’impression avant plusieurs années. C’est spécialement pour le Tour du monde que M. de Khanikof a bien voulu écrire, pendant son séjour en France, le fragment sur Nichapour et sur Méched que nous publions aujourd’hui. Jusqu’ici Méched était un mystère. On ne possédait aucune description suffisante, aucune vue de cette ville sainte des Perses. Les très-vagues renseignements recueillis par quelques voyageurs étaient seulement de nature à en faire désirer de plus complets. Le récit que l’on va lire a donc tout l’attrait de la nouveauté, et nous ne pouvons témoigner trop vivement notre reconnaissance à M. de Khanikof, dont personne n’apprécie et ne respecte plus que nous le haut savoir, que relèvent encore sa modestie et sa parfaite aménité. « Le nom de M. de Khanikof, dit M. Vivien de Saint-Martin dans son rapport à la Société de géographie de Paris, est connu depuis longtemps dans la science par de grands travaux topographiques et ethnographiques sur le Turkestan et la région du Caucase. Mieux que personne il avait pu apprécier les lacunes qui restaient encore dans la géographie du nord et du centre de la Perse. » Éd. Ch.