Méched, la ville sainte, et son territoire, extraits d’un voyage dans le Khorassan/02

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Seconde livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 273-288).
Seconde livraison

Mosquée du Chah. — Dessin de A. de Bar d’après une photographie de l’album de M. de Khanikof.


MÉCHED, LA VILLE SAINTE, ET SON TERRITOIRE.

EXTRAITS D’UN VOYAGE DANS LE KHORASSAN,
PAR M. N. DE KHANIKOF[1].
1858. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




La mosquée du bazar. — Nichapour est-il la Nisa des anciens ? — Tombeaux de princes et de poëtes.

Après ma visite au saint mollah je suis allé examiner la mosquée du bazar, qu’on dit être la plus ancienne construction de Nichapour. La corniche de son minaret porte une inscription, soi-disant coufique, mais tellement fruste qu’il m’a été impossible d’en rien déchiffrer ; et si ce n’est pas un simple ornement, cela ne peut être qu’une phrase très-courte, car les mêmes signes se répètent souvent et sont également espacés.

Je ne crois pas, avec Ritter et d’autres géographes, que Nichapour et Niseæ des anciens, soient identiques, car Strabon dit positivement que cette dernière ville faisait partie de l’Hyrcanie, en observant toutefois que d’autres en font une province séparée, et, plus loin, il dit que cette localité’était-traversée par l’Ochus ou le Tedjen. Quant aux sources zendes ou masdéennes, on sait que d’après leur témoignage Nisa ou Niseæ[2] doit être placée entre Merw et l’endroit qui porte jusqu’à présent le nom de Badghis ; ainsi il serait plus naturel de l’identifier avec la ville que les géographes arabes appellent Nissa. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que Nichapour paraît déjà sous son nom moderne chez les plus anciens géographes arabes du dixième siècle. Malgré son antiquité, cette ville ne possède pas un seul monument d’une époque un peu reculée qui soit assez bien conservé. Il serait inutile d’y chercher des restes des temps anté islamétiques ; ils ont tous disparu depuis l’introduction de la loi de Mahomet, et même, parmi les monuments musulmans, il est difficile de rencontrer des constructions qui aient authentiquement cinq ou six cents ans d’existence.

Toute la ville est entourée de ruines et j’ai consacré la journée du 2 juillet à les examiner en détail.

Le plus ancien monument situé en dehors des murs de Nichapour est, d’après l’opinion des habitants, le tombeau du chah Zadèh-Mahrouk, descendant de l’iman et contemporain de Jezid. Une parente de ce prince, persécuteur de la famille d’Aly, devint amoureuse du jeune chah Zadèh qui la convertit à sa foi et fut brûlé vif par ordre du hhalif. Ce renseignement n’a rien d’invraisemblable ; malheureusement il n’est basé que sur une tradition orale ; or, quiconque connait la facilité avec laquelle le clergé musulman crée en Perse les soi-disant tombeaux des descendants de l’iman, ne peut avoir la moindre confiance dans de pareilles assertions.

À une centaine de pas plus loin, j’ai eu la preuve que ces manœuvres ecclésiastiques durent toujours. On me conduisit à une chapelle construite récemment sur les tombeaux des enfants d’Abou-Mousslim de Merw, qu’on venait de découvrir l’année précédente. Plus de mille ans se sont écoulés depuis que le héros du soulèvement abbasside a été traîtreusement assassiné sur les bords de l’Euphrate, et néanmoins sa mémoire vit toujours dans sa patrie, et les mollahs du village voisin ne se sont guère trompés en spéculant sur la crédulité des fidèles, peu versés en histoire et en archéologie. On m’a montré des briques très-larges, comme on n’en fabrique plus ; d’un côté elles étaient recouvertes d’un émail bleu, avec quelques traces d’inscription en caractères neshki, évidemment du huitième siècle de l’hégire, et l’on voulait me persuader que c’étaient des pierres tumulaires des enfants du grand Merwien. Après les avoir examinées avec attention, je ne pouvais garder le moindre doute sur la nature de cette découverte et je n’ai pas caché mon impression au mollah qui me montrait ces reliques. Mon observation, présentée avec tous les ménagements possibles, a paru le contrarier, d’autant plus que nous n’étions pas seuls, et qu’une semblable opinion, quoique exprimée par un infidèle, pouvait se propager et porter préjudice au côté financier de la spéculation. Pour me prouver que j’avais tort, mon cicerone commença par soutenir hardiment que l’inscription était très-ancienne, étant tracée en caractères coufiques. Or, malgré la crédulité de la foule qui nous entourait, il n’y avait pas moyen de défendre cette thèse avec succès, car beaucoup de personnes présentes à notre discussion pouvaient déchiffrer quelques mots de l’inscription, tout en avouant qu’ils ne lisaient pas l’écriture coufique. Alors le mollah ne sachant à quel saint se vouer, , m’interpella avec un air d’assurance infaillible :

« Voyez-vous cette maison ? me dit-il, en me montrant une masure dans le village voisin, c’est la maison de Hadj-Aboullah ; homme pieux, il a été à la Mecque et ment rarement[3]. Eh bien ! tout le monde sait qu’il n’y a pas longtemps il vint me dire que notre prophète béni, lui apparut en songe et lui indiqua la place, où nous nous trouvons en ce moment, comme étant l’endroit de sépulture des enfants d’Abou-Mousslim : nous creusâmes le sol et nous trouvâmes les briques que voici, et vous doutez encore ! Il n’y a pas de Dieu hors Dieu ! »

La foule fit entendre un murmure approbateur, la question était évidemment vidée, et nous quittâmes ce saint lieu.

À travers les ruines de villages florissants encore, d’après ce que l’on m’a dit, au commencement de ce siècle, nous nous rendîmes au mausolée du célèbre mathématicien et en même temps poëte spirituel et railleur, Abou-Hafz Omar-el-Kheïami, mort en 517 de l’H. (1123 AD) dont l’algèbre a été traduit en français par M. Wœpcke. Kheïami était camarade de collége et ami du célèbre vizir Nizam-el-Moulk et du chef des assassins, Hassan-Sabbah ; doué d’une grande intelligence, mais épicurien, peu ambitieux, il se tint toujours éloigné de la politique et ne profita de l’élévation de son ami le vizir que pour obtenir une riche sinécure dans sa ville natale, à Nichapour, où il vécut longtemps en se permettant parfois quelques railleries contre les mollahs. Son monument sépulcral, lourde construction en pisé, ne porte ni date ni inscription, mais il est assez probable qu’il est érigé à l’endroit où ce savant fut enterré, car les habitants de Nichapour en sont encore fiers aujourd’hui, et il ne serait pas très-étonnant que la tradition sur la position de son tombeau se fût fidèlement conservée de génération en génération parmi eux.

À un quart d’heure de marche au nord-ouest de cet endroit, on voit une chapelle funéraire construite, dit-on, sur la tombe de l’illustre poëte persan Férid-ed-Dine Attar, c’est-à-dire, droguiste, et non pas parfumeur, comme on le traduit à tort, car la parfumerie, comme branche spéciale du commerce, n’a jamais existé en Orient. Né en 1119 (AD) il fut tué, âgé de 110 ans, par les soldats de l’armée de Tchenguiz-Khan, lors du sac de Nichapour. M. Garcin de Tracy, dans son excellente notice intitulée : La Poésie philosophique et religieuse chez les Persans, a fait connaître le caractère et la tendance de cet esprit mystique et rêveur. Ballotté pendant toute sa vie entre une foi naïve qui admettait, sans aucune réserve, toutes les croyances des musulmans et entre les doutes qui surgissaient au fond de son esprit éminent, Férid-ed-Dine s’adonna au soufisme. Cette doctrine mystique si puissante en Perse jusqu’à nos jours, se propose, comme on sait, de rechercher les moyens d’atteindre, dès ce monde, l’unification avec Dieu. Les soufis prétendent que la contemplation, la prière, le jeûne, et toutes sortes de mortifications de la chair, conduisent à ce but, car, selon eux, ce n’est que notre enveloppe matérielle qui nous empêche de parvenir avant la mort à un état de béatitude suprême. Il est clair que la poursuite de ce but indéterminé et vague développe au plus haut degré le sentiment de l’égoïsme. L’idée du prochain est hors de question dans un système philosophique qui n’envisage que l’individu et son créateur ; mais cette doctrine est très-favorable pour calmer les souffrances que le doute inflige à toute âme croyante. En effet, les détails d’une religion, c’est-à-dire tout ce qui y donne le plus de prise aux critiques de la raison, s’évanouissent comme un accessoire sans signification dans une croyance qui n’exige que l’admission d’un seul fait, l’existence d’un Dieu créateur de l’univers. Férid-ed-Dine est le représentant le plus caractéristique de cette secte ; aussi ne doit-on pas s’étonner de trouver dans ses écrits des passages où il se pose en fervent musulman, à côté d’autres où il fait des emprunts à des religions qui lui sont étrangères. On a marqué l’emplacement de son tombeau par une dalle portant une longue inscription en vers persans, mais je doute que ce monument corresponde à l’endroit de la sépulture du poëte. Je crois même qu’il n’a jamais été enterré, et que son cadavre, avec ceux des milliers de ses concitoyens, victimes de l’ardeur belliqueuse des troupes mongholes, a été dévoré par les bêtes fauves et les oiseaux de proie. Au moins nous savons que pendant quelque temps après la retraite de l’armée de Tchenguiz, les chacals, les loups et les vautours, restèrent seuls maîtres des ruines de Nichapour, et qu’ainsi fort probablement la chapelle funéraire, érigée en mémoire du poëte, n’est qu’un monument purement représentatif.


Kadamgâh. — Passage des montagnes. — Djéghar. — Montagne du salut. — Vue de Méched. — Escorte d’honneur. — Entrée dans la ville.

Deux routes conduisent de Nichapour à Méched. La première, celle du nord, coupe les montagnes qui servent de limite commune aux districts de ces deux villes ; l’autre, qui est la plus longue, tourne cette chaîne et reste presque tout le temps dans une plaine aride et inculte. Ce n’est que près de Tourouk, où elle s’unit à la route de Meched à Hérat, qu’elle traverse un terrain un peu accidenté par des collines argileuses. La chaleur, déjà très-forte à Nichapour, nous fit préférer le passage des montagnes au voyage à travers la plaine, et, ayant expédié nos bagages par la route basse qui est en même temps la route postale, nous quittâmes la ville le 3 juillet.

Jusqu’à la mosquée de Kadamgah, à trois farsakhs (15 kil.) de Nichapour, le terrain est parfaitement uni ; la route est large et passe entre de nombreux villages entourés de jardins fruitiers. Cette mosquée, construite en 1091 de l’H. (1718), par ordre du chah Souleiman, se trouve au milieu d’un vaste jardin qui a presque deux siècles d’existence et dont les platanes sont d’une rare beauté. Le mot kadamgàh est composé de deux substantifs persans kadam (pied) et gàh (place), et veut dire empreinte du pied. Ce nom a été donné à la mosquée parce que l’on y conserve, fixée dans le mur, une pierre noire, espèce d’ardoise portant des traces très-distinctes d’un pied humain, empreint en creux. Comme de raison, on prétend que c’est une marque laissée par l’iman Aly, fils de Moussa-Riza, sur un rocher où il pria lors de sa persécution. Évidemment c’est une supercherie cléricale. La pierre miraculeuse fut offerte en cadeau au chah Souleiman par les séides de l’endroit, et il ordonna la construction de cette mosquée en instituant les donateurs gardiens héréditaires du temple.

Le 4, nous partîmes de grand matin. Le terrain commence à monter aussitôt qu’on dépasse la mosquée, mais jusqu’au village de Derroud, noyé dans ses nombreux jardins fruitiers, la route est large et belle. Immédiatement derrière cet important village, la vallée de sa rivière se rétrécit, les arbres deviennent moins rares, et l’on finit par entrer dans un véritable bois de saules, de peupliers et de mûriers. Il faut avoir voyagé en Perse pour savoir apprécier les beautés d’une forêt. Les eaux, resserrées par des masses imposantes de rochers, s’élevant à droite et à gauche de la route, s’ouvrent un passage tortueux par lequel elles s’écoulent en cascade à travers d’énormes arbres séculaires dont les troncs majestueux étaient presque tous tapissés de plantes grimpantes. Les vigoureuses racines des platanes et des mûriers, ne pouvant cependant percer le roc à peine caché par une mince couche de terre végétale, se frayaient une route à travers les galets amenés par le torrent, et allaient se perdre au fond de son lit variable et sinueux. Au beau milieu de la forêt, sous un arbre, dont les branches formaient un vaste dôme, impénétrable aux rayons du soleil, nous aperçûmes une masure construite avec des blocs de rochers et des cailloux grossièrement cimentés par de l’argile commune. Un vieux séide, propriétaire et constructeur de cette habitation rustique, vint nous offrir de l’eau fraîche, en nous disant que c’était la seule richesse de son humble demeure. Étant restés six heures de suite en selle, une halte dans un endroit aussi attrayant devenait une nécessité. Notre ermite voyant que nous étions des voyageurs capables de rétribuer ses bons offices autrement que par des paroles mielleuses, seule monnaie dont ses compatriotes sont toujours prodigues, alluma un kalian bourré d’excellent tabac de Chiraz et poussa même la galanterie jusqu’à nous proposer de faire du thé.

Au delà de cet ermitage, le bois s’éclaircit bientôt, et disparaît enfin complétement près d’un caravansérail de chétive apparence, mais d’une utilité très-réelle en hiver. Là, commence une rude montée par une route pierreuse et dénuée de toute végétation. Ce chemin, fatigant pour les chevaux, a l’avantage d’être court et de conduire, eu ligne directe, au point culminant de la chaîne. Par contre, la descente, très-abrupte aussi, serpente en zigzags interminables le long d’une côte rapide recouverte de petits cailloux à peine cimentés par un sol argileux et friable. Au commencement du chemin on côtoie à droite un ravin assez profond, à bord taillé à pic, puis on suit une crête très-étroite, et, après trois ou quatre détours, on parvient à la source d’un ruisseau, coulant vers l’est, où l’on a le plaisir de voir reparaître un peu de verdure. En longeant le bord droit de ce ruisseau, on arrive en trois quarts d’heure de marche à un caravansérail semblable au précédent, mais plus grand et occupé par une espèce de restaurateur chez lequel on trouve du pain, du fromage et une bonne provision d’orge. La vallée de la pente orientale des montagnes qui nous servait alors de route, est loin d’égaler en beauté celle que nous venions de parcourir. Elle ne manque ni d’arbres ni de broussailles qui masquent, sous leurs touffes verdoyantes, les uniformes amas d’ardoises décomposées et de quartz, dont cette gorge est comblée ; mais les arbres n’atteignent ici nulle part les dimensions qu’ils ont à l’ouest de la chaîne. Après une pénible marche de trois heures le long de cette gorge, nous arrivâmes au premier jardin du village de Djigahr, dont les maisons sont encore loin de là. Le voisinage du village rend la route beaucoup plus mauvaise qu’elle n’était ; bordée par des enclos en plaques d’ardoises et coupée à chaque pas par des ruisseaux conduisant l’eau dans les jardins, elle est détestable. Ce fut seulement vers le coucher du soleil que nous arrivâmes à Djigahr, et on dressa nos tentes à l’ombre de magnifiques noyers, plantés sur une terrasse verte qui dominait les maisons des villageois.

Obligé de prévenir les autorités de Méched de ma prochaine arrivée, pour leur donner le temps de me préparer un logement dans cette sainte ville où un cbrétien n’est jamais le bienvenu, je suis resté le 5 à Djigahr. L’élévation de ce village au-dessus du niveau de la mer étant bien supérieure par suite à celle de Méched, son été est infiniment plus tempéré, et les habitants de la ville vont souvent passer ici quelques jours pour respirer un air plus frais. Les raisins, les pêches, les abricots et les mûres noires de Djigahr sont délicieux. Ils égalent en qualité ceux de l’Aderberjan, renommé dans toute la Perse pour ses fruits.

Le 6, nous nous remîmes en marche. Aussi longtemps que l’on reste dans la vallée du ruisseau de Djigahr, on rencontre à chaque pas, des champs cultivés et des villages considérables. Ces derniers ont ici un aspect plus riche que dans les autres parties de la Perse. Leurs bazars sont abondamment pourvus de manufactures européennes, et on y trouve même des espèces de cafés. Les devantures de ces établissements étaient invariablement d’un côté de la porte d’entrée une rangée de kalians en argile de Méched artistement sculptés, et de l’autre une énorme bouilloire russe entourée de plusieurs services de thé. La route ne suit pas cette vallée jusqu’à son embouchure dans la plaine, et à peine s’éloigne-t-on de l’eau, que l’on se retrouve sur un terrain pierreux et inculte. Souvent balayé par les torrents formés par des pluies d’orage, le sol est recouvert dans beaucoup d’endroits d’une couche épaisse d’argile fendillée par la chaleur. Rarement on y trouve quelques brins d’herbe, et les seuls êtres animés qu’on y rencontre sont des serpents et des lézards couleur de terre. Rien ne décèle la proximité d’une grande ville ; une rangée d’élévations rocheuses borne l’horizon à l’est, et l’on monte péniblement sur cette crête à l’endroit appelé Salem-Sepessi (Mamelon du salut), d’où l’on découvre enfin la plaine de Méched et la ville sainte. Les pèlerins ne manquent pas de s’y rendre avant l’aube du jour pour saluer au soleil levant le reflet de ses premiers rayons sur la coupole et les portes dorées de la mosquée de l’iman Aly-Riza. Mais ce spectacle ne dure pas longtemps ; à peine la chaleur du jour se fait-elle sentir que l’air, près de l’horizon, prend une teinte laiteuse et dérobe Méched aux yeux de ses fervents admirateurs. La ligne noire des jardins, qui cernent la ville, reste seule visible bien après que ses coupoles et ses minarets ont disparu dans les ondulations du mirage. Chaque pèlerin regarde comme un devoir religieux de marquer son passage par ce col, en ajoutant une ou plusieurs plaques d’ardoises, très-communes dans ces montagnes, aux débris de la même roche empilés par ses pieux prédécesseurs en nombreuses pyramides au sommet de la montagne du Salut. Une espèce de rat de terre est très-fréquente dans cette localité, et ce petit rongeur, profite de la piété des hommes, pour se blottir très-commodément entre ces piles d’ardoises. La descente ne présente aucune difficulté, et l’on arrive bientôt dans un grand village. Nous y rencontrâmes trois jeunes afghans. Des boucliers en cuir étaient attachés avec des sangles sur leur dos ; ils portaient en bandouillère de longs fusils, et l’on voyait à leur ceinture des yatagans et des pistolets. Leurs turbans à raies bleues et rouges, leurs jaquettes bien prises et leurs larges pantalons serrés au mollet par des guêtres en peau brodées de soie, convenaient très-bien à leur air martial et décidé. C’étaient des villageois chiites des environs de Kaboul, venus à Méched en pèlerinage ; ils parcouraient le district de la ville sainte à la mode de leur pays, armés jusqu’aux dents. Arrivés en quarante jours à pied, ils se disposaient à retourner chez eux dans le même équipage et parlaient de cette longue étape comme d’une simple promenade. Bien renseignés sur la politique de leur pays, comme le sont tous les hommes du peuple dans l’Afghanistan, ils en causaient volontiers, et nous donnèrent des détails curieux sur les derniers événements de leur lointaine patrie. Pendant que nous nous entretenions avec ces gens, on vint me prévenir que l’istikbal, ou escorte d’honneur qui devait venir au-devant de moi, était en vue, et je me hâtai de me remettre en route pour éviter de la rencontrer dans les rues étroites du village, chose peu commode, à cause de la méchanceté des étalons qu’on a l’habitude de monter en Perse.

Le gouverneur du Khorassan, prince sultan Mourad-Mirza, oncle du roi, envoyait pour me complimenter son grand maître de cérémonie, accompagné du colonel du régiment en garnison à Méched, Mohammed-Baghir-khan, fils du ci-devant Beghler-Beghi de Tebriz, plus du frère de Sami-khan, gouverneur de Kabouchan et du commandant de l’artillerie du Khorassan, auxquels était venu se joindre, obligeamment, le capitaine Djanouzzi, officier napolitain au service du chah. Ces messieurs et leur suite formaient un corps de trois cent cinquante à quatre cents cavaliers. Après avoir échangé les compliments d’usage et fumé un kalian, nous nous remîmes en route. Les sept kilomètres qui nous séparaient de Méched furent bien vite parcourus, et nous entrâmes dans la capitale du Khorassan par la porte de l’ouest. Une belle allée plantée le long du grand canal qui traverse la ville d’un bout à l’autre, nous conduisit à travers une foule immense de curieux à la porte de la maison qu’on avait mise à notre disposition, et où une garde d’honneur nous présenta les armes au moment où nous descendions de cheval.


Maison du khan Naïb. — Autorités de Méched. — Envoi au gouverneur général d’un khalat royal. — Visite de cérémonie. — Un savant persan. — Le grand cimetière. — Le quartier saint. — La bibliothèque de l’iman. — Les monuments. — Les environs de la ville.

La maison où l’on nous introduisit appartenait au khan Naïb, adjoint du gouverneur général, appelé pour affaire de service à Téhéran. Je ne la décrirai pas, car, depuis Olearius et Chardin, jusqu’à M. Ferrier et le comte de Gobineau, tous les voyageurs ont donné des relations plus ou moins circonstanciées sur les habitations persanes qui se ressemblent toutes, et n’ont presque pas varié dans le courant des siècles. La mienne n’avait de particulier qu’un soupirail en forme de tour, badguir, en persan, ouvert au nord, et planté sur le toit du salon dans le but d’établir un courant d’air permanent qui rafraîchissait l’air de cette chambre. Ce ventilateur, simple et commode, n’est pas d’un usage fréquent, même à Méched ; sa véritable patrie est la Perse méridionale, et, à Kirman, toutes les maisons en sont pourvues. La vue dont on jouissait de ma chambre à coucher était assez vaste : on apercevait une série de toits plats séparés par des cimes de noyers et de figuiers, bornée à l’horizon par une chaîne de montagnes rocheuses. Les rues n’étaient pas visibles, mais chaque soir ces terrasses, désertes pendant le jour, prenaient un aspect animé, car en Perse, dans la saison chaude, tout le monde soupe et dort sur les toits, et j’assistais, quand je le voulais, aux détails peu compliqués des scènes de la vie intime de mes voisins. Mais avant de me livrer à cette étude de mœurs, j’avais à me mettre en relation avec les autorités locales ; non-seulement elles m’avaient comblé d’attentions à mon entrée, mais elles s’empressèrent de m’envoyer une quantité prodigieuse de sucreries qu’on exposa, sur d’énormes plateaux carrés en bois, dans mon vaste salon. D’après l’étiquette du pays, je ne pouvais, convenablement, aller le premier chez les grands personnages de la ville ; d’autre part, leur importance personnelle les empêchait de montrer trop d’empressement à faire ma connaissance, en sorte que je devais attendre qu’ils se décidassent à venir me trouver. Le premier qui se présenta fut le Kawam-ed-doulet, adjoint au prince gouverneur en qualité de vizir. Après m’avoir fait annoncer sa visite, il se présenta tout habillé de noir, à cause du Mouharrem, et suivi d’une quarantaine de domestiques. Grand, bien fait, il avait une figure pâle et très-belle. Ses yeux noirs et perçants échappaient par un habile mouvement de ses longs cils à une observation suivie ; ses lèvres minces et blêmes, encadrées d’une moustache taillée d’après la loi, et d’une barbe pointue, soigneusement peignée, ne s’ouvraient que pour proférer, d’un ton calme et froid, des paroles sèches et mesurées. Longtemps oublié par le sort dans la foule de mirzas qui pullulent à Téhéran, il avait usé plus d’un habit en se frottant aux murs du palais du roi et des antichambres de ses ministres, et n’était parvenu que lentement à se faire remarquer. Enfin, il obtint le poste lucratif du vizirat de l’Aderbeidjan. Mais la longueur de l’attente du pouvoir lui avait fait oublier qu’il était prudent d’apporter une certaine réserve dans l’étanchement de la soif des richesses qui le dévorait. Voulant aller vite, il froissa un peu trop sans façon les intérêts d’un protégé anglais, à Tebriz, et perdit sa place sur les instances du consul d’Angleterre, M. Stevens, fortement soutenu à Téhéran par le ministre britannique, M. Sheil. Du reste, ce premier échec, sensible à sa bourse, n’a pas été nuisible à sa carrière, car le premier ministre, obligé de céder aux réclamations d’un chrétien, se croyait moralement contraint à indemniser le musulman lésé, en lui conférant quelque poste équivalent à celui qu’il venait de perdre. Il fut nommé vizir du Khorassan à l’époque où le frère du premier ministre occupait à Méched la charge de directeur du quartier saint, et la présence d’un compétiteur aussi puissant obligea le kawam à agir au commencement avec modération. Mais cet empêchement disparut bientôt, car son antagoniste obtint le commandement des troupes régulières dans l’Aderbeidjan et lui laissa le champ libre. Pour se mettre à l’abri de toute incrimination directe, le kawam choisit pour son ferrach-bachi, chef de ses domestiques, un homme de sac et de corde, mais connaissant Méched à fond et doué d’un flair tout particulier, à l’aide duquel il découvrait des mines d’une richesse inépuisable, dans chaque réclamation, quelque simple qu’elle fût. Sous prétexte de nombreuses occupations, le kawam n’admettait en sa présence que ceux qui avaient préalablement passé par l’examen de son ferrach-bachi, et ne leur accordait son concours que selon la valeur des offrandes qu’ils versaient dans les mains de ce digne employé. Dans une ville comme Méched, où la piété fanatique et le vice marchent de pair, les occasions de vendre son influence ne manquaient pas, et, au besoin, l’imagination inventive du ferrach-bachi suppléait au défaut de victimes, en sachant les créer. Ainsi, il y avait un jeune marchand très-riche, mais tranquille, aimé de tout le monde et ne se mêlant de rien en dehors de son commerce. Le kawam convoitait ses richesses depuis longtemps, mais ne savait par où l’entamer. Le négociant s’obstinait à mener une vie exemplaire ; enfin, le ferrach-bachi trouva le joint. Une jeune et jolie femme fut envoyée dans le harem du marchand comme solliciteuse. Étant bien reçue, elle y retourna plusieurs fois, et trouva enfin le moyen de s’y attarder et d’y passer la nuit, prétextant la crainte de rentrer chez elle à une heure aussi avancée de la soirée. Le ferrach-bachi, qui dirigeait cette manœuvre, se plaça avec ses gens en embuscade à la porte de la maison du marchand. À l’aube du jour, sa complice prit congé de la famille de son bienfaiteur, mais dès qu’elle parut dans la rue, la police l’arrêta. Conduite devant le ferrach-bachi, la jeune femme fut interrogée sur l’emploi de sa nuit dans une maison étrangère. Avec un air de confusion et de crainte bien joué, elle commença par dire la vérité, savoir qu’elle avait reçu l’hospitalité chez les dames de la famille ; mais peu à peu, et comme cédant aux menaces de la police, elle déclara qu’elle avait été séduite par le marchand, qu’on s’empressa d’arrêter aussi. Mis au cachot, il eut beau protester de son innocence et réclamer une enquête sérieuse, les portes de sa prison ne s’ouvraient pas, et comme sa réclusion portait un préjudice considérable à son commerce, il se décida enfin à payer une forte somme d’argent à l’employé du kawam, qui la versa dans le trésor de son maître, en prélevant un droit sur sa reconnaissance. Par de semblables manœuvres, en trois ou quatre ans le kawam a su garnir son écurie des plus beaux chevaux turcomans, trouver moyen de faire une ample collection de châles de Cachemire et de pierres précieuses, et d’épouser à Tourbet de Djam une des plus riches et des plus jolies femmes du pays. Encore, si l’on n’avait à lui reprocher que sa cupidité ! mais la cruauté impitoyable qu’il met à extorquer à ses victimes l’objet de sa convoitise est bien plus horrible. Sans ajouter foi à tout ce qu’on racontait sur les tortures qu’il infligeait aux malheureux tombés sous sa lourde main, je terminerai son esquisse par un fait de notoriété publique. Au moment de l’évacuation de Hérat par les troupes du chah, le premier ministre jugea nécessaire de transporter de force les juifs, domiciliés dans cette ville, sous prétexte qu’ils étaient sujets persans, à Méched, émigrés du Khorassan contre le gré du roi. Ne voulant pas souiller la ville sainte par l’admission dans son intérieur de tant d’infidèles, on leur assigna pour demeure un caravansérail ruiné, situé à l’est de Méched. Là, ils furent entassés avec leurs familles, dans une enceinte dix fois trop étroite pour les contenir impunément, et, en sus, on établit à la porte de cette prison un corps de garde de troupes régulières, en leur recommandant la plus grande sévérité à l’égard des détenus. Dans l’espoir de voir cesser bientôt ce traitement inhumain, les pauvres juifs se soumirent sans murmurer à cette injuste rigueur ; mais bientôt, l’accumulation de tant d’individus, peu accoutumés à la propreté, dans une construction ruinée et pleine d’immondices, engendra parmi eux des maladies contagieuses qui commencèrent à les décimer. Les Israélites prièrent le kawam de leur permettre d’avoir recours à la clémence du chah, et le vizir ne s’y opposa pas, mais il leur fit dire sous main que cette démarche n’aurait aucun résultat, s’ils ne lui payaient pas une somme de 8000 ducats. Privés de tout moyen de gagner de l’argent, et craignant d’avouer le peu qui leur en restait, les juifs déclarèrent qu’il leur était impossible de rien donner, et se contentèrent d’expédier leur requête à Téhéran. Le kawam n’insista pas, mais quelques semaines après il leur signifia, par ordre du premier ministre, que le chah ne daignait pas consentir à changer leur sort et en même temps il leur réitéra son conseil de payer. Les juifs gémirent, mais ne délièrent pas leur bourse, et chaque fois que les portes de leur prison s’ouvraient pour laisser passer le cadavre d’un des leurs, emporté par l’influence pestilentielle de leur habitation, le kawam se faisait un cruel plaisir de leur rappeler le lugubre chiffre de 8000 ducats, rançon de leur délivrance.

Le moutawalli-bachi ou le directeur du quartier saint était un tout autre homme. Vieillard, grand et sec, le dos voûté, sa figure présentait les traces de longues souffrances, mais son regard était doux et bienveillant. Originaire de Kazbine, il y était avant sa nomination à Méched, président d’un tribunal civil. Ce poste exige une connaissance solide de l’arabe et de la législation musulmane. Sincèrement convaincu de la vérité de sa religion, et pieux par suite de cette conviction, il considérait sa position actuelle comme la meilleure récompense de sa longue carrière, et était heureux d’être à la tête d’un établissement aussi hautement révéré par ses coreligionnaires. J’avais fait sa connaissance à Tiflis en 1850, lorsqu’il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg, et dès lors j’avais été frappé de son bon sens souvent traversé par d’absurdes croyances. Ainsi, tout en raisonnant avec infiniment de justesse et de tact sur beaucoup de sujets, il n’acceptait, pendant le premier temps de son séjour en Géorgie, aucune invitation à dîner sans obtenir préalablement la permission de se faire précéder par son cuisinier, pour être sûr de ne rien manger qui ne fût préparé par les mains d’un vrai croyant. Son horreur de la souillure chrétienne était si forte qu’il avait apporté de Perse une énorme provision de pain et de beurre qu’il dut naturellement jeter après quelques semaines de séjour en Russie. Sa position à Méched était assez délicate. Les immeubles et le mobilier du quartier saint constituent une propriété très-considérable, mais fort mal gérée et gaspillée par les nombreux administrateurs de cet établissement. Les legs pieux faits dans le courant des siècles en mémoire de l’iman, sont éparpillés sur toute la surface de l’empire persan ; une partie s’en trouve même Hérat, à Kaboul et aux Indes. Or, comme tous ces pays sont exposés souvent à des révolutions et à des changements politiques, peu à peu une grande partie des vakfs ou donations pieuses a été distraite de sa destination première. Le prédécesseur du moutavalli-bachi, frère aîné du premier ministre, fort de l’appui qu’il trouvait à Téhéran, a su arracher des mains des possesseurs illégaux, sujets du chah, une bonne partie des immeubles, dont ils s’étaient arbitrairement emparés ; mais ces confiscations légitimes soulevèrent des haines et des ressentiments profonds qui n’attendaient qu’une occasion favorable pour se manifester. Il s’agissait donc, avant tout, de se mettre en garde contre le retour de ces empiétements, en dressant un inventaire complet des propriétés de l’institution. Cette opération qui parait si simple et si facile en Europe est au contraire très-compliquée dans un pays où tout se fait par des mains vénales et faciles à corrompre. Néanmoins, le moutavalli-bachi arriva tant bien que mal à ses fins, et rendit à cette occasion, non-seulement un service signalé à l’administration qui lui est confiée, mais obtint aussi un résultat qui intéresse les sciences, car il fit dresser entre autres un catalogue détaillé de la riche collection de manuscrits arabes et persans conservés dans la mosquée de l’iman. Quoiqu’il soit le défenseur officiel des intérêts cléricaux à Méched, il trouve des oppositions ardentes, même parmi ceux qu’il a pour mission de protéger. Malgré sa science et ses fonctions antérieures, presque ecclésiastiques, le seul fait de sa nomination par le pouvoir séculier en fait une espèce d’intrus parmi les mollahs, et l’expose comme tel à la défiance de ses collègues affublés de turbans. Sa position envers le gouverneur général et son vizir est encore plus difficile. Leur pouvoir s’arrête à la balustrade qui circonscrit le Sehn ou enceinte du quartier saint, et ne peut s’exercer sur ceux qui parviennent à y pénétrer que par l’intermédiaire et le bon vouloir du moutavalli. Or, le réfugié est toujours plus enclin à payer les bons offices des administrateurs du Sehn que d’acheter la protection du pouvoir séculier, car le plus grand mal que le directeur du quartier saint puisse lui faire, se réduit à l’expulser de ce refugium, tandis que le pouvoir séculier peut lui ôter sa vie et ses biens. La bourse du moutavalli détourne donc souvent les deniers qui iraient se loger dans celle des employés de l’État, ce qui suffit pour alimenter entre eux un antagonisme constant et puissant.

Deux jours après mon arrivée à Méched, j’appris que le chah avait envoyé un khalat ou robe d’honneur à son oncle le gouverneur général du Khorassan, et que le 9 juillet était désigné, par le prince sultan Mourad-Mirza, pour recevoir des félicitations d’usage à l’occasion de cette marque de la bienveillance royale. Je profitai de cette circonstance pour faire la connaissance du prince et lui présenter mes compagnons de voyage. À l’heure convenue, on amena de beaux chevaux de l’écurie du prince pour nous transporter à la forteresse, où se trouvait le palais. Le fort de Méched a été réparé après la dernière insurrection et se trouve actuellement en état de résister longtemps à toute entreprise hostile d’une puissance ou d’une armée asiatique. La maison destinée à la résidence du gouverneur n’a rien de très-imposant ; ses chambres ne sont ni vastes ni richement ornées. La cour intérieure, plantée d’arbres fruitiers et de lilas, est assez spacieuse et produit une impression agréable. Le prince nous reçut revêtu de sa nouvelle robe d’honneur, mais du reste sans aucune pompe particulière. Comme tous les enfants d’Abbas-Mirza, il a des manières polies et prévenantes. Sans être bavard, il aime à causer, il parle bien sur toutes sortes de sujets, et quoique moins brillant dans la conversation que presque tous ses nombreux frères, il se distingue d’eux par une tournure d’esprit beaucoup plus sérieuse, qualité que je n’ai constatée parmi les membres de la famille royale que chez lui et le prince Behmen-Mirza. Moins bien doté que ses autres frères, il tient naturellement à conserver sa place ; mais ce qui fait son plus grand éloge, c’est que, malgré la pénurie comparative de ses moyens, il n’est pas trop avide d’argent et ne cherche pas à agrandir sa fortune privée en extorquant des cadeaux à ses administrés. Ayant eu l’occasion de le voir souvent pendant mon séjour à Méched, j’ai constaté chez lui une qualité rare chez les Persans en général, mais surtout peu commune parmi ses parents, c’est un désir sincère de s’instruire. Plus ou moins, tous les princes kadjars croient de leur devoir de témoigner une certaine curiosité à l’égard de ce qu’on appelle ici la science des Francs, ilmi frenghi, mais, chez la plupart d’entre eux, cela ne tient qu’au désir vaniteux de faire parade du peu qu’ils en savent eux-mêmes, tandis que j’ai cru remarquer chez lui, une certaine conscience du progrès européen, et par suite la conviction de pouvoir gagner quelque chose de réel, en s’assimilant les résultats obtenus par les infidèles. Ses rapports avec son vizir étaient loin d’être franchement amicaux ; le kawam, à ses yeux, n’était qu’une créature du premier ministre qu’on lui avait adjoint pour espionner ses faits et gestes et pour limiter son pouvoir. Cette politique soupçonneuse, toute étrange qu’elle puisse paraître en Europe, est une triste conséquence de la constitution des gouvernements asiatiques. En Asie, les contrastes se rencontrent sans se heurter, et les populations orientales, tout en supportant patiemment pendant des milliers d’années le régime despotique illimité, sont peut-être les plus turbulentes du monde, et dans tous les cas sont très-faciles à s’insurger et à se ranger sous la première bannière élevée contre le pouvoir existant. Cette mobilité qui caractérise les masses se manifeste avec plus de force encore chez les individus, et notamment les Persans sont disposés à s’enivrer du pouvoir et à chercher à l’agrandir, coûte que coûte. Humbles et patients dans les positions inférieures, ils se croient tout permis à un poste élevé, et la fin tragique de la carrière de tant de hauts dignitaires musulmans est presque toujours provoquée par les excès de leur ambition et par les passe-droits et les avanies qu’ils imposent à tout le monde, sans en excepter leurs propres souverains. Sans recourir à des exemples puisés dans les fastes d’un passé très-éloigné, je me contenterai de faire observer qu’en Perse, depuis 1834, deux premiers ministres ont été mis à mort et deux autres ont été dépouillés de leurs biens et envoyés en exil, principalement pour avoir voulu établir exclusivement en leur faveur le principe des monarchies constitutionnelles que le roi règne et ne gouverne pas.

Dès que l’on connut mes rapports amicaux avec les autorités, je ne manquai pas d’être visité par un grand nombre de curieux, qui, malgré les pompeux compliments qu’ils m’adressaient, venaient me voir évidemment avec les mêmes intentions que l’on a en parcourant le Jardin des plantes. Nul Européen ne doit garder là-dessus l’ombre d’un doute. Il a beau être chez lui tout ce qu’il veut, aux yeux des Orientaux, il est, et restera toujours, ce que les numismates caractérisent par le terme pittoresque de bestia incerta. De tous mes visiteurs habituels, je ne citerai que le mollah Abdourrhaman, professeur de l’école de Païnpah, conservateur des manuscrits à la bibliothèque de l’iman, et adjoint de l’astronome en-chef du Khorassan, poste occupé par son frère aîné. Je tenais à être en bonnes relations avec lui, et je ne manquai pas de gagner ses bonnes grâces en lui faisant servir, la première fois qu’il vint me voir, du thé et du café avec du sucre brut au lieu de sucre candi ; car, d’après la conviction des Persans, le sucre ne peut être purifié qu’étant mélangé préalablement avec du sang de cochon. C’était le premier astronome oriental un peu sérieux que je rencontrais. Il connaissait à fond les éléments d’Euclide et l’algèbre de Kheïami, avait étudié les traductions arabes des sections coniques d’Apollonius et du livre de la sphère de Théosius, et il s’était spécialement occupé de l’étude des nombreux commentaires orientaux de l’Almageste de Ptolémée. Il était aussi versé en astrologie, en métaphysique, avait une légère teinte d’alchimie ; bref il réunissait toutes les connaissances nécessaires pour former un astronome musulman parfait. La conversation de cet homme avait pour moi l’attrait de la nouveauté, et je voyais en lui un être impossible à rencontrer ailleurs qu’en Perse, car où trouver un autre savant dont l’éducation se fût ainsi brusquement interrompue au quinzième siècle, et qui eût encore tout le fanatisme des anciens antagonistes de Copernic ? Comme de raison, le mouvement de la terre et l’immobilité relative du soleil figuraient au nombre des premières questions débattues dans nos rencontres, et la difficulté qu’avait cette idée, si simple pour nous, de se loger dans une tête, bien organisée du reste, mais accoutumée, dès l’enfance, à concevoir l’univers différemment, me faisait comprendre l’hésitation de Copernic à publier sa découverte, et l’immense et longue incrédulité qu’avait rencontrée sa théorie en Europe. Jamais je n’oublierai l’impression produite sur mon docte mollah par l’exposition de la théorie de la gravitation universelle. Il avait l’esprit assez juste pour voir que cette simple et grandiose idée résolvait comme par magie toutes les difficultés inextricables de l’astronomie ancienne et détruisait la stabilité, et même l’existence des sept cieux, dont la réalité, à ses yeux, était constatée par la parole divine, promulguée dans le Koran. Ce passage subit de l’obscurité à la lumière l’avait ahuri et rendu presque ivre. Mais cela ne suffisait pas encore pour détruire ses préventions en faveur de l’immobilité de la terre. Peu habitué à se faire une idée claire des mouvements relatif et absolu, le repos et le déplacement des corps existant sur la surface de la terre, apparemment en dehors de tout autre mouvement, l’obsédaient comme un cauchemar, et ce ne fut qu’après maintes discussions sur ce sujet, et après lui avoir fait comprendre l’explication de Flamstead sur l’aberration astronomique, les expériences faites en Allemagne sur la chute des corps dans l’intérieur d’une tour ou d’un puits, les résultats des recherches de Poisson sur les déviations des projectiles de guerre, et enfin l’expérience décisive de M. Foucault, que je parvins à vaincre les scrupules de son entendement. Trois jours avant mon départ, il vint me supplier de lui donner, en persan, l’énoncé des lois de Képler, et peut-être les enseignera-t-il à ses élèves.

En Orient, le progrès est lent, mais il n’est pas impossible.

À Téhéran, j’avais fait la connaissance d’un des principaux chefs du Séistan, le sardar Aly-Khan, qui se proposait de retourner bientôt dans sa patrie, et nous nous étions donné rendez-vous à Méched, où il arriva deux ou trois semaines après moi. Il logeait dans le quartier saint, et en allant le voir, j’ai eu l’occasion de passer par le grand cimetière de la ville. Le nom seul de ce vaste champ de morts, Katlgàh « lieu de massacre » produit une impression lugubre, mais son aspect est bien autrement saisissant. Jamais je n’ai vu une aussi grande réunion de tombeaux. La place de chaque mort y est marquée par un long parallélépipède en pisé. Cette suite de monuments uniformes, d’un gris jaunâtre, s’étend à perte de vue ; le calme et le silence règnent dans cette triste enceinte où le bruit des rues populeuses qui l’entourent vient mourir comme par enchantement. Les seuls sons que l’on y entend sont le frôlement des robes des femmes entièrement voilées, glissant comme des ombres dans les étroits sentiers qui séparent les dernières demeures de leurs parents, et celui des voix sourdes des mollahs, assis par terre, et récitant les versets du Koran, pour le salut de l’âme des trépassés. Je me hâtai de traverser ce lieu « d’éternelle douleur, » et j’arrivai bientôt chez mon sardar du Séistan. Je le trouvai couché au milieu d’un petit salon ; il était entouré de nombreux domestiques, tous coiffés de turbans d’où s’échappaient de chaque côté de la tête d’abondantes boucles de cheveux. Le pauvre sardar était encore très-faible ; à Sebzevar, il avait été pris d’une attaque de cholérine, et c’était à peine s’il avait pu se traîner jusqu’à Méched, où on s’était empressé de le porter près du tombeau de l’iman Ali-Riza. La seule vue de ce sanctuaire avait suffi pour lui restituer une partie de ses forces, mais il aurait aussi bien fait de mourir à Méched, car trois mois après il fut assassiné dans son propre palais.

Ali-Khan était le second fils de Mir-Khan, chef de la tribu des Serbendis, transféré par Nadir-Chah de Chiraz dans le Séistan. Son frère aîné, Mohammed-Riza-Khan, mourut au commencement du règne de Mohammed-Chah, et transmit son pouvoir à son fils, Lutf-Aly-Khan, contrairement à l’usage du pays qui exigeait que lef= commandement passât à Aly-Khan. Le sardar se rendit à Téhéran où il tâcha d’intéresser à son sort le premier ministre du chah, Hadj-Mirza-Aghassi. Mais cet excentrique mollah ne rêvait en ce moment que réformes à introduire dans l’artillerie persane ; les querelles des petits chefs séistaniens lui étaient profondément indifférentes, et il se fit absolument rien en faveur d’Ali-Khan, qui se décida à aller chercher l’appui du chef de Kandahar, Kohendil-Khan, frère de Tombeau de Nadir-Chah. - Dessin de A. de Bar d’aμrès une photographie de l’album de M. de Khanikof. Dost-Mohammed de Kaboul. Pour mieux réussir auprès de ce prince, il fit taire ses scrupules religieux et sa haine profonde des sunnites, étouffa l’ambition et l’orgueil qui le dévoraient, et accepta, à sa cour, le poste modeste de djéloudar ou palefrenier. Trois ans lui suffirent pour gagner la confiance de Kohendil et pour lui inspirer le désir de faire la conquête du Séistan. Les troupes de Kandahar se mirent en marche et vinrent mettre le siége devant Sekouhé, village fortifié, servant de résidence à Lutf-Ali-Khan. Bloqués pendant plusieurs mois par une armée nombreuse, les Serbendis, qui s’étaient vaillamment défendus, furent obligés de se soumettre, et le sardar Aly-Khan obtint du chef de Kandahar le commandement de cette place, avec l’obligation de lui payer un léger tribut annuel. Son neveu, tombé au pouvoir des Afghans, lui fut livré, et, pour lui ôter toute chance de revenir au pouvoir, Aly-Khan lui fit crever les yeux. Malgré sa prédilection pour les chiites, le sardar n’osait pas trahir Kohendil-Khan, mais à sa mort il s’empressa de nouer des relations avec la cour de Téhéran, et proposa au chah de reconnaître sa suzeraineté, s’il consentait à l’aider à former un bataillon de troupes régulières. Le roi, maître de Hérat à cette époque, accueillit cette offre avec bienveillance, appela le sardar à Téhéran, et l’ayant comblé de cadeaux, mais surtout de promesses, le congédia, après lui avoir accordé la main de sa cousine, fille du prince Behram-Mirza. La pompe de la cour du chah, la vanité de sa femme, mais surtout sa folle conviction que rien désormais ne pouvait lui résister dans le Séistan, tournèrent la tête au pauvre sardar. Il commença par défendre aux anciens de sa tribu de s’asseoir en sa présence, comme c’était l’usage parmi ses compatriotes naïfs et peu courtisans ; il exigea qu’ils vinssent chaque jour assister à son lever, et froissa leur amour-propre par ses paroles hautaines et blessantes ; enfin il finit par s’aliéner tellement son entourage qu’une conspiration se trama impunément dans l’intérieur de son palais. Un matin, il fut attaqué, dans son propre harem, par ses serviteurs que dirigeait un de ses jeunes parents. Ils se ruèrent sur lui le poignard à la main. La princesse, sa femme, présente à cette scène, et amoureuse de son beau mari, s’élança courageusement entre lui et ses assassins, mais, grièvement blessée, elle fut rejetée baignée de sang sur le tapis. Aly-Khan chercha vainement à s’emparer d’un pistolet caché sous un traversin placé à côté de lui ; percé de plusieurs coups de poignard, il expira sans avoir eu le temps de se défendre ni de proférer une parole.

Je quittai le sardar après le coucher du soleil. La porte dorée de la mosquée d’Iman-Aly-Riza était déjà illuminée par de nombreuses lanternes en papier colorié qu’on allume chaque soir. Du haut de tous les minarets, les mouezzins récitaient l’azan sur un rhythme spécial qui n’est en usage que dans le Khorassan, et les rues étaient pleines de monde ; la foule se dirigeait vers le tombeau du saint. Le cimetière était complétement désert ; seulement une file de mulets, chargés de coffres peints en noir, suivait lentement la rue qui en fait le tour. C’était la caravane des morts ; elle allait déposer chez le gardien de l’établissement sa lugubre charge de cadavres de chiites zélés qui, par testament, se font transporter ici pour jouir, au jour de la résurrection, de la protection immédiate de l’iman.

L’origine des deux monuments principaux du quartier saint, savoir du tombeau du khalif Haroun-ar-Raschid et de l’iman Aly, fils de Moussa-Riza, date certainement de la mort de ces deux individus célèbres, et ce n’est pas le hasard qui plaça, après leur sépulture, si près l’un de l’autre, deux hommes qui se détestaient cordialement pendant leur vie. D’après la tradition chiite, l’iman avait prédit son empoisonnement par Mamonn, et avait engagé ses parents et ses disciples à l’enterrer face à face avec Haroun pour troubler, par sa présence, son sommeil éternel. La prédiction est certainement inventée, mais l’idée d’une vengeance d’outre-tombe, aussi originale, porte bien son cachet oriental. Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que la signification politique du quartier saint, comme refugium inviolable, est d’origine récente, car le voyageur arabe du huitième siècle de l’hégire, Ibnbatoutha, traduit en français par MM. Defrémery et Sanguinetti, n’en fait nulle mention, tout en donnant une courte description de la mosquée contenant ces deux tombeaux. Au contraire, nous savons, par le témoignage de cet auteur arabe, qu’à l’époque où il visita Méched, les sunnites et les chiites entraient sans distinction dans ce sanctuaire, les uns pour prier sur le tombeau du khalif, les autres pour saluer le sarcophage de l’iman et pour assener un coup de pied à celui de son auguste persécuteur. Il est probable que le droit de servir de refuge aux criminels a été accordé à cet établissement sous le règne de Chah-Roukh, fils de Tamerlan, dont la femme, Geuherchad-Agha, construisit à grands frais une belle mosquée à l’est de celle de l’iman. Le respect de cette noble dame monghole pour ce sanctuaire était telle que son fils, le prince Baisonquour-Mirza, gouverneur de Méched à cette époque, et l’un des plus habiles calligraphes de son temps, transcrivit de sa propre main, pour cet établissement, un énorme Koran et confectionna tous les modèles des inscriptions, reproduites en briques émaillées sur les murs de la mosquée érigée par sa mère. Mais le commencement de la véritable prospérité de cette fondation pieuse date du règne des Séfévides. Ces monarques, voulant rendre impossible la domination en Perse d’aucune des races voisines, et sunnites zélées, ravivèrent par une protection spéciale, accordée à la secte d’Aly, la haine séculaire qui divisait ces deux branches de l’islamisme, et qui s’était assoupie sous le joug des Monghols, peu enclins aux persécutions fanatiques. Maintenant c’est un État dans l’État. Le quartier saint a sa police et son administration. Ses revenus, d’après la croyance populaire, s’élèvent par jour à la valeur d’un morceau d’or grand comme une brique ordinaire. Cette évaluation est évidemment impossible, car cela ferait plus de quarante millions de francs par an, c’est-à-dire presque la moitié de la somme versée annuellement dans le trésor du chah. Le chiffre probable des revenus de la mosquée, tant en argent qu’en denrées, ne dépasse guère quatre-vingt mille tomans ou neuf cent soixante mille francs ; mais ses dépenses aussi sont très-considérables. Non-seulement l’administration est obligée d’entretenir à ses frais un énorme personnel d’employés et de serviteurs, mais encore elle dépense, chaque année, des sommes considérables pour les réparations des différentes dépendances de la mosquée, et nourrit, gratis, une véritable armée de pèlerins indigents, pour le dîner desquels on cuit chaque jour, dans la cuisine de l’iman, cent cinquante batmans de Méched de riz, à peu près sept cent cinquante kilos. Fraser et Conolly ont publié des détails curieux sur la mosquée de l’iman ; il serait donc superflu de revenir sur ce sujet, d’autant plus que les dessins, joints à cet article, en donnent une idée beaucoup plus exacte que toutes les descriptions. Si jamais la civilisation en Perse se développe au point de permettre à un architecte européen d’étudier tranquillement et en détail tous les édifices du quartier saint, cette étude sera d’un prix inestimable pour l’histoire de l’ornementation et de l’architecture en Orient. L’artiste trouvera ici, réunis dans un petit espace, des monuments de l’art arabe modifiés par des Monghols, munis de dates certaines, et des spécimens bien conservés de ces deux branches de l’architecture musulmane pour une période d’au moins cinq cents ans. J’ai donné dans un mémoire, présenté à la Société géographique de Paris, une description détaillée de la bibliothèque de l’iman, et je me bornerai à mentionner ici qu’elle possède en tout trois mille six cent cinquante-quatre volumes, dont mille quarante et un Korans, et parmi ces derniers, cinq seulement sont écrits en caractères coufiques, tandis que la bibliothèque impériale de Paris en possède cent quarante.

Les vastes cours du quartier saint sont remplies du matin au soir par une foule nombreuse, au milieu de laquelle les criminels et les malfaiteurs se promènent tranquillement à côté des gens pieux qui visitent cet établissement dans un but religieux. Près des portes d’entrée, on voit un étalage de ces mille petits riens qu’on fabrique dans tous les grands centres de pèlerinage chrétiens, musulmans, hindous et bouddhistes. Ici, ce sont des plaques hexagonales en argile de Méched, qu’au moment du namaz les chiites placent par terre, devant eux, dans la direction de la Mecque, et sur lesquels ils appliquent leur front pendant les saluts prescrits par la loi. On y vend aussi des talismans, des rouleaux de papier collés sur du calicot, avec des invocations pieuses adressées à l’iman, des bagues en argent, ornées de turquoises, des mouchoirs brodés de soie, des petites coupes en bronze et en ardoises de Méched, etc. À côté de ces industries communes à toutes les religions, le pèlerinage au tombeau de l’iman engendre et fait prospérer une quantité d’emplois qu’on ne rencontre qu’ici. Tels sont les nombreux écrivains de placets qu’on adresse à l’iman. Ces suppliques sont pieusement déposées sur le tombeau du saint, et deux ou trois jours après on y trouve une réponse écrite et légalisée par l’apposition d’un énorme cachet. D’autres fonctionnaires délivrent des certificats de pèlerinage, des contrats de mariage de six mois à deux jours de durée pour les pèlerins veufs et célibataires, et toutes sortes d’actes légaux à l’usage des étrangers. Le quartier saint a aussi ses cicerone qui, pour une paye modique, conduisent les pèlerins dans toutes, les parties de l’établissement et récitent pour eux à haute voix, le ziaret-namèh, prière d’usage, prononcée devant le sarcophage de l’iman. Chaque jour, il y a plusieurs prêches dans les cours des mosquées. Les vaïzes, ou prédicateurs, exposent l’histoire de l’iman et de sa famillee, versent des larmes officielles et périodiques sur les souffrances du fondateur du rite chiite, et sont généralement interrompus par les sanglots et les cris de douleur très-sincères de leurs nombreux auditeurs, qui récompensent parfois généreusement ces professeurs de fanatisme. Chaque soir, le quartier saint, ouvert aux hommes comme aux femmes, sert de rendez-vous commode aux amants et d’endroit propre à déjouer toutes les ruses de la jalousie orientale.

Une large rue conduit du quartier saint à la porte occidentale de la ville, et forme une espèce de quai du canal qui la traverse dans toute sa longueur, et dont l’eau sert à arroser les jardins de Méched. La partie haute de cet aqueduc est ombragée d’arbres, parmi lesquels il y a un antique tchinar, remarquable par sa forme majestueuse et parce qu’il se trouve en face de l’emplacement du tombeau de Nadir-Chah, transformé maintenant en école. On sait que le conquérant de l’Inde s’était fait construire, de son vivant, un beau mausolée en marbre blanc érigé au-dessus d’un caveau qui devait recevoir ses dépouilles mortelles. Assassiné à Kabouchan, son cadavre a été pieusement transporté par son fils à l’endroit qu’il avait désigné pour sa demeure dernière ; mais il y resta peu de temps. L’eunuque Agah-Mouhammed-Khan, fils de Fetkh-Aly-Khan Kadjar, exécuté à Méched par ordre de Nadir-Chah, avait ordonné, pour venger la mort de son père, de détruire de fond en comble le mausolée, de déterrer les ossements de son célèbre prédécesseur sur le trône de Perse et de les placer sous le seuil de la porte d’entrée de son palais à Téhéran, pour avoir le cruel plaisir de les fouler chaque jour à ses pieds.

Une rue en tout semblable à celle que je viens de mentionner, se dirige du quartier saint vers la porte orientale, appelée porte de Hérat. À deux ou trois cents pas de là, on voit s’élever un monument de l’époque des Séfévides, le Moussallah de Méched. Cette construction, comme l’indique son nom arabe, est consacrée à la prière ; elle abrite le prédicateur qui s’adresse deux fois par an, le jour du Beiram qui termine le mois de Ramazan, et le Eidi-fitre, fête des Sacrifices, à une foule immense de fidèles, stationnant dans l’enceinte ouverte, disposée devant cette espèce d’arc de triomphe, et entourée d’un mur en pisé. Le dessin de la page 280 rend exactement la coupe gracieuse de la porte cintrée de ce monument, et la forme des arabesques qui bordent cet arc, mais il ne peut rendre l’effet de l’admirable mariage des couleurs, des briques émaillées qui ont servi à l’exécution de cette immense mosaïque. L’architecte a bien senti que toute teinte criarde, tout ornement-colifichet serait déplacé dans un édifice destiné à l’acte le plus solennel du culte musulman ; aussi n’a-t-il employé que le rouge indien, l’outremer, le vert foncé, le noir et les mille nuances des ocres jaunes et des terres d’ombre, relevées çà et là par de légères dorures, et cette charmante série d’arabesques mériterait l’honneur d’une reproduction lithochromique.

Vers le nord-est, à sept kilomètres de la ville, se trouve la mosquée de Khodja-Rebi, instituteur de l’iman Aly-Riza (voy. p. 284). Cet édifice a été construit sur le plan de la mosquée de Kadamghàh, dont tous les ornements ont été servilement imités par l’architecte ; seulement le jardin qui entoure ce temple est beaucoup plus moderne. Pendant une insurrection qui a eu lieu à Méched, vers la fin du règne de Mohammed-Ghah, les troupes campées dans l’enceinte de Khodja-Rebi ont eu la barbarie d’abattre les arbres séculaires qui y étaient plantés, et le jardin actuel ne compte qu’une dizaine d’années d’existence, Derrière cette mosquée, souvent exposée aux invasions des Turcomans, commence la steppe inculte qui s’étend dans toutes les directions autour de Méched, et il faut la traverser sur un espace de vingt à vingt-cinq kilomètres ver le nord-ouest pour arriver aux ruines de Tous, ancienne capitale du Khorassan. De tous les monuments publics qui ornaient jadis cette ville célèbre, il ne reste debout qu’une tour qui en défendait l’entrée du côté du sud et une grande mosquée cathédrale placée au centre de Tous, et dont la vaste coupole commence à se fendiller et menace ruine. Même le tombeau du poëte Firdousi, l’Homère de la Perse, n’est plus connu que par tradition, car maintenant rien ne marque l’emplacement de sa sépulture. À l’endroit où était la petite chapelle, érigée en sa mémoire et visitée encore par Fraser, j’ai trouvé un champ ensemencé de blé, mais l’indifférence de ses concitoyens à l’égard de ses cendres n’empêchera pas que ses œuvres immortelles ne durent aussi longtemps que la belle langue qu’il a su mettre au service de son génie, et les quarante mille vers harmonieux et pleins d’énergie qu’il a légués à sa patrie, entretiendront parmi les Persans le glorieux souvenir de l’époque héroïque de leur passé.

La mémoire du grand khalif Haroun-ar-Raschid est aussi attachée aux ruines de Tous. Cet illustre souverain, après avoir rempli le monde de sa renommée, après avoir vidé la coupe des jouissances et des grandeurs orientales, est venu mourir dans les solitudes du Khorassan, presque seul, et en proie à de funestes appréhensions. Sentant l’approche de la mort, l’orgueilleux khalif ne voulut pas rendre son entourage témoin d’une faiblesse tout humaine ; il se fit hisser sur un chameau richement caparaçonné qui l’emporta dans le désert ; là, il mit pied à terre, et au son monotone des grelots attachés au cou de sa monture, récita lui-même sa prière funéraire ; puis, se prosternant dans la direction de la Mecque, la face contre le sol calciné par les rayons ardents d’un soleil resplendissant, il rendit son âme altière à Dieu, terminant ainsi, dans un héroïque mystère, sa carrière glorieuse, riche en faits éclatants et en crimes atroces, empreints d’une énergie sauvage et grandiose.

N. de Khanikof.



  1. Suite et fin. — Voy. page 269.
  2. Nésaya dans Strabon, en zend Niçaya ; c’est dans la géographie de Vendidad, livre attribué à Zoroastre, le cinquième des lieux donnés aux hommes par Ahura-Masda, l’Être suprême. Au nom de Niçaya le texte du Vendidad ajoute même cette remarque qualificative « entre Mouru et Bakhdi. » On sait que les Grecs voulurent rattacher à cette localité l’origine et les mythes de leur Bacchus. (Voy. Eug. Burnouf, Commentaire sur le Yaçna.)
  3. L’expression persane : kem drough migouied qui signifie : il dit peut de mensonges, est souvent employée pour louer quelqu’un.