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Mélange d’histoire (Renan)/Examen de quelques faits relatifs à l’impératrice Faustine

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Calmann-Lévy (p. 169-195).

EXAMEN DE QUELQUES FAITS
Relatifs à

L’IMPÉRATRICE FAUSTINE

Femme de Marc-Aurèle

Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies, le 14 août 1867.

Pour prouver que l’empereur Marc-Aurèle poussa quelquefois la bonté jusqu’à la faiblesse, on a coutume d’alléguer l’indulgence excessive dont il aurait fait preuve envers une épouse tout à fait indigne de lui. L’histoire semble avoir prononcé une sentence définitive sur le compte de Faustine. Il est reçu que, joignant l’ambition d’une Agrippine aux débauches d’une Messaline, non contente de déshonorer son mari, elle le trahit, noua des intelligences avec ses ennemis, négocia de sa mort éventuelle, remplit Rome et les provinces du scandale de ses mauvaises mœurs, empoisonna peut-être son gendre Vérus. La noble attitude de Marc-Aurèle, jetant au feu les lettres « qui auraient pu le forcer de haïr malgré lui[1] », a été généralement interprétée comme un effet de la résolution qu’il avait prise de ne rien voir, pour ne point sortir de son inaltérable douceur. Il y a quelques années, m’occupant de Marc-Aurèle, j’adoptai cette opinion à la suite de l’unanimité des critiques[2]. Quelques jours après, une conversation que j’eus ici même avec l’homme de notre temps qui connaît le mieux l’histoire de l’empire romain, M. Léon Renier, me fit douter si la mauvaise réputation de Faustine n’est pas du nombre de ces injustices qui forment trop souvent le fond de ce que nous croyons savoir du passé.

« Prenez garde, me dit notre savant confrère, à l’insuffisance des historiens de l’époque des Antonins. Accordons (ce qui n’est pas) que tous les auteurs grecs et latins qui ont parlé de Faustine soient d’accord pour la flétrir ; vous savez par quelle étrange destinée le meilleur siècle de l’histoire ne nous est connu que par de très-médiocres récits. À partir du moment où Tacite et Suétone nous manquent, nous n’avons plus que Dion Cassius, misérablement tronqué par Xiphilin, et ces pauvres historiens de l’Histoire Auguste, si mal informés, si crédules, écrivant souvent à une distance de plus d’un siècle des événements, recueillant des anecdotes comme des vérités. Les monuments, les inscriptions, les écrits qui n’ont pas la prétention d’être historiques, sont de bien meilleures sources pour les temps dont il s’agit. Or les témoignages de ce genre sont favorables à Faustine. Marc-Aurèle, en une pareille question, a bien le droit d’être écouté. Sa correspondance avec Fronton, le beau passage des Pensées où il parle de son épouse, valent l’autorité de tous les écrivains de l’Histoire Auguste ensemble. Pour moi, je suis porté à croire qu’il y a là une de ces calomnies mises en circulation par la malveillance de quelques-uns, accueillies avidement par la légèreté de tous. » Discutant alors le fait de la complicité de Faustine dans la révolte d’Avidius Cassius, notre savant confrère me montra par de lumineux rapprochements combien, depuis Tillemont jusqu’à Borghesi et M. Noël des Vergers, la critique a été injuste pour Faustine, en repoussant d’importantes pièces justificatives, dont les dernières découvertes de l’épigraphie prouvent l’authenticité. En attendant le jour où M. Léon Renier traitera le sujet avec l’autorité qui n’appartient qu’à lui, on a voulu réunir ici quelques-unes des considérations qui commandent au moins d’apporter beaucoup de réserve dans un procès historique où les témoins à charge ont été admis d’emblée comme croyables, et où les témoins à décharge ont été mal écoutés ou repoussés sur d’injustes préventions.



I.


Nous n’avons pas d’histoire contemporaine de Marc-Aurèle. Marius Maximus et Dion Cassius, les plus anciens historiens qui ont traité de son règne, lui sont postérieurs d’une génération. L’ouvrage de Marius Maximus est perdu, et on ne peut assez le regretter[3]. Marius Maximus devait avoir vu de près les ministres et les lieutenants de Marc-Aurèle. Il était très-défavorable à Faustine[4]. Il croyait à sa complicité dans la révolte d’Avidius Cassius. Malgré les critiques que les anciens ont adressées à l’histoire de Marius Maximus[5], c’est là une autorité sérieuse. Nous entrevoyons déjà clairement que Faustine eut dans l’entourage immédiat de son mari d’ardents ennemis.

Dion Cassius écrivit dans des conditions analogues à celles de Marius Maximus. Il avait connu des familiers de Marc-Aurèle[6], et il a pour cet empereur une admiration sans bornes[7]. Il lui reproche seulement d’avoir eu trop d’indulgence pour les fautes (ἁμαρτήματα) d’autrui, surtout de sa femme[8] et de n’avoir jamais su ni rechercher ni punir ce qui se faisait de mal autour de lui. Il affirme qu’Avidius Cassius se révolta, « trompé par Faustine »[9]. À l’en croire, Faustine, persuadée que Marc-Aurèle était près de mourir, voyant d’ailleurs Commode très-jeune et peu doué du côté de l’intelligence, voulut s’assurer l’avenir. Par un message secret, elle aurait invité Avidius Cassius à se faire proclamer, dès qu’il apprendrait la mort de l’empereur. En cas de succès, elle lui promettait de l’épouser. Dion Cassius admet volontiers que Faustine se tua, avant d’entrer en Syrie, pour éviter le jour qui allait se faire sur son intrigue[10]. Comme nous n’avons pas le texte complet de Dion, nous ne pouvons dire s’il insistait sur les autres crimes que l’histoire reproche à Faustine. Cela n’est pas probable cependant ; énumérant, en effet, les malheurs immérités qui frappèrent Marc-Aurèle, il parle de son fils, non de sa femme[11]. Quoi qu’il en soit, il est clair que Dion Cassius appartenait comme Marius Maximus au parti qui, par une sorte de piété pour la mémoire de Marc-Aurèle, jugeait Faustine avec beaucoup de sévérité.

Les historiens de l’Histoire Auguste, environ soixante-dix ans plus tard, présentent les choses d’une manière qui donne bien à réfléchir. Jules Capitolin, le biographe de Marc-Aurèle, raconte les faits les plus graves contre Faustine[12]. Ses débauches, à Rome, à Gaëte, furent ignobles et publiques. Commode n’était pas le fils de Marc-Aurèle ; il aurait eu pour père un gladiateur. Plusieurs fois, on osa conseiller à Marc-Aurèle de répudier son épouse. « Il faudrait rendre la dot, » aurait-il répondu ; la dot, c’était l’empire. Faustine, toujours selon les bruits rapportés par Capitolin, fut complice d’Avidius Cassius. Après avoir eu des relations coupables avec son gendre Lucius Vérus, elle l’aurait empoisonné. Sur la scène, un comédien eut l’audace d’indiquer par un jeu de mots compris de tout le peuple le nom d’un de ses amants. L’avancement qu’obtinrent ses favoris, notamment Tertullus, fut un scandale. Mais une particularité importante que l’on n’a pas assez remarquée, c’est que Capitolin ne rapporte aucune de ses allégations sans y joindre un signe de doute : Aiunt quidam, quod veri simile videtur, multi ferunt, fertur, ut quidam dicunt, fuit sermo, etc. Une des versions relatives au gladiateur, père supposé de Commode, est si absurde, qu’il la traite de conte populaire : Talem fabellam vulgari sermone contexunt. Les prétendues relations criminelles de Faustine avec Vérus sont aussi rangées par Capitolin au nombre des fables. Cette réserve serait-elle un effet du culte qu’il a voué à la mémoire de Marc-Aurèle ? Nullement ; car il prend soin de nous dire que, dans sa pensée, une vie si sainte, si parfaitement innocente, ne pouvait être flétrie par aucun fâcheux voisinage, même par celui d’une « épouse infâme ». Ces marques d’hésitation viennent de ce que les historiens de l’Histoire Auguste avaient assez de renseignements pour voir que les allégations contraires à l’honneur de Faustine venaient d’une opinion hostile et n’étaient pas exemptes d’esprit de parti.

En effet, un autre écrivain de l’Histoire Auguste, Vulcatius Gallicanus, le biographe d’Avidius Cassius, accuse formellement Marius Maximus d’avoir cherché à diffamer Faustine (infamari eam cupiens), et absout cette dernière du plus grave des soupçons qui pesaient sur sa mémoire, la complicité avec Avidius Cassius[13]. Il fait mieux : il rapporte des lettres qui, si elles sont authentiques, la disculpent d’un si grave reproche. Nous reviendions bientôt sur ce point ; pour le moment, il suffit de remarquer que, vers l’an 300, l’opinion relative à Faustine n’était pas arrêtée, que les accusations concordantes des Marius Maximus et des Dion Cassius excitaient de la défiance, et que sur plusieurs points on les trouvait en contradiction avec des documents alors existants.

Les abréviateurs du IVe siècle firent ce que font d’ordinaire les auteurs d’abrégés et de livres élémentaires. Ils supprimèrent tous les signes d’atténuation, éteignirent les nuances, affirmèrent hardiment. Aurélius Victor, par exemple, n’a pas un doute[14]. Faustine fut un prodige d’impudeur, une tache dans la vie de Marc-Aurèle. Cette assertion sera désormais indéfiniment répétée. Julien ne fit que se conformer à l’opinion commune, en adressant à la mémoire du saint empereur deux reproches : le premier, de n’avoir pas déshérité Commode ; le second d’avoir trop pleuré une femme qui ne méritait pas de larmes[15]. Ainsi fut dicté à la postérité le jugement concernant Faustine. De graves historiens, écrivant cinquante ans après sa mort, lui furent hostiles. Des historiens médiocres, mais de bonne foi, écrivant cent vingt ou cent trente ans après sa mort, racontèrent les mauvais bruits qui couraient sur son compte, tantôt en inclinant à les accepter, tantôt en les réfutant, toujours en exprimant leurs doutes. Puis vinrent les écrivains de seconde et de troisième main, qui tranchèrent la question dans le sens le plus défavorable, et fixèrent, comme il arrive presque toujours, l’opinion dominante. Voyons si nous possédons, en dehors des textes historiques, quelque moyen pour contrôler un tel jugement.

Le témoignage des monuments figurés sera sûrement tenu pour suspect. Ce témoignage est des plus favorables à Faustine. Elle y paraît toute occupée d’institutions de bienfaisance, et surtout de ces collèges de « jeunes Faustiniennes », destinés à élever et à doter des demoiselles pauvres, dont les premiers exemples remontaient à sa mère[16]. Un élégant bas-relief de la villa Albani représente Faustine entourée de jeunes filles et versant du blé dans le pli de leur vêtement. Dans un autre bas-relief, elle assiste à un discours de son mari ; elle se tient derrière l’empereur sous les traits de l’Abondance, et elle écoute. Enfin, une belle sculpture qui se voit à Rome, au Musée du Capitole, représente son apothéose. Pendant que Faustine est enlevée au ciel, l’excellent empereur la suit de terre avec un regard plein d’amour[17]. Les médailles sont à l’avenant ; elles nous présentent l’impératrice tantôt sous les traits de la Pudicitia, tantôt sous les traits de Vénus[18]. Ce sont là, dira-t-on, des adulations officielles, de pieux mensonges, ou tout au plus des témoignages du génie bienfaisant de l’empereur. J’ai peine à le croire pour les médailles. Si des bruits tels que ceux qui sont rapportés par Capitolin avaient été répandus du vivant de Marc-Aurèle, il est impossible qu’on eût pris des types qui prêtaient à de si sanglantes épigrammes. Le type de la Pudicitia n’avait pas été employé depuis Sabine. Au moins, quand il s’agit de monuments d’une foi récusable, si nous écartons les interprétations d’une confiance optimiste, prenons garde, d’un autre côté, aux soupçons d’une malignité prévenue. « En présence des portraits de Faustine, écrivait notre spirituel et regretté Ampère, nous comprenons la passion de Marc-Aurèle, car cette femme a bien la plus charmante figure qu’on puisse voir ; mais, comme l’amour ne nous aveugle pas, nous lui trouvons aussi l’air d’une franche coquette, et nous nous expliquons très-bien sa mauvaise renommée auprès du public contemporain et dans l’histoire, l’un et l’autre mieux informés que Marc-Aurèle. Ses bustes ont toujours l’air de vouloir entrer en conversation avec le premier venu, et il y a sous le péristyle du casin Albani une statue assise de la charmante impératrice qui, la tête un peu penchée, semble écouter une déclaration. » Cherchons de plus solides indices. C’est Marc-Aurèle lui-même qui va nous les fournir.

Le contraste entre la Faustine des historiens et la Faustine qui résulte des écrits de Marc-Aurèle est un des problèmes historiques les plus singuliers. Une chose incontestable, c’est que Marc-Aurèle eut toujours pour sa femme l’affection la plus tendre, et qu’il s’en crut toujours aimé. Il n’est pas de tableau plus touchant que celui que nous offre à cet égard la correspondance de Fronton et de son auguste élève. Oui, le bonheur habita vraiment cette villa de Lorium, cette belle retraite de Lanuvium, où Marc-Aurèle passa ses meilleures années avec Faustine et les nombreux enfants[19] qu’elle lui donna. « J’ai vu ta petite couvée[20], lui écrit Fronton, et rien ne m’a jamais fait tant de plaisir. Ils te ressemblent à un tel degré, qu’on ne vit jamais au monde pareille ressemblance. Je te voyais doublé, pour ainsi dire ; à droite, à gauche, c’était toi que je croyais voir. Ils ont, grâce aux dieux, la couleur de la santé, et une bonne façon de crier. L’un d’eux tenait un morceau de pain bien blanc, comme un enfant royal ; l’autre, un morceau de pain de ménage, en vrai fils de philosophe. Leur petite voix m’a paru si douce, si gentille, que j’ai cru reconnaître dans leur babil le son clair et charmant de ta parole[21]. » Dira-t-on que la dissimulation, l’intention de prévenir de mauvais bruits a pu se glisser dans cette correspondance, dont le défaut est quelquefois de manquer de naturel ? Soutiendra-t-on qu’un rhéteur, habitué à présenter les choses telles qu’elles doivent être pour le besoin de la phrase, a pu faire violence aux faits pour les ramener à ce qu’exigeaient les nécessités d’une jolie lettre ? Mais voici un texte où l’on ne peut admettre aucune arrière-pensée, un texte d’une sincérité absolue et qui dans la question présente me paraît d’un poids décisif.

Il est tiré de ce livre admirable, le plus vrai, le plus simple, le plus honnête des livres, que le bon empereur nous a laissé comme un miroir fidèle de sa vie intérieure. Dans une de ses fastidieuses campagnes contre les Quades et les Marcomans, une nuit qu’il était campé sur les bords du Gran, au milieu des plaines monotones de la Hongrie, Marc-Aurèle se mit à revenir sur sa vie passée, à dresser le compte, en quelque sorte, de ce qu’il devait à chacun des êtres bons qui l’avaient entouré. Toutes les images de sa pieuse jeunesse remontent alors en son souvenir. Il voit défiler, comme en une vision sainte, son aïeul Vérus, dont on admirait le caractère plein de mansuétude ; son père, dont on prisait tant la modestie ; sa mère, qui lui apprit à s’abstenir, non-seulement de faire le mal, mais d’en concevoir la pensée ; Diogénète, qui lui inspira le goût de la philosophie ; Junius Rusticus, qui lui prêta le volume d’Epictète ; Apollonius de Chalcis, qui alliait l’extrême fermeté à la parfaite douceur ; Sextus de Chéronée, si grave et si bon ; Alexandre le grammairien, qui reprenait avec une politesse si raffinée ; Fronton, qui lui enseigna ce qu’il y a dans le cœur d’un tyran d’envie, de duplicité, d’hypocrisie ; son frère Sévérus, qui lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Caton, Brutus, qui lui donna l’idée d’un État libre, où la règle est l’égalité naturelle des citoyens et l’égalité de leurs droits, d’une royauté qui place avant tout le respect et la liberté des citoyens ; et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin le Pieux, son père d’adoption, qui lui offrit le modèle de l’homme et du souverain accomplis. « Je remercie les dieux, dit-il, de m’avoir donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres, et, dans mon entourage, dans mes proches, dans mes amis, des gens presque tous remplis de bonté. Si j’ai vécu sous la loi d’un prince et d’un père qui devait dégager mon âme de toute fumée d’orgueil ; s’il m’a été donné de rencontrer un frère dont l’attachement devait faire la joie de mon cœur ; si j’ai eu en partage une femme comme la mienne, si complaisante, si affectueuse, si simple[22] ; si j’ai trouvé tant de gens capables pour l’éducation de mes enfants : oui, tant de bonheur ne peut être que l’effet de l’assistance des dieux et d’une heureuse fortune. »

Ainsi, voilà cette Faustine, qu’on voudrait nous donner comme le fléau et la honte de la vie de Marc-Aurèle, associée par cet homme si religieux, dans son entretien le plus intime avec la Divinité, aux personnes les plus nobles qu’il a connues. Mettons qu’il lui eût pardonné comme il fit à tant d’autres ; mais qu’est-ce qui le forçait d’évoquer son image à ce moment sacré ? Ne devait-il pas craindre, lui si pur, si innocent, de commettre un sacrilège en plaçant la mémoire d’une épouse souillée à côté du souvenir de sa mère, de sa sœur ? Et notons que ce beau passage a été écrit dans les derniers temps de la vie de Marc-Aurèle, probablement après la mort de Faustine[23]. Capitolin a posé la question avec beaucoup de force : si les désordres de Faustine furent réels, de deux choses l’une, ou son mari les ignora, ou il les dissimula : Vel nesciit vel dissimulavit[24]. Impossible d’admettre la seconde hypothèse. On ne dissimule pas avec la Divinité. Les Pensées de Marc-Aurèle ne furent pas destinées au public ; l’auteur les écrivait pour lui-même : Τὰ εἰς ἑαυτόν est le seul titre qu’elles portent. Peut-on admettre, d’un autre côté, que l’empereur ignorât des faits que l’on suppose d’une telle notoriété ? Remarquons d’abord que la version malveillante pour Faustine implique le contraire (se rappeler la scène du théâtre et le prétendu mot sur la dot). Comment concevoir que Marc-Aurèle, entouré d’amis, de sages, peu sympathiques à Faustine, n’eût pas été averti ? Comment, après sa mort, ne lui eût-on pas ouvert les yeux ? Antonin le Pieux, lui, n’ignora rien ; il connut la conduite de la première Faustine, et, selon la belle expression de son biographe, cum animi dolore compressit[25]. Chez Marc-Aurèle, pas une trace de ce refoulement douloureux. Faustine resta toujours « sa très-bonne et très-fidèle épouse ». À sa mort, il manifesta une douleur profonde ; il écrivit au sénat pour demander la grâce des complices d’Avidius comme l’unique consolation qui, dans un tel malheur, put le rattacher à la vie[26]. Le sénat décerna à l’impératrice défunte des honneurs inusités. Un autel lui fut élevé, sur lequel tous les nouveaux mariés de Rome venaient offrir un sacrifice. Au théâtre, dès que l’empereur paraissait, on roulait dans la loge impériale, à la place où l’impératrice avait coutume de se mettre, une statue d’or de Faustine assise dans un fauteuil, pour que les yeux de l’empereur fussent consolés par la seule image qui avait adouci l’austérité de sa vie ; les plus nobles dames de Rome venaient se placer à côté de l’effigie de leur souveraine et en quelque sorte lui renouveler leur cour. L’empereur félicita et remercia le sénat de ces décrets. Or le sénat, sous Marc-Aurèle, avait retrouvé toute sa dignité et toute son indépendance. Rappelons-nous, d’ailleurs, que ces témoignages d’affection venaient de l’homme que Adrien regardait comme si incapable de mentir, qu’il changea son nom de Verus en celui de Verissimus. Un des traits du caractère de Marc-Aurèle, dira-t-on, était une indulgence extrême, une façon de vivre dans le convenu, un parti pris de considérer les choses par le bon côté, de louer en chacun ce qu’il avait de louable et de faire abstraction de ses défauts[27] ; mais ceux-mêmes de ses historiens qui ont le plus insisté sur ce trait de son caractère ajoutent sur-le-champ que jamais il n’alla jusqu’à la dissimulation[28]. Il fut très-franc en ce qui concerne Lucius Vérus. Car, s’il eut pour cet indigne collègue, durant sa vie, des égards on peut le dire exagérés[29], il ne dissimula pas après sa mort les embarras qu’il lui avait causés[30]. Dans sa belle prière aux Dieux sur les bords du Gran, lui si reconnaissant, si fidèle à la religion des souvenirs, il ne parle pas d’Adrien, auquel pourtant il devait tout, sans doute parce que le caractère privé de cet empereur lui avait laissé de mauvaises impressions. Quoiqu’il remercie les dieux de lui avoir donné « des enfants qui n’ont ni l’esprit trop lourd ni le corps contrefait », on sent à plusieurs endroits de ses Pensées les inquiétudes qu’il avait à propos de Commode[31]. Dion prétend que Marc-Aurèle, à son lit de mort, fut persuadé qu’il mourait par la scélératesse de son fils, et que néanmoins il le recommanda aux soldats[32]. Quand ce crime de Commode serait prouvé (et il ne l’est nullement)[33], on ne saurait rien conclure de là contre la sincérité du père. Septime Sévère, qui certes n’avait pas la bonté de Marc-Aurèle, et qui blâmait hautement cet empereur de n’avoir pas délivré le monde de Commode, désigna pour sa succession Caracalla, presque le lendemain du jour où celui-ci venait d’attenter à sa vie[34]. Une marque d’estime de Marc-Aurèle garde donc tout son prix ; que dire d’une confidence faite dans le plus secret abandon de son cœur ?



II.


Prenons maintenant les unes après les autres les accusations portées par les historiens contre Faustine, et discutons-en la vraisemblance. La plus grave de ces accusations est évidemment sa complicité supposée avec Avidius Cassius. Nous n’hésitons pas à le dire : c’est là une calomnie. Supposons que les larmes de Marc-Aurèle, le deuil du sénat et du peuple, ces honneurs divins, ces temples, ces marques exceptionnelles de piété pour la mémoire d’une épouse, soient des fictions comme l’histoire de l’empire romain en offre trop d’exemples ; supposons que la flatterie se fût crue bien inspirée en ravivant chez l’empereur à tout propos un souvenir qui devait lui être odieux (la flatterie est d’ordinaire plus clairvoyante) ; au moins faut-il que la complicité de Faustine avec le rival de son mari ne soit pas formellement contredite par les documents. Rappelons que, selon l’hypothèse que nous combattons, c’est Faustine qui, voyant l’état de santé de son mari, inspire à Avidius son fatal projet, et essaye de le séduire par l’espérance de sa main. On oublie d’abord qu’Avidius était marié, qu’il avait des fils, que sa femme, ses fils, son gendre se compromirent avec lui[35] ; mais n’importe. Que devient l’hypothèse de la complicité, s’il est prouvé qu’Avidius eut toujours des projets de révolte et ne fit, en se laissant proclamer empereur à Antioche, que exécuter un plan depuis longtemps mûri ? Or c’est ce qu’établissent jusqu’à l’évidence des pièces fournies par Vulcatius Gallicanus, dont l’authenticité n’a jamais été contestée[36]. Lucius Vérus, longtemps avant la révolte, signalait à son collègue le danger qui résultait pour l’empire de l’ambition et de la popularité de cet homme énergique, ambition qui s’était manifestée dès le temps d’Antonin le Pieux. « Il se rit de nos lettres, dit Vérus ; il t’appelle une bonne femme (philosopham aniculam), et moi, il m’appelle un farceur (luxuriosum morionem). » Marc-Aurèle lui répondit en lui citant le mot de son bisaïeul : « Jamais on ne tue son successeur[37]. » — « Périssent les enfants de Marc-Aurèle, ajoutait-il, si Cassius mérite plus qu’eux d’être aimé, si plus qu’eux il doit servir la république ! » Avidius lui-même, dans une lettre qui nous a été conservée, tout en témoignant de son estime pour Marc-Aurèle, manifeste l’intention évidente de le rendre à une condition où il puisse s’occuper tout entier de la philosophie[38] : « Certainement, dit-il, Marc est un excellent homme ; mais, pour le plaisir de s’entendre appeler clément, il souffre des gens dont il n’approuve nullement la conduite. Il passe son temps à philosopher, à disserter sur les éléments, sur l’âme, sur l’honnête et le juste, et il est indifférent aux choses de l’État… » Un homme de ce caractère n’avait pas besoin de l’instigation de Faustine pour devenir un prétendant. Avidius était comme entraîné à la funeste entreprise qui le perdit par son tour d’esprit, par les murmures qu’excitait le gouvernement de Marc-Aurèle chez plusieurs classes de personnes, par l’instinct secret de la ville d’Antioche et de la Syrie, qui voulaient avoir un empereur, par une sorte de besoin qui poussait déjà l’Orient à disposer de l’empire.

Aux lettres précitées, Vulcatius en ajoute quatre autres, deux de Marc-Aurèle, deux de Faustine, qui, si elles sont authentiques, lavent l’impératrice de tout soupçon de complicité[39]. Tillemont, le premier, éleva des soupçons contre l’authenticité de ces lettres ; il trouva que les circonstances de lieu y sont inexplicables et qu’elles s’accordent mal avec ce que les historiens nous disent des conjonctures où Marc-Aurèle apprit la révolte d’Avidius[40]. Ces lettres, en effet, supposent Marc-Aurèle près de Rome. Or, selon les historiens, Marc-Aurèle apprend la révolte en Illyrie et ne revient à Rome qu’après son voyage d’Orient, par conséquent bien après la mort d’Avidius. L’illustre Borghesi parut porter le dernier coup à l’authenticité de ces quatre lettres, en montrant par les inscriptions que les circonstances de temps y sont aussi défectueuses que les circonstances de lieu[41]. L’opinion universelle plaçait la révolte d’Avidius en l’an 175. Fadilla est appelée dans une des lettres en question puela virgo ; or, selon Borghesi, Fadilla était mariée avant 173. Et nierait-on cela, dit Borghesi, il reste toujours que, dans les lettres dont il s’agit, Marc-Aurèle et Faustine n’ont qu’un gendre, Pompéien. Or l’épigraphie établit avec certitude qu’en l’an 173 Marc-Aurèle avait au moins deux gendres, Pompéien et Claudius Sévérus. — Autre raisonnement : Marc-Aurèle, dans une des lettres suspectes, annonce qu’il fera Pompéien consul de l’année suivante. L’année de la révolte étant 175, Pompéien aurait donc été consul l’an 176. Or il n’en est rien. Pompéien fut consul l’an 173. En d’autres termes, pour satisfaire aux exigences des textes épigraphiques, il faudrait que la révolte eût eu lieu au plus tard en 172. Voilà qui paraissait décisif. Eh bien, il résulte de découvertes postérieures que ces deux raisonnements reposent sur une base erronée. Tous deux supposent que la révolte d’Avidius eut lieu en l’an 175 ; or notre savant confrère M. W.-H. Waddington a découvert dans le Hauran cinq inscriptions monumentales gravées sous l’administration d’Avidius Cassius et datées des années 168, 169, 170, 171[42]. La durée des fonctions de légat dans les provinces consulaires était de cinq ans. Avidius, en 172, était donc à la fin de son gouvernement et comme acculé à la révolte. Il est infiniment probable que sa révolte eut lieu cette année-là. Or c’était justement l’année qu’il fallait pour justifier les lettres citées par Vulcatius[43].

L’examen intrinsèque de ces lettres nous paraît aussi écarter tout à fait l’idée d’une fraude. Une seule intention pourrait les avoir fait supposer : le désir de préparer des pièces justificatives à l’innocence de Faustine. Mais alors comment expliquer les erreurs de faits et de lieux qu’on croit y trouver ? Le faussaire n’aurait-il pas eu le bon sens d’éviter d’y mettre des impossibilités historiques, vraiment énormes dans l’hypothèse de nos adversaires ? Il est absolument inadmissible qu’on ait fabriqué les pièces en question du vivant de l’impératrice. Il s’écoula très-peu de temps entre la révolte d’Avidius et la fin de Faustine. Les soupçons contre cette dernière ne se produisirent qu’après sa mort. Après la mort de Faustine, on conçoit encore moins la fabrication de pareilles pièces. La mémoire de Faustine ne garda pas de défenseurs. Ajoutons que la lettre de Marc-Aurèle au sénat, également conservée par Vulcatius[44], n’est pas attaquée ; or cette lettre présente, en ce qui concerne Pompéien, une particularité concordant tout à fait avec les lettres soupçonnées. M. Borghesi est obligé, pour échapper à cette difficulté, de recourir aux hypothèses les moins naturelles[45]. Nous croyons donc que le consciencieux Tillemont a été, sur ce point, entraîné dans l’erreur par sa confiance exagérée dans les textes des historiens. Ces textes sont, pour l’époque qui nous occupe, tout à fait incomplets et défectueux ; ils ne disent pas, il est vrai, que, après avoir appris le soulèvement d’Avidius, Marc-Aurèle vint en Italie ; ils le font partir directement pour l’Orient ; mais il est parfaitement admissible que Marc-Aurèle soit d’abord venu à Rome[46] ou du moins aux environs[47]. Sans cela même, on ne comprend pas comment Faustine se joint à lui pour le voyage d’Orient.

Nous croyons donc que les quatre pièces conservées par Vulcatius Gallicanus sont authentiques. M. Borghesi, du reste, fut ramené par des réflexions ultérieures à porter sur ces pièces un arrêt moins sévère. Dans ses Fastes consulaires[48], il semble leur accorder une pleine valeur. Mais, si les lettres citées par Vulcatius sont authentiques, le principal reproche qu’on adresse à la mémoire de l’épouse de Marc-Aurèle est victorieusement réfuté.

Les allégations relatives à l’empoisonnement de Vérus[49] sont si peu consistantes que nous ne nous arrêterons pas à les combattre. Et d’abord Vérus n’a pas été empoisonné ; il est mort de la façon la plus naturelle, d’une apoplexie, à Altino. Selon les uns, Faustine aurait procuré sa mort pour cacher ses intrigues avec lui ; selon d’autres, par jalousie contre Fabia ; selon d’autres, pour sauver son mari, que Vérus, dit-on, voulait faire assassiner. La calomnie ne se croit jamais obligée de se mettre d’accord avec elle-même. Faustine, qui tout à l’heure complotait contre son époux, se fait maintenant empoisonneuse par dévouement conjugal. La mort de Vérus donna lieu à mille suppositions, plus absurdes les unes que les autres[50]. Il faut se rappeler que Rome était une ville d’une extrême immoralité ; tous les mauvais bruits y trouvaient créance. L’imagination des nouvellistes ne rêvait que des crimes ; on ne pouvait admettre qu’une femme fût honnête, ni qu’un homme important mourût de sa belle mort. Ces commérages passaient dans l’histoire, et, même quand ils étaient absurdes, il en restait quelque chose.

Que dire des débauches honteuses dont la voix publique accusa la fille d’Antonin, la femme de Marc-Aurèle ? Ici la calomnie est facile, car la réfutation est impossible. Dans ces récits pourtant, que d’étourderie, que de légèreté ! Le mot sur la restitution de la dot, prêté à Marc-Aurèle, n’a été ni dit ni pensé par cet homme excellent, si dégagé de toute vue intéressée, totalement dénué de ce qu’on appelle de l’esprit. Il n’est pas exact que Marc-Aurèle dût l’empire à son mariage avec Faustine ; il le devait au libre choix d’Adrien. Rappelé un jour par quelque mauvais plaisant[51], le mot en question aura fait fortune dans Rome, et, le lendemain, (ainsi s’écrit l’histoire) aura été répété comme tenu par l’empereur. L’anecdote de l’acteur se livrant en plein théâtre à une allusion injurieuse, bien vite saisie, peut-être créée par le public, doit être vraie. Mais que prouve la malveillance d’un public assemblé pour écouter des impertinences et s’égayer aux dépens de la morale et de l’humanité ? Les habitués des théâtres n’aimaient pas Marc-Aurèle[52]. Il avait apporté aux combats de gladiateurs des tempéraments qui déplaisaient fort aux amateurs de ces jeux abominables ; on étendait des matelas sous les funambules ; on ne pouvait plus se battre qu’avec des armes mouchetées ; les mécontents prétendaient que c’était chez l’empereur un plan arrêté de ramener de force le peuple à la philosophie en le sevrant de ses plaisirs. Marc-Aurèle venait au théâtre le moins qu’il pouvait, et uniquement par complaisance. Il faut même dire que l’excellent homme y paraissait un peu ridicule. Il affectait, pendant le spectacle, de lire, de donner des audiences, de signer les expéditions, sans se mettre en peine des railleries qu’en faisait le peuple. Un jour, un lion qu’un esclave avait dressé à dévorer des hommes fut réclamé à grands cris par le peuple. La bête fit tant d’honneur à son maître que, de toutes parts, on demanda l’affranchissement de celui-ci. L’empereur, qui, pendant ce temps, avait détourné la tête, répondit avec humeur : « Cet homme n’a rien fait de digne de la liberté[53]. » On conçoit que la malignité du parterre prit sa revanche de cette gravité désapprobatrice. Faustine, cependant, entourée dans sa loge de la brillante société que comportaient son rang, sa naissance et sa beauté, provoquait aux méchants propos. Qu’un mot alors prononcé par l’acteur prêtât à la moindre équivoque, le rire se propageait, et une plaisanterie d’étourdis devenait une calomnie.

Les fables relatives au gladiateur, censé le père de Commode[54], s’expliquent d’elles-mêmes. Cette fois, du moins, la légende partait d’un sentiment vrai et touchant. À aucun prix, l’on ne voulut que l’exécrable Commode fut le fils du pieux et bon Marc-Aurèle. Plutôt que d’admettre qu’un tel monstre eût pour père le plus sage et le meilleur des hommes, on calomnia la mère. Pour absoudre la nature d’une si révoltante absurdité, on ne recula devant aucune invraisemblance. Quand on voyait cet insensé combattre dans le Cirque et se comporter en histrion de bas étage : « Ce n’est pas un prince, disait-on, c’est un gladiateur[55]. Quoi ! c’est là le fils de Marc-Aurèle ! » Bientôt on découvrit dans la troupe des gladiateurs quelque individu avec qui on lui trouva de la ressemblance, et l’on affirma que c’était là le vrai père de Commode. Le fait est que tous les monuments attestent la ressemblance de Commode et de son frère jumeau Annius Vérus avec Marc-Aurèle, et confirment pleinement à cet égard le témoignage de Fronton[56].

Est-ce à dire que de telles légendes aient pu se former autour d’une personne irréprochable ? Non certes. Il est évident que Faustine eut des torts. Les amis de son mari ne l’aimaient pas. La digne et grave société d’hommes vertueux que Marc-Aurèle avait formée autour de lui garda d’elle un mauvais souvenir. La cause de ce manque de sympathie réciproque se laisse facilement deviner. Héritière des sentiments altiers qu’une incomparable noblesse de sang donnait aux femmes de l’ancienne aristocratie romaine, Faustine dut être plusieurs fois blessante pour les philosophes, à la mine austère, à l’habit déjà presque monacal, qui entouraient son mari. Elle leur fit sentir ces dédains injustes que les femmes ne savent pas maîtriser quand le sentiment qu’elles ont de l’élégance et de la distinction est contrarié. Marc-Aurèle fut le plus bienveillant et, en un sens, le plus démocrate des souverains ; il ne regardait qu’au mérite, sans égard pour la naissance, ni même pour l’éducation et les manières. Les excès et la fierté insupportable de la vieille aristocratie romaine lui avaient inspiré une assez forte antipathie contre les riches et les patriciens[57]. Comme il ne trouvait pas, d’ailleurs, dans l’aristocratie les sujets propres à servir ses idées de réforme, il appelait aux fonctions des hommes sans autre noblesse que leur honnêteté, sans autre charme qu’une vertu solennelle, parfois un peu ennuyeuse. Le grand reproche que lui adressait Avidius Cassius était de confier les hauts emplois à des gens sans fortune et sans antécédents connus[58]. Bassæus, qu’il choisit pour son préfet du prétoire, était, dit-on, un véritable rustre, mal élevé, peu intelligent. Il commit une faute bien plus grande encore à propos de Pompéien. C’était un homme de grand mérite, mais âgé, sans naissance, sans nul agrément. Marc-Aurèle eut la fâcheuse idée de le marier à sa fille Lucille, veuve de Lucius Vérus. Il voulait que les femmes de sa maison se pliassent à ses desseins, qu’elles n’eussent comme lui d’autre pensée que le bien de la république, et, parce que Pompéien était le plus honnête homme de l’empire, il s’imaginait qu’il devait plaire à Faustine et à Lucille. Il n’en fut rien ; les deux femmes se révoltèrent et abreuvèrent d’affronts le pauvre Pompéien[59]. Elles avaient tort sans doute ; mais l’empereur aussi avait tort de froisser l’instinct, un peu frivole peut-être, de personnes qui lui tenaient de si près. Belle, élégante, aristocratique et légère, Faustine fut ainsi une étrangère dans le monde de son mari. Les amis de son mari, de leur côté, durent souvent la voir avec humeur ; ils s’exagérèrent des légèretés, et, dans leur rigorisme outré, ils purent regarder comme des déportements scandaleux les manières libres d’une personne du monde[60]. Sans être pire que la plupart de ses contemporaines, Faustine dut être ainsi fort mal jugée. Il est possible qu’elle n’ait jamais dépouillé complètement ce qu’il y a quelquefois d’un peu superficiel dans les jugements de la femme ; par moments, les belles sentences de Marc-Aurèle, sa perpétuelle mélancolie, son calme, sa résignation, son aversion pour tout ce qui ressemblait à une cour[61], purent sembler bien austères à une femme jeune, capricieuse, d’un tempérament ardent et d’une merveilleuse beauté ; elle se fatigua peut-être de tant de sagesse ; elle eut le tort, en particulier, d’aimer les fêtes et les divertissements qui déplaisaient à son mari, d’y paraître seule et de s’y trop laisser aller à la gaieté[62]. Mais, en somme, elle remplit bien le premier de ses devoirs ; elle rendit son mari heureux ; celui-ci remercia les dieux de la lui avoir donnée pour épouse.

Quant aux philosophes qui survécurent à Marc-Aurèle, ils ne furent pas aussi indulgents, et, comme ils écrivirent l’histoire, Faustine arriva devant la postérité jugée par ses ennemis. Le culte que les amis de Marc-Aurèle gardèrent pour sa mémoire nuisit à sa femme. On ne lui pardonna pas d’avoir été imparfaite à côté d’une telle perfection. La haine, complètement justifiée, qu’inspirait Commode à tous les honnêtes gens rejaillit aussi sur sa mère. Comme Avidius Cassius avait été du parti opposé aux philosophes[63], on le mit dans la même cabale. Marius Maximus et Dion Cassius recueillirent cette opinion et l’imposèrent à l’avenir. Elle était juste sans doute à beaucoup d’égards. Elle venait d’un sentiment touchant de vénération pour le grand et bon empereur ; mais, comme toute opinion absolue, elle devait entraîner plus d’une exagération. Il est des natures qui, si j’ose le dire, appellent la calomnie, la créent autour d’elles, s’y livrent de gaieté de cœur. En présence de personnages historiques d’un tel caractère, le devoir de la critique est, non pas de prononcer des absolutions inconsidérées, mais de se renfermer dans ces jugements tempérés de « peut-être » où réside bien souvent la vérité.

  1. Ἵνα μὴ … καὶ ἄκων ἀναγκασθῇ μισῆσαί τινα. (Dion Cassius LXXI, 29.)
  2. Journal des Débats, 8 et 9 juillet 1864.
  3. Voir le mémoire de Borghesi sur Marius Maximus. Œuvres complètes, t. V. p. 455 et suiv.
  4. Vulcatius Gallicanus, Vie d’Avidius Cassius, 9. Marius haïssait Commode et fit des vers contre lui. Lampride, Commode, 13.
  5. Marius Maximus, homo omnium verbosissimus, qui et mythistoricis se voluminibus implicavit. (Vopiscus, Firmus 1.)
  6. Τῶν συγγενομένων αὐτῷ ᾔκουσα. (LXXI, 83.) — Ὡς ἐγὼ σαφῶς ᾔκουσα. (Ibid.) Cf. LXXII, 4.
  7. LXXI, 36.
  8. LXXI, 34.
  9. LXII, 22.
  10. LXXI, 29.
  11. LXXI, 36.
  12. Capitolin, Ant. Phil., 19, 23, 24, 26, 29 ; le même. Verus Imp., 10. Comparez Lampride, Commodus Ant., 8.
  13. Vie d’Avidius, 9, 10, 11.
  14. Cæsares, xvi.
  15. Cæs., p. 312, édit. Spanheim. Cf. ibid. p. 334-335.
  16. Hist. Aug., Ant. Pius, 8 ; Ant. Phil., 26 ; Alex. Sev., 57 ; et les médailles.
  17. Noël des Vergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 123, 128 et suiv. ; Ampère, l’Emp. rom. à Rome, II. p. 239 et suiv.
  18. M. de Longpérier me fournit à ce sujet la note suivante : « Quant aux monnaies de consécration de Faustine, on les trouve en tous métaux, c’est-à-dire de bronze et par conséquent frappées par ordre du sénat, senatus consulto, et des deux autres métaux, or et argent, dont la fabrication appartenait à la cassette impériale. On trouve sur ces monnaies DIVA FAVSTINA PIA. Le surnom est insolite ; mais il peut être attribué à ce que Faustine était la fille de Pius, plutôt qu’à un mérite particulier. Il y a aussi les monnaies d’argent, de grand et moyen bronze, de Faustine la Jeune, avec le revers PVDICITIA ; ceci a bien une certaine importance. Eckhel a cherché à atténuer le sens de ce revers, en mentionnant la monnaie d’Hadrien qui porte PVDIC. « An Faustinæ pudicitia in his numis jactatur per suetam adulationem ? An eo more quo principibus proponimus ut esse velint quod esse deberent ? Etiam Hadriani pudicitiam crepant numi, nullo pacto istud laudis promeriti. » Mais le grand antiquaire viennois n’a pas réfléchi à ceci : le mot PVDIC est écrit au revers d’une monnaie d’argent d’Adrien, non pas en légende, mais dans le champ, à côté d’une figure debout qui représente l’impératrice Sabine, la première qui ait employé le type de la Pudicitia, et qui a laissé un très-grand nombre de monnaies avec ce revers. Ainsi l’argument tombe. Sabine était une femme ambitieuse et sévère, qui n’a pas fait parler les petits journaux de son temps. La seule chose qui m’inquiète au sujet de Faustine la Jeune, c’est le déluge de Vénus que nous montrent les monnaies. VENVS tout court. VENVS GENETRIX. VENVS FELIX. VENVS VICTRIX. Cela peut vouloir dire simplement qu’elle était belle. Certainement, on n’aurait pas pris un pareil type, si la réputation de Faustine avait été aussi mauvaise que le disent les historiens.
  19. Voir Tillemont, Hist. des Emp., II, p. 340, 341 ; Borghesi, Œuvres comp., III, p. 237 et suiv. ; V, p. 432 et suiv.
  20. Les deux frères jumeaux, Commode et Annius Vérus.
  21. M. Corn. Frontonis et M. Aur. Imp. Epistulæ, p. 151, 152, édit. Mai, Rome, 1823. Comparez ibid., p. 121, 125, 133, 135, 136, 141, 142, 153. 159, etc., surtout p. 136, où il revient sur la ressemblance des enfants avec leur père.
  22. Pensées, livre I, § 17 : Τὸ τὴν γυναῖκα τοιαύτην εἶναι, οὑτωσὶ μὲν πειθήνιον, οὕτω δὲ φιλόστοργον, οὕτω δὲ ἀφελῆ.
  23. La mort de Faustine, en effet, paraît de l’an 172 de J.-C. Or on place généralement la composition du Εἰς ἑαυτόν à l’an 174.
  24. Capitolin, Ant. Phil., 26.
  25. Jules Capitolin, Vie d’Ant. le Pieux, 3. Comparez Spartien, Vie de Sept. Sév., 18.
  26. Dion Cassius, LXXI, 30, 31 ; Capilolin, Ant. Phil., 26.
  27. Dion Cassius, LXXI, 34, et les Pensées, à chaque instant.
  28. Οὐ προσποιητῶς… οὐδὲν προσποιητὸν εἷχε. (Dion Cassius, l. c.)
  29. Capitolin, Ant. Phil., 15.
  30. Capitolin, Ant. Phil., 20. C’est à tort que l’on a cru voir Vérus dans le « frère » dont il est parlé, Pensées, I, 17. C’est probablement là « son frère Sévérus », dont il parle. Pensées, I, 14, et celui-ci n’est autre que Claudius Sévérus.
  31. Voir, par exemple, livre XI, § 17.
  32. LXXI, 33, 34.
  33. Cf. Capitolin, Ant. Phil., 28.
  34. Dion Cassius. LXXVI, 14.
  35. Dion Cassius, LXXI, 27 ; Capitolin, Ant. Phil., 26; Vulcatius, Avidius, 9, 10, 13, 14.
  36. Vie d’Avidius, 1, 2.
  37. Le mot était en réalité de Sénèque. Dion Cassius, LXI, 18.
  38. Vulc. Gall., Vie d’Avid., 14.
  39. Vie d’Avid., 9, 10, 11.
  40. Hist. des Emp., t. II, note 19 sur le règne de Marc-Aurèle.
  41. Œuvres complètes, publiées par ordre de l’empereur Napoléon III, t. V, p. 434 et suiv.
  42. Dans les Œuvres de Borghesi, endroit cité, p. 437-438, note.
  43. On obtient ainsi une suite de faits excellente : Commencement de 169, mort de Lucius Vérus ; — fin de 169, Lucille épouse Pompéien ; — 172, révolte d’Avidius et mort de Faustine ; — 173, mariage de Cl. Sévérus avec Fadilla, consulat de Pompéien et de Cl. Sévérus.
  44. Ch. 12.
  45. Mém. cité, p. 440 et suiv.
  46. M. des Vergers l’admet. (Essai sur Marc-Aurèle, p. 100.)
  47. Nous disons « ou aux environs » pour sauver la vérité du passage de Dion Cassius (LXXI, 32), d’où il résulterait que, quand Marc-Aurèle revint à Rome après son voyage d’Orient, il avait été absent huit années. Peut-être avait-il évité d’entrer dans Rome par quelque motif politique. Du reste, ces huit années ne peuvent être prises à la rigueur (voir la note 119 de l’édition de Sturz, sur le livre LXXI). Cf. Vulcatius, Avid., 13.
  48. (Encore inédits.) Note sur les consuls de l’an 926.
  49. Capitolin, Verus Imp., 10.
  50. Tillemont, Hist. des Emp., II. p. 360, 361.
  51. Le mot était de Burrhus à Néron. Dion Cassius, LXII, 13.
  52. Capitolin, Ant. Phil., 4, 11, 12, 15, 23.
  53. Dion Cassius, LXXI, 29. Comp. l. 17, proœm. Digest. livre XL, tit. ix ; l. 3, Cod. Just., livre VII, tit. xi.
  54. Capitolin, Ant. Phil., 19.
  55. Gladiatiorem esse, non principem. Ibid. Cf. Lampiide, Comm. Ant., 1, 2, 8. 12, 13, 18, 19.
  56. N. des Vergers. Essai sur Marc-Aurèle, p. 74, 75. Voir surtout le buste du Musée du Capitole.
  57. Pensées, I, 3, 11.
  58. Vulcat. Gall., Vie d’Avidius, 14.
  59. Capitolin, Ant. Phil., 20.
  60. Voir, par exemple, le grief allégué contre Tertullus. Capitolin Ant. Phil., 29.
  61. Pensées, I, 17 ; X, 27.
  62. Capitolin, Ant. Phil., 19 ; Aurél. Victor, Cæs., xvi.
  63. Vulcat. Gall., Vie d’Avidius, 1, 14.