Mélange d’histoire (Renan)/Les origines de la langue française

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Calmann-Lévy (p. 197-207).


LES ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE[1].


Entre les dons qui furent départis à l’esprit français ne comptait pas précisément le don des langues. C’est sans doute à cette inaptitude presque complète aux recherches de la philologie comparée qu’il faut attribuer ce fait singulier, que aucune langue n’a fait autant déraisonner que la langue française, si sensée et si raisonnable cependant ; aucune, dis-je, n’a donné lieu à autant de méprises ni inspiré autant de rêveries. L’étymologie a été et reste encore parmi nous un véritable genre d’aliénation mentale, et je tiens pour très-véritable ce mot d’un éminent linguiste de nos jours, que les trois causes qui ont rendu fous le plus d’hommes sensés d’ailleurs sont l’étymologie, l’amour et la théologie. Le fait est qu’il ne se passe pas d’année sans que les membres de l’Institut appelés à décerner le prix fondé par Volney aient à faire justice de quelque tentative d’explication universelle des langues et des idées par le moyen du français. En dehors même de ces aberrations extrêmes, on est parfois surpris de l’étrange facilité avec laquelle des hommes instruits se laissent aller sur ce point aux fantaisies les plus bizarres. Croirait-on, par exemple, que c’est un homme tenu de quelques-uns pour un oracle, et de plusieurs pour un écrivain éminent, qui fait dériver ancêtre de ancien être, beffroi de bel effroi, conduire de du-ire, aller à deux, sortir de se-hors-tir, se tirer dehors[2], et prend occasion de là pour nous exposer d’un air de Trismégiste les mystères cachés dans le langage, tout comme si la langue dépositaire du secret des choses et de la révélation primitive n’était ni plus ni moins que le français !

Ces innocentes bévues des gens du monde, les savants de la vieille école, il faut le dire, les justifiaient jusqu’à un certain point par leurs folles imaginations. Depuis Périon et Henri Estienne, qui ne voyaient partout que du grec, on chercha tour à tour dans la langue française de l’hébreu, de l’allemand, du basque, du bas breton. Chez ceux mêmes qui entrevirent une solution meilleure, tels que Roquefort, Raynouard, quel manque absolu de méthode et de sentiment philologique ! Ce fut un Allemand, M. Diez, qui, dans son excellent écrit sur les langues romanes, nous révéla nos propres origines. Heureusement il fut compris à demi-mot, et, avant qu’il eût achevé sa démonstration, M. Ampère la développait déjà parmi nous, avec cette habileté et cette finesse d’aperçus qui égalent presque le mérite de la découverte. Une série de travaux ingénieux fut le fruit de cette direction nouvelle, qui semble loin d’être épuisée, puisqu’une seule année a pu ajouter trois publications fort estimables à celles que nous possédions déjà sur le même sujet[3].

Le nom de M. du Méril promettait un de ces vastes répertoires de faits et de considérations qui, s’ils ne présentent pas la solution dans ses formes nettes et dégagées, la renferment implicitement, et laissent le plaisir de la déduire aux esprits pénétrants, plus jaloux de chercher la vérité que de la trouver toute faite. La sincérité de la critique oblige de dire, il est vrai, que tout en ce travail si méritoire n’est pas d’égale valeur, que l’ordonnance du livre laisse beaucoup à désirer, que la méthode n’a pas toujours cette sûreté que nous sommes accoutumés à trouver dans les ouvrages de philologie comparée, que la partie étymologique enfin offre de regrettables écarts qui rappellent trop souvent les procédés de l’ancienne école. Malgré ces taches, le livre de M. du Méril n’en reste pas moins un précieux instrument de travail, et ajoute un titre de plus à ceux de son auteur, que la voix publique a proclamé depuis longtemps l’un des hommes les plus savants et les plus laborieux de notre temps.

L’ouvrage de M. de Chevallet, honoré en 1850 du prix fondé par Volney pour la philologie comparée, est aussi un consciencieux travail, moins complet que celui de M. du Méril pour la partie historique, mais supérieur pour la méthode et la clarté de l’exposition. Peut-être cependant, comme son estimable devancier, M. de Chevallet a-t-il quelquefois exagéré la part de l’influence celtique et germanique, et cherché dans ces deux familles de langues l’origine de mots purement latins. Comment, par exemple, demander à l’allemand l’origine du mot effroi, et au celtique l’origine des mots talent, orgueil, arrogant, quand il est évident que le premier mot vient de exfrigidare (effrayer), et les autres de mots classiques, détournés de leur signification primitive par la basse latinité ?

Quel que soit le jugement que l’on porte sur le mérite de ces différents travaux, le problème de l’origine et de la formation de la langue française peut être dès à présent considéré comme à peu près résolu : il n’est pas permis de croire que des documents nouveaux viennent s’ajouter à ceux que l’on possède, et certainement ils ne changeraient rien à la formule, désormais arrêtée, qui définit le français, l’italien, l’espagnol et les autres dialectes romans : un latin de bas étage, altéré par une prononciation provinciale, et mêlé d’éléments barbares, soit par suite des invasions germaniques, soit par la persistance d’un fonds insignifiant de mots antérieurs à la conquête romaine. L’identité fondamentale de ces trois idiomes, l’analogie des lois qui ont présidé à leur dérivation, le parallélisme exact de leur développement, ce fait si curieux que les éléments barbares (non latins) qui se trouvent dans chacun d’eux sont exactement les mêmes et toujours dans la même proportion, voilà plus qu’il n’en faut pour établir qu’une cause unique prédestinait la France, l’Italie et l’Espagne à parler la même langue. Comment expliquer, par exemple, que le mot chemin (cammino), que l’on dit venir du celtique, se retrouve également en français, en italien, en espagnol ? Comment ces trois pays, si différemment atteints par la conquête et envahis par des branches si diverses de la famille germanique, se seraient-ils rencontrés pour adopter justement les mêmes mots allemands, tels que dérober, rubare (rauben) ; jardin, giardino (Garten) ; auberge, albergo (Herberge), etc. ? N’est-il pas évident que l’introduction de ces mots barbares s’était déjà faite dans la basse latinité, et que Rome demeure la cause dominante de notre langue comme de notre culture intellectuelle et de nos institutions ?

« L’origine du roman, dit très-bien M. du Méril, remonte au premier barbarisme que les Gaulois ajoutèrent à la langue latine. » Il serait mieux peut-être de dire : Au premier effort que fit le peuple pour s’affranchir d’un joug grammatical trop pesant pour lui. Ce serait un paradoxe qui ne manquerait pas de quelque vérité de soutenir que le français est en un sens antérieur au latin, je veux dire au latin réformé sur le modèle du grec que nous trouvons dans les écrivains classiques de Rome. Il est sûr du moins que ce n’est pas cette langue savante et littéraire qui a survécu dans l’usage, et qui est venue jusqu’à nous comme idiome parlé, sous le nom de français, d’italien, d’espagnol : c’est la langue du dessous, la langue sans grammaire, moins riche en désinences, traînante dans sa syntaxe, écourtée dans sa prononciation. Il n’y avait pas deux langues latines. Mais il y avait une langue grammaticale et une langue populaire, de même que, parmi nous, sans qu’il y ait deux langues françaises, le langage d’un paysan, si on l’écrivait rigoureusement comme il le prononce, différerait notablement de celui d’un homme bien élevé. Ainsi le fait générateur de la langue française n’est au fond qu’une révolution démocratique : la langue d’en bas l’a emporté sur la langue d’en haut ; la langue des gens illettrés, des soldats, des provinciaux, sur la langue des lettrés et de la capitale. Il arriva comme si de nos jours l’Académie cédait le pas au jargon, et comme si les gens sans étude réglaient l’orthographe. Les inscriptions, qui sont pour l’antiquité les meilleurs témoins de la langue populaire, nous offrent à chaque ligne les plus révoltantes énormités grammaticales. Les textes latins des basses époques qui n’aspirent qu’à se faire entendre sont du même style. Je signalerai à cet égard un curieux manuscrit que possède notre Bibliothèque Nationale, et dont on a, ce me semble, tenu trop peu de compte. C’est un traité de cuisine du VIIe siècle, écrit, on peut le croire, dans la langue vulgaire du temps, par un certain Vinidarius. Le style de ce cordon bleu, qui s’intitule fièrement Vir inluster, fourmille de gallicismes, de locutions comme celle-ci, par exemple : pisces eo jure — poissons au jus, le pronom jouant déjà le rôle de l’article. Il importe aussi d’observer que les éditions imprimées des auteurs de cette époque qui, comme Grégoire de Tours, ignoraient la grammaire, ne peuvent donner une juste idée du texte primitif. Généralement, en effet, ces éditions ont été faites sur des copies corrigées après la renaissance carlovingienne, ou bien les éditeurs modernes ont envisagé comme fautes de copistes des traits de langue qui étaient bien le fait de l’auteur. M. Bethmann, qui a comparé trois manuscrits de Grégoire de Tours du VIIe siècle, annonce que dans l’édition qu’il prépare il ne subsistera pas une ligne des anciens éditeurs, et que son texte représentera réellement la langue que l’on parlait au VIe et au VIIe siècle.

La révolution qui du latin a tiré le français n’est donc le fait ni des Celtes ni des peuples germaniques ; elle est le fait de l’esprit humain. Depuis l’introduction du latin dans les Gaules, aucun changement brusque n’est survenu dans la langue de ce pays : tout s’est fait par une évolution spontanée, une sorte de végétation et d’épanouissement naturel. Sans doute des influences extérieures qu’on ne saurait nier concoururent au même résultat. Un vieux fonds de mots celtiques, mots humbles, bas, relatifs presque tous à la vie du paysan, ou bien mots obscènes et frappés d’un certain caractère de trivialité, se conserva dans le langage du peuple. La prononciation d’ailleurs, élément si capital dans la transformation des langues, resta bien réellement celtique, en sorte que le français pourrait être défini : du latin prononcé à la gauloise. La Germanie, d’un autre côté, introduisit de force une foule d’expressions relatives au nouvel état social qu’elle fondait. À l’époque carlovingienne surtout, l’allemand fit dans la Gaule une véritable invasion, bien plus grave et plus féconde en résultats que celle de l’époque mérovingienne. Un moment le théotisque fut la langue de la classe politique. Le roman, il faut l’avouer, courut là un danger réel, et il n’a tenu qu’à peu de chose, au IXe siècle, que la France n’ait parlé allemand. Mais l’élément latin l’emporta complètement : l’allemand rentra à tout jamais dans ses frontières d’Alsace et de Lorraine, et, depuis ce temps, la langue romane, sans aucun accident extérieur (l’invasion normande ne sema quelques mots scandinaves que dans la Normandie), suivit la marche naturelle de son développement, ou, si l’on veut, de son progrès.

Certes, jamais ce mot n’a besoin de plus d’explication que quand on veut l’appliquer au langage. Nulle part autant que dans l’histoire des langues le progrès n’est douteux et compensé de décadence. Dans les langues, en effet, la perfection est à l’origine. Comparés au sanscrit, le grec et le latin sont des langues pauvres et rudes : comparées au grec et au latin, les langues que nous parlons (abstraction faite, bien entendu, de la noblesse que le génie a su leur donner), sont des patois barbares, n’ayant en eux-mêmes ni leurs racines ni la raison de leurs procédés. Pour les trouver nobles et belles, nous sommes obligés de fermer les yeux sur leur origine. Sorties du patois populaire, réformées plus tard par des grammairiens et des rhéteurs, elles portent toujours l’empreinte de cette double paternité. Prenez la meilleure langue de nos jours, remontez à l’origine de chacun des éléments qui la composent, oubliez un moment que cette langue est maintenant vivante et noble, pour n’être attentif qu’à sa généalogie, vous n’y trouverez jamais que ces deux choses : le pédantisme et le patois. Je cite au hasard :

« La beauté étend son prestige sur la postérité elle-même et répand un charme, vainqueur des siècles, sur le nom seul des créatures privilégiées auxquelles il a plu à Dieu de la départir. »

Il n’y a pas dans cette phrase un seul mot qui ne soit latin, au moins dans ses racines ; mais quel latin ! Voici au fond ce que M. Cousin, sans s’en douter peut-être, s’est résigné à écrire :

« (Il)la bel(li)ta(s) e(x)tend(it) suum praestigi(um) su(pe)r (il)la(m) posterita(tem) illa(m) me(tipsis)s(i)ma(m)[4] et repand(it) un(um) carme(n) victor(em) de (il)lis sec(u)lis su(pe)r (il)lu(d) nom(en) sol(um) de il(lis) creaturis privilegia(tis) a(d) (il)las quales il(lud) (h)a(bet) placi(tum) a(d) Deu(m) de (il)la(m) departir(i). »

Certes, si un contemporain d’Auguste se fût entendu dire que dix-huit siècles plus tard cela serait d’un excellent style, et que les maîtres écriraient de la sorte, il eût pris une bien triste opinion de l’avenir de l’esprit humain. S’il nous était donné un spécimen de la langue que l’on parlera dans dix siècles, quand le français sera devenu trop noble à son tour, notre étonnement sans doute ne serait pas moindre. Quelque chose comme le jargon des nègres : voilà peut-être la langue de l’avenir. Qu’on se représente seulement ce que deviendrait notre idiome écrit et parlé le jour où il serait reçu qu’on peut être un galant homme sans savoir le latin, le jour où, le sentiment de l’étymologie venant à se perdre par l’affaiblissement des études classiques, on se servirait de la langue à peu près comme les maçons se servent des procédés de la géométrie sans les comprendre. Or les pessimistes croient déjà voir de graves symptômes de cette révolution future. Lamartine nous donne des études du style des cuisinières ; George Sand nous fait trouver des beautés infinies dans je ne sais quel patois. Le patois est à la mode, on se l’arrache ; l’Académie le couronne ! Encore si c’était un reste de quelqu’un de ces idiomes ennoblis par le génie et qui ont mérité un moment le nom de langue, si c’était le provençal des troubadours du XIIe siècle, un souvenir de la langue de Bernard de Ventadour ou de Raimbaud de Vaquères que l’on cherchât à faire revivre, cet écho du passé pourrait n’être pas sans charme. Mais le jargon des rues d’Agen, un patois sans règles, sans flexions, sans titres de noblesse, du mauvais français en un mot, dont tout le mérite consiste à dire barquo pour barque et foulo pour foule, cela ne devrait pas s’écrire et c’est un signe alarmant qu’en dehors d’Agen on ait consenti à l’admirer.

Ainsi une langue d’extraction plébéienne, martelée ensuite durant des siècles, par des gosiers barbares, à demi dévorée par des mangeurs de syllabes, voilà notre langue ; ce qui n’empêche pas que longtemps encore, quand l’étranger voudra dire de fines et gracieuses choses, il se croira obligé de les dire en français. L’humilité des origines n’humilie personne ; le monde n’est plein que de ces ennoblissements et de ces passages de la rusticité à la plus exquise politesse. L’histoire du langage, d’ailleurs, envisagée dans son ensemble, se résume tout entière en ces deux mots : déchéance sous le rapport de la noblesse et de la beauté des formes, — progrès en facilité, j’ai presque envie de dire en démocratie ; et par suite substitution inévitable de l’idiome populaire à l’idiome savant. Le premier coupable de ce sacrilège fut ce révolutionnaire de Bouddha, quand, six cents ans avant J.-C, il voulut mettre à la portée du peuple les problèmes jusque-là réservés aux écoles et aux classes aristocratiques. Pour cela il se vit obligé de parler une langue plate, prolixe, sans relief, sans constructions, pleine de redites, un vrai style de curé de campagne. Plus tard ses disciples commirent un bien plus grave attentat : ce fut d’écrire et d’appliquer aux usages intellectuels la langue parlée (le pali), afin d’être plus clairs et de s’adresser à tout le monde. Cette énorme concession, nous l’avons faite à notre tour : nous avons oublié le beau latin pour le latin rustique ; nous avons passé au peuple. Je ne dis pas qu’il faille le regretter ; je constate seulement dans l’histoire des langues l’éternel balancement qui semble la loi des choses humaines : noblesse pour un petit nombre ou vulgarité pour tous.

  1. Essai philosophique sur la formation de la langue française, par M. Edelestand du Méril. Paris, 1852.

    Origine et formation de la langue française, par A. de Chevallet, 1re partie. Paris, 1853.

  2. Soirées de Saint-Pétersbourg, par M. le comte de Maistre, deuxième entretien. — Il est vrai que le latin n’a pas mieux inspiré le noble comte : à la même page, il nous donne cæcutire comme composé de cæcus-ut-ire, aller comme un aveugle, et accepte tout de bon la ridicule étymologie de cadaver, caro data vermibus.
  3. Depuis la rédaction de cet article, M. Diez a donné au public un autre travail important, un Dictionnaire étymologique et comparé de langues romanes (Bonn, 1853). Les observations auxquelles donnerait lieu ce nouvel ouvrage sont trop nombreuses pour être touchées ici : il suffit de le signaler comme un complément nécessaire aux travaux grammaticaux du même auteur.
  4. Ital. medesimo ; ancien espagnol, mesmo, même.