Mélanges et correspondance d’économie politique/Correspondance avec Dupont de Nemours

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Texte établi par Charles Comte, Chamerot (p. 1-71).
MÉLANGES
ET
CORRESPONDANCE
D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

NOTICE
SUR
DUPONT (de Nemours).


Dupont (de Nemours), né en 1739, un des plus hommes de bien qui fût en France, admis dès l’âge de vingt-quatre ans dans la société des premiers économistes qui se rassemblaient chez Quesnay, médecin de Louis XV, devint disciple zélé de sa doctrine, et se montra tel jusqu’à son dernier jour. Il se distingua, parmi les défenseurs de cette société recommandable, par plusieurs écrits, notamment par un ouvrage périodique, les Éphémérides du Citoyen, où les principes de la liberté du commerce furent soutenus avec la plus rare constance et l’instruction la plus variée. Devenu l’ami des hommes les plus estimés et les plus éclairés de cette époque, il eut part à la confiance intime et à la plupart des travaux de Turgot. Modeste, il a coopéré à presque tout ce qui s’est fait de bien en administration ; jamais à ce qui s’est fait de mal. Éloigné de la France par les événemens de 1815, il se réfugia auprès de ses deux fils qui avaient un établissement aux États-Unis. Il y a terminé sa carrière en 1817, regretté de tous ceux qui l’avaient connu.


DUPONT (de Nemours) à J.-B. SAY.


À bord du Fingal, 22 avril 1815,
41 degrés de latitude ; 43,30 de longitude.


Mon cher Say,


Je viens d’achever la lecture de votre très-bel ouvrage, dont je ne connaissais, en France, que le discours préliminaire, la renommée et les extraits insérés dans divers journaux.

Il m’a inspiré un grand intérêt et donné beaucoup de consolation. Quelques jours après la blessure de Morellet[1], cet habile et excellent homme m’exprimait sa douleur et la mienne de ce que nous devenions vieux et courions vers la mort, sans laisser d’élèves et d’héritiers qui pussent continuer nos études et notre doctrine, comme nous avons fait celle des amis et des instructeurs dont nous avons été les compagnons.

Je vois que ce n’est pas un élève que nous avons en vous, mais un fort émule, qui, avec trente ou quarante ans de moins, contribuera, aussi bien que nous-mêmes, à propager, à démontrer un grand nombre des vérités les plus utiles au genre humain.

Vous avez presque tous nos principes ; et, si l’on en excepte ce qui concerne les revenus publics, vous en tirez exactement les mêmes conséquences pratiques. La fantaisie que vous avez de nous renier, et que vous ne dissimulez point assez, mon cher Say, n’empêche pas que vous ne soyez, par la branche de Smith, un petit-fils de Quesnay et un neveu du grand Turgot.

Votre discours préliminaire m’avait fait du chagrin par la manière plus que froide, un peu dure et hautaine, dont vous y parlez des prédécesseurs, qui, pourtant, ont puissamment concouru à votre instruction. J’ai retrouvé un peu de cette sorte d’affectation dans le livre même. Vous n’êtes pas comme les Allemands, qui ne citent jamais un écrivain sans y chercher ce qui coïncide avec leur propre opinion, ce qui la fortifie, et sans l’accompagner d’un éloge. Vous ne nommez guère que pour dénigrer, pour réfuter, pour rabaisser. Votre travail approfondi, votre rare talent pour la discussion, devraient vous mettre au-dessus de cette faiblesse. Corneille a dit :

« Je vois d’un oeil égal croître le nom d’autrui.
« Je tâche à m’élever aussi haut comme lui,
« Sans hasarder ma peine à le faire descendre. »

Montaigne a dit : « Je donnerais volontiers un coup d’épaule pour rehausser ceux en qui je vois un mérite réel. » Voltaire a dit :

« Nous sommes assez grands pour être sans envie. »

Répétez-le ; car vous êtes très-grand, mon ami.

Vous ne désignez Quesnay que par sa qualité de médecin. Quoiqu’en effet il ait été médecin, même un illustre médecin, est-ce sous cet aspect qu’en traitant de l’économie politique vous deviez mentionner l’homme qui a vu que l’agriculture est à la tête de tous les travaux humains ? qui a discerné et indiqué la distribution que les cultivateurs et les propriétaires des terres font des récoltes à leurs salariés directs et indirects, et ce que ceux-ci donnent en retour ? qui le premier a reconnu l’existence du produit net, sa fonction, son importance dans la société ; et que l’on ne pouvait, sans ruine, faire contribuer aucune autre branche de richesse aux dépenses publiques (ce qui renferme toute la théorie de l’impôt) ? celui qui, contre l’unanime opinion de tous les philosophes et de tous les publicistes qui l’avaient précédé, a découvert, soutenu, prouvé qu’il n’était pas vrai que les hommes, en se réunissant en société, eussent renoncé a une partie de leur liberté et de leurs droits pour s’assurer l’autre ; que jamais ils ne se sont confédérés pour y perdre, mais au contraire pour y gagner, pour garantir et pour étendre l’exercice et la jouissance de tous leurs droits ? D’où il suit qu’aucun gouvernement n’a celui de gêner leur travail, ni de porter atteinte à leur propriété, puisque c’est pour défendre et pour augmenter l’un et l’autre qu’ils ont uni leurs forces et se sont donné, non des maîtres, ce qu’ils n’auraient pas du tout voulu, mais des chefs.

Comment votre esprit juste et sagace, mon cher Say, n’a-t-il pas vu que toute la science et la moralité de l’économie politique étaient là ? Comment avez-vous tenté de couper en deux cette belle science pour en séparer celle des richesses, qui n’est qu’un recueil de calculs et de développemens propres à montrer l’utilité de se conformer à la loi ? Celle-ci était, a toujours été, sera toujours et tout entière dans le droit, qui ne peut être violé sans injustice, sans tyrannie, sans crime.

Quesnay, n’eût-il écrit que cette vingtaine de pages qui sont à la tête de la Physiocratie, aurait fait et fondé notre science, la vôtre, et ne nous aurait laissé qu’à en exposer les détails ; il mériterait l’éternel hommage des philosophes, des gens de bien, de tous les peuples dignes d’aimer et d’avoir la liberté. Il a posé les fondemens du temple de cette noble déesse ; il en a construit les gros murs. Nous et vous y avons mis des corniches, des fleurons, des astragales, quelques chapiteaux à des colonnes qui étaient debout.

Vous ne parlez pas des économistes sans leur donner l’odieux nom de secte, qui suppose un mélange de bêtise, de folie et d’entêtement. Cette injure n’offense point de la part des Grimm ; mais les expressions d’un Say sont d’un autre poids. Il est, en conscience, obligé de tenir compte de ce poids. Vous n’accordez à ces auteurs, vos devanciers, que d’avoir été bons citoyens. Beau mérite ! que le dernier savetier peut et doit avoir ! Et pauvre mérite pour des philosophes dont plusieurs n’ont été, il est vrai, que des écrivains médiocres, mais dont chacun a eu quelque vérité à lui, dont aucun n’a été un imbécile, dont quelques-uns ont été des hommes d’État, même des souverains très-éclairés, très-bienfaisans malgré leur couronne !

Vous avez traité Turgot avec sécheresse et légèreté (si ce n’est vers la fin de votre second volume), comme si les grandes puissances ne devaient pas du respect aux grandes puissances. Il vous en aurait témoigné. Nous aurions vingt fois fait ensemble votre éloge si vous eussiez travaillé de notre temps.

Vous m’avez nommé une fois et avec une belle épithète, l’estimable Dupont de Nemours ; mais c’était pour blâmer à tort une pensée que vous m’attribuez, qui est à Quesnay, et que je justifierais si nous avions à la discuter ici.

Je n’ai gardé aucune humeur de tout cela. Tout a été couvert par les admirables développemens aux différens emplois que l’on fait des richesses, et par le plus qu’admirable chapitre sur les consommations et les administrations privées, où vous avez eu la raison d’Aristote, l’esprit de Socrate, les grâces ingénieuses de Franklin. Je vais le faire copier à mes petits enfans. — Aussi n’appuierai-je que sur les louanges qui vous sont dues quand je parlerai de votre livre à mes amis. Mais en vous louant, parce que vous êtes éminemment louable, je ne vous flatterai point, mon cher Say, parce que vous êtes supérieur à la flatterie.

Vous avez trop rétréci la carrière de l’économie politique en ne la traitant que comme la science des richesses. Elle est la science du droit naturel appliqué, comme il doit l’être, aux sociétés civilisées. Elle est la science des constitutions, qui apprend, et qui apprendra, non seulement ce que les gouvernemens ne doivent pas faire pour leur propre intérêt et pour celui de leurs nations, ou de leurs richesses, mais ce qu’ils ne doivent pas pouvoir devant Dieu, sous peine de mériter la haine et le mépris des hommes, le détrônement pendant leur vie, et le fouet sanglant de l’histoire après leur mort.

Vous avez cru que notre large manière de considérer les gouvernemens était la politique, et non l’économie politique. Cette fois vous n’avez point parlé français, quoique vous le sachiez très-bien. L’usage de notre langue a borné le sens du mot isolé la politique aux relations diplomatiques ou guerrières envers les autres nations ou les autres souverains. C’est la science de Macchiavel, du cardinal de Richelieu, de Bonaparte. Mais l’économie politique est celle de la justice éclairée dans toutes les relations sociales intérieures et extérieures. Je crois en avoir tracé les linéamens complets sur la feuille de papier que je vous ai donnée, qui a eu deux mille cinq cents exemplaires débités en Allemagne, en France, en Angleterre et aux États-Unis, et qui commence par la sensibilité de l’homme, ses facultés, sa volonté, premières et inaliénables propriétés qu’il tient directement de Dieu et de la nature.

Si vous fussiez parti de ce principe, vous auriez fait tout autrement votre chapitre de l’impôt, le seul de votre livre qui ne soit pas digne de vous ; car si les gouvernemens, même représentatifs, n’ont pas le droit, ne doivent pas avoir la puissance de gêner la liberté d’aucun travail, d’interrompre les opérations d’aucun commerce, d’attenter à la propriété d’aucun citoyen, ni même d’aucun étranger, ce chapitre est a recommencer. — Ce qui ne m’empêche pas d’applaudir à vos sages observations sur les mesures prudentes, modérées, graduelles ; à prendre dans les pays qui ont depuis long-temps été soumis à de mauvais gouvernemens, et dont les finances sont mal, sont iniquement assises. Lorsqu’on a marché dans une fausse route, on ne peut rentrer dans le bon chemin que par une diagonale. Le remède est dans l’hygiène et non dans la chirurgie. Il doit agir sans secousse. Natura, humanitas, ratio, nihil agunt per saltum. C’est ce que savent tous les philosophes qui ont été administrateurs, ou plutôt tous les administrateurs qui sont philosophes,

Rendez-nous donc un peu de justice, cher Say ; nous ne sommes ni des fous, ni des sots ; nous avons la conscience délicate ; nous n’avons pas écrit et gouverné pendant plus de cinquante ans, dans des pays de mœurs et de lois très-différentes, sans songer à rien. Si vous eussiez envisagé la chose sous un autre aspect, si vous vous fussiez placé au même point de vue que Quesnay, celui de la justice réglant les droits de chaque homme, constatant l’intérêt général et particulier, interdisant tout obstacle au travail ; si vous eussiez considéré la volonté très-décidée que tous les membres d’une société ont eue, n’ont pu s’empêcher d’avoir en se réunissant, de ne sacrifier aucune partie de leur liberté, d’en étendre au contraire l’usage, et d’augmenter les jouissances qui en résulteraient, il ne vous serait pas resté une seule des idées financières auxquelles vous avez pris la peine de faire attention et d’attacher quelque importance en parlant de l’impôt ; vous auriez reconnu que la tyrannie elle-même, qui peut piller les capitalistes et voler les salariés[2], ne le peut qu’un moment, au grand dérangement de toutes les conventions, au grand désavantage de la société, par des impôts survenant imprévus, par la violation impérieuse des contrats qu’on avait passés sous la foi publique et la garantie du gouvernement ; mais que la tyrannie ne peut faire contribuer ni le travail, ni les capitaux. Le prix du travail est réglé par le débat entre les salarians et les salariés. Il faut à ceux-ci leur salaire selon le prix qu’y mettent la concurrence et le besoin ; si on le taxe, et si la taxe est connue et prévue, il faut qu’ils l’ajoutent au salaire ; et la concurrence leur donne à la fois le droit et le pouvoir de l’exiger.

Il en est de même des capitaux, qui sont une autre espèce de salariés non moins nécessaires que les manipulateurs. Il faut payer leur loyer, ou leur intérêt, dont le taux est pareillement réglé par la concurrence et le débat entre les prêteurs et les emprunteurs. Si vous chargez cet intérêt d’un impôt, sous prétexte que pour le prêteur ou l’entrepreneur le capital donne un revenu, il faut que l’impôt soit ajouté, même avec un supplément d’intérêt, au prix du loyer du capital ; car c’est de la somme qu’il a déboursée que le capitaliste veut et doit toucher l’intérêt, et non pas seulement de celle qui sert à l’entreprise.

Les deux impôts avancés par l’ouvrier et par le capitaliste, retombent donc avec usure sur leur salariant.

Or qui est le salariant ou quels sont les salariais ? — Cherchez, brave et studieux Say. Cherchez, non dans tel ou tel pays, car il y a des pays dont les habitans se mettent aux gages des salarians des autres pays ; il n’est pas sûr que ce soit une prudente spéculation, et d’ailleurs elle ne fait rien aux lois générales : cherchez sur la terre entière. — Qu’est-ce que l’on peut partager entre les humains qui la peuplent ?


LES RÉCOLTES,


Ou des productions végétales spontanées ;

Ou des productions végétales cultivées ;

Ou des animaux sauvages, par la chasse ;

Ou des animaux domestiques, par leur garde et leur éducation ;

Ou des poissons, par la pèche fluviale ou maritime ;

Ou des productions des mines et carrières. Il n’y a rien de plus que l’on puisse acquérir, distribuer, recevoir, donner ou prendre.


DIEU SEUL EST PRODUCTEUR.


Les hommes travaillent, recueillent, économisent, conservent ; mais économiser n’est pas produire. Celui qui n’a pas recueilli, offre son service et demande partage. Celui qui s’est déjà procuré quelque avance, un capital, offre le service de son capital, qui est un très-bel instrument, aux possesseurs ou aux rechercheurs des récoltes. — Le savant offre sa capacité, ses lumières, son moyen de rendre service, et de gagner salaire. — Les femmes nous présentent leurs charmes, leurs talens, leurs vertus mêmes, leurs bons conseils, leur aimable conversation, leur douce société, toutes choses d’un grand prix, que vous ne comptez pas dans l’inventaire des richesses d’une nation, quoique nous les estimions en général à la moitié des récoltes, et que j’aie vu un écrivain qui vantait beaucoup l’influence des danseuses de Paris sur la balance du commerce.

Le partage s’effectue ; chacun fait son gain et en vit : le service des capitaux est payé, et les augmente par cumulation ; le salaire de tous les travaux est acquitté ; les entrepreneurs, leurs ouvriers, leurs serviteurs, les familles de tous ces gens-là subsistent sur la consommation de ce salaire qui est réparti avec la plus parfaite équité par la concurrence, et le prix qu’elle attache volontairement aux capacités diverses.

Les arts et métiers ont conservé, ou rendu de jouissance durable, des consommations déjà faite[3] qui, jointes aux récoltes nouvelles et annuelles, procurent, non pas du tout une production, mais une très-heureuse accumulation de richesse, sans que, à cause de la durée de cette jouissance, il faille estimer le travail du maçon, du drapier ou du bijoutier, plus que celui du cuisinier ou du boulanger qui sont consommés de suite

Mais entre le salaire des capitaux et celui des ouvriers, ou des simples serviteurs, il y a cette différence que les serviteurs et les ouvriers font nécessairement des consommations et détruisent ainsi des productions dont la valeur seule entre dans celle des ouvrages plus ou moins durables qui sortent de leurs mains, au lieu que les capitaux, quoiqu’ils soient des instrumens d’une indispensable utilité et que le prix de leur loyer entre aussi dans celui des ouvrages à l’existence desquels ils ont concouru, ne sont pas des personnes et ne font aucune consommation ; de sorte que, s’il n’y a pas de guerres ou d’autres grandes calamités, qui détruisent sur le fonds même des valeurs plus grandes que leur loyer, il y a augmentation de richesses, non pas encore une fois par production, mais par accumulation des intérêts qu’ont fournis les productions des années précédentes[4]. C’est ce qui explique comment les nations, même mal gouvernées, à moins d’affreux pillages de guerre, et d’odieux gaspillages de cour, prospèrent, s’enrichissent progressivement, dès qu’elles sont parvenues à se former une certaine masse de capitaux.

Tous les salariés, capitaux et hommes, ayant leurs salaires garantis par la concurrence, on ne peut entamer leur portion, leur propriété que par surprise ou par violence, comme font tous les voleurs de grand chemin ; ce qui ne convient a aucun gouvernement régulier. Dans tous les cas d’administration régulière, pour des taxes sur les consommations, ou sur les travaux, ou sur les loyers, ou sur les personnes, ou sur les revenus soit connus, soit présumés (income tax), ils les font payer avec raison, avec justice, et d’une manière inévitable, par leurs salarians.

Il ne dépend pas de ceux-ci de hausser, a cause de cela, le prix de leurs récoltes ; car il n’y a pour payer les récoltes que les récoltes plies-mêmes, ou directement par échanges, ou indirectement par leur métamorphose en travail, et en objets que le travail a fabriqués, dont les récolteurs ont fourni les consommations auxquelles elles ont ainsi prêté ou avancé leur valeur. Tous les acheteurs sont vendeurs ; tous les vendeurs sont acheteurs. Nul ne peut offrir ni donner plus qu’il n’a. Les prix sont réglés par le concours des productions et des marchandises que leurs propriétaires apportent au marché.

Les récolteurs qui, comme les autres, ont eu leurs capitaux et leurs travaux payés, ne peuvent, pas plus que les autres, se passer de ce remboursement. Ils n’ont donc, pour acquitter leurs taxes et les taxes des autres, que la portion de leur revenu, qui a été fournie par la bonté de Dieu ou la faculté productive dont il a doué la nature.

Quand le produit de cette faculté excédant le loyer des capitaux est épuisé, le salaire du travail qui rend encore ses frais, peut continuer, et une population peut en vivre ; mais il n’y a plus de marge pour les taxes et les contributions. Si l’on tente alors de les continuer, les capitaux sont entamés ou les salaires restreints ; et, comme ils n’avaient que leur part nécessaire, la société dépérit, se ruine : on marche alors vers l’état sauvage.

Avant d’en arriver la, cette marche funeste s’arrêterait si le premier principe était respecté ; si les nations savaient et osaient dire aux rois ou aux autres pouvoirs exécutifs : « Gouvernemens, vous n’avez pas le droit de gêner le travail ni de violer les propriétés ; nous vous en refusons la puissance. Nous allons restreindre vos dépenses superflues et nuisibles, à commencer par celles de la guerre, et suivre par celles de la cour. » C’est a cette harangue que les constitutions représentatives sont propres.

Mais, direz-vous, à quelque degré de pauvreté qu’on soit demeuré ou d’appauvrissement qu’on soit réduit, il faut cependant quelques dépenses publiques ; il n’y a donc pas moyen de se passer d’impôt.

Il y a eu ce moyen chez les nations neuves que rien ne gêne, et chez les nations longtemps mal gouvernées qui ont eu et ont, par cette raison-là, beaucoup de mauvais impôts ; leurs erreurs même peuvent faciliter l’amélioration de leur sort. Ce moyen est d’avoir ou de se donner une constitution domaniale de finances, qui pourvoie aux dépenses sociales sans attaquer les propriétés des citoyens.

Cette constitution domaniale peut être effectuée de trois manières, dont deux, imparfaites, ont eu lieu pendant plusieurs siècles, et dont l’autre, bien meilleure, est proposée depuis près de soixante ans par ces économistes pour qui vous montrez, sans que je puisse en comprendre le motif et la raison, tant de dédain et d’antipathie.

La plus anciennement inventée a été la constitution domaniale de finances à partage de terres : c’était celle des Égyptiens. Vous voyez, dans Diodore de Sicile, qu’ils avaient donné ou laissé à leurs rois ou pharaons une partie des terres pour les frais de leur cour et de leur administration ; qu’ils en avaient donné une autre à leurs prêtres pour ceux de l’instruction publique, du culte, de la médecine, de l’astronomie et de l’almanach, et que le surplus était aux guerriers chargés de la défense militaire, soit comme milice, soit comme titre féodal ; nous ne savons pas bien lequel des deux. Si le gouvernement s’était formé par civilisation, ce devait être le premier cas ; si c’était par guerre et conquête, ce devait être le second.

Les rois abusèrent et gaspillèrent. Nous voyons, par la Genèse, qu’ils donnaient des lettres de cachet. Nous voyons encore qu’ayant épuisé leur domaine, ils s’en firent un nouveau par le monopole des blés, suivant le conseil de ce Joseph qui fut un bel homme, non pas un bon homme, et qu’on n’a pas eu honte de compter parmi les grands ministres pour avoir sacrifié le peuple à l’ambition et à l’avarice du roi, transformé la milice ou les seigneurs de fiefs en troupe soldée, et réduit les propriétaires d’alors au rang des fellahs d’aujourd’hui. Je ne voudrais pas de sa place dans l’histoire, pour l’éclat et la pompe de son vizirat, pour toutes les bonnes fortunes qu’il a eues ou manquées, pas même pour l’établissement de ma famille et de ma nation dans la terre de Giessen, qui fut vraisemblablement une de celles dont le monarque avait dépouillé ses sujets naturels. Mais avant ce renversement de la constitution antique, le système égyptien des finances était assez raisonnable et point onéreux. Les dépenses de l’administration générale et du faste royal, sérail compris, ne coûtaient rien à aucun contribuable. Le pharaon en faisait les frais sur son domaine.

Il en a été de même en Europe, dans le moyen âge. Charlemagne, ses successeurs, et tous les rois leurs contemporains, ont eu des domaines ; et presque tous, ainsi qu’on devait s’y attendre, en ont été de très-mauvais administrateurs. Séduits par la flatterie, ils ont tout donné ou laissé prendre h leurs maîtresses, à leur clergé, à leurs courtisans. C’est l’inconvénient majeur de cette première constitution domaniale, surtout sous les rois ; car il ne serait pas absolument impossible qu’elle se soutînt sous une république, si la dotation était en forêts comme dans le gouvernement des druides. Cependant il est clair qu’on y voit, ainsi qu’en Égypte, un exemple du même système de finances ; de celui qui n’exige qu’une fondation première, l’abandon une fois fait d’un territoire, lequel devient une propriété publique, et dispense de demander aucune contribution aux propriétés particulières.

La seconde constitution domaniale des finances fut celle des Hébreux : elle était à partage de fruits onde produits bruts. Leur clergé fut plus habile, plus avide, on serait tenté de dire plus juif que celui des Égyptiens. Il ne formait que le douzième de la nation, et se fit donner le dixième des récoltes ; mais, ce qui fut plus excessif, il se fit donner le dixième de toutes les récoltes de fruits et d’animaux, exempt de frais de culture. Les prêtres égyptiens avaient payé ceux de la culture de leurs terres. Moïse et son frère Aaron affectèrent le désintéressement en renonçant, pour leur tribu, à prendre part dans le territoire du pays conquis, et n’en demandant qu’une dans les fruits. Il n’est point étonnant que la nation, éblouie par le plaisir de posséder les champs, les jardins, les maisons, y ait été trompée, et n’ait pas su discerner, dans les récoltes, le remboursement des dépenses productives d’avec le produit net, puisque vers la fin de ce qu’on appelle le grand règne, il y a environ cent ans, notre bon et sage Vauhan n’en avait encore aucune idée. En passant, un petit salut au médecin Quesnay, mon cher Say[5].

Revenons aux Hébreux. — Les frais de culture estimés par approximation au double du produit net, la tribu de Lévi, la douzième de la nation hébraïque, eut donc le tiers du revenu territorial de la Judée, outre les prémices et les oblations que se réservaient les prêtres pour les sacrifices et le service du tabernacle ou du temple, et la plus grande, la meilleure partie de la viande des victimes, qui servait à la nourriture du clergé officiant ; car les simples lévites n’étaient pas encore des prêtres, ils n’étaient que des candidats à la prêtrise et à la profession de scribe.

Ce système de finances a été suivi par notre clergé chrétien ; et, après la réforme de Luther, par les princes de la confession d’Augsbourg, ainsi que par les cantons protestans de la Suisse et par la Hollande.

Il est horrible, parce qu’il répartit l’impôt ou ce qui en tient lieu et qui l’épargne, en autant de proportions différentes qu’il y a, pour chaque terre, de plus ou moins grands degrés de fertilité, qui nécessitent de plus ou moins grands frais de culture, pour produire une récolte égale en masse totale.

Il est horrible, parce qu’il condamne à la stérilité toutes les terres dont le produit net est inférieur au dixième de la récolte.

Il est horrible, parce qu’il cumule la paille entre les mains du prêtre ou des agens du gouvernement qui ne peuvent la vendre qu’aux riches ; ce qui tend à augmenter l’inégalité des fortunes en améliorant toujours les terres des citoyens opulens, amaigrissant toujours celles des indigens privés de la restitution de leur engrais naturel.

Mais, toute horrible qu’elle est, cette pernicieuse et inique dîme une fois établie n’entre plus dans les héritages, ni dans les achats, ni dans les ventes : le prix des terres se règle par leurs produits nets. Personne ne petit dire que lui ni ses ancêtres aient ou eussent acquis une dîme instituée depuis mille ans ; elle ne coûtait rien du tout lors de rassemblée constituante à aucun des propriétaires de terres en France. Elle rapportait quatre-vingt-dix millions de rente nette au clergé ; les frais de perception étaient un tiers en sus ; elle prenait cent vingt millions aux récoltes.

En la déclarant volontairement rachetable au profit de l’État, à mesure de la vacance des bénéfices, cette assemblée, qui réunissait tant d’hommes d’un haut mérite, en aurait tiré trois milliards, dont la rente d’un seul aurait suffisamment, noblement, doté les membres utiles du clergé. Le surplus aurait beaucoup plus que couvert le déficit ; il aurait remboursé les dettes de l’État. L’assemblée repoussa cette proposition de se borner à rendre les dîmes rachetables, et je fus hué pour l’avoir faite. — Cela entre encore dans mes profonds chagrins ; mais ce n’est pas d’eux dont il est ici question. Nous discutons trop tard la théorie et les principes d’une science très-importante, pour laquelle vous avez l’étoffe d’un grand maître.

Ces principes disent avec évidence que la dîme abolie en France, il y a vingt-cinq ans, était un second exemple, établi dès le temps de Moïse, renouvelé sous Charles le Chauve, d’un vaste moyen de finances, qui, lorsqu’il a été abandonné, ne coûtait rien à aucun propriétaire français, puisque le produit qui la soldait n’avait été acquis ni hérité par qui que ce soit.

La troisième constitution domaniale de finances serait à partage de revenus.

La proportion de ce partage doit être fort différente suivant les localités générales des corps politiques qui peuvent rendre leurs besoins publics plus ou moins dispendieux. Il se pourrait qu’en Hollande, où le pays lui-même ne subsiste que par artifice, avec des frais énormes pour l’empêcher d’être inondé, le tiers des revenus net ne donnât rien de trop pour la république. D’autres pays pourraient y suffire avec le dixième seulement. Des indications aussi exactes qu’il soit possible de les faire et des calculs très-soignés indiquent qu’en France il faudrait le cinquième qui pourvoirait à tout, même au remboursement successif de la dette.

Cette dotation de l’État ne doit rien prendra sur le loyer des capitaux, parce que les capitaux et le travail étant les coursiers qui traînent le char de la société, on ne peut pas laisser trop de liberté à leur allure, ni une trop forte rétribution à leurs services que la concurrence règle toujours au plus juste prix ; et encore parce que la nature des choses leur assure toujours la faculté de s’indemniser de toutes les charges qu’on a pu prévoir, et qu’ils sont invulnérables tant qu’on ne les attaque pas à l’improviste, à la manière des brigands ; et enfin parce qu’on ne peut, même en ce cas, leur porter atteinte sans violer tous les contrats, sans faire varier tous les prix, à l’énorme dommage de la société et de l’humanité entière.

Dans la constitution domaniale à partage de revenus, la république ou son gouvernement sont des propriétaires comme d’autres ; aucune valeur n’est influencée ni changée. Le public entre dans le nombre des récolteurs et distribue sa part de récolte ainsi que les autres récolteurs propriétaires comme lui. Ils ne prennent sur personne, puisque tous les capitaux et tous les services ont avant lui prélevé leur part légitime et complète.

Ce partage du public dans les revenus nets de la terre, de la pêche et des mines ou des carrières, n’interdirait la culture d’aucune terre : car celles qui ne rendent que leurs frais, et qu’il est cependant très-bon de cultiver puisqu’elles produiraient la subsistance des cultivateurs, celle de leurs salariés industriels et l’intérêt des capitaux qu’on y a consacrés, n’auraient cependant rien a payer, ne donnant point de revenu au-delà de ce salaire et de cet intérêt. Le revenu du gouvernement ne serait pas une contribution à prendre sur le propriétaire de la récolte que celui-ci régirait à la fois et sans augmentation de peine, pour l’État et pour lui-même ; pas plus que dans une succession par indivis, la part des cadets n’est une contribution pour leur frère aîné, administrateur général, duquel la seule portion exigerait le même travail ; pas plus encore que le bien d’un mineur n’est une contribution de son tuteur qui touche et lui rend son revenu.

Elle n’aurait rien d’injuste, puisque aucun produit net n’y entrerait dans une plus forte proportion qu’un autre. L’idée d’en exempter les produits nets qui n’excéderaient pas la dépense nécessaire du propriétaire, quoique ayant été mise en exécution à Athènes et applaudie par Montesquieu ainsi que par vous, jetterait dans les plus grandes difficultés à cause de l’évaluation du nécessaire qui n’est pas le même pour toutes les capacités, et qui dépend de la nature des services comme de l’indemnité des diverses avances. Elle n’associerait pas la république à toutes les cultures donnant produit net.

Les propriétaires fonciers trop pauvres pour vivre de leur revenu territorial, ou qui ne s’en contentent pas, doivent se mettre et se mettent partout dans la classe des salariés pour le surplus de leurs dépenses ; on n’a pas besoin de les y exciter.

Chez les nations neuves et dont le pays est encore désert, les besoins publics ne sont pas très-grands, et la concession de forêts situées de place en place vers les bords des rivières, ne peut éprouver aucune difficulté. Elles prendront de la valeur à mesure que la société et la population feront des progrès. On y peut de même faire en terrain la fondation des routes et des canaux, des hôpitaux s’ils sont nécessaires, des collèges qui le sont certainement.

Dans les pays mal gouvernés, les mauvaises impositions abondent, et les pertes qu’elles causent aux propriétaires du sol sont si grandes qu’il y aura toujours soulagement à les traduire en constitution domaniale à partage de revenus.

M. Necker, ni les Anglais n’ont calculé juste ni même approximativement ce que coûtent ces détestables impositions sur les consommations, sur le travail, sur le commerce.

Le salaire des percepteurs, ils l’ont compté.

Le trouble, l’interruption du travail et des transports, la violation du domicile, la gêne, les vexations, les procès, leurs poursuites, leurs frais, les amendes, les emprisonnemens, les indemnités de tout cela, et la cumulation perpétuelle de l’intérêt des intérêts, et des commissions sur les commissions qui se renouvellent à chaque remboursement des remboursemens qui ont lieu depuis le premier contribuable arrêté dans son travail, gêné dans sa dépense, jusqu’aux producteurs et aux distributeurs des récoltes qui doivent en définitive acquitter tout ce qu’on a enlevé ou fait perdre aux salariés, aux consommateurs, aux capitalistes, voilà ce que les ministres n’ont jamais connu, ce que plusieurs d’entre eux n’ont pas voulu connaître, ce dont on n’a jamais rendu compte aux nations.

Je vais vous en donner un exemple funeste. Pour juger des conséquences des violations de droits et des interruptions de commerce, il faut partir des temps paisibles où quelque chose était assuré.

En 1784, après la paix de 1783, la valeur de la récolte des vins, des cidres et des poirés, de ce qu’on faisait de bière et d’esprits ardens, était en France de neuf cents millions. Après le traité de 1786, elle s’élevait jusqu’à un milliard. Les guerres qui suivirent, la dérangèrent un peu ; mais lors de la paix d’Amiens, les neuf cents millions y étaient encore.

Buonaparte a soumis toutes ces boissons aux droits réunis. Les maux qui en sont résultés ne doivent cependant pas être entièrement attribués à cette fâcheuse et vexatoire imposition ; vous êtes plus que personne capable d’évaluer la part que l’interdiction du commerce extérieur y a certainement eue, et que je suis loin de nier.

Le caractère de Buonaparte ne pouvait pas être retenu par l’injustice de faire payer double impôt à de certaines cultures, d’exiger sur mille écus de revenus en vignes qui avaient acquitté et continuaient d’acquitter leur contribution territoriale, beaucoup plus que sur mille autres écus de revenus en prés ou en céréales ; ces choses-là n’étaient pour lui que des bagatelles de nulle considération.

Il a monté une régie très-dispendieuse, et, après y avoir employé une armée de commis, il en a tiré, outre leurs salaires, un revenu de cinquante ou soixante millions.

Qu’est-il arrivé ? La récolte des boissons dans Les vins de table et les cidres, dont presque la totalité, et qui semble spéciale à la France, vaut à peine aujourd’hui cinq cents millions d’une monnaie qu’on peut regarder comme très-affaiblie, comparativement au prix des services et des salaires.

On a perdu quatre cents millions de productions annuelles, qui feraient vivre cinq cent mille familles et offriraient cent soixante-six millions de produit net, lorsque, par la constitution domaniale de finances, la plus convenable à notre pays, on aurait fourni, sans vexation et sans peine, trente-trois millions de revenu public.

Les quatre cents millions de produits, ou valeur de produits annuels, avaient d’autres conséquences ; ils entraient dans la masse générale des moyens d’acheter les autres produits. Ainsi la valeur de quatre cents autres millions ou autres productions se sont trouvées sans débit, ou dans la nécessité de baisser leur prix de la somme que les acheteurs n’ont pas pu payer.

Cette perte de reflet n’a pas été tout entière sur les productions nationales ; une partie en est tombée sur des productions étrangères. Nous supposerons, et cette supposition sera trop forte, que la portion des marchandises étrangères qui en a éprouvé l’effet, se sera montée à cent millions. Vous avez très-bien observé que, dans ces sortes de calculs, l’exactitude des principes est tout : celle du fait presque rien. Passons donc à cent millions la perte essuyée par les productions étrangères. L’interdiction du commerce étranger y a eu, en effet, une part notable ; mais il est certain que notre nation consomme plus des trois quarts de ses boissons en quantité, ce dont personne ne doute, et même en valeur.

La perte de quatre cents millions sur la quantité et la valeur des récoltes dont les boissons étaient l’objet, en a donc produit une autre de trois cents millions au moins sur la valeur de nos autres récoltes. Ces trois cents millions servaient aux jouissances de trois cent soixante-quinze mille familles, qui, comme celles des vignerons, ont marché ou marchent vers l’extinction, par les privations ou par la misère.

Les trois cents millions de récoltes diverses qui ont souffert de cette calamité, donnaient cent millions de produit net, dans lesquels, suivant la constitution domaniale de finances réclamée par les économistes, la part de l’État se serait montée à vingt millions.

Cinquante-trois millions de revenu qui auraient été à la disposition du gouvernement et ont été perdus, dont Buonaparte a tari la source pour s’en procurer cinquante applicables aux guerres d’Espagne, d’Allemagne et de la Russie, et détournés des travaux utiles, outre les quatre cent mille soldats constamment occupes, toujours renouvelés dans ces guerres qui les dévoraient annuellement, quarante mille autres hommes robustes et même assez instruits, et les occuper aux travaux vexatoires de la perquisition et de la perception.

C’est pour cela que ce prince a diminué de deux cent treize millions le revenu disponible des propriétaires de biens fonds, et de quatre milliards ou d’un dixième, le capital de la valeur des terres de la France, en altérant le bonheur de plus de huit cent mille familles, et les conduisant à l’annihilation par une infortune croissante.

Aviez-vous songé à tout cela ? Ne convient-il pas à Jean-Baptiste Say d’y songer très-sérieusement ? Ne méprisons plus les économistes.

Se peut-il que vous en soyez encore à dire et à croire, mon cher ami, qu’il y a, dans ce genre d’imposition, l’avantage de dissimuler l’impôt en le confondant avec la jouissance ? Ainsi disaient les fermiers généraux et même la plupart des contrôleurs généraux. Mais quel conseil à donner aux rois par un philosophe ! Dupez votre peuple, afin de lui prendre plus aisément son argent ! Argument de cour et de bureaux ! Le peuple n’en est pas dupe. Il peut. se faire illusion sur ce qu’il y a d’impôt dans cas jouissances qu’il achète si cher ; mais l’inquisition, mais les vexations, mais les procès-verbaux, et non-verbaux, et les amendes, et même les accommodemens, ne lui laissent aucun doute.

Il a si bien jugé votre impôt quand vous le croyiez habilement dissimulé, que ces odieux droits réunis ont produit, dans une seule année deux révolutions : celle qui, dans l’espoir de la destruction des rats de cave, a détrôné Buonaparte ; et celle qui, dans le courroux de ce qu’une opération si désirée n’était pas complète, lui a rendu la couronne. Ces deux aventures ne sont pas indifférentes à notre correspondance ; car ce sont elles qui font que, ne voulant pas être exposé comme une courtisane ou comme un courtisan à passer, en un jour, d’une main à l’autre, je vous écris, sur le pont de Fingal, allant en Amérique faire, pour l’Institut, le second volume des Mémoires sur différens sujets. Il n’est pas certain que celui-ci en fasse partie ; mais il est constant que vous et moi, nous sommes obligés d’être un peu plus instruits que les lords de la trésorerie et le chancelier de l’échiquier…

Dans votre inconcevable animosité contre les économistes, vous dites que l’assemblée constituante avait les oreilles rebattues de leurs principes, et qu’elle poussa trop loin les impositions directes (à moi la tape, et à moi seul ; car j’étais alors le seul économiste de l’assemblée, et il ne restait alors en France que Morellet, Abeille et moi). Vous ne savez pas qu’à l’assemblée constituante, dès qu’il était question de commerce ou de finances, on commençait toujours par quelques violentes invectives contre les économistes. Il est vrai qu’elle finissait ordinairement par prononcer le décret conformément à leurs principes. Je suis obligé d’en rendre hommage à la raison publique ; car je ne peux pas me dissimuler que j’ai plus de raison que de talent, que je n’ai aucun talent pour les mauvaises causes, et beaucoup moins que je ne voudrais pour défendre les bonnes. Je n’ai point rebattu ; j’ai combattu ; c’était mon devoir. Mais, cher Say, vous êtes sur ce point autant inexact dans le fait qu’humoriste dans l’expression.



Les dîmes rendaient au clergé 90 millions net.
Les frais de leur perception coûtaient……… 30
Le cens et autres droits féodaux rendaient aux seigneurs… 50
Leurs frais très-litigieux ne pouvaient être au-dessous de… 5
La taille percevait net… 108
Les accessoires… 33
Les frais de ces deux impôts… 7
Les vingtièmes… 54
Leurs frais… 2
La capitation… 25
Ses frais… 1
Ce qu’il y avait de direct dans les pays d’états… 30
La gabelle forcée y devenue dans plusieurs provinces impôt direct… 18

Total véritable des impôts directs avant 1789… 454 millions.

L’assemblée constituante a mis :
La contribution foncière… 300 millions.
La mobilière… 60
Et (malgré ma vive résistance) les patentes… 16
Les frais de tout cela… 19

Total des impôts directs de la constituante… 395 millions.


Vous voyez, mon cher Say, que, si je n’étais pas avant tout un fort bon homme, il me serait tolérable d’être un peu fâché.

J’ai engagé l’assemblée constituante à réformer la gabelle, les aides, la marque des fers et celle des cuirs, qui avait détruit nos tanneries, les droits sur les papiers et cartons, qui avaient nui a nos fabrications, enfin les droits cf entrée des villes et des bourgs, et le monopole du tabac. — Laquelle regrettez-vous de ces sales guenilles ? Par quelle autre de semblable étoffe trouveriez-vous bon de les suppléer ? Par rapport à la marque des cuirs, je soupçonne qu’on va vouloir la rétablir ; on l’a déjà tenté il y a dix ou douze ans ; je charge madame Dupont de vous envoyer le rapport que je fis à ce sujet en 1788. Vous y verrez avec quel soin, quel scrupule travaillaient ces économistes conseillers d’État du roi Louis XVI, et depuis du roi Louis XVIII, qui règnerait encore s’il n’avait voulu être que Louis-Stanislas, et s’il n’avait pas eu la faiblesse de conserver vos chers et abominables droits réunis[6]. Vous y verrez qu’elle conscience nous apportions à l’examen clés questions qui nous étaient soumises. Si nous n’avons été que de pauvres bons citoyens, Dieu veuille vous accorder beaucoup de collègues semblables dans le service des gouvernemens auxquels vous serez attaché.

Quant aux octrois ou droits d’entrée dans les villes, je vous dirai une anecdote : les vieillards aiment à raconter.

Ces droits entraient pour quarante millions dans les revenus de l’ancien gouvernement, qui les avait étendus jusqu’aux bourgs et aux gros villages, d’après votre principe de confondre l’impôt avec la jouissance ou l’a consommation. Le comité des contributions ne voulait pas renoncer à une branche de finances que l’on regardait comme si productive. Je m’étais fortement opposé à la proposition. L’assemblée constituante avait cru tout arranger en décrétant : 1o Qu’il y aurait des droits d’entrée dans toutes les villes closes ; 2o que Dupont de Nemours en rédigerait le projet, puisque y trouvant beaucoup de difficultés, il mettrait plus de soin qu’un autre à les lever.

Il était dans mon caractère de refuser net cette mission ; mais je songeai qu’à mon refus quelque échappé de la régie générale saisirait cette occasion d’accabler sans mesure le commerce, et de passer pour un grand financier parce que son travail produirait beaucoup. Je me mis donc à l’ouvrage. Je fis entrer dans mon plan tout ce que je pus y mettre de précautions pour qu’il fût moins vexatoire ; et le jour où il fallait présenter mon rapport à la tribune, j’y improvisai une préface où j’exposai avec bonheur : 1o l’injustice d’imposer sur des marchandises de même nature dont la qualité plus ou moins précieuse ne pouvait être distinguée, des taxes qui seraient légères sur la consommation du riche (laquelle est toujours dans les meilleures qualités), pesantes sur celle du pauvre, qui ne pouvait atteindre qu’aux qualités inférieures ; 2o l’injustice, non moins grande, de faire payer la même taxe aux productions nées à peu de frais sur un terrain favorable, et à celles qui, nées sur un terrain ingrat, avaient occasionné de fortes dépenses, d’où résulterait l’abandon de leur culture ; 3o j’appuyai sur les bornes invincibles des moyens de payer, tellement que, dans l’impossibilité de faire dépenser à aucun homme un seul écu de plus qu’il n’a, le consommateur n’a d’autre ressource que de consommer moins. J’ajoutai que l’opération serait désagréable à nos commettans d’un bout de la France à l’autre ; que partout on avait brisé les barrières des villes ; et je finis en déplorant mon sort d’avoir été forcé, par le décret impérieux de l’assemblée, de prodiguer mon temps et mes efforts contre mon opinion formelle et déclarée pour une opération contraire à mes principes, à mes lumières, à mon devoir, au vôtre, messieurs… Mes derniers mots furent : Je vous ai donné plus que ma vie !

J’étais vivement ému ; je versais de grosses larmes : mon émotion gagna mes collègues de tous les partis. Presque unanimement ils me défendirent de lire le projet, et abandonnèrent leur entreprise. — Jugez de ma joie ! — Si j’ai eu des peines de toutes les couleurs et de toutes les intensités, elles ont été compensées par des plaisirs de toutes les espèces et de tous les degrés. J’en ai vécu… J’en vis encore, Say, au milieu des tempêtes, du mal de mer, de la fuite si odieuse à mon courage, de l’exil si pénible pour mon cœur, les yeux ruisselans d’avoir laissé, et d’avoir laissé malade la meilleure et l’une des plus nobles femmes que Dieu ait créées ; mais, espérant de la rejoindre, et en sa douce compagnie, quelquefois avec ses conseils, dé parvenir à rendre les travaux qui me restent à faire plus utiles au monde que ceux qui m’ont tant occupé.

J’ai donc repoussé, et, sur mes rapports, l’assemblée constituante a repoussé presque tous les impôts qui auraient gêne, vexé, tourmenté lé travail… Est-ce de cela que vous me blâmez, mon ami ?

J’ai conservé l’enregistrement, parce qu’il donne aux actes une date authentiqué, et que, pour son paiement, c’est le contribuable qui va chercher le percepteur, et non le percepteur qui poursuit le contribuable.

J’ai conservé les postes, parce que si leur service coûte au-delà de ses frais, son utilité pour le commerce et les consolations qu’il procure à l’amitié sont si précieuses, qu’il n’est personne qui ne les payât volontiers vingt fois plus cher si la poste n’existait pas.

J’ai résisté et je m’opposerai toujours à la vente des forêts, parce qu’elles ne sont pas un impôt, parce qu’elles sont une propriété publique qui ne demande rien à aucune propriété privée, parce qu’elles entrent essentiellement dans une constitution domaniale de finances, et qu’elles doivent partout en forme le premier chapitre.

Les constitutions domaniales de finances, soit à partage de terres, tel que celui des forêts, soit à partager de revenus, tel qu’il faut s’y déterminer quand les forêts n’y suffisent pas, ont sur tous les autres moyens de pourvoir aux besoins des sociétés politiques, deux autres avantages qu’on ne peut trop estimer, outre celui de ne pas attenter aux propriétés des citoyens : le premier, de ne mettre aucune division d’intérêts entre le gouvernement et la nation, d’y mettre au contraire une union intime ; le second, de ne donner ni lieu ni motif à la corruption vénale.

C’est une idée étroite et hargneuse que celle des Anglais, qu’il faut régler tous les ans la somme qu’on voudra bien accorder au gouvernement, et se réserver le droit de refuser l’impôt. C’est une apparente démocratie, ou peut-être une démagogie tellement exagérée qu’elle se détruit elle-même, et se réduit à une vaine et illusoire menace qui ne peut jamais être réalisée. Car aucun homme de tête, ni aucun homme de bien, ne voudrait prendre sur lui de suspendre tout à coup le service public, et de paralyser la société. Mais de cette idée sans fondement, sans possibilité d’exécution, naissent inévitablement deux partis dans la représentation nationale, et même dans la nation : celui de la cour ou du ministère, et celui de l’opposition réelle ou simulée. Ces deux partis fomentent une multitude de haines privées, et divisent jusqu’à l’intérieur des familles. La division et la haine sont de mauvais ingrédiens de la société.

Et le plus grand mal, c’est la corruption générale qui en est la suite. On sent que le gouvernement voudra toujours avoir la majorité dans les deux chambres, et les talens les plus distingués songent à se faire remarquer pour être à l’enchère : c’est la fleur de la nation qui se pourrit. On ambitionne d’entrer au parlement, non pour servir réellement la patrie, mais pour faire du bruit, payer les dettes et continuer les vices de sa jeunesse, se vendre et s’enrichir par ce honteux commerce ; on ne refuse au roi ni aux ministres aucun moyen de l’entretenir. Des hommes nés pour être grands en ont été souillés. Comment la nation garderait-elle une vertu, une délicatesse que ses plus célèbres représentans abjurent ?

Ce virus cancéreux n’a point encore atteint les États-Unis d’Amérique. Ils en sont préservés en partie par le peu de durée de leur magistrature. Ils s’en seraient garantis s’ils s’étaient donné une constitution domaniale de finances à partage de revenus ; et ils auront à y penser sérieusement quand leurs projets de se rendre indépendans de l’Europe par l’établissement des manufactures les plus généralement utiles aura fait tomber le produit de leurs douanes au-dessous de leurs besoins politiques.

Il suffit, pour l’établissement de cette constitution domaniale, qu’elle pourvoie d’abord à ce qui est le plus strictement nécessaire. Et il ne faut pas s’inquiéter de ce que l’accroissement successif des produits nets et des richesses augmentera toujours le cinquième, le sixième ou le huitième assigné à la république, en même temps que les quatre cinquièmes, cinq sixièmes ou sept huitièmes réservés aux propriétaires des récoltes. Il est très-avantageux que la république s’enrichisse dans la même proportion suivant laquelle elle a été associée à ses membres.

Le nombre des institutions utiles est illimité. Il suffit qu’elles soient proposées chaque année aux trois branches du gouvernement représentatif, et qu’elles en soient approuvées. Il n’y aura plus ensuite qu’à leur en rendre compte tous les ans. Jugez combien de chemins et de canaux sont à faire, de découvertes à encourager, de progrès de science à récompenser, de moyens d’instruction à multiplier ; songez qu’il faudra un jour que chaque village ait un professeur et une bibliothèque.

Il est surtout de la plus grande importance qu’il y ait beaucoup de dépenses sociales qu’on puisse suspendre sans inconvénient dès que vous serez attaqué par une puissance étrangère, et qui donnent un fonds de guerre à opposer aux conquérant dès qu’ils oseront proférer une menace. Alors vous n’aurez pas la guerre, et vous aurez constamment la richesse, la liberté, le bonheur.

Je crois vous entendre me dire : « Mais quand on aura compris que votre constitution domaniale de finances à partage de revenue est la plus utile manière de pourvoir aux besoins publics, quand on l’aura déterminée au dixième ou au huitième, ou au sixième des revenus nets, comment connaîtra-t-on somme ou monnaie à laquelle se montera cette portion aliquote des revenus ? qui en effectuera le paiement au trésor de l’État ? »

La somme en monnaie sera connue par la déclaration des possesseurs qui la connaissent fort bien, puisqu’ils régiront le tour pour eux-mêmes et pour la république. Elle sera constatée par le prix des baux, par les contrats de vente et d’achat, par les effets d’une loi fort sage, et très-propre à faire baisser le loyer ou l’intérêt des capitaux, loi que M. Turgot voulut proposer et qu’on ne lui a pas laissé le temps rédiger ; enfin, par d’autres moyens dont je vous parlerai plus bas, et que je vous développerai avec un grand plaisir quand il en sera temps.

« Vous croyez, insisterez-vous ? qu’avec ces moyens et ces mesures les déclarations des propriétaires seront fidèles ? » — Elles l’ont été chez deux peuples de l’Europe bien moins fortement constitués que ceux dont on peut prévoir l’existence. Une de ces nations véridiques était la hollandaise, qui n’a jamais menti sur ce point ; non pas même quand une puissance étrangère occupait et opprimait son pays. L’autre était la provençale, tant qu’elle a eu ses états provinciaux. Une déclaration fausse y aurait déshonoré un homme, l’aurait fait regarder comme un voleur public, l’aurait fait chasser de la bonne compagnie ; on n’eût pas voulu se trouver avec lui à dîner, on n’aurait point épousé sa fille.

Permettez-moi de compter aussi sur les conséquences nécessaires de quelques articles constitutionnels et fondamentaux, sur lesquels je ne puis encore m’expliquer ici, et que vous trouverez peut-être adoptés par plusieurs des États qui se forment dans le Nouveau-Monde.

Vous voyez, mon cher Say, que notre science a beaucoup d’étendue, qu’elle embrasse un grand nombre d’objets. Pourquoi la restreindriez vous à celle des richesses ? Sortez du comptoir ; promenez-vous dans les campagnes ; c’est de toutes les volontés du Créateur, relativement à notre espèce, qu’il s’agit. Votre génie est vaste ; ne l’emprisonnez pas dans les idées et la langue des Anglais, peuple sordide qui croit qu’un homme ne vaut que par l’argent dont il dispose ; qui désigne la chose publique par le mot commune richesse (common-wealth), comme s’il n’y avait rien de tel que la morale, la justice, le droit des gens (dont le nom n’est pas encore entré dans leur langue). Us parlent de leurs plaines, de leurs montagnes, de leurs rivières, de leurs ports, de leurs côtes, de leur contrée (country) ; ils n’ont pas encore dit qu’ils eussent une patrie.

Notre tâche est plus belle. Voulez-vous m’aider à payer ma dette ? vous me ferez un extrême plaisir. Me voilà vieux. J’ai besoin de secours et d’appui. Je n’ai que beaucoup de zèle au travail, un peu d’expérience, un peu d’instruction, dont je serai éternellement reconnaissant pour les citoyens respectables qui m’ont honoré de leur amitié et de qui je la tiens[7]. Vous avez le talent ; vous n’êtes qu’à moitié de votre carrière ; j’ai fait les sept huitièmes de la mienne ; mais je n’abandonnerai pas notre honorable et doux travail ; je ne quitterai la plume qu’à mon dernier jour. Voulez-vous me donner la main ? voulez-vous être un frère d’armes ? vous m’enchanterez. Aimez-vous mieux marcher isolé, ou, comme à présent, dédaigneux, et n’être que mon cousin, né de la cohabitation de Smith avec je ne sais quelle demoiselle de la maison de Colbert ? À vous le maître. Vous serez admiré pour l’exactitude et le soin que vous portez dans vos observations ; vous serez hautement loué pour votre logique, votre dialectique, pour la clarté de votre esprit, pour votre rare talent d’écrire, et vous serez passé sous silence pour vos petites injustices envers vos émules et vos prédécesseurs.

Nous ne donnerons point le scandale des querelles. Nous avons mieux à faire, vous et moi. Je vous en conjure, choisissez la fraternité et l’amitié.

C’est avec elles que je vous embrasse.


DUPONT (de Nemours).


P. S. J’ai fait trente-cinq notes sur votre Discours préliminaire, et j’en ai préparé environ deux cents sur les marges du livre. Je crains bien que vous n’en trouviez déjà que trop dans cette longue épître, fruit prolixe du loisir que donne un vaisseau.


J.-B. SAY à DUPONT (de Nemours),

Aux États-Unis.


Mon cher et respectable maître,


Que j’ai d’obligation à cette longue traversée qui m’a valu cette aimable et longue conversation de votre part ! Vous me donnez un peu trop de louanges ; mais vous les tempérez par de bonnes réprimandes. Ne m’en veuillez pas de réclamer un peu contre les unes et contre les autres, mais avec tout le respect que je dois à l’élève de Quesnay, à l’ami de Turgot, et à quatre-vingts années employées à vouloir et à faire du bien. Que je regrette nos sottises européennes qui vous ont forcé à mettre l’Atlantique entre nous et vous ! On dit que ce n’est qu’à force de faux pas que l’on apprend à marcher droit ; mais comment se fait-il qu’après tant de faux pas, depuis quatorze ou quinze siècles, nous ne sachions pas encore comment l’on peut se tenir sur ses jambes !

Vous êtes mécontent de ce que je dis sur les revenus publics, et cela doit être. Malheureusement après avoir dit mon peccavi, je ne peux pas faire mon acte de contrition. Car je vois, quoi que vous en disiez, des productions créées autrement que par la munificence de la nature. Vous me dites, mon cher maître, Dieu seul est producteur : eh oui, de nos matériaux et de la valeur qui se trouve en eux au moment qu’il nous les donne ; mais non de la valeur que nous y ajoutons par notre travail et par nos capitaux. Or, si nous y ajoutons une valeur nouvelle, indépendamment de celle dont Dieu nous gratifie, il faut bien convenir que le prince, l’État, la république peuvent nous en demander une partie.

Je ne peux encore comprendre comment vos amis, qui nous ont rendu un si grand service en nous apprenant que l’or et l’argent n’étaient pas nos seules richesses, mais que, sous peine d’absurdité, nous devions compter pour quelque chose la valeur du blé, n’aient point été conduits, par cette vue admirable et juste, à voir qu’il en est parfaitement de même de toute autre valeur réelle et appréciée. Cette dernière valeur est enlevée, dites-vous, par l’artisan qui la donne. Mais, pour servir à la consommation de l’artisan, en a-t-elle été moins donnée ? De cette valeur donnée, l’artisan, le capitaliste, n’ont-ils pas pu en consommer une partie pour leur entretien, et en donner une partie pour l’entretien de l’État ? De là le revenu public.

Vous voyez, mon digne maître, combien j’ai dû juger sévèrement votre revenu public, fondé entièrement sur une constitution domaniale à partage de revenu, qui fait entrer l’État en partage avec les propriétaires de biens-fonds seuls.

Vous me reprochez la manière dure et hautaine avec laquelle je parle de mes prédécesseurs. Je les combats, j’en conviens ; mais je ne leur dis pas d’injures comme les héros d’Homère. Mon intention était de passer en revue toutes les principales vérités de la science. Parmi ces vérités, un grand nombre ont été signalées par les écrivains qui m’ont précédé. S’il avait fallu que je rendisse hommage à leurs travaux, j’aurais doublé le volume de mon livre, que j’ai tâché de resserrer, au contraire, en réduisant mes explications à leur moindre expression. Beaucoup des vérités que j’ai exposées, sont exprimées en termes diffus, obscurs ; même lorsque j’en ai fait mon profit, c’est plutôt le suc que la pulpe dont je me suis servi. Il n’était pas nécessaire de m’appuyer d’aucune autorité lorsque je m’appuyais sur des faits, des analyses et des démonstrations. Je n’avais nullement l’intention de faire preuve de politesse, mais d’élever un édifice solide et utile ; les politesses n’auraient rien ajouté à ces deux qualités, et je vous avouerai que j’ai trouvé, dans les auteurs que je combats, tant de choses insoutenables et ridicules, qu’en mêlant des révérences à mes coups de bâton, si je leur avais demandé pardon de la liberté grande, on aurait pu me taxer de jouer le rôle de Scapin.

Pardonnez-moi donc, mon cher maître, un ton qui a pu vous choquer, ce qui assurément n’était point dans mon intention. Je vous promets, au reste, de m’en corriger dans tout ce qui ne portera point d’atteinte à la vérité, et pourvu qu’on ne puisse pas le prendre pour de l’hypocrisie, que j’ai en horreur.

Vous me reprochez d’avoir coupé en deux notre belle science ; d’en avoir retranché la loi naturelle, le droit de l’homme et du citoyen, pour n’y laisser que la science des richesses. Ceci demande quelque explication.

Vous sentez bien que je partage les opinions du vertueux Quesnay, les vôtres, celles de tous les hommes de bien, sur les droits que nous tenons de notre qualité d’hommes, et d’hommes en société ; mais nos rapports avec nos semblables sont si nombreux et si compliqués, que l’on ne peut les considérer tous à la fois et dans un seul ouvrage. Il faudrait que ce fût tout ensemble un traité de politique raisonnée, de droit public, de morale individuelle et publique, de droit international, en même temps que d’économie politique. Ce n’est pas en agglomérant les sciences qu’on les perfectionne. Elles ont toutes des points de contact, il est vrai ; et les phénomènes que découvrent les unes exercent une influence sur ceux que découvrent les autres ; mais, en marquant les points de contact, il faut distinguer les sujets de nos études. Il était permis a Socrate, à Aristote, de parler de tout ce qu’on savait de leur temps, parce qu’on ne savait pas autant de choses que du nôtre. À mesure que notre provision d’idées et de vérités s’est accrue, force a été de les classer, sous peine d’entasser dans les esprits des notions obscures et embrouillées. Je vous avoue que je n’approuve guère les tentatives d’encyclopédies. Je dirais volontiers, en parodiant un vers de Molière :

Je consens que chacun ait des clartés de tout.

Mais, pour que nos faibles yeux ne soient pas éblouis, il me semble qu’il ne faut diriger le soleil de notre intelligence que sur un point à la fois. C’est le moyen de le bien voir.

L’étude des points de droit est nécessairement plus sujette à controverse que celle des points de fait. Des gens qui ne sont pas tout-à-fait fous ont décidé que toute souveraineté vient de Dieu ; d’autres ont prétendu qu’elle venait du peuple : d’où une double série de conséquences opposées qui aboutissent, les unes, au plus grand bien de ceux qui se disent les interprètes de la Divinité ; les autres, au plus grand bien des nations. Voyez, mon cher maître, sur quel terrain vous attirez les instructeurs du genre humain. Ne vaut-il pas bien mieux leur dire à peu près ce qui est vrai : l’intérêt des gouvemans et celui des gouvernés, quand il est bien entendu des uns et des autres, est le même ? Or, les intérêts des hommes se résolvent en ce mot, leurs biens, leurs richesses. Les gouvernemens, qui, en général, aiment assez à lever beaucoup d’argent sur les peuples, ne le peuvent qu’autant que les peuples ont beaucoup de richesses. Le développement des richesses est donc un spectacle qui les réjouit. L’intelligence des princes peut s’élever au point de concevoir que ceux d’entre eux qui se refusent à favoriser les travaux utiles, joueront un rôle inférieur devant les gouvernemens qui seront plus habiles. On peut donc se flatter que l’économie politique, loin d’être contrariée, trouvera de l’appui dans les dépositaires du pouvoir. Voyez la conséquence.

Oh ! que vous êtes injuste en me taxant de vouloir duper le peuple pour lui prendre plus aisément son argent ! J’ai dit seulement que l’impôt sur les consommations s’acquittait plus facilement, et l’on ne saurait le nier ; vous vous rappelez que notre judicieux Adam Smith met au nombre des qualités de l’impôt, d’être payé commodément et volontiers. Or, c’est là uniquement ce que j’ai remarqué dans l’impôt sur les consommations. Et encore fais-je la restriction qu’il doit être modéré ; car, s’il devient excessif, il provoque les fraudes, les vexations des percepteurs, les rigueurs du fisc : maux que je réprouve tout aussi vivement que vous-même. Je ne perds pas une occasion d’insister sur les abus, sur les dangers des contributions indirectes ; ce qui ne vous empêche pas de me taxer d’en être le patron, et de les appeler vos chers et abominables droits réunis. Convenez à votre tour, mon cher maître, que si je n’étais pas aussi, avant tout, un bon homme, je serais en droit, à mon tour, d’être un peu fâché. Je fus nommé par le gouvernement, en 1814, d’une commission chargée de réviser les droits réunis. Je fus seul d’avis de les supprimer, ou du moins de les réduire au point de faire tomber toute tentation de frauder. Mais ce n’était pas cela qu’on voulait ; on voulait dépenser tout autant, et seulement faire crier un peu moins ; on se borna uniquement à changer le nom de droits réunis en celui de contributions indirectes ; et les courtisans de toutes les époques de dire : c’est une nation qui n’est jamais contente ! comme s’il y avait de quoi.

Ah ! mon digne ami, que de bien l’on pourrait faire, si l’on voulait ! Vous me conjurez de vous y aider ; et je vous assure que j’y suis disposé de tout mon cœur, car ma vie est consacrée (aux dépens de mes intérêts personnels) à chercher, à trouver, à répandre des vérités utiles ; mais on ne les trouve pas aisément, et elles ne se répandent pas rapidement. Nous ne sommes plus dans un siècle où elles puissent être adoptées sur parole. Il faut pouvoir se les prouver à soi-même avant qu’on puisse espérer de les prouver aux autres. Tourmenté d’un amour inné pour la vérité, je l’ai constamment cherchée avec la plus entière bonne foi. J’ai appris à lire dans les écrits de la balance du commerce ; j’ai appris a penser dans ceux de vos amis et dans les vôtres ; mais c’est dans ceux de Smith que j’ai appris à ne chercher la cause et les effets des phénomènes de la société que dans la nature des choses, qu’on ne parvient à connaître que par une scrupuleuse analyse. Ce n’est point là un superbe dédain comme vous l’appelez. Je note l’autorité des faits avant celle des hommes, voilà tout ; je ne dédaigne que l’erreur, et je ne méprise que l’hypocrisie. J’ai dit ce que j’ai cru la vérité quand elle pouvait être utile ; d’autres ont cru, avec autant de bonne foi, la découvrir en suivant d’autres méthodes. La postérité et l’expérience apprendront en quoi nous avons eu raison, en quoi nous avons été dans l’erreur.

Vous m’accusez de chercher à dénigrer de grands talens et de grandes réputations. Telle n’a point été mon intention. Les bons écrivains ont répandu un immense nombre de belles et bonnes vérités. J’en ai profité. Je me suis emparé de toutes celles qui pouvaient entrer dans Un système de connaissances bien lié, homogène, substantiel. Mais j’ai voulu qu’on les adoptât, non parce que c’était Quesnay, Voltaire ou Dupont de Nemours qui les recommandaient, mais parce qu’elles étaient surtout recommandées par l’expérience et la nature des choses. Ne valait-il pas mieux employer mon encre et mon papier à développer cette nature des choses qui ne nous trompe jamais, qu’à faire valoir des noms propres qui peuvent se passer de moi quand ils méritent la célébrité ? Il n’en est pas de même des erreurs soutenues par les grands écrivains. Leurs noms seuls contribuent à les répandre, et toute erreur est suivie d’un nombre quelconque de dangers. Voilà pourquoi je combats les méprises soutenues par de grands noms, et pourquoi je ne donne pas l’appui des noms à des vérités qui reposent sur un garant bien meilleur, c’est-à-dire sur la nature des choses.

Il vous est arrivé de me dire qu’en réfutant la doctrine de Quesnay, je battais ma nourrice. À Dieu ne plaise ! Je suis reconnaissant de toute la bonne nourriture que j’ai puisée dans son lait ; mais, en sortant des bras de cette nourrice, convenez, mon digne ami, que j’ai mangé bien des morceaux de pain, voire même des tranches d’aloyau. Ne m’accusez donc plus de marcher dans des rangs ennemis quand je combats dans un but que vous avouez, et avec un profond attachement que je ne cesserai jamais d’avoir pour vous.


DUPONT (de Nemours) à J.-B. SAY.


6 février 1816.


Mon cher Say,


J’ai reçu votre lettre du 15 novembre, et je vous remercie de ce que vous êtes bon et aimable, de ce que vous avez vu dans ma longue lettre maritime ce qui l’avait véritablement dictée, ma très-haute estime pour vous, et non ce qu’un auteur moins raisonnable et moins noble aurait cru y trouver, une envie de vous critiquer, qui est loin de mon cœur. On chérit ses enfans même quand on leur dit : Tu as tort.

On ne dit rien aux enfans d’autrui.

Vous me faites présent de trois ou quatre printemps ; de ce côté, je ne suis déjà que trop riche. Vous m’en donnez quatre-vingts ; je n’en ai que soixante-seize, y compris même celui qui commencera le mois prochain. Je ne marchande pas pour payer mes dettes un mois d’avance, lorsque cela peut obliger mes amis.

Je vous remercie enfin de ce que vous voulez bien remettre en discussion, entre nous, le petit nombre de points sur lesquels il nous reste quelque diversité d’opinion. Je suis comme le comte Almaviva : Bataille ! c’est mon fort.

Le premier poste que je vous enlèverai le sera par la démonstration que, ni vous, mon ami, ni les rois vos disciples, ni le parlement d’Angleterre, votre légion de héros, ni votre illustre ancêtre, M. Colbert, ni aucun de ses imitateurs, n’avez jamais pu, ne pouvez, et ne pourrez jamais faire payer aucun impôt à aucun agent de l’industrie agricole, manufacturière et commerciale, ni à aucun capitaliste, que pour une fois, par surprise, à la manière des contributions qu’un pistolet inattendu peut lever au coin d’un bois ; mais non en recette régulière, ni même prévue ; qui soit légale et non injuste ; qui puisse être mentionnée d’avance dans le bilan ou le budget d’un État. Ces diverses classes d’hommes et même de riches, sont comme les chats échaudés qui craignent l’eau froide. Ils savent s’en préserver, et Dieu leur en a conféré le pouvoir.

Le second poste sera emporté en vous faisant voir que les filles de joie, quoiqu’elles donnent de l’usage et du débit à une marchandise qui n’est pas sans prix, mais qui était sans valeur avant qu’elles à missent dans le commerce, et quoiqu’elles la fassent beaucoup rechercher et bien payer, ne créent point de richesses, pas même quand elles distribuent ce que vous savez, quoique cette incommodité augmente encore plus la masse du travail et des besoins, l’activité de la circulation, le débouché de plusieurs richesses commerciales et l’emploi de l’industrie immatérielle. Vous me direz si l’industrie de ces citoyennes actives est comptée parmi les matérielles ou les immatérielles. La ligne est difficile à marquer.

Il serait curieux que les dévergondées créassent des richesses, et que les honnêtes femmes, dont les faveurs sont cent fois plus précieuses et le nombre cent fois plus grand, n’eussent pas cet honneur ! Elles sont elles mêmes des trésors dont le prix est en raison inverse de la circulation. Aussi, par toutes les règles de la morale et de l’économie politique, en exécution d’une loi vraiment céleste, qui parle à tous les esprits et à tous les cours, nous estimons leurs services, rendus ou a rendre, à la moitié de la valeur des récoltes, plus le tiers au moins de la rente des capitaux.

J’aurais pu développer tout cela ; mais j’en ai dit assez pour un homme qui a autant de logique que vous. J’ai la tête trop préoccupée, le cœur trop serré par les malheurs de notre France, auxquels je ne puis rien, et par les fautes, les crimes, le danger général de l’Europe ; par la guerre que l’Angleterre et l’Espagne feront à nos États-Unis, peut-être avant un an. Que m’importent les pertes qu’elles feront, l’humiliation qui leur en restera ! ma douleur est pour les ravages qu’elles causeront, pour ceux de nos braves qui périront, nos maisons brûlées, nos femmes insultées, suivant les usages de vos barbares Européens.

J’assisterai à cette guerre comme le vieux Nestor ; et puisse-je y faire quelque beau fait d’armes comme le vieil Entellus !

Je vous embrasse avec estime et tendresse.


DUPONT (de Nemours).


P. S. Mon excellente femme m’a envoyé votre catéchisme. Elle sait combien je mets de prix à tout ce qui sort de votre tête et de votre plume.

Il y avait dans ma lettre maritime une longue note que je n’ai pas voulu vous envoyer, de peur de vous compromettre avec Bonaparte, et qui contenait ma manière de juger alors son expédition. Depuis l’événement, j’y ai ajouté une sur-note. Je vous enverrai le tout quelque jour ; mais le temps me manque pour la recopier. Je ne suis pas ici sans affaires. C’est une de mes maladies incurables, de me créer du travail partout. Plus je vois approcher la mort, plus je me détermine à ne me reposer que le lendemain de mon enterrement.


J.-B. SAY à DUPONT (de Nemours).


Si je vous donne gratuitement des années, mon cher maître, vous me donnez des titres que je ne mérite pas davantage. Moi, descendant de Colbert ! En ce cas, j’ai bien maltraité mon illustre ancêtre, comme vous l’appelez. Les réglemens, les entraves, les monopoles ont été plus vivement attaqués, conspués par moi que par vos amis mêmes. Le régime colonial, tache énorme de la civilisation, l’ai-je épargné ? Ah ! le patron du régime réglementaire ne me prendrait pas, je vous assure, pour faire le préambule de ses édits ; mais je soupçonne en même temps que, s’il vivait de nos jours, ses édits seraient un peu différons ; non qu’il convînt avec vous, mon respectable ami, que les manufactures et le commerce n’apportent pas un sou dans la masse où nous puisons la satisfaction de nos besoins, mais il aurait senti, en étudiant les écrits des disciples de Quesnay et des disciples de Smith, que les prohibitions ne multiplient pas les richesses. Il était capable de saisir le vrai lorsqu’on le lui présentait ; et je lui rends la justice de croire qu’il l’aimait et voulait le bien de bonne foi. L’éloge ampoulé que Necker en a fait, m’a montré qu’il n’a pas compris tout ce que valait Colbert. N’est-ce pas un très-grand mérite que d’avoir détesté Louvois, et d’avoir fait du bien à son pays sous un Louis XIV ?

D’ici je vous vois faire un écart immense : Du bien à son pays ! — Oui ; la France a prospéré malgré les guerres, les bâtimens, les fêtes de cour et les maîtresses de Louis le Fastueux, jusqu’à la mort de Colbert ; et elle a constamment décliné depuis.

Vous dites que jamais on n’a pu faire payer que par surprise l’impôt aux manufacturiers, aux négocians. Dites-moi donc, mon ami, comment on a pu faire, tout le temps que j’ai eu une filature de coton, pour me faire payer un impôt sans cesse croissant. Ce ne sont pas les cultivateurs de Fernambouc qui me l’ont remboursé ; ce ne sont pas les propriétaires fonciers de la France, qui portaient fort peu de nos cotonnades ; et, quant aux consommateurs, c’étaient principalement des ouvriers dans les villes, qui portaient beaucoup de rouenneries. Je mettais de la valeur dans un duvet d’Amérique ; et ils achetaient ma valeur avec celle qu’ils arment mise dans des soies de Chine ou du Piémont. On peut, quoi que vous en disiez, mon cher maître, consommer de la valeur à laquelle nos propriétaires ni nos laboureurs n’ont point concouru. Et, si l’on peut la consommer, le gouvernement peut prendre une portion de cette valeur pour la faire consommer par ses agens ; et malheureusement il en prend beaucoup trop. Il ne nous la prend pas par surprise ; il la prend fièrement ; il renouvelle cette déprédation chaque année, et nous nous y soumettons chaque année, non parce que nous sommes surpris, mais parce que nous choisissons mal nos représentans.

Les membres du parlement d’Angleterre, mes héros ! Ah ! quel injuste censeur vous êtes ! Si nous, Français, nous avons payé depuis dix ans quatre fois plus de contributions qu’il n’était nécessaire, les Anglais en ont payé dix fois trop. Pourquoi ? Parce que ma légion de héros se compose en majeure partie de gens à places dont l’industrie (les votes) est payée par les ministres avec les impôts que leur accorde la légion de héros. Vous n’avez donc pas lu comment je les traite ? À ce sujet, je crains d’avoir oublié de vous envoyer une brochure, que j’ai brochée l’an dernier en arrivant d’Angleterre, opuscule où ils ne sont guère ménagés ; mais je ne vous en veux pas, car je suis bon homme aussi.

Quant à ces demoiselles dont la marchandise vous inspire quelque gaîté au milieu de nos tribulations, savez-vous quelles donnent lieu à une grande guerre entre nous ? Ce n’est pas pour leurs beaux yeux, sans doute ; c’est pour la faculté productive ou non productive du travail ; c’est pour la question de la source des valeurs. Selon notre respectable Quesnay, et ses respectables disciples, la matière seule est une marchandise quand elle est vendable. Suivant Smith et son école, le travail est une marchandise aussi quand il est vendable ; et suivant l’humble élève qui vous écrit, le travail du barbier est une marchandise vendable également, quoiqu’il m’ait ôté ma barbe et ne m’ait laissé aucune matière à la place. Il m’a donné ses services, et moi je les ai consommés ; mais, quoique détruits, ils ont produit, puisqu’ils ont satisfait à l’un de mes besoins, de même que la pomme que vous avez mangée à votre dessert, qui est détruite aussi, mais qui était une richesse, puisqu’elle pouvait vous faire quelque bien.

Ah ! que vous devriez convenir avec moi que nos biens sont tout ce qui satisfait à quelqu’un de nos besoins ; et que les services qu’on nous rend sont une marchandise que nous consommons, pour notre bien,… et quelquefois pour notre mal. Mais ce n’est pas la faute du service ; de même que l’indigestion que nous donne un fruit, n’est pas la faute du fruit.

Quand ces biens nous sont donnés par la nature, comme la santé, l’attachement de nos femmes, ce sont des richesses gratuites, les plus précieuses de toutes, comme la lumière du soleil ; mais quand nous les demandons à des étrangers, à des gens qui ne nous doivent ni leur temps, ni leurs peines, il faut bien leur donner quelque chose en échange. C’est le cas des services rendus par nos domestiques.

Appliquez tout ce verbiage à ces demoiselles, et vous aurez l’explication d’une conséquence incontestable de la doctrine de Smith, quoique lui-même ne l’ait pas aperçue ; mais vous repousserez la conséquence, comme vous avez repoussé la doctrine de Smith, et moi je n’en serai pas moins le constant admirateur de vos talens et de vos vertus.


P. S. Je n’ai pas reçu votre longue note sur l’expédition désespérée de Bonaparte. Mais quel homme ! Il ne s’est jamais servi des belles parties de l’humanité ; car le fanatisme militaire n’est pas plus recommandable que le fanatisme religieux. Il a fait servir le premier à ce qu’il a cru être son élévation, comme les prêtres ont fait servir le fanatisme religieux à la leur ; mais tout fanatisme est un méchant instrument ; et une grandeur personnelle et vaine, un méchant but.


  1. Il s’était cassé la jambe dans un accident de voiture.
  2. Il ne faut pas oublier que, par ce mot alariés, les partisans de Quesnay désignent les manufacturiers et les négocians, classes improductives suivant eux.
  3. Comment une consommation déjà faite peut-elle être ajoutée aux récoltes nouvelles ? Comment le maçon peut-il avoir consommé le pain de son dîner, et ce pain être transformé en une maison de jouissance durable ? Il est évident que l’analyse des physiocrates est imparfaite, et qu’il y a ici double production ; production du pain de l’ouvrier et production d’une maison. Les sectateurs de Quesnay n’ont pas voulu voir que la production ne gît pas dans la matière des récoltes, mais dans leur valeur, et qu’après avoir recueilli du blé, on peut encore recueillir, pour ainsi dire, des maisons. C’est une chose vraiment étonnante qu’après avoir admis les principes de la production et de la consommation (puisqu’ils ne les combattent pas), ils se refusent aux conséquences qu’on en tire.
  4. L’embarras du disciple de Quesnay pour expliquer l’enrichissement des nations par l’accumulation des intérêts, est ici remarquable : il y a, selon lui, augmentation de richesses sans production ; et il n’y a pas de production, parce que la terre seule, suivant lui, à la faculté productive. Cela s’explique facilement pour qui conçoit que les capitaux, produisant, font naître de nouvelles valeurs.
  5. L’ignorance sur ce point a été si prolongée, que trente ans après Vauban, un ministre bien intentionné, faisant rédiger une nouvelle instruction pour la perception des vingtièmes, et sentant confusément que le vingtième du revenu net ne devait pas être tout-à-fait égal à celui du produit brut, ordonna d’en retrancher les frais de moisson et de battage. — Il avait été a la campagne ; il avait vu battre du blé et payer des moissonneurs. Son âme était très-équitable. Son esprit n’était que de très-peu plus éclairé que les autres esprits de la France et de l’Europe. On comptait les dépenses du labourage pour zéro ; l’achat des chevaux, des charrues, des charrettes et des autres instrumens pour zéro ; l’épandage du fumier pour zéro ; le paiement et la nourriture des domestiques et des ouvriers pendant un an, et plus d’un an, car la récolte en grange n’est pas encore vendue, pour zéro. Un second salut à Quesnay, je tous prie. Note de Dupont (de Nemours).
  6. On sait que les droits réunis ont été conservés sous le nom de contributions indirectes.
  7. Quesnay, Turgot, etc.