Mélanges et correspondance d’économie politique/Correspondance avec Thomas Jefferson

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Texte établi par Charles Comte, Chamerot (p. 72-85).


Thomas JEFFERSON,
ancien ambassadeur en france et ancien président des
états-unis,
à J.-B. SAY[1].


Monticello, 2 mars 1815.


Mon cher Monsieur,


Votre lettre du 15 juin ne m’est parvenue qu’en décembre ; et ce n’est qu’après la ratification de notre paix que j’ai pu trouver une occasion sûre pour vous faire parvenir une réponse. Je vous remercie de l’exemplaire que vous m’envoyez de la nouvelle édition de votre Traité d’Économie politique. Sous sa forme primitive, je le regardais déjà comme supérieur à tout ce que nous possédions sur cette matière ; et, avec les améliorations qu’il a reçues, vous comprenez que j’y mettrai un nouveau prix. Je me serais estimé heureux de recevoir chez moi votre fils, comme votre lettre m’en donnait l’espoir. Il traverse tous nos États du sud au septentrion, et j’aurais été heureux de lui témoigner ma considération pour son père ; mais ses affaires ne lui ont probablement pas permis de s’écarter à ce point de sa route, lorsqu’il a traversé la Virginie.

La question que je vous adressais par ma lettre du 1er février 1804, est maintenant sans objet[2]. Je m’étais figuré qu’une nation aussi éloignée que nous le sommes de l’Europe et de ses contestations, évitant d’offenser les autres puissances, et lente à ressentir leurs insultes, juste envers les autres, remplissant envers toutes les obligations de la neutralité, et même les devoirs de l’amitié, et disposée a leur offrir les avantages de son commerce ; je pensais, dis-je, qu’une nation comme celle-là a le droit de vivre en paix et d’être considérée comme un membre inoffensif de la grande famille du genre humain. Dans cette position, elle doit s’attacher à la production de ce qu’elle peut produire avec le plus d’avantage, pour l’échanger avec ce qui peut, avec le plus d’avantage aussi, lui être fourni par les étrangers ; aussi paisiblement qu’une province de France conclut des échanges avec une autre. Mais, hélas ! l’expérience nous apprend que la continuation de la paix ne dépend pas seulement de notre justice et de notre prudence, mais aussi de la prudence et de la justice d’autrui. Une fois la guerre commencée, on s’aperçoit que l’interruption des échanges qui ne peuvent s’opérer qu’à travers un large océan, devient une arme redoutable entre les mains d’un ennemi qui domine sur cet océan ; et qu’aux privations causées par l’état de guerre, il faut ajouter celle de bien des objets qui nous sont devenus indispensables, tels que des armes et des vêtemens. La question se réduit alors à savoir si le profit ou bien la conservation est, en dernière analyse, le principal objet qu’il faut avoir en vue.

Nous sommes devenus manufacturiers à un point qui est à peine croyable pour ceux qui n’en ont pas été témoins, surtout si l’on considère le peu de temps qu’il nous a fallu pour le devenir, grâce à la politique suicidaire des Anglais. Les prohibitions dont nous avons frappé les articles de fabrique étrangère, et la patriotique résolution de nos citoyens de n’employer rien qui vienne du dehors quand nous pourrons l’exécuter nous-mêmes, sans égard au bon marché, nous garantit à jamais du retour d’une influence étrangère, et cette circonstance mérite d’être prise en considération par vous, si vous vous décidez à venir vous établir parmi nous. Votre filature de coton, en ne lui donnant pas trop d’extension, et combinée avec une exploitation agricole, serait préférable à l’une ou à l’autre séparément ; l’une ou l’autre pourrait ensuite devenir l’objet principal, selon que l’expérience le recommanderait. Le coton filé est fort demandé ; et tissé, il l’est encore plus.

Je vais maintenant vous donner, autant qu’il dépendra de moi, les éclaircissemens que vous désirez. Je vous dirai d’abord que je suis charmé qu’en examinant la carte de notre pays, votre œil se soit arrêté sur le village de Charlottenville. Je le connais mieux qu’aucune autre partie de l’Union. Il n’est qu’à trois ou quatre milles du lieu de ma naissance et de ma résidence. C’est un lieu qui a de grands avantages. Son sol est partout aussi fertile qu’aucuns terrains élevés que j’aie jamais vus. Il est rouge et montueux, fort semblable à la Bourgogne, aux environs de la route de Sens, Vermanton et Vitteaux, Dijon, et le long de la côte de Chagny. Il est excellent pour le froment, le maïs et le trèfle. De même que tous les pays élevés, il est parfaitement salubre, nullement sujet aux fièvres, ni à aucune autre affection épidémique. On en peut juger par la constitution robuste de ses habitans et de leurs nombreuses familles. On y voit beaucoup de nonagénaires.

La température de notre canton tient le milieu de toutes celles des États-Unis, le froid des hivers ordinaires étant environ de 7 degrés de Réaumur au-dessous de zéro, et, dans les plus sévères, de 12 degrés ; les matinées ordinaires de cette saison au-dessus de zéro. En été, le maximum de la chaleur est 28 degrés, température dont nous avons un ou deux exemples par été, et pour quelques heures seulement. Durant dix à douze jours des mois de juillet et août, le thermomètre monte, pour deux ou trois heures de temps, à 23 degrés environ ; mais l’ordinaire chaleur de ces mois-là n’est guère que de 21 degrés dans le milieu du jour. Le mercure tombe le soir à 17 degrés. Les gelées blanches commencent à peu près au milieu d’octobre, et font courir quelques risques aux plantes délicates jusqu’au milieu d’avril. Le thermomètre commence environ à la mi-novembre à être parfois à la glace, et ne cesse guère d’y descendre qu’à la mi-mars. Nous comptons une cinquantaine de nuits de gelée dans un hiver ; mais ce n’est que pendant une dizaine de jours que le mercure ne s’élève pas au-dessus du degré de la gelée. On désire avoir du feu dans les maisons lorsque l’air extérieur est au-dessous de +10 degrés, et c’est chez nous le cas pendant 132 jours dans l’année, et ce besoin se fait sentir les matins et soirs pendant 68 jours de plus. Ainsi nous avons du feu constamment pendant cinq mois, et partiellement pendant un mois de plus, tout au moins. Des observations faites à Yorktown, qui est moins élevé que nous ne le sommes, nous font voir qu’on sent pendant 7 jours de moins la nécessité d’y allumer un feu constant, et 28 jours de moins le matin et le soir. Relativement à la neige, une observation de sept années m’a fait voir qu’il en tombe, en tout, une épaisseur de 15 pouces anglais (qui font à peu près 13 pouces de France) dans l’année, et que la terre en est couverte pendant 15 jours. La neige, jointe à la pluie, nous donne quatre pieds d’eau dans l’année (environ 3 pieds 9 pouces français).

Les petits pois sont bons à manger le 12 de mai. Les fraises et les cerises se cueillent environ à la même époque ; les asperges dès le 1er avril. Les artichauts supportent l’hiver sans être enveloppés ; le figuier, garanti par un peu de paille, donne ses fruits en juillet, et, s’il n’est point protégé, il les fait attendre jusqu’au 1er septembre. Quant aux communications, Richmond est le plus proche marché pour nos produits. La marée remonte jusque-là, et de Richmond à Charlottenville, la navigation peut se faire par des bateaux portant six tonneaux (1200 livres). Le pays, en général, est ce que nous autres Américains nous appelons bien peuplé, notre comté (celui d’Albemarle) ayant 20 mille habitans sur 750 milles carrés ; mais la moitié de ces habitans sont gens de couleur, libres ou esclaves. La société y vaut mieux que celle qu’on peut trouver dans un pays agreste. Il n’y a peut-être pas, sauf dans les capitales, de meilleure société dans tous les États-Unis. Ne vous figurez pas cependant que ce soit une société comme celle de Paris. Oh y trouve des voisins de bon sens, honnêtes et simples ; quelques-uns ont de la lecture et de l’instruction ; mais tous conduisent leur ferme eux-mêmes. Ils dont bienveillans et reçoivent bien, mais ils ne parlent pas d’autre langue que l’anglais. Ils sont en général orthodoxes, quant aux mœurs et aux croyances ; mais, comme chaque famille a une croyance et des usages de son choix, on a beaucoup de tolérance les uns pour les autres.

Nos cultures sont le froment pour le marché, et le maïs, l’avoine, les pois et le trèfle pour la consommation de la ferme. Nous trouvons que c’est une bonne distribution de notre terrain que d’en faire trois parts, dont nous mettons chaque année une en froment, une autre portion moitié en maïs, moitié en pois, et la troisième en trèfle ; tel est notre assolement. Il est toujours bon d’avoir la disposition de quelques portions de bois pour le chauffage, les palissades et la charpente. Les meilleurs cultivateurs, tels que M. Randolph, mon gendre, retirent de 10 à 20 boisseaux (bushels) par acre[3]. Les plus mauvais, tels que moi, n’en tirent que 6 à 10. Le bushel, en temps ordinaire, vaut communément 1 dollar[4]. Le produit du maïs est en général de 10 à 20 bushels, qui se vendent un demi-dollar le bushel. La capacité de cette dernière mesure est d’un pied et un quart cube, ou, plus exactement, de 2178 pouces cubes[5]. D’après ces données, vous pourrez juger de l’étendue de l’exploitation qui conviendrait à votre famille ; ne perdant pas de vue que, tandis que la terre elle-même fournit à la consommation de votre maison tous les articles qui sont de son ressort, la vente au marché doit subvenir à toutes les autres consommations.

J’ajouterai que le sol et le climat sont éminemment propres à la vigne, qui vient abondamment dans nos forêts, et vous ne sauriez amener ici un travailleur plus précieux qu’un bon vigneron.

La seule de vos questions qui me reste à éclaircir, est celle qui a rapport au prix des terres. Une réponse exacte à cette question demanderait des détails qui excèdent ce que peut contenir une lettre. Nous n’avons point de monnaie métallique. Nous sommes encombrés de billets de banque, dont la dépréciation élève le prix nominal de toutes choses, et ne fournit aucune valeur réelle pour point de comparaison. Je vous donnerai une idée de cet état de choses en vous disant que,

Dollars.
En 1781, nous avions 1 banque au capital de 1,000,000
En 1791, nous en avions 6 au capital de 13,135,000
En 1794 17 18,642,000
En 1796, 24 20,472,000
En 1803, 34 29,112,000
En 1804, 66, capital non connu.

Et maintenant (en 1815) nous avons, selon toute probabilité, une centaine de banques dont le capital s’élève à cent millions de dollars, et elles sont autorisées par la loi à émettre en billets trois fois cette valeur ; tellement que l’agent de notre circulation peut maintenant être de 2 à 300 millions de dollars, pour une population de huit millions et demi d’habitans.

On a pu, pendant un temps, soutenir au pair la valeur de toute cette friperie, ou plutôt les banques ont pu déprécier la valeur du métal en même temps que celle de leurs billets, en gardant des dépôts d’espèces suffisans pour les acquitter à présentation ; mais la guerre ayant épuisé nos ressources en argent comptant, elles ont toutes suspendu leurs paiemens en espèces, en promettant de les reprendre aussitôt que les circonstances permettraient de se procurer des métaux précieux. Les plus prudentes et les plus honnêtes d’entre elles tiendront peut-être à leur parole, mais le plus grand nombre ne voudra, ou ne pourra pas en faire autant. En attendant, comme nous n’avons aucun autre agent des échanges, nous prenons ces billets par nécessité, mais nous les gardons en nos mains le moins long-temps que nous pouvons.

Le gouvernement met en ce moment en circulation des bons du trésor bien garantis et portant intérêt. La confédération des banquiers, et les négocians, qui soutiennent les banques parce qu’ils en dépendent pour leurs escomptes, cherchent a ruiner le crédit de ces bons ; mais le pays, en général, les soutient vivement, comme un effet qui inspire beaucoup de sécurité ; aussitôt qu’il y en aura dans la circulation une suffisante quantité, les billets des banques ne pourront plus circuler. Vous jugez bien que, dans cet état des choses, les possesseurs de billets de banque sont disposés a donner de bons prix des terres, et que, si je me bornais à vous dire crûment le prix actuel des arpens, vous n’en auriez pas une idée qui pût servir de base à un calcul ; mais leur prix s’est élevé progressivement depuis quelques années. De cette augmentation, distinguez celle qui est due à nos progrès en population^ en industrie et en richesse, du prix exagéré pu n’est fondé que sur l’état désordonné de notre intermédiaire. Il y a, dans mon canton et dans un autre canton qui n’en est pas éloigné, des morceaux de terre d’excellente qualité, qui ont été vendus, suivant les époques, aux prix suivans, savoir :

Le premier en 1792, pour 4 dollars l’acre ; en 1802, pour 10 d. ; et il vaut actuellement 16 d.

Le deuxième en 1786, pour 5 dollars ; en 1803, pour 10 d. ; et il vaut à présent 20 d.

Le troisième en 1797, pour 7 dollars ; en 1811, pour 16 d. ; et il vaut à présent 20 d.

Au total, nous pouvons calculer que la valeur de nos terres croît chaque année d’un vingtième, et que si notre monnaie était maintenait dans une situation régulière, elles pourrait valoir de 12 à 15 dollars l’acre. Je crois qu’il n’y a aucun de nos États qui bordent l’Atlantique où les terres puissent, toute proportion gardée, être obtenues à aussi bon marché ; lorsqu’il s’y trouve une maison d’habitation, on en demande en général un prix un peu plus élevé. Ces maisons sont de bois et assez médiocres[6].

Le travail salarié est ici exécuté presque entièrement par des gens de couleur libres ou esclaves. Un homme bien constitué gagne 60 dollars par année, et il est vêtu et nourri par celui qui l’emploie. Le salaire d’une femme est la moitié de celui-là. On peut avoir des ouvriers blancs ; mais ils sont moins soumis, leur salaire est plus élevé, et leur nourriture beaucoup plus dispendieuse. Un bon cheval de charrue coûte 50 à 60 dollars ; un bœuf de trait, de 20 à 25 d. ; une vache à lait, de 15 à 18 d. ; une brebis, 2 d. La viande de bœuf coûte environ 5 cents (le cent est le centième d’un dollar) ; le mouton et le porc, 7 cents la livre ; une dinde ou une oie, 50 cents la pièce ; un poulet, 8 cents ; une douzaine d’œufs coûte le même prix ; la livre de beurre frais, 20 à 25 cents. Pour vous mettre à portée autant qu’il dépend de moi d’asseoir vos calculs, je joins à ma lettre la feuille des prix courans de Philadelphie, où l’on voit le prix de la plupart de nos produits nationaux ou étrangers[7].

Je n’ai aucun doute qu’il ne soit très-avantageux pour vos enfans et leurs descendans de venir dans un pays ou l’esprit d’entreprise et les talens trouvent tant de ressources, et des voies ouvertes à toute espèce de succès ; mais je craindrais qu’à votre âge, avec vos habitudes, et accoutumé comme vous l’êtes aux sociétés distinguées de France, vous n’y trouvassiez pas autant de bonheur personnel. Mon observation est bien désintéressée, car je peux ajouter avec la plus entière vérité que ce serait pour nous un très-grand bonheur que de vous compter parmi nos voisins ; pour y parvenir, il n’est aucune démarche, aucun service en mon pouvoir que je ne sois prêt à exécuter avec plaisir et promptitude. Veuillez en agréer l’assurance en même temps que celle de ma grande estime et de mon respect.


Th. JEFFERSON.


P. S. Cette lettre vous sera remise par M. Tickner, jeune homme du Massachuset, de beaucoup d’érudition et d’un grand mérite, qui se trouve heureux de cette occasion d’être présenté à l’auteur du Traité d’Économie politique.


  1. On se souvient que la guerre s’était allumée entre l’Amérique et l’Angleterre, à cause de la prétention que cette dernière avait élevée, de visiter tous les bâtimens des États-Unis pour y rechercher les matelots anglais ; et que, sous ce prétexte, les Anglais avaient enlevé plusieurs matelots américains. Les États-Unis, avec grande raison, n’avaient pas voulu se soumettre à de telles avanies. Cette lettre répond à celle que l’auteur du présent ouvrage avait, dans des circonstances fâcheuses, écrite à Jefferson pour le consulter relativement à un établissement aux États-Unis.
  2. Elle avait rapport aux tentatives que faisait alors Buonaparte, pour engager les États-Unis dans la guerre qui s’était rallumée entre l’Angleterre et la France. Buonaparte voulait traiter eu ennemis ceux qui n’embrassaient pas sa querelle.
  3. L’acre est le même que celui d’Angleterre, et contient environ un arpent et 1/5, on plus exactement 40,44 ares. Le bushel, qui est celui d’Angleterre, contient 35 litres 7/10.
  4. Le dollar vaut environ 5 francs 35 centimes.
  5. Le pouce est le même que le pouce anglais, qui a 25 millimètres.
  6. Il ne faut pas perdre de vue que ces renseignemens ont été donnés en 1815.
  7. Il convient de mettre au rang des produits d’une nation ceux qui sont les résultats de son commerce étranger.