Mémoire à l’Assemblée nationale, pour démontrer aux François les raisons qui doivent les déterminer à admettre les Juifs indistinctement aux droits de Citoyens

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MÉMOIRE À L’ASSEMBÉE NATIONALE,
Pour démontrer aux François, les raisons
qui doivent les déterminer à admettre les Juifs
indistinctement aux droits de Citoyens
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Quoique je sois femme, j’ose me mêler à ceux qui ont parlé en faveur des Juifs. Quand il s’agit de plaider la cause de la justice, il n’y a plus de distinction de rang ni de sexes ; tout le monde peut également se présenter au Tribunal, et je me présente à celui de la Nation la plus éclairée de la terre.

C’est donc à vous, François, et à vous sages Législateurs, que j’adresse mes vœux, et que je réclame pour un peuple qui ne vous est point étranger, les droits que vous venez de rendre à tous les Membres de la Société. Vous avez décrété que tous les hommes sont égaux en droits ; et ce décret seul vous rend immortels. Mais tandis que tous les jours sont marqués par quelques nouveaux bienfaits qui émanent de votre sagesse, les Juifs seuls demeurent incertains sur leur sort. Ah ! ne les laissez pas davantage en suspens ! songez combien celui qui entrevoit le bonheur après tant de siècles d’infortunes, de persécutions, de mauvais traitemens, est impatient d’en jouir ! songez qu’en couronnant votre ouvrage par cet acte de justice, vous allez répandre la joie dans ces cœurs opprimés par la douleur, et rendre à l’homme ce qu’il a droit d’attendre de vous.

Il n’y a pas un instant à perdre. Vos rivaux et vos émules en mérite, et que vous surpassez déjà en talens, s’occupent d’un projet qui vous enlevera la gloire de les avoir surpassés en lumières. Oui, le Parlement d’Angleterre s’apprête à accorder aux Juifs les priviléges dont jouissent tous les Anglois. Vous vous verrez non-seulement enlever l’honneur d’avoir été plus justes qu’eux, mais vous enrichirez cette Nation du commerce d’un peuple industrieux, et vous perdrez en un moment ce qui coûtera à la France des siècles de regrets. En vain reviendrez-vous sur vos pas, et accorderez-vous ce que les Anglois auront accordé avant vous ; l’occasion sera perdue, et les familles Juives de la Grande-Bretagne, de la Hollande, de la Pologne, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne, qui vous auroient apporté leurs trésors, les verseront dans les trésors du peuple qui le premier leur aura montré des sentimens de frères. C’est alors que les nouvelles sources de commerce qu’elles auroient ouvertes dans la France, fertiliseront celui de vos voisins.

Rappelez-vous l’impolitique révocation de l’Édit de Nantes. Pour connoître toute l’étendue des maux que l’intolérance a faits aux François, jetez les yeux sur l’Allemagne, sur la Prusse, sur l’Empire, et sur cette même Angleterre déjà jalouse de votre liberté. Frédéric-le-Grand, ce Roi philosophe, qui veilloit sans cesse à l’agrandissement de ses États, à l’intérêt de ses peuples, ne s’est point contenté d’accueillir les Juifs ; il les a même comblés d’honneurs ; et le Roi actuel a confié l’éducation de son fils à un disciple de la Loi de Moïse.

L’Empereur Joseph II, qui, malgré les détracteurs de son mérite, remplira une page honorable dans les annales de l’humanité, a marché sur les traces du grand Frédéric ; il a fait taire les préjugés contre les Juifs ; et cet acte de justice mérite seul de transmettre son nom à la postérité.

La tolérance a toujours distingué les règnes des Princes éclairés. Dans les siècles obscurs qui succédèrent aux siècles brillans des Romains, les Juifs ont trouvé chez les Rois Visigoths, Lombards et Bretons, des Protecteurs qui les ont reçus dans le sein de leurs États. En Espagne, Abdurraman ; en Lombardie, Alboinus et Autharis ; en Angleterre, Alfred-le-Grand, ont accordé à ce Peuple patient et religieux le droit de Cité. Mais lorsque ces phénomènes eurent cessé d’éclairer d’un foible rayon de lumière les ténèbres qui les environnoient, le barbarisme des temps a prévalu, et les persécutions ont recommencé. Si l’intolérance est l’enfant de l’ignorance, peut-elle exister dans un siècle comme le nôtre ? Et si les préjugés, qui si long-temps ont ajouté aux misères humaines, ont cédé à la voix de l’Assemblée Nationale, que ne peut entreprendre cette auguste Assemblée en faveur du Peuple Juif ? N’a-t-elle pas déjà rapproché des hommes qui étoient, il n’y a pas quinze mois, distans les uns des autres à plus de mille lieues, par le régime féodal ? Ceux qui ont le pouvoir de rapprocher le Cultivateur du puissant Propriétaire des fiefs, l’humble Pasteur d’un Village du superbe Prince de l’Église, ont sans doute aussi le pouvoir de rendre aux Juifs les droits que la Nature a accordés à tous ses enfans, et que la Religion approuve, en nous recommandant la charité universelle.

Qu’est-ce que cette maxime de l’Évangile : Aimez votre prochain comme vous-même, sinon un ordre de regarder tous les hommes comme frères ? Qu’est-ce que cette autre maxime : Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fît ? Le divin Auteur de cette sublime morale a-t-il excepté personne des préceptes sur lesquels il fondoit le bonheur de tous les siècles, et qui renferment le germe de toutes les vertus ? En effet, qui de nous, si nous observions fidèlement ces préceptes, oseroit persécuter ses frères, et sur-tout pour leurs opinions religieuses ? Qui de nous ne gémiroit pas, si l’on employoit le mépris ou la force pour nous faire renoncer au culte que nous tenons de nos pères ? La force est ordinairement accompagnée de l’injustice ; le mépris, s’il n’est inspiré par l’horreur du vice, est le défaut d’une ame basse, ou la sottise de l’orgueil.

Mais de quel droit osons-nous prononcer anathême contre ceux qui suivent un culte différent du nôtre ? La foi n’est-elle pas un don du Ciel ? Est-ce à nous de l’accorder, quand le Maître suprême de ce vaste univers s’est réservé le droit d’en être le dispensateur ?

Jetons les yeux sur les astres qui roulent sur nos têtes : ils ne sont que la foible image d’une immensité de mondes où l’œil de l’homme ne peut pénétrer. Tous gravissent vers le même centre, comme les vœux des mortels se portent tous vers le même Dieu. Voyez si l’ordre admirable avec lequel il régit toute la Nature, est troublé parce que nous ne l’adorons pas sur les mêmes Autels, et parce que nous ne lui présentons pas dans un même langage l’offrande de nos tributs. Si le grand Architecte de l’Univers manifeste ainsi son amour pour l’ordre, cet amour s’étend sur la création entière, et sans doute nous devons l’offenser en opprimant les Juifs qui sont nos frères. En nous élevant les uns contre les autres pour des opinions religieuses, nous nous faisons beaucoup de mal ; et malgré notre orgueil, ces guerres, ces discussions que troublent la paix et l’ordre, ne sont tout au plus aux yeux de l’Éternel, que ce que seroit pour nous la guerre civile des fourmis pour un grain de bled.

Croyez-moi, François ; consolidez votre bonheur par la tolérance ; elle est le triomphe de la raison. Ne permettez pas aux Anglois de vous dépouiller des trésors que les Juifs apporteront dans la France, et qui aideront à vous dédommager des pertes que vous avez déjà essuyées, par l’impolitique traité de commerce qui subsiste entr’eux et vous. C’est au moment où vous allez faire refluer dans la masse générale de la Nation, des biens qui en ont été trop long-temps isolés, que vous devez attirer en France ceux qui peuvent les acquérir. Je connois trois familles Juives qui n’attendent que le Décret de l’auguste Sénat, pour quitter l’Angleterre, et s’établir chez un peuple doux, aimable, chez un peuple qui n’a plus qu’un pas à faire pour être le plus grand, dont l’Histoire ait fait, ou puisse jamais faire mention. Mais vous ferez ce pas ; non, vous ne resterez pas en chemin, après avoir si glorieusement approché du but de la véritable grandeur.

N’imitez pas le Peuple Anglois dans son caprice ; il a porté un coup fatal à la prospérité de son pays. Henri Pelham, Ministre de George II, ayant éprouvé pendant la guerre l’utilité qu’on pouvoit retirer d’un Peuple industrieux, seconda la demande que lui firent les Juifs d’Allemagne, d’être admis en Angleterre au rang de citoyen : ce Ministre habile engagea même les Provinces où se trouvoient les manufactures en laine, d’appuyer au Parlement la pétition qu’il y présenteroit en faveur de ce projet. Les Manufacturiers considérant les avantages qui en résulteroient pour le commerce en général, envoyèrent aux deux Chambres une Adresse, par laquelle ils observèrent : « qu’en accordant aux Juifs leur demande, la Grande-Bretagne accroîtroit non-seulement le nombre de ses sujets, mais celui de ses manufactures, et par conséquent sa marine marchande, de laquelle les matelots sont la pépinière, où la marine royale trouve des élèves tout prêts à servir utilement l’État en temps de guerre ; d’ailleurs, qu’en accordant le droit de citoyen actif à un Peuple que le préjugé avoit rendu errant pendant une longue suite de siècles, c’étoit le rassembler dans l’asyle de la liberté, et enlever aux Nations rivales de l’Angleterre, une source inépuisable de richesses. » Les Pairs, les Évêques, la majeure partie des Communes goûtèrent ces raisons ; le Bill passa, mais le Peuple s’y opposa, par haine contre le Grand-Chancelier ; et aujourd’hui, il comprend que la Constitution est imparfaite, tant que le Parlement n’aura point décrété comme Loi fondamentale de l’État, l’admission des Juifs indistinctement, au rang de citoyen.

François ! que cet exemple soit gravé dans votre mémoire, comme les noms augustes de vos sages Législateurs le seront en lettres ineffaçables dans les temples de la Justice, de la Nature et de l’Humanité, après qu’ils auront illustré la régénération de la France, par le Décret dont les Juifs attendent la fin de leurs maux, et qu’ils seront admis aux droits de citoyen, auxquels ils peuvent prétendre en leur qualité d’hommes.

La Baronne de Vasse, Angloise.